‹ L'Espagne sous les rois de la maison de Bourbon (volume 2)Chapitre 3 sur 89 · A LA REINE · texte numérisé non relu

A LA REINE

« Après avoir témoigné au roi mon oncle ma reconnaissance pour son consentement à notre

réconciliation , je ne puis me dispenser de rendre grâces aussi à Votre Majesté , étant bien persuadé que vous y avez beaucoup contribué. Tel est le tendre attachement qui vous unit , qu'il ne saurait avoir aucun sentiment qui ne soit pas le vôtre; je vous prie d'en conserver aussi pour moi, tel qu'un neveu peut l'espérer d'une tante. Vous pouvez compter sur une amitié parfaite de ma part. Je prie instamment le ciel qu'il vous accorde une prompte et heureuse délivrance, et je souhaite pour vous en particulier tout ce qui peut contribuer à votre bonheur. » (')

Une lettre de Fleuri, qui était jointe à celle du roi, était moins satisfaisante. Après quelques expressions banales sur sa joie du rétablissement de la bonne intelligence, et sur son zèle pour l'union des deux couronnes, il insinuait que la seule chose qui manquait a sa satisfaction était une réconciliation avec le roi d'Angleterre , moyen essentiel pour obtenir une pacification générale. Mais quoique cette fâcheuse insinuation attiédit l'ardeur des espérances conçues par les deux souverains , ils reçurent l'ouverture avec complaisance; la reine, séduite par la flexibilité

(■) Papiers de tValpole , 1" août 1727.

La relation de cet accommodement est tirée principalement de Montgon , et d'un exposé des transactions entre la France et l'Espagne dans tes Papiers de Walpole et d'Oxford. Mémoires de Fillars, tome III passim. Mémoires de lord fValpole, chap, m

apparente de Fleuri, pensait qu'elle pourrait toujours avoir une occasion de se venger de l'Angleterre, et faire de l'Espagne le lien qui unirait entre elles la France et l'Autriche.

Subterfuges et Utonnemens de la cour de Madrid sur l'exécution des préliminaires. — Préparatifs de guerre de la Grande-Bretagne. — Mission de M. Keene et du comte de Rottembourg , plénipotentiaires anglais et français à Madrid. — Audience de Rottembourg. — Caractère et ressentimens de la reine. — Elle détermine Rottembourg à accepter la modification des préliminaires selon les demandes de la cour d'Espagne. — Acquiescement des ministres anglais et hollandais. — Effet de ce prétendu accommodement. — L'Angleterre persiste à rejeter la modification proposée par l'Espagne. — Elle exige la concurrence de la France. — Remontrances et menaces des alliés de Hanovre. — Tracasseries et obstination de la reine. — Motifs qui la déterminent a se relâcher de ses prétentions. — Maladie du roi. — Acte du Pardo.

Le roi et la reine d'Espagne acceptèrent les préliminaires, seulement pour éviter les attaques imminentes de l'escadre qui croisait sur la côte , et interceptait les communications avec l'Amérique ; mais on ne peut s'imaginer l'esprit tracassier qui signalait toutes leurs démarches. D n'y a pas de subterfuges qu'ils n'employassent pour éluder l'exécution de ces préliminaires. Ils firent en sorte que la cessation de l'attaque

contre Gibraltar dépendit du départ de l'escadre anglaise des côtes de l'Espagne. Ils gardèrent le Prince Frédéric, non en qualité de prise faite dans la dernière guerre , mais comme une compensation pour d'autres pertes , ou comme ayant été condamné pour commerce illégal ; ils refusèrent également de distribuer les effets de la flotte , sous prétexte que les préliminaires n'avaient pas été exécutés par l'Angleterre.

L'Empereur, dont les subsides devaient cesser à l'ouverture du congrès, ne négligea, de son côté, aucun artifice ni aucune intrigue pour prolonger la querelle , tandis que l'esprit tracassier de la cour de Madrid était entretenu par les révélations secrètes du marquis de Chauvelin, et par la disposition générale du cabinet français. Fleuri n'était pas éloigné de contenter l'Espagne; mais un grand obstacle était la jalousie irascible de l'Angleterre qu'il était important d'apaiser.

Plusieurs autres circonstances contribuèrent aussi à favoriser ce système temporiseur. Le seul canal de communication diplomatique avec la cour de Madrid , était M. Vandermeer, l'ambassadeur de Hollande ; de lui naissait une source de nouveaux embarras. Ce ministre manquait d'aplomb, et n'avait nulle considération ; hésitant sans cesse, faute d'accord, entre la France et l'Angleterre , ou plutôt éprouvant lui-même l'effet de ses ordres contradictoires.

