‹ L'Espagne sous les rois de la maison de Bourbon (volume 2)Chapitre 5 sur 89 · IT · texte numérisé non relu

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ne, saurait encourir le reproche de provoquer la guerre pour un seul vaisseau. La reine se retournant tout à coup, m'interrompit en disant : « 3Ve serait-il pas juste aussi que les Anglais qui sont si riches, donnassent au roi quelques millions? Si nous étions assez fous pour nous en dessaisir, on se moquerait de nous. Les trésors du Nouveau-Monde passent , il est vrai , dans les mains du roi ; mais il n'en reste en Espagne qu'une très petite partie, et vous voudriez encore nous l'en-

lever pour la donner à vos bons amis les Anglais. »

« Comme je voulais lui faire sentir que le roi devait être fidèle à ses alliés , elle résuma son discours en cherchant toujours dans sa cassette : « En France, vous n'êtes qu'Anglais. Vous n'êtes devenus les ennemis de l'Empereur que lorsqu'il s'est allié avec mon mari; auparavant il était votre grand ami. Ne vous rappelez-vous pas que pendant le congrès de Cambrai nous vous pressâmes d'obtenir pour l'Espagne quelque satisfaction de la part de l'Empereur? Vous ne le voulûtes pas ; il n'y avait pourtant rien à craindre. Mais aussitôt que nous fîmes la paix , vous vous réunîtes contre nous par caprice, et sans savoir trop pourquoi. »

« A la fin elle trouva une lettre du roi d'Angleterre, promettant la restitution de Gibraltar, datée du 1" juin 1721. Pendant que je la lisais, « hé bien , dit-elle , cette lettre est-elle controuvée? » Ayant répondu que je la croyais originale, « je cherchais, ajouta-t-elle en plaisantant, à vous fournir là une excuse. Cest là, Monsieur, la principale raison pour admettre les conditions de 1 725. Que les alliés les remplissent pour leur part, nous le ferons aussi pour la nôtre; qu'ils nous rendent ce qu'ils ont pris. De quel droit viennent-ils bloquer nos ports? » Croyant qu'elle m'avait forcé au silence, elle se tourna du côté du roi.

« Cependant, comme je cherchais à prouver q ue leurs engagemens ne pouvaient pas troubler la tranquillité de l'Europe , elle fit cette observation : « Si nous avions voulu la troubler, nous avions beau jeu ; nous avions une armée puissante en Catalogne. Toutes vos places de ce côté-la étaient sans défense. » Je dis alors que c'était là une preuve évidente de notre confiance dans Sa Majesté Catholique; « vous ne deviez pas l'avoir si grande après l'exemple que vous avez donné , vous, qui avez fourni del'argent à l'Empereur pour qu'il nous enlevât la Sicile; vous, qui vous étiez emparés de Fontarabie et de Sai nt-Sébastien ; vous, qui vous étiez réunis aux Anglais pour détruire notre marine , pour brûler nos vaisseaux dans nos chantiers mêmes; vous enfin, dont la conduite ne pouvait qu'être hostile, puisque le roi, votre maître , ne faisait aucun cas des conseils ^e son oncle, et n'écoutait que les conseils des personnes vendues à l'Angleterre. M. Walpole est votre maître en France : je voudrais voir ici M. Walpole et le cardinal, nous disputerions sur la religion et sur la politique; nous verrions si mes argumens ne seraient pas les plus forts. »

u II devenait urgent de terminer un entretien qui s'échauffait trop. Je dis que c'était un grand malheur pour moi de ne pouvoir pas faire agréer mes propositions; et, glissant ensuite quelques mots sur l'affection du roi, mon au-

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g us te maître , je me disposais à me retirer. La reine reprenant alors l'entretien , me demanda si je n'avais pas quelque expédient à proposer. Gomme je lui répondis que je n'en avais point, et que je continuais à prendre congé d'elle, elle m'arrêta pour me faire cette question : « Ne pourrait-on pas mettre le vaisseau en séquestre jusqua la décision du congrès? » Je répondis froidement : « Entre les mains de qui ? — Du roi, votre maître, ajouta-t-elle. »

« S essayai de faire sentir les inconvéniens et l'insuffisance de cet expédient. Mais la reine persistant, je me tournai du côté du roi; et réfléchissant que toute obscurité serait dangereuse, je demandai si l'on m'autorisait à faire la proposition. La reine m'interrompit en ajoutant : « Oui; mais de son côté le roi , votre maître , prendra l'engagement de ne pas le rendre sans le consentement du roi , mon mari. » A cela , le roi dit : oui.

« Je demandai alors au roi s'il comptait distribuer les effets de la flotte. La reine prenant encore la parole, « Oui, dit-elle, lorsque les Anglais auront quitté les côtes d'Amérique et de l'Espagne. — Cela sera fait, répliquai-je en même temps, car il n'est pas juste qu'une partie fasse tout et que l'autre ne fasse rien. — Mais, continua-t-elle, si le roi , votre maître , devenait lui-même garant de la retraite des escadres anglaises, nous consentirions a rendre les effets de la flotte; et lorsque les

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vaisseaux anglais se seraient en effet retirés, nous rappellerions les troupes qui, par un point d'honneur seulement, sont encore devant Gibraltar. »

« Je récapitulai très distinctement ces trois propositions, en ajoutant que je comptais qu'elles pouvaient être agréées; je dis ensuite quelques mots en passant, pour leur faire entendre qu'il était peu politique à Leurs Majestés de montrer si peu de déférence envers les Anglais qui étaient aussi garans des États d'Italie de don Carlos : c< Vous revenez toujours à vos successions , s'écria la reine, je les abandonnerai volontiers, si Gibraltar est restitué au roi ; vous pouvez voir par ce que je viens de dire en sa présence, que sa gloire et ses richesses me touchent seulement. »

« La conversation durait déjà depuis plus d'une heure et un quart, je fis mon salut pour me retirer. La reine me congédia avec un compliment : « Revenez nous voir, me dit-elle, quand vous voudrez, sans cérémonie, nous serons bien aises de causer avec vous. » (*)

U n'est bas besoin de raconter ce qui se passa dans d'autres audiences subséquentes de l'ambassadeur, sur ce sujet; on n'y fît que répéter à peu près les mêmes propositions ; la reine les défendit

( 1 ) Lettre du comte de Rottembourç à M. de Chauvt ltn , 16 octobre 1727. Papiers d'Oxford.

par tous les raisonnemcns que son entêtement, sa perspicacité et sa colère pouvaient lui suggérer. D'un autre côté, elle ne négligea rien pour lasser la patience ou pour changer lessentimens du ministère français, en saisissant le moindre prétexte pour temporiser, et mieux régler sa conduite d'après les insinuations du cabinet autrichien. Le comte de Konigseg dirigeait le cours de la négociation, ou au moins conseillait toutes les démarches. Les ministres espagnols, qui n'étaient pas aveuglément soumis à ses volontés, se trouvaient réduits à la nullité la plus complète. 11 daignait à peine leur communiquer quelques données relatives ù la trans- «icLion .

