CHAPITRE ADDITIONNEL. SlJ
geuse opiniâtreté avec laquelle ils ont su les défendre.
Caractère personnel du Roi.
§. 2. En réfléchissant sur cette absence d'institutions qui auraient pu tempérer l'autorité illimitée de Philippe, tout en raffermissant et la rendant utile à ses sujets, si Ton est forcé de chercher dans le caractère personnel du monarque la source de toutes les mesures qui ont signalé son règne , on trouve l'explication de la marche progressive de son gouvernement dans ses vertus, dans ses passions, et jusque dans ses caprices. Son règne porte en effet l'empreinte de l'assemblage bizarre des qualités et des défauts dont le caractère personnel de Philippe était composé.
Si pour bien gouverner les peuples il ne fallait aux monarques que la droiture d'intention et l'amour de la justice , on pourrait citer le règne de Philippe V comme une des époques les plus distinguées de gloire et de prospérité pour l'Espagne. Il est impossible d'avoir un plus grand amour pour son peuple, des intentions plus pures et plus patriotiques, un sentiment plus exquis d'intégrité et de justice ; ce prince en était le vrai modèle. Malheureusement, la faiblesse de son caractère rendit souvent inutiles d'aussi précieuses qualités ; quelquefois même elles devinrent funestes. Philippe obéissait a des impulsions étrangères, alors qu'il aurait pu faire le bonheur de son peuple
5l8 PHILIPPE; T.
en ne suivant que son penchant vertueux vers la justice, et en n'écoutant que les sentimens de son cœur. Mais , esclave de ses deux femmes par l'ardeur de son tempérament, et fidèlement attaché à la couche nuptiale par principes de religion et de morale, tout son règne se ressentit de la dépendance absolue dans laquelle il vécut près de ses deux compagnes : joignez-y une indolence habituelle, suite de cette maladie de vapeurs qui fut toujours si nuisible à son esprit, et qui finit par être très près d'une aliénation mentale vers le déclin de sa vie. Ces causes réunies expliquent assez pourquoi on s'est plu à partager la durée de son règne en deux parties, celle de Marie-Louise de Savoie, et celle d'Elisabeth Farnèse. En effet, les affaires les plus graves de l'administration furent décidées d'après la volonté ou les intérêts de ces deux princesses.
Malgré cette faiblesse de caractère, et cette déférence continuelle à la volonté de ses épouses, Philippe avait des sentimens très exaltés; l'amour du grand le dominait; la passion du gigantesque même se montrait dans toutes ses entreprises : disposition d'esprit très funeste chez les princes qui se livrent sans contrainte à la poursuite de projets romanesques , et ne savent pas tempérer la vivacité et l'ardeur de leurs désirs par la réflexion et le calme indispensable pour obtenir un heureux succè*.
CI1AP1TRE ADDITIONNEL. 5l9
H fut aussi très susceptible quand il s'agissait de ses droits et de ses prérogatives ; mais il ne fut pas vindicatif, et encore moins cruel. Pendant les troubles et les agitations de son règne, il éprouva, dit un auteur contemporain, beaucoup de défections. Les traîtres et les rebelles ne manquèrent pas, et cependant pas une seule goutte de sang ne coula sur l'échafaud. Parmi le grand nombre de prévenus d'infidélité, il ne permit pas qu'un seul fût jugé selon la rigueur des lois; il accorda un généreux pardon presque à tous. On sait que lors de son abdication, en rendant compte de cet acte à l'Empereur par la voie de ses plénipotentiaires à Cambrai, il lui fit dire : « Qu'il prierait Dieu pour son bonheur, et pour que le ciel lui accordât un héritier qui veillerait à la défense de la religion. »
Philippe estimait le courage militaire. Il en avait beaucoup lui-même. 11 récompensa magnifiquement ceux qui l'avaient servi avec fidélité à la guerre, en leur accordant des vice-royautés, et les meilleurs gouvernemens dans les Indes, donnant pour raison qu'ils lui avaient mis la couronne sur la tête. Jamais il n'avança aucun officier dont le mérite ne fût point connu ; il était exactement informé de tout ce qui pouvait les concerner. Auprès de ce prince sage et juste , les bonnes mœurs étaient une condition indispensable pour obtenir des faveurs ou de l'avancement.
Sa piété était sincère, mais elle n'était pas assez éclairée ; elle approchait de cette dévotion minutieuse qui attache une trop grande importance à des pratiques purement extérieures.
I /esprit de ce prince n'était pas très profond : il avait en général peu de lumières ; cependant il était doué d'une qualité précieuse, celle d'écouter les avis des personnes éclairées, et d'embrasser avec enthousiasme tout projet tendant à améliorer l'état de son royaume. Aussi , presque toutes les branches de l'administration firent-elles des progrès plus ou moins remarquables sous son règne.
Enfin (et cela peut servir à peindre d'un seul trait son caractère) Philippe avait les qualités particulières qui distinguent un parfait honnête homme, sans posséder toutefois celles qui sont de toute nécessité pour l'homme destiné à ceindre le diadème.
Politique extérieure.
§. 3. Rien ne saurait mieux prouver la vérité de ce que nous venons de dire, relativement à l'influence du caractère de Philippe sur tous les actes de son gouvernement , que la manière dont fut dirigée la politique extérieure pendant la durée de son règne. On peut, à cet égard, le diviser en deux époques distinctes, savoir : celle depuis l'avènement de ce prince jusqu'à la paix d'Utrecht, et celle depuis cette paix jusqu'à sa mort.