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Pour surcroît d'embarras , le roi, attaqué de sa maladie de vapeurs, était hors d'état de donner la moindre attention aux affaires. La reine était à peine relevée de couches , et elle ne permettait pas que Ton traitât aucune matière importante, jusqu'à ce qu'elle fût assez bien rétablie pour prendre part à la délibération. Konigseg était, pour ainsi dire, le chef du gouvernement; le marquis de la Paz était sa créature , et l'inconstant Monteléon, qui, sans le caractère de ministre, avait néanmoins une grande influence, en courtisan adroit, brûlait de l'encens devant l'idole du jour. Patino, en sa qualité de ministre des finances, tout dégoûté qu'il était de l'avidité insatiable de la cour de Vienne , connaissait trop bien les bases peu solides sur lesquelles reposait la conservation de sa place , pour contrarier en rien la passion dominante de la reine , ni la toutepuissance du parti allemand.

Plusieurs jours se passèrent dans la même incertitude. Vandermeer allait sans cesse d'un ministre à un autre, sans obtenir une réponse décisive ; on l'empêchait de s'adresser directement an roi et à la reine par plusieurs considérations. D'ailleurs , comme une guerre réelle était presque préférable à une paix illusoire, le gouvernement britannique prit enfin l'attitude qui , dans les occasions précédentes, avait vaincu à la fois la tiédeur de ses amis et l'opposition de ses enne-

rais. Les escadres anglaises furent renforcées , le port de Cadix fut bloqué ; on arrêta des mesures vigoureuses pour porter le coup que l'espoir de la paix avait seulement fait suspendre. L'Angleterre envoya un ministre à Madrid pour foire connaître officiellement et avec solennité les sentimens qui l'animaient.

Par amour-propre ou par politique la Fraace suivit le même exemple : on trouva dans la naissance récente de l'infant don Philippe un motif pour annoncer la réconciliation solennelle des deux cours de la même famille, par l'envoi d'un ambassadeur. L'usage voulait qu'il fut porteur de l'ordre du Saint-Esprit pour l'infant nouveauné, et qu'il complimentât la reine à l'occasion de sa délivrance.

L'Angleterre choisit pour la représenter M. Keene, qui avait résidé long-temps en Espagne en qualité d'agent de la compagnie de la mer du Sud, et qui, par son intelligence, sa sagesse et sa connaissance parfaite de la langue et du pays, avait acquis la confiance du gouvernement. L'ambassadeur de France était le comte de Rottembourg, gentilhomme d'un mérite éminent et d'une amabilité rare, mais qui était très attaché à l'ancienne cour; il fut nommé au poste d'ambassadeur sur la proposition du roi et de la reine d'Espagne. Les deux ministres, pour maintenir la cordialité et l'union

nécessaire , se communiquèrent réciproquement leurs instructions générales; ils avaient reçu Tordre d'agir dans le plus parfait accord , et avec toute la confiance possible. On leur recommanda d'exiger que la cour d'Espagne levât le blocus de Gibraltar , restituât toutes les prises, sans exception , et distribuât les effets conduits par la flotte. Les instructions particulières de Rottembourg

tuation respective des deux cours de Versailles et de Madrid. Indépendamment des renseignemens d'usage sur les caractères et les vues des différera ministres, on lui traçait d'une manière très détaillée la ligne de conduite et le langage qu'il devait tenir avec la reine , qui était le ressort principal de toutes les affaires politiques.

« Vous éviterez (lui disait-on) d'entrer volontairement dans aucun détail à la première audience. Vous demanderez secrètement au roi et à la reine quel jour il vous sera permis de les entretenir de quelques affaires qui intéressent les deux monarchies; vous ajouterez que, malgré votre désir de les traiter directement avec un prince et une princesse doués d'une si grande capacité, vous vous adresserez volontiers au ministre, quand il plaira à Leurs Majestés de l'ordonner. En même temps, sans laisser voir la moindre défiance des ministres , vous ferez entendre qu'il y a cependant des choses que vous avez ordre de

confier au roi seul ou à un autre lui-même ; quant à celles-là , le roi de France sera enchanté si Sa Majesté ne se sert d'autre ministre que de la reine son épouse. 11 est nécessaire de flatter ainsi la reine; car elle n'ignore pas que ses desseins ont été l'objet de bien des soupçons, et souvent elle a fort bien accueilli ceux qui, par leur naissance ou par d'autres liens , sont censés avoir de l'affection pour ce pays. U ne faut pas oublier non plus que quoique la reine ait une grande influence sur son mari, elle se trouve parfois forcée de lui céder à son tour sur des choses qui blessent ses sentimens en faveur de la France. U résulte de cela que de grands ménagemens devront être employés; il ne faut pas qu'elle puisse soupçonner qu'on fait des démarches pour diminuer son influence et la confiance que le roi a en elle. » (')

Les deux plénipotentiaires arrivèrent à Madrid presqu'en même temps ; mais ils eurent une réception bien différente. Pleine de son ancien ressentiment contre l'Angleterre, et voulant probablement aussi donner une preuve de préférence marquée pour la France, la reine ne permit pas à M. Keene de présenter ses lettres de créance pendant plusieurs semaines. En conséquence, la

(') Instructions du roi de France au comte de Rottembourg, 16 septembre 1727. Copie authentique, papiers d'Oxford.