La proposition de mettre en dépôt le prince Frédéric fut transmise à Versailles ; Louis XV écrivit une lettre par laquelle il refusait d'une manière explicite d'adopter cet expédient. Elle était accompagnée de plaintes affectueuses sur l'aversion et sur les soupçons que la reine avait laissé voir contre les Anglais. Elle finissait par une péroraison adressée au roi d'Espagne , sur l'exécution prompte et absolue des préliminaires, comme le seul moyen de conserver la tranquillité et l'union des deux couronnes. (')

(•) Extrait de la lettre du roi de France au comte fie Rotternbourg , de Fontainebleau, novembre 1727

« J'ai lu cette lettre à Leurs Majestés Catholiques, écrivait l'ambassadeur, le i5 novembre. La reine fit quelques grimaces , lorsque j'arrivai a l'endroit où l'on parle de son ressentiment ; mais elle finit par sourire. Le roi parut très touché des passages affectueux qu'elle contenait il les écouta avec une attention singulière. Quand j'eus fini cette lecture, la reine dit : « c'est bien ; nous avons déjà fait tout ce qu'ils demandent, ils doivent être satisfaits maintenant. » Je fis entendre que cette nouvelle garantie était superflue, et qu'elle invaliderait en quelque sorte la première, qui était comprise dans les autres articles. — Pourquoi voulez-vous, reprit la reine, nous refuser une satisfaction qui ne vous coûte qu'une feuille de papier? vous donneriez dix garanties équivalentes que toutes se trouveraient exécutées en en remplissant une seulement. Je répondis en souriant qu'il lui en coûtait beaucoup de se défaire de sa prévention contre les Anglais, qui n'étaient pas tels qu'on les avait dépeints à Leurs Majestés Catholiques. En parlant ainsi , ajoutai-je , je risque peut-être de déplaire à Leurs Majestés dans ce moment ; mais ayant contracté l'engagement de leur dire la vérité /j'aurai un jour la satisfaction d'apprendre qu'elles approuvent cette liberté. L'alliance avec les Anglais a des avantages particuliers qui tien-

nent à leur position ; ils consistent en ce que leurs alliés peuvent sans inconvénient s'étendre audehors , et que leur continent est aisément garanti. Me tournant alors vers le roi y je continuai en disant : Votre Majesté en conviendra: Si à la mort de Charles II nous eussions eu les Anglais de notre côté , la monarchie espagnole n'aurait pas été démembrée. Le temps viendra où les Anglais pourront bien n'être pas inutiles pour réparer ces pertes ; d'ailleurs nous sommes occupés de former un congrès pour une paciBcation qu'il conviendrait d'accélérer.

« M'apercevant que Leurs Majestés m'écoutaient avec plaisir, j'assurai la reine que si elle connaissait M. Walpole, elle serait forcée de lui accorder son estime , à cause de la modération et du respect avec lesquels il parle de Leurs Majestés Catholiques. Je ne désespère point de voir arriver le temps où Sa Majesté approuvera l'union du cardinal et de M. Walpole, qui lui parait si suspecte maintenant; elle en profitera elle-même. La reine dit alors en souriant : « vous êtes trop charitable. » La voyant d'une si belle humeur, je la priai de se rappeler l'ardeur qu'elle montra dans mes premières audiences ; et j'ajoutai : u faites en sorte , Madame , que le roi puisse se mettre à la tête des alliés du roi , mon mai ire ; vous verrez alors le cardinal aussi intimement

lié pour le moins avec l'ambassadeur d'Espagne qu'avec M. Walpole. » (')

A en juger par la satisfaction apparente qui régnait dans cette audience , et par les ordres précis transmis à l'ambassadeur français, on s'imaginera peut-être que cette négociation embrouillée tirait vers sa fin. La veille même de l'audience , une discussion eut lieu entre l'ambassadeur et le ministre La Paz , malgré l'intervention inévitable de Ronigseg. Le résultat de t cette conférence fut un mémoire en forme de lettre , adressée par La Paz à Rottembourg, présentant la question du séquestre ou dépôt du prince Frédéric, sous un nouveau jour, et modifiant l'article entier relatif à cette affaire , de manière à justifier les prétentions de l'Espagne à une indemnité, pour les dommages que son commerce avait éprouvés par le blocus de ses ports et de ses côtes. Par une inconséquence qu'on ne saurait attribuer qu'à des insinuations secrètes de M. de Chauvelin, Rottembourg reçut et transmit ce mémoire à sa cour, quoiqu'il eût ' sollicité en même temps une lettre ostensible de rappel , au cas que le roi d'Espagne refusât d'accepter sans aucune condition les préliminaires.

Dans le même temps le roi d'Angleterre faisait

(* ) Lettre du comte de Rottembourg à M. de Chauve Un , Kscurial, i5 novembre nî;.

de nouvelles concessions par une lettre du comte de Broglie, ambassadeur de France à Londres, à M. de Chauvelin. La substance était l'exécution des préliminaires en général, et la restitution du prince Frédéric; mais la question de la contrebande devait être réservée pour le congres , en s'en rapportant entièrement à l'honneur du roi d'Espagne pour la distribution des effets de la flotte, lorsque les escadres anglaises se seraient retirées. • Les contraventions aux traités et aux autres en-

gagemens, tant publics que particuliers, antérieurs à 1725, seraient également soumises à la discussion du congrès. Enfin on admettait la garantie du roi de France pour l'exécution de ces articles.

Cette proposition fut communiquée par Rottembourg , qui , en même temps, fit sentir la sincérité et la bonne foi du roi d'Angleterre, et la confiance qu'il avait témoignée à Leurs Majestés Catholiques, précisément au moment où elles montraient de la défiance envers lui , parce qu'il avait demandé de nouvelles garanties de la France et de l'Empereur. Le roi fut frappé de cette générosité, qui parut avoir fait aussi sur la reine une impression sensible. « Je ne douterai plus, dit-elle, de tout ce que vous pourrez me dire. Jusqu'ici j'avais regardé tous vos discours en faveur des Anglais comme prenant leur source dans votre désir de hâter la réconciliation ;

maintenant je suis pleinement satisfaite »('); Rottembourg répliqua : «puisque les principaux articles sont maintenant arrêtés , il n'est pas besoin d'attendre le retour du courrier avec la réponse à la proposition de Vos Majestés ; je compte sur la permission d'envoyer un courrier à ma cour avec de si heureuses nouvelles». La reine parut embarrassée de cette proposition, et après quelque hésitation elle répondit : « avant de prendre une résolution définitive, il faut que vous consultiez le marquis de La Paz, et le comte de Konigseg » . On le congédia alors très gracieusement ; et comme il sortait de l'appartement, la reine dit d'un ton de complaisance : « je voudrais que tout le monde vous ressemblât , car vous nous apportez toujours de bonnes nouvelles. » (a)

Une conférence eut lieu en conséquence avec La Paz et Konigseg; M. Keene y assista comme particulier, sans aucun caractère diplomatique. La dispute, au grand étonnement du ministre français, recommença sur les mêmes points qu'auparavant. Il fiit pourtant décidé, à la (in, que Rottcmbourg présenterait sa dernière proposition par une note officielle, qui serait acceptée et approuvée par La Paz au nom de son souverain.

(') Lettre du comte de Rotternbourg à M. de Chauvclin , Esc o rial , i5 novembre 1727.

(*) M. Kèene au duc de Newcastle . 3 décembre 1727

Néanmoins, au lieu d'une simple approbation, La Paz fit une rédaction à sa manière, répétant les propositions du roi d'Angleterre en général , mais changeant l'article relatif au prince Frédéric, et le reproduisant dans les mêmes termes qui avaient déjà été rejetés. D'après cette rédaction , le vaisseau devait être rendu ; mais le congrès aurait à décider s'il ne devait pas rester en dépôt pour servir à l'indemnité, pour les dommages éprouvés par le commerce espagnol de la part des escadres anglaises dans les mers d'Amérique.

L'ambassadeur français accepta, sans hésiter un seul instant, le document ainsi modifié, quoiqu'il eût déjà reçu l'ordre de rappel qu'il avait demandé. Ses collègues Keene et Vandermeer lui donnèrent, quoiqu'à regret, leur consentement, par l'assurance où il était que ces seuls termes pouvaient satisfaire la reine. Ils se fiaient à sa franchise et à sa candeur apparentes, surtout à l'importance d'être le seul canal de communication directe avec le roi et la reine d'Espagne. Ces divers motifs les avaient entraînés; on communiqua la convention aux cours respectives comme un arrangement avantageux et satisfaisant. On leva à la cour l'interdiction politique à laquelle on avait assujetti M. Keene ; il fut averti que bientôt il pourrait déployer son caractère public.

La cour d'Espagne ne s'était pas beaucoup trompée sur l'effet que cet accommodement ap-

parent produirait en France. Quoique ces conditions eussent déjà été rejetées , il est assez remarquable que Tordre du rappel de Rottembourg était accompagné d'un contre-ordre pour faire traîner la négociation en longueur, et sans doute aussi d'instructions particulières pour saisir l'occasion favorable de contenter l'Espagne aux dépens de l'Angleterre. J /accommodement fut donc regardé, parles partisans de l'ancienne cour, comme un gage de paix, comme le prélude d'une union plus intime avec l'Espagne, tandis que les classes de négocians , qui avaient souffert de la suspension du commerce, se flattaient de l'espoir que les effets de la flotte allaient enfin être fidèlement rendus.

u U faut parler sans détour à l'Angleterre, disait-on généralement; il faut lui déclarer que nous sommes satisfaits des offres de l'Espagne; des mécontens peuvent seuls désirer d'envelopper l'Europe dans une guerre générale. » (l)

La sensation produite par cette convention fut bien différente à Londres. Des sommes considérables avaient déjà été employées pour les préparatifs de guerre; les armées navales languissaient dans l'inaction , et diminuaient par les maladies. Le commerce lucratif avec les posses-

{•) Mémoires d? Villars , tome III , page 36o. III. 17

a58 vhilipp,p v.

sions espagnoles d'Europe et d'Amérique se trouvait interrompu , et Ton ne retirait aucun des avantages dont on aurait joui , si Ton eût fait la guerre ouvertement.

Cette incertitude pénible ne pouvait qu'exaspérer les esprits. La clameur nationale était : « Nous voulons la paix ou la guerre; mais ne nous faites pas répandre notre sang et nos trésors seulement dans des préparatifs et dans des expédiens du moment, qui refroidissent l'esprit public et déshonorent la couronne. » On s'attendait à voir convoquer le parlement d'un jour à l'autre; le ministère, au lieu d'annoncer que la paix était assurée, n'osait pas même proclamer cette trêve incertaine à un peuple impatient et indigné.

Quelque désir que le ministère eût de la paix , il s'aperçut qu'il ne lui était plus possible de temporiser. On prit sur-le-champ les mesures les plus énergiques : on différa de convoquer le parlement; on s'adressa à la cour de France pour exiger d'elle l'accomplissement et l'exécution du traité. On insista principalement sur l'exécution des préliminaires, hormis les concessions que le roi d'Angleterre avait faites par pure complaisance. De deux choses l'une, observait-on, il faut que la France désavoue le comte de Rottembourg , ou , si on ne le désavoue pas , Tal-

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Hance de Hanovre reste dissoute, et les liens qui unissaient les deux couronnes pour leurs avantages réciproques sont dès à présent rompus.

Cette demande décisive surprit la cour et le cabinet de France; à peine se trouvait- il un homme de cour ou un ministre qui ne fut d'avis qu'il était plus convênable à l'honneur national de s'unir avec l'Espagne, que de se soumettre aux ordres du cabinet anglais. Fleuri lui. même flottait entre les deux partis, et n'avait aucun espoir de déterminer l'Angleterre à se relâcher sur ses demandes ; mais, ayant trouvé le ministère anglais inflexible, il prit le sage parti de conserver la paix et l'union avec l'Angleterre plutôt que de sacrifier le bonheur et la tranquillité de la nation à un honneur pointilleux et romanesque , pour ne pas dire à la cupidité impérieuse de la reine d'Espagne. (')

Le comte de Rottembourg reçut alors une lettre écrite au nom du roi, laquelle insistait dans les termes les plus forts sur l'exécution prompte et littérale des préliminaires. « Je suis

(*) On trouve dans les Papiers de fValpole plusieurs Dépêches fort curieuses à ce sujet , qui font voir l'énergie et l'efficacité avec lesquelles il soutint les demandes de sa cour, et arracha à Fleuri son consentement à une coopération affectueuse avec l'Angleterre; particulièrement les Dépêches du duc de Newcastle offrent un grand intérêt , Paris , 17, 24 et 27 décembre 1727.

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aussi surpris que fâché, disait-il, de ces conditions qui ne peuvent avoir d'autre effet que d'entraver l'exécution de ce qui doit précéder l'ouverture du congrès, et qui tendent à annuler les articles préliminaires, ou du moins à gagner du temps pour faire naître de nouvelles interprétations. Il serait pen honorable, honteux même pour mes alliés, par conséquent pour moi-même, de consentir à les accepter. J'encourrais avec raison les reproches de toute l'Europe. » Cette lettre était accompagnée d'un ordre ostensible de rappel et d'un mémoire rédigé dans le même sens pour le secrétaire d'état.

Quelque forte que fut la sensation occasionnée par ces propositions en France et en Angleterre , elle fut bien plus vive encore à Madrid quand on y apprit qu'elles avaient été rejetées.

« J'ai trouvé, dit Bottembourg, le marquis de La Paz, qui est ordinairement très flegmatique, dans un accès de colère , par suite de la lettre qu'il venait de recevoir de Paris. Comme il parle sans interprète, j'ai fort peu compris ce qu'il disait, si ce n'est qu'il allait révoquer les ordres qu'il avait donnés conformément à sa lettre , et qu'il allait empêcher la présentation de M. Reene, qui devait avoir eu sa première audience ce jour-là même à quatre heures. Il trouva tous mes raisonnemens inutiles : je lui dis que son impétuosité occasionnerait plus de maux dans un

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quart d'heure qu'il ne pourrait y remédier pendant toute sa vie.

« Pour empêcher les suites funestes d'un tel emportement , je fus trouver l'archevêque d' Amida, et je lui persuadai de se charger lui-même d'obtenir l'audience promise a M. Keene , laquelle eut lieu en effet à l'heure convenue et avec l'accueil le plus gracieux.

»< Hier je fiis admis en la présence du roi et de la reine à leur retour de la chasse. Je leur remis la lettre du roi, et leur dis que sans entrer dans l'examen des raisons qui déterminaient Sa Majesté à ne pas approuver les conditions proposées par M. de La Paz, je faisais observer seulement que je leur avais fidèlement communiqué les ordres de Sa Majesté des 3 et 10 novembre et la lettre de M. de Broglie , qui devaient être la base de notre conduite. L'extension donnée aux conditions, ai-je dit, contenues dans la lettre de M. de La Paz, m'était tout moyen d'y adhérer, puisqu'on y déclarait que sans cette extension Leurs Majestés Catholiques ne consentiraient jamais aux demandes.

« J'ajoutai : je vois maintenant , par les remarques de M. de Chauvelin, que l'extension du second article ne sera jamais admise. Alors , j'ai présenté le mémoire , et j'ai lu cette clause avec d'autres qui avaient rapport aux puissances neutres.

« I^a reine me demanda si la satisfaction exigée par le roi d'Espagne n'était pas stipulée dans le second article; je répondis qu'elle Tétait également pour toutes les parties contractantes. — Nous y sommes donc compris? répliqua la reine. Si vos intentions sont droites, vous ne rejetterez pas cet éclaircissement; dans le cas contraire , nous n'avons rien à démêler avec le congrès , qui ne doit connaître que des infractions mutuelles. Nous ne demandons pas une vague compensation ; nous exigeons seulement que l'on prenne en considération si nous devons avoir ou non une indemnité. Sur ma réponse, qu'aucune des parties n'avait le droit d'étendre les préliminaires réglés d'accord avec les autres , et que les additions à la lettre du comte de Broglie n'avaient pas été faites avec le consentement de la France et de l'Angleterre, elle m'interrompit en ces termes : C'est vrai, mais Bournon ville , vous devez vous le rappeler, signa les préliminaires sans notre connaissance. — C'est vrai, Madame, répondis-je, mais M. de Bournon ville signait pour son souverain, et moi pour un souverain étranger. — M. Keene était présent, dit la reine. Je répondis : Votre Majesté a raison ; mais il était là par hasard , comme quelqu'un qui venait rendre visite à M. de La Paz, et il n'a fait autre chose que traduire et copier, sans dire un seul mot de lui-même. D'ailleurs, il n'avait ni présenté

ses lettres de créance, ni apposé sa signature. Le roi me dit alors : Vous êtes juste. Je jetai donc tout le blâme sur moi qui avais outre-passé mes instructions. Alors la reine me dit que rien hors cela ne saurait mettre un terme a la négociation. Je n'hésitai pas à répondre que je m'étais trompé complètement , et que cette fâcheuse addition pourrait donner lieu à une guerre. La reine répliqua : 11 n'y aura point de guerre; les alliés de Hanovre ne s'engageront pas dans des dépenses aussi extraordinaires, tandis qu'avec cinq à six millions nous pourrions défendre la frontière d'Espagne. Si nous perdions quelques places, il faudrait nous les rendre à la paix ; d'ailleurs nous avons dans nos mains assez de gages pour que les alliés nous répondent de cette somme.— Mais l'Empereur, repris-je, n'en serait pas quitte à si bon marché , et nous avons assez de raisons pour croire que c'est la cour de Vienne

elle avec vivacité , c'est moi qui ai ordonné que l'article explicatif fiit insère. Si la France et l'Angleterre consentent, c'est fort bien; nous les croirons alors sincères dans leurs protestations relatives à l'indemnité pour l'Espagne. Si elles la rejettent, il est évident qu'elles veulent nous tromper. Au surplus , nous ne demandons aucune préférence , nous voulons seulement que les au-

très se soumettent aux mêmes lois que nous. » (') Après quelques momens d'entretien sur le même ton, on congédia froidement l'ambassadeur, sans faire droit à ses demandes. Ses représentations furent appuyées de la manière la plus forte par M. Vandermeer, qui n'attendit pas des ordres pour faire sa rétractation, ainsi que par M. Keene qui exerçait déjà les fonctions de ministre accrédité près de la cour d'Espagne. Tous déclarèrent unanimement que de nouveaux délais ne pouvaient qu'entraîner des hostilités prochaines.