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négociation passa entièrement entre les mains de Rottembourg, honoré de toutes les prérogatives d'ambassadeur de famille. La cour d'Espagne se trouva par là à même de réussir dans ses projets. Rottembourg, très attaché aux anciennes maximes des Bourbons , et entrevoyant déjà le cordon bleu qui devait être la récompense de sa mission , commença à ne plaider que faiblement pour ce qu'il appelait, dans sa correspondance confidentielle , « les petits intérêts de l'Angleterre m (*). Cependant la cour de France, ainsi que son ambassadeur, témoignaient la plus vive amitié pour l'Angleterre; et dans les premiers temps de sa négociation, non seulement une confiance parfaite fut établie entre les deux ministres, mais ils se communiquaient leurs dépêches officielles. Nous sommes heureux de pouvoir faire connaître au lecteur les progrès de cette singulière négociation, et de montrer, dans tout leur jour, la fierté, l'esprit et le caractère impétueux de la reine, qui s'empara de tout ce qui concernait cette affaire.

La première audience suffit à Rottembourg pour connaître l'opiniâtreté de ce caractère. Lorsqu'il fut introduit dans l'appartement du roi, après les complimens d'usage, il pria Leurs Majestés Catholiques d'oublier les injures qu'elles

(■) Mémoires de Hilars, tome III , page 36a.

avaient reçues de l'ancien gouvernement de la France. La reine , qui s'était mise exprès à broder, ne daigna pas l'honorer d'une réponse, ni même d'un seul regard. Philippe témoigna beaucoup d'affection pour son neveu et pour son pays natal. Il accueillit l'ambassadeur avec les expressions d'une grande bienveillance, le présenta à la reine, et la pria de conserver pour la France et le roi, son neveu, l'estime et la considération qui leur étaient dues, et de prendre le plus grand intérêt à l'union qui aurait dû toujours exister entre les deux couronnes.

La reine hésita un moment : bientôt elle prit un air affectueux; mais, ne pouvant contenir son ressentiment contre l'Angleterre , elle blâma l'alliance de la France avec elle comme impolitique et contraire aux sentimens de famille. Dans cette audience, qui fut courte, elle répéta vingt fois avec emphase : « Vous vous êtes livrés vous-mêmes aux Anglais dont le souverain règne sur vous en maître. » Rottembourg avait à peine quitté la chambre du roi , qu'une querelle assez vive s'éleva entre le roi et la reine : on entendit celle-ci répéter, d'un ton haut et avec humeur : « Votre Majesté peut-elle se fier encore à sa famille , après en avoir si souvent été dupe ? (')

(') Dépêches de M, Keene.

Duclos , le seul écrivain qui ait rendu compte de cette première audience , affirme que l'ambassadeur se mit à gc-

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Cette première audience ne fut qu'une simple cérémonie ; la discussion de l'affaire fut renvoyée à la seconde. Comme les points principaux de la question devaient être traités dans cette audience , et que le rapport de l'ambassadeur offre un tableau aussi fidèle que piquant des manières et du caractère de la reine , nous allons le reproduire ici dans ses propres expressions, autant qu'une traduction peut le permettre.

« J'ai dù croire , après ma première audience, qu'il n'y avait pas d'autre moyen, pour toucher le cœur du roi d'Espagne , que d'employer des raisonnemens basés sur sa tendresse et sa déférence pour son neveu et pour son pays natal. Ce moyen paraissait plus sûr que toutes les considérations politiques ; car je ne pouvais les aborder sans parler des engagemens entre la France et l'Angleterre; la reine avait été sur le point de se trouver mal de colère, en entendant seulement prononcer le nom d'Anglais. J'eus donc soin, avant d'aller à l'audience, de mettre dans mes intérêts plusieurs personnes qui me parais-

noux devant elle , et sollicita l'oubli de l'affront que Leurs Majestés avaient reçu de l'ancien gouvernement. Nous n'avons pas cité cette particularité dans le texte parce qu'elle nous parait douteuse, malgré une autorité si respectable. Il n'en est nullement question dans les Dépêches du comte tie Rottembourg , ni dans celles de M. Keene, ni enfin dans les Mémoires de Montgon.

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