La reine , indignée et extrêmement contrariée , parut vouloir tenter le sort des armes; elle demanda à Patino si l'Espagne était en état de. se mesurer avec les autres puissances. Le ministre n'osa pas faire une réponse négative, il se borna à dire que les effets de la flotte suffisaient pour les dépenses de la guerre, si Ton ne fournissait pas des subsides aux princes étrangers. Elle ordonna alors qu'on imposât une forte contribution sur ces effets, et elle répondit aux remontrances que Rottembourg lui faisait à cet égard : « Le roi est le maître dans ses propres États ; il peut lever les impôts qu'il lui plaira sur ses propres sujets.

( ') Lettre du comte de Rottembourg à M. rie Chauveltn . Madrid, 10 décembre 1727.

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D'ailleurs , pourquoi les étrangers se mêleraientils de notre flotte? »

Pendant qu'elle hésitait ainsi , le premier parlement de Georges II s'assemblait. Le discours de la couronne annonça l'espoir d'un accommodement définitif et satisfaisant; mais il recommandait les mesures de précaution comme étant nécessaires dans la circonstance. Cet appel produisit une concession unanime et libérale d'hommes et d'argent. On envoya sur-le-champ des renforts aux esçadres qui croisaient sur les côtes d'Espagne.

Cependant les alliés non seulement ne s'en reposèrent pas sur l'effet des menaces publiques, mais ils ne négligèrent rien pour vaincre l'obstination du caractère de la reine, surtout pour gagner les courtisans qui l'entouraient. On prodigua des présens aux personnes attachées à son service; on menaça le confesseur de lui imputer le refus de la reine ; on lui fit entendre que sa famille, à laquelle elle était tendrement attachée, ne pouvait que souffrir de son indiscrétion. L'imminence du danger ne laissa pas que d'alarmer ceux des ministres qui avaient été placés pour favoriser les vues du cabinet autrichien. Tous furent d'accord pour présenter les conséquences funestes que le délai pouvait avoir; il fallait, disaient-ils, éviter une guerre dont l'objet était

d'un aussi mince intérêt, puisqu'il ne s'agissait que du prince Frédéric.

L'Empereur lui-même prit aussi l'alarme en voyant la fermeté et l'attitude des alliés de Hanovre, surtout la froideur de ses propres adherens. Convaincu que le poids principal de laguerre tomberait sur l'Autriche, il donna ordre à Konigseg de ne plus exciter le ressentiment de la reine , mais de s'unir au contraire avec les autres puissances pour demander la prompte acceptation des conditions proposées. Ce changement subit de conduite ne servit qu'à enflammer davantage le ressentiment de cette princesse ; elle tourna son indignation contre l'Empereur, el dit publiquement à Konigseg qu'il était devenu l'avocat de l'Angleterre.

Mais la véritable cause qui contribua principalement à vaincre son opiniâtreté , fut la santé chancelante du roi, qui se trouvait précisément à cette époque dans l'état le plus alarmant. Elle prit le parti de le soustraire aux regards du public, et le conduisit au Pardo. Son incapacité pour les affaires augmentant chaque jour, elle admit d'abord le prince des Asturies au conseil, et enfin obtint la signature d'un décret qui la nommait régente du royaume. Elle eut alors des craintes sérieuses que la mort de son mari ne fit évanouir son projet favori de l'établisse-

ment en Italie, et ne la réduisit à l'état fâcheux qui attend toujours les reines d'Espagne dans leur veuvage ; elle employa donc le pouvoir dont elle était investie à hâter un accommodement. Philippe annonça à la fin, par l'acte du Pardo, son acceptation absolue et sans détours des préliminaires modifiés selon les conditions de la Grande - Bretagne , sous la garantie du roi de France, lies plénipotentiaires de France , d'Angleterre et de Hollande à Madrid , et le comte de Konigseg de la part de l'Empereur acceptèrent cet acte. La réunion projetée d'un congres fut fixée à Soissons, au Heu d'Aix-la-Chapelle, pour la commodité du cardinal de Fleuri , à qui, en qualité de plénipotentiaire français, appartenait la principale direction de cette négociation. (*)

(*) Voici le» stipulations contenues dans l'acte du Pardo, signé le 5 mars par le marquis de La Par t au nom de Sa Majesté le roi d'Espagne.

! Le blocus de Gibraltar sera levé immédiatement : les troupes rentreront dans leurs cantonnemens ; on retira l'artillerie; les tranchées , ainsi que les autres ouvrages faits à l'occasion de ce siège , seront démolis ; des deux côtes , tout sera remis dans l'état prescrit par le traité d'Utreclit.

a». On enverra sans délai des ordres positifs et précis pour remettre le b&timcnt Le prince Frédéric, et sa cargaison, au* agens de la compagnie de la mer du Sud , résidant a la Vera Cruz , qui l'expédieront pour l'Europe , lorsqu'ils le

2(i8 PHILIPPE V*

La mission de Rotterabourg se trouvait remplie ; il retourna en congé en France ; dans l'intervalle il fut remplacé par le marquis de Brancas. Le roi ayant bientôt éprouvé un retour de santé , la reine l'engagea à annoncer son rétablissement. Ce prince revint à Madrid avec toute la pompe royale , habita le Retiro et reprit d'une manière ostensible les rênes du gouvernement; la reine lui persuada de se présenter souvent en public, tant pour effacer l'impression produite par sa secrète maladie, que pour éloigner les soupçons d'une rechute. Afin de rendre plus efficaces ces apparitions dont le but était de contenter le public, la reine elle-même fit une neuvaine dans \sl basilique de Nolre-Damed'Aroche, objet de vénération particulière du

jugeront convenable ; le commerce des Anglais dans les Indes occidentales , continuera à jouir des privilèges accordés par le traité de VAsienio , confirmés par les articles i et a des préliminaires.

3°. On rendra immédiatement les effets de la flotte aux intéressés; l'on en fera de même à l'égard de ceux à bord des galions, lorsqu'ils seront de retour en Europe , de la même manière que dans les temps de paix, conformément à l'article 5 des préliminaires.

4° Sa Majesté Catholique prend l'engagement qu'a déjà pris Sa Majesté Britannique d'observer tout ce qui sera réglé et statué dans le futur congrès , au sujet des prises faites des deux côtés , ainsi qu a l'égard dudit bâtiment Le prince Frédéric.

cïup. xxxrx. — 1727-1728. 26g

roi d'Espagne, comme protectrice du royaume. Elle porta l'habit franciscain pendant douze mois, en accomplissement d'un vœu fait à Saint-Antoine-de-Padoue. (')

(•) Dépêches de M. Keene, Madrid, 19 avril 1728.

lenteur et inefficacité des opérations du congrès de Soissom. Obstacles pour l'exécution des préliminaires de la part de l'Espagne. — Maladie de vapeurs de Philippe , et pouvoir de la reine. — Il a un moment la pensée d'abdiquer. — Maladie de Louis XV, et nouvelles espérances de Philippe de succéder à la couronne de France. -— Projets secrets des cours de Vienne et de Madrid. — Double mariage entre les familles d'Espagne et de Portugal. — La cour fixe sa résidence à Séville. — La maladie du roi fait des progrès. — Mésintelligence entre les cours d'Espagne et d'Autriche. — Traités de Séville et de Vienne. — Disgrâce de Montgon. — Mort du marquis de Saint-Philippe.

Le congrès de Soissons , dont You vertu re eut lieu le 14 juin 1728, avait pour but de mettre un terme aux querelles qui troublaient l'Europe depuis si long-temps. L'alliance de Vienne ayant levé , du moins en apparence , tous les sujets de contestation entre l'Espagne et l'Empereur , on se flattait de pouvoir venir à un prompt accommodement ; mais les mêmes jalousies , disons mieux, les mêmes tracasseries qui dans le congrès de Cambrai avaient rendu nuls tous les efforts pour un arrangement , se renouvelèrent,

et produisirent un semblable résultat. Les interminables disputes entre l'Empereur et les puissances maritimes sur le Traité de la Barrière et la Compagnie dOstende , recommencèrent avec une nouvelle aigreur. L'Espagne mit aussi en avant la demande de Gibraltar. Cette puissance et l'Angleterre s'adressaient des reproches mutuels à l'égard des factoreries anglaises , et de la contrebande que l'on faisait sur les côtes de l'Amérique du Sud.

L'Angleterre et la France, dont le but commun paraissait être de séparer l'Espagne de l'Empereur, et de hâter la pacification générale, étaient mues par des intérêts opposés. La France voulait arriver à une union sincère et intime avec l'Espagne , et s'opposer à la garantie de la pragmatique sanction : l'Angleterre désirait ardemment de reprendre son commerce lucratif avec l'Espagne , et renouveler son amitié ancienne et populaire avec la maison d'Autriche. Il n'y avait qu'un obstacle à cette réconciliation ; c'était le refus de l'Empereur , au sujet de la suppression de la Compagnie d'Ostende, et l'acquiescement aux prétentions de Georges II , comme électeur de Hanovre.

L'amitié particulière , et la liaison intime qu'une longue habitude avait fait naître entre MM. Walpole et le cardinal de Fleuri, ainsi que les principes pacifiques qui dirigeaient le

cabinet français, retardèrent la dissolution d'une alliance fondée sur des intérêts réciproques du moment , jusqu'à l'époque où ces intérêts n'existeraient plus ; mais des considérations personnelles ne pouvaient prévaloir long-temps , ni sur les principes politiques , ni sur les sentimens nationaux. Ainsi les animosités et la diversité des opinions , qui plus tard amenèrent la rupture, commencèrent à se manifester pendant le congres de Soissons. (*)

Cette diversité d'intérêts , et l'opiniâtreté de l'Espagne et de l'Autriche , bornèrent les opérations du congrès de Soissons à de simples fort malités , et à un échange fréquent de mémoires

et de contre-mémoires , sans jamais arriver à la décision du plus petit point conteste. A la fin les alliés de Hanovre , pour mettre un terme à des discussions vaiues et fâcheuses , proposèrent de rédiger un traité provisoire qui renfermât les points principaux relatifs au rétablissement de la paix sur les mêmes bases qu'avant l'année 1725 , renvoyant toutes les questions secondaires à l'examen des commissaires qui s'occuperaient de conclure un arrangement définitif, sans que ni la paix , ni le commerce général , éprouvassent aucune interruption.

La proposition fut acceptée sans délai par le

{') Mémoires de lord JValfiole , chap. xvi.

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ministre imperial, et un peu plus tard par celui de l'Espagne ; mais les cours de Vienne et de Madrid opposèrent la plus vive résistance au projet. Le roi d'Espagne essaya de renouveler l'ancienne discussion sous une autre forme , en insistant pour que plusieurs points réservés pour la discussion entre les commissaires, fussent compris dans le traité provisoire. Les intérêts de la reine reprirent leur ascendant ; au lieu de la demande de Gibraltar et des disputes commerciales, toutes les instances avaient pour but l'introduction des garnisons espagnoles, et non pas de troupes neutres, dans les places de Toscane et de Parme. En attendant, Philippe rappela son plénipotentiaire , le duc de Bournonville , sous prétexte de s'informer de ses opérations , mais dans l'intention réelle d'empêcher le cours de la négociation; il refusa de donner une réponse définitive sur le traité provisoire jusqu'à ce qu'il fut arrivé à Madrid ; en conséquence Bournonville partit en octobre. Une maladie vraie ou apparente l'arrêta quelque temps à Paris. Il arriva à Madrid en novembre ; aussitôt après son départ de Soissons, la cour de Vienne suspendit toute communication avec le congrès.

Sur ces entrefaites , de nouvelles inquiétudes agitèrent la cour de Madrid. Des intérêts et des projets nouveaux vinrent fixer l'attention de Philippe et de la reine.

Don Ferdinand , prince des Asturies , fut at* taqué de la petite vérole ( 1728). Dans le cas de mort , don Carlos devait succéder à la couronne d'Espagne , ce qui changerait entièrement les yues de la reine à 1 égard d'un établissement en

La maladie de vapeurs qui tourmentait le roi augmentait chaque jour; sa raison s'en trouvait parfois affectée : il lui arrivait de rester plusieurs jours au «lit et d'intervertir l'ordre naturel des habitudes de la vie, en faisant de la nuit le jour et vice versâ. U donnait des audiences aux ambassadeurs à minuit, retenait presque jusqu'au jour ses propres ministres pour travailler. D'autres fois, il ne les voyait pas pendant plusieurs semaines. Dans ces paroxysmes, ses anciens scrupules venaient le troubler : non seulement il se montrait décidé à abdiquer, mais il fit plusieurs tentatives pour s'échapper du château et pour mettre son idée à exécution. On prit toutes les précautions pour isoler le mélancolique monarque. Personne ne pouvait être admis en sa présence sans un ordre spécial; la reine ellemême surveillait toutes ses actions ; les serrures des appartenons étaient souvent changées ; les gardes avaient l'ordre d'empêcher le roi de sortir du château ; mais toutes ces précautions Rirent inutiles. Il profita d'un moment où la reine , fatiguée de veiller, s'était retirée dans un autre apparte-

CHÀP. XL. 1738-1755. 275

ment, et écrivit de sa propre main un décret, qu'il envoya par son valet chéri , au Conseil de Cas tille, avec ordre de publier son abdication et de proclamer son fils Ferdinand. (•) (Juin 1728* ) Aussitôt que la reine eut connaissance de ce projet , elle envoya sur-le-champ le marquis de la Roche , secrétaire du cabinet , pour empêcher la proclamation , et surtout retirer ce document dangereux, s'il en était temps encore. Heureusement le président du conseil, l'archevêque de Valence, à qui il avait été remis, était entièrement dévoué à la reine, et il en avait différé l'exécution sous prétexte du défaut de quelque formalité. Son messager arriva donc au moment où le conseil s'occupait déjà de mettre ce décret à exécution. Le fâcheux écrit fut détruit. On prit de nouvelles précautions pour empêcher le retour d'une scène semblable; et afin de combattre un scrupule par un autre, on exigea du roi le serment par lequel il promettait de ne plus renouveler à l'avenir ses tentatives clandestines pour abdiquer. Ç) <*)

(') Dépêches de M. Keene , 1728. Mémoires de Montgon, tome VIII , page 373. Duclos, tome II, page 57, place par erreur cet incident en F729.

{*) Dépêches de M. Keene. Mémoires de Villars, tome III, page 397. MoifTGoif , tome VIII , page 273.

(*) Ce fut au sieur Martinet, français d'origine, et son premier valet-de-chambre , que le roi confia le décret , eu

Comme son dérangement d'esprit n affectait pas sa santé corporelle, la reine ne prit point en main le gouvernail de l'Etat, comme elle avait fait naguère ; sûre de l'esprit des ministres, elle dirigeait toutes les opérations au nom du roi, et autorisait tous les actes publics avec un fac simile de la signature de son mari (c'est ce qu'on ape en Espagne la estampilla) dont on se servait

lui enjoignant de le remettre de sa part a l'archevêque de Valence , qui faisait alors les fonctions de président do Castille.

Lorsque la reine fut informée de la démarche de son mari, elle se jeta à ses pieds; et, à force de larmes et de supplications, l'engagea à consulter du moins le marquis de Brancas , ambassadeur de France à cette époque. Li marquis l'exhorta , au nom du roi de France, à garder la couronne. Philippe , sur qui ce nom de chef de sa maison était très puissant, se laissa persuader, se fit rapporter le billet et le déchira. Le maréchal de Tessé avait rendu le même service à la reine après la mort de Louis Ier, en engageant , au nom de la France, Philippe à reprendre la couronne. Son amour et même son respect pour la branche aînée de la famille , étaient extrêmes.

Depuis l'orage que le marquis de Brancas avait calmé, la reine ne laissait au roi ni encre ni plume, et, pour le distraire , elle lui fournissait de petits pinceaux de papier roulé et des lumiguons de bougie délayés dans de l'eau, au moyen de quoi il s'amusait à dessiner. Mais il conservait toujours le désir d'abdiquer, et il éprouvait à cet égard un combat intérieur perpétuel. Duclos, Mémoires secrets, tome II, page 280.

Quant à l'archevêque de Valence, qui était en effet très

pour épargner au roi la peine de signer les actes nombreux dans le coûte ordinaire des affaires publiques.

Le pouvoir que cet isolement du roi mettait dans la main de la reine, lui permit de poursuivre ses desseins avec moins d'obstacles que lorsqu'il n'y avait que de l'affaiblissement dans ses facultés morales ; car alors même qu'il ne pouvait s'occuper d'affaires, pour lesquelles il avait d'ailleurs de l'aversion , il était très jaloux de son autorité. Sur le moindre soupçon qu'on cherchait soit à le tromper, soit à influencer son opinion , il tombait dans un accès de colère, et son entêtement reprenait son cours. Avec un tel caractère, malgré les moyens que la reine avait de le diriger, il lui fallait néanmoins beaucoup d'art et un grand empire sur elle-même pour lui dé-

attaché à la reine , il trafna en longueur la délibération du conseil sur l'abdication , occupant l'attention de rassemblée sur les formalités qu'il fallait observer en allant au Buen- Retiro rendre hommage au nouveau souverain. Elles allaient être terminées ; et le conseil , ayant réglé ce qui concernait la proclamation du nouveau roi , était au moment de se rendre en corps auprès de lui pour le reconnaître, lorsque le marquis de la Roche arriva. Son message changea en un instant la face des affaires. L'archevêque de Valence rendit le dé cret qu'il avait reçu ; le marquis le rapporta à la reine , et il n'en fut plus question.

Le valet de chambre Martinet eut ordre de ne plus paraître à la cour. Mémoires de Montgon , tome VIII , page 27 5,

rober la connaissance de ses désirs , et pour éloigner de lui le soupçon que ce qu'elle proposait était sa propre pensée (*). Elle assistait constamment aux audiences des ministres étrangers, et en général c'était elle qui soutenait l'entretien; cependant, elle affectait toujours une soumission parfaite au roi , et repoussait tous les complimens qu'on voulait lui faire, déclarant qu'elle n'avait d'autres intérêts que ceux de son mari , d'autre gloire que celle de l'Espagne. Mais avec ces dehors de docilité et de désintéressement, elle veillait sans cesse aux moyens d'écarter toute per-

(*) La reine avait bien de la peine à conserver le pouvoir. L'isolement dans lequel elle tenait le roi n'était pas un moyen assez rassurant : elle avait tout à craindre du caractère sauvage de son mari, qui , par suite de sa maladie, était sujet a des accès de colère et à des caprices sans bornes.

La reine, dit Duclos , avait perdu un grand moyen de gouverner, du moment que le goût ardent de Philippe ppur les femmes s'était affaibli. La nature ne lui étant plus si favorable , elle eut , dit-on , recours à des remèdes excitatif» qui ne produisent pas toujours leur effet. Elle s'en servit inutilement un jour pour inspirer des désirs , bien résolue de ne les satisfaire que lorsqu'elle aurait obtenu ce qu'elle voulait. Il s'agissait d'engager le roi à travailler avec Patino , que ce prince avait pris en aversion. Il battit très rudement la reine à cette occasion , la traita de malheureuse, qui , non contente d'avoir ruiné son royaume , voulait attaquer son honneur et sa gloire. Il se persuadait sans doute pouvoir par de telles raisons justifier ses violences. Apres

CHAP. XL. I728-I735. 97g

sonne qui pouvait influencer l'esprit du roi. Elle parvenait parfois à vaincre son entêtement avec beaucoup d'adresse et de persévérance ; elle donnait des audiences particulières, ou recevait des rapports par le canal tantôt du marquis de La Pass, tantôt de son confesseur.

La maladie de Philippe l'affranchit bientôt de toutes ces entraves. Alors elle donna des audiences publiques , et se trouva le principal ou plutôt le seul canal de communication avec le roi : elle se regardait comme un ministre, et en jouait effectivement le rôle ; il fallait avoir son approbation

ces voies de fait , il l'obligea un jour de lui demander pardon. « Je veux, disait-il à ses domestiques , quelle se défasse de ses quatre évangélistes . » Il appelait ainsi Patifio , le marquis de Scotti , l'archevêque d'Amrda , confesseur de là reine , et la camériste Pellegrine. Le roi entrait en fureur à leur sujet. Ces emporlemens étaient souvent suivis de propos aigres qui marquaient, encore plus que des fureurs, un cœur ulcéré, une âme hors d'elle-même et un esprit aliéné. On jugeait par le commerce intérieur du roi et de la reine » qu'elle n'avait dû qu'au tempérament ardent de son mari , fidèle seulement par dévotion , un crédit soutenu depuis par la forte de l'habitude.

Philippe affectait de dire devant la reine, que de tous ses enfans , le meilleur était Ferdinand , fils de sa première femme. Ce prince relevant de maladie , la reine lui marqua devant le roi la plus grande joie de son rétablissement , et le roi , par un clin d'œil et un sourire amer, fit entendre à son fils qu'elle le trompait. « Elle est , disait-il , d'une fausseté inouie. » Duclos, Mémoires secrets , tome II , page 278-

pour lui demander son avis sur la question importante qui occupait son esprit ; mais au lieu des lumières qu'elle attendait de lui , en sa qualité d'agent du duc de Bourbon , il se mit à lui raconter ses anciens griefs et représentations, finissant par demander fort mal à propos une place de conseiller d'état ou une ambassade. La reine se borna à de vagues promesses de protection. Cependant c'est lui qui nous apprend que le voyage en France remplissait toutes les conversations. Il dépeint la joie des adherens français à Madrid, et il affirme que si l'on n'eût reçu des nouvelles vingt-quatre heures plus tard, Philippe et la reine se seraient trouvés engagés dans quelque démarche précipitée (*). Enfin un courrier arriva qui fit évanouir tout à coup leurs espérances et leurs craintes, en annonçant le rétablissement de la santé du roi de France. Cet incident et le choc des passions contraires firent sortir le roi de son état habituel d'apathie et d'affaissement. Il quitta le lit , consentit à se faire faire la barbe qu'il avait laissé croître pendant huit mois : il alla rendre grâces a Dieu dans la chapelle de Notre-Dame d'Atocha, et reprit sa manière ordinaire de vivre et l'exercice de la chasse. (a)

( 1 ) M. Keene au duc de Newcastle. Montcow , tome VÎI , pages 68 et 75.

(•) Dépêches de M. Keene.

chap. XL. — 1728-1735. a83

11 parait qu a cette même époque , quelque nouveau projet fut concerté entre les cours remuantes de Vienne et de Madrid. L'Empereur, pour sa part, comptait amener la reine à une prompte et satisfaisante conclusion à l'égard des États italiens ; car elle était toujours éblouie par la perspective - qui l'avait déterminée naguère à former l'alliance de Vienne. D'un autré côté, l'Espagne faisait les plus grands préparatifs militaires et maritimes. Une escadre de vingtrquatre vaisseaux de ligne se trouvait déjà en station sur la mer d'Amérique. Vingt-quatre autres vaisseaux étaient près de mettre à la voile ou à la veille d'être entièrement équipés. On affectait de l'indifférence, ou, pour mieux dire, le plus grand mépris pour la France et pour l'Angleterre; on éludait chaque ouverture que l'on faisait , sous prétexte d'attendre le retour du duc de Bournonville. L'arrivée des galions qui revenaient de l'Amérique était attendue avec impatience par la reine; elle comptait sur ces richesses pour l'exécution de ses projets chéris qui occupaient toute sa pensée.

On peut attribuer aussi à ce même système la reprise d'un dessein conçu d'abord avec autant de chaleur que de précipitation, et qui avait été ensuite ajourné ; c'était la conclusion du double mariage entre le prince des Asturies et l'infante de Portugal, et entre le prince du Brésil et l'infante d'Espagne, dont le but était évidemment de

Îi84 PHILIPPE V.

séparer des puissances maritimes un allié aussi important que le Portugal.

Au milieu de l'hiver, et aussitôt après le rétablissement de la santé du roi, au grand étonnement de toutes les personnes initiées dans le secret des affaires, ce prince accéda aux instances de la cour de Portugal , et fixa le 7 janvier comme époque de son départ pour la frontière, où. devait se faire la remise des princesses fiancées. On n'épargna des deux côtés aucune dépense pour que le cortège fut digne de la magnificence des souverains respectifs. Us étaient accompagnés d'une suite nombreuse et de tous les ministres étrangers. De nombreux corps de troupes furent appelés aux frontières : on fit de grandes dépenses pour l'embellissement du lieu destiné à être le théâtre de la cérémonie. Les deux cours arrivèrent à Badajoz et El vas. L'endroit choisi pour l'entrevue était le pont sur la Caya , qui divise les deux royaumes, et sur lequel un pavillon fut dressé exprès.

Quelques altercations frivoles sur la préséance eurent lieu d'abord, et affaiblirent la cordialité des monarques; la pompe de la scène en souffrit (*). Les deux souverains, entourés de leurs familles respectives, se réunirent enfin le 20 janvier.

(*) Voici la cause du refroidissement momentané entre les deux cours :

La cour d'Espagne s'obstina à vouloir absolument que

Les contrats de mariage furent rédigés avec les formalités requises. On échangea les princesses,

l'échange des princesses eût Heu le 17. Le roi de Portugal , qui ne croyait pas que la cour d'Espagne pressât autant la cérémonie , n'avait pas encore terminé tous les préparatifs pour cette importante solennité ; il demandait un délai de deux jours seulement. Voyant que l'on n'y voulait pas consentir, le roi de Portugal se montra blessé de cette inconcevable précipitation. Le roi d'Espagne, de son côté, parlait de partir le lendemain pour Madrid. On ne s'entretint tout le soir, dit l'abbé Montgon (qui fut du voyage, et à qui le marquis de La Paz avait donné la commission d*aposentador ou ma ré chai- des- logis du palais), que du dénoùment bizarre qu'allait avoir notre voyage. Les réflexions que Ton fit pendant la nuit calmèrent cette vivacité. On témoigna des deux côtés le lendemain un égal empressement de se voir : à peine se souvenait-on des chicanes de la veille.

Il y avait sur les rives de la Caya quatre mille hommes d'infanterie espagnole et deux mille hommes de cavalerie. Du côté des Portugais , le nombre des troupes n'était pas aussi considérable.

La cour de Portugal l'emporta dans cette cérémonie sur celle d'Espagne en beaux équipages et en habits de cour. Le roi catholique ne jugea pas à propos de dispenser les personnes de sa suite d'observer le décret qui défendait l'usage des dorures sur les carrosses , ainsi que celui des broderies et galons d'or ou d'argent sur les habits *. Comme le but de ce décret était d'encourager l'industrie nationale, et d'obvier par des lois somptuaires fort sages aux inconvéniens de l'importation d'objets des manufactures étrangères , on applaudit à la fermeté et à- la sagesse de Philippe V dans cette occasion.

* Cette année 1729, on publia avec solennité, pour la première fois à Madrid , le décret du roi à ce sujet, quoiqu'il fût daté de 1711.1. /

et après une courte et solennelle entrevue , on se sépara avec les plus grandes marques d'amitié et d' affection , surtoutavec beaucoup de témoignages de regrets pour la séparation d'enfans aussi chéris. M. Keene, qui se trouva présent à la cérémonie, fait ainsi le portrait de la fiancée du prince des Asturies qui devait être un jour reine d'Espagne.

« Je me plaçai hier de manière à voir parfaitement la première entrevue des deux familles, et j'observai que la figure de la princesse, quoiqu'elle fut couverte d'or et de diamans, choqua réellement le prince; il la regardait comme s'il avait la pensée qu'on ne l'avait pas bien informé. Sa grande bouche , ses lèvres épaisses , ses grosses joues et ses petits yeux ne lui paraissaient pas composer un visage agréable : ce qu'elle a de beau, c'est la taille et le noble maintien. » (')

Après d'autres entrevues pendant lesquelles on écarta la contrainte de l'étiquette , les deux cours se séparèrent avec des témoignages d'affection et de regret. Le roi et la reine d'Espagne continuèrent leur voyage par l'Estramadure (février 1 729), et se dirigèrent vers Séville pour aller de là voir arriver les galions à Cadix ; ils passèrent plusieurs mois à voir en détail l'état et les améliorations de ce grand entrepôt commercial et maritime. La reipe craignait toujours que le roi ne fît un autre

( 1 ) M . Keene à M. de la Faye , Badajoz , 20 janvier

essai clandestin d'abdication; elle voulait en conséquence couper toutes les communications avec le Conseil de Castille(>). Elle détermina à cet effet le roi à fixer sa résidence à Seville.

Par suite de ces causes et de divers prétextes pour retarder la conclusion des affaires, les alliés de Hanovre restèrent dans la même situation in-

(') * Personne n'a douté, écrivait M. Keene, que l'intention de la reine , dans le voyage du roi son mari en Andalousie , ne fut d'éloigner de lui la pensée d'une seconde abdication , pareille à celle qu'il avait tentée en 1728 ; ou du moins de rendre l'exécution d'un tel dessein extrêmement difficile par la distance à laquelle il était du Conseil de Castille. Tant qu'il séjournait à Séville , rien ne pouvait être fait à cet égard en secret et avec promptitude sans que la reine n'en pût avoir connaissance. Elle pouvait donc être toujours en mesure pour l'empêcher : c'était tout différent à Madrid. Le conseil était sans cesse sous la main; les conseillers de Castille, par leur emploi , avaient une audience du roi tous les vendredis : ils s'y trouvaient collectivement. Après l'audience , les lois et les coutumes d'Espagne voulaient que le président se retirât dans un cabinet avec le roi seul , et lui adressât telles ou telles représentations. Le roi donnait des ordres convenables à la personne et à la circonstance. Il est vrai que la reine avait choisi elle-même les personnages qui jouissaient de ces prérogatives ; mais comme il s'agissait pour elle d'une chose de la dernière importance , il était très prudent d'empêcher que qui que ce fût pût la noircir dans l'esprit du roi; c'est à quoi elle parvenait en fixant le séjour de la cour à Séville. » M. Keene au dur de Newcastle, Ségovie, i"aout 1733.

r>88 Philippe v.

certaine et fâcheuse qu'avant l'acte du Pardo. L'hiver s'écoula sans aucun résultat. Tous les plénipotentiaires se retirèrent successivement de la scène ridicule des négociations de Soissons. f a cour de Madrid s'obstina à garder le silence, malgré des représentations réitérées. Non seulement on continuait à exercer les mêmes déprédations contre les sujets et le commerce des alliés de Hanovre (mars), mais les vexations augmentaient chaque jour. On eut recours à de nouvelles intrigues pour rouvrir la discussion relative à une compensation pour le blocus des ports et des baies d'Espagne et des Indes.

Les alliés de Hanovre furent plus que jamais dans le cas d'employer des mesures énergiques pour mettre un terme à ces manèges, dont la cour d'Espagne se servait dans l'intention de laisser passer la saison favorable aux opérations militaires. L'attachement décidé de la reine pour l' Autriche ôta à la France tous ses scrupules. Les trois ministres de France, d'Angleterre et de Hollande adressèrent en commun, comme avantcoureur d'autres mesures décisives, une remontrance au gouvernement espagnol, demandant l'exécution immédiate des préliminaires , et annonçant que le délai ou le refus serait considéré indistinctement comme motif suffisant pour reprendre les hostilités. On ne peut dire à combien de nouvelles combinaisons ces démarches étranges

et contradictoires auraient pu donner lieu, si un changement soudain ne se fiât opéré dans le cabinet de Madrid. La reine avait accepté déjà les préliminaires ; mais elle avait évidemment l'intention bien arrêtée d'éluder leur exécution. Sa Conduite avait prouvé qu'elle conservait encore une baine implacable contre l'Angleterre et la France, et un attachement sincère à l'alliance autrichienne qu'elle avait embrassée aveuglément. On continuait les subsides à l'Empereur. L'influence de Ronigseg prévalait dans les conseils, malgré les murmures de la nation, maigre l'opposition des ministres et les innombrables embarras où le pays se trouvait engagé : rien ne pouvait dissiper cette illusion, si ce n'était la conduite de l'Empereur lui-même. Heureusement, pour la tranquillité générale, il arriva un événement qui mit sa sincérité à l'épreuve.

Après la mort de François , duc de Parme , l'Empereur pressait son successeur, Antoine, d'épouser une princesse de Modène , dans l'espoir que la naissance d'un héritier rendrait sans effet l'investiture qu'il avait accordée à regret à un infant d'Espagne. Malgré ses protestations réitérées, il fit des objections sans fin à l'introduction de garnisons espagnoles dans les forteresses italiennes ; il envoya ses agens dans les petites cours d'Italie pour traverser les intentions de l'Espagne, et n'épargna aucune recherche pour découvrir et m. 19

faire revivre les anciennes pretentions de l'Empire aux fiefe de Parme et de Toscane. Il fit tour à tour des propositions à la France et à l'Angleterre pour diminuer autant que possible la valeur de cet héritage, et il laissa entendre qu'il pourrait bien abandonner l'alliance de l'Espagne, si on lui accordait la garantie de la pragmatique sanction. Ces intrigues furent découvertes et communiquées à la reine par Monteléon , qui , 3» cette époque , se trouvait encore en Italie chargé de la mission dont nous avons parlé plus haut.

Patino apprit aussi par une expérience funeste que les finances étaient loin de pouvoir su (Ere aux demandes de l'Empereur, et que cettesaignée, si elle n'était pas arrêtée , rendrait impossible son grand projet de rétablir le commerce et de remonter la marine , qui depuis long-temps avait été l'objet favori de la nation. Il commença donc à témoigner publiquement sa désapprobation de l'alliance de Vienne; il ne lui fut pas difficile d'apporter ses preuves du manque de sincérité de la part de l'Empereur. Cette opposition occasionna une vive inimitié entre Konigseg et lui ; elle donna lieu à de fréquentes altercations qui hâtèrent la défection de l'Autriche. Patino attribuait publiquement à la cupidité insatiable de la cour impériale tous les obstacles qui avaient empêché jusque - là de venir à un accommodement, et en réponse à une accusation formelle

chap. xl. — 17218-1735. 291

présentée contre lui par Konigseg, il dit : « Le roi peut, s il veut, m'envoyer en Italie; mais tant que je serai à son service , je ne consentirai jamais à des concessions indignes d'un ministre d'Espagne ('). » Les courtisans eux-mêmes s'aperçurent du changement qui s opérait, et se récrièrent contre les inconvéniens qui résultaient de l'alliance allemande , ce qui , peu de semaines auparavant, ainsi que M. Keene l'observe avec raison , aurait été considéré comme une sorte de blasphème politique. (•)

Les preuves multipliées de la mauvaise foi de l'Empereur, qui affluaient de toutes parts , et les représentations d'un ministre qui méritait une confiance entière , finirent par faire une impression graduelle sur la reine. Les alliés de Hanovre profitèrent de cette disposition ; ils témoignèrent, par leurs ministres Keene et Brancas , à Leurs Majestés Catholiques , leur volonté de leur être agréables dans tout ce qui pourrait contribuer à établir don Carlos en Italie , et annoncèrent qu'ils étaient prêts à coopérer à l'admission des garnisons espagnoles, pourvu que l'Espagne exécutât les articles préliminaires.

Ces considérations décidèrent la reine. D'une part, elle soupçonnait la bonne foi de l'Empereur; de l'autre, elle craignait de perdre, par des

' » ) Dépêches de M. Keene.

("ï M. Keene au duc de Newcastle , 2y dtcembre 1729.

délais, les avantages offerts par les alliés ; elle s'adressa donc directement à la cour de Vienne, soit pour mettre sa sincérité à l'épreuve, soit pour avoir un prétexte de rompre avec elle. Elle demanda une explication prompte et catégorique, par écrit, sur les intentions de l'Empereur relativement au mariage de sa fille avec un prince espagnol, et à l'admission des garnisons espagnoles dans Parme et la Toscane. Une réponse évasive dut la convaincre qu'elle n'avait autre chose à attendre que des incertitudes et des lenteurs. Elle se tourna sur-le-champ du côté des alliés de Hanovre ; mais malgré son impatience accoutumée, elle n'agit ni avec faiblesse, ni avec précipitation. Déployant une adresse consommée, elle mit aux prises l'Empereur avec les alliés, et les alliés avec l'Empereur; elle tenta encore un effort pour séparer la France de l'Angleterre , par l'entremise de M. de Chauvelin : elle mit en avant un projet d'accommodement (août) conçu dans des termes généraux par rapport aux intérêts de l'Angleterre, et renvoya à la décision des puissances neutres les privilèges sur le commerce et le droit à Gibraltar et à Minorque. Le cardinal en accepta même la proposition ; mais , dans cette occasion comme dans les précédentes , il se rendit aux remontrances énergiques de M. Walpole('). Enfin, après un long délai, elle chercha

v') Mémoires Jr lord IValpole , chap. \\\.

a intéresser la générosité et la reconnaissance des nations anglaise et française , en distribuant les effets de la flotte et des galions.

Pendant qu'elle était occupée à méditer ses projets et à cabaler selon sa coutume, en développant toutefois les ressources de l'homme d'état le plus expérimenté, pour obtenir des conditions plus avantageuses, la naissance du dauphin de France (4 septembre) diminua pour elle les chances d'une succession éventuelle, et augmenta la valeur d'un établissement en Italie,

ri 7

moins splendide à la vérité , mais plus sûr. Alors ces négociations, qui traînaient depuis si longtemps, furent terminées par un traité signé a Séville le 9 novembre 1729; il brisa tout d'un coup les liens d'amitié qui existaient entre l'Espagne et l'Autriche.

Le traité de Séville était une alliance défensive entre l'Espagne, l'Angleterre et la France, à laquelle la Hollande accéda plus tard. Après les garanties d'usage et les stipulations d'assistance réciproque , ainsi que la confirmation des traités précédens, l'Espagne révoquait toutes les prérogatives accordées aux sujets de l'Empereor par les traités de Vienne , rétablissait sur l'ancien pied le commerce des Anglais en A mérique , restituait toutes les prises avec réparation des dommages, et promettait d'empêcher à l'avenir la déprédation. On devait nommer des commissaires pour

régler les disputes entre l'Angleterre et l'Espagne sur le commerce d'Amérique , et pour prononcer sur les réclamations de l'Espagne relatives à la restitution des vaisseaux pris sur la côte de Sicile en 1721. Il ne fut plus question des prétentions sur Gibraltar. (»)

On régla la manière de succéder dans Parme et dans la Toscane ; et l'attention minutieuse que l'on mit dans cette affaire prouve la sollicitude de la reine et les soins extrêmes employés par les alliés pour l'accomplissement de ses désirs. Ceuxci prirent sur eux l'introduction des garnisons espagnoles , et s'engagèrent solennellement à défendre don Carlos contre quelque puissance que ce fut qui voudrait lui contester sa possession.

(•) Philippe avait renoncé, à cette époque, à tout espoir de recouvrer Gibraltar. Pour empêcher la communication avec l'intérieur, il établit les fortes lignes de Saint-Roch a travers l'isthme, et invita les habitans à s'établir dans la ville d'Algésiras, qui est très près, leur accordant, en ce cas, de grands privilèges. M. Keene , qui était chargé de représentations contre la construction de ces lignes, Fait l'observation suivante : - A l'égard de la démolition des ouvragé devant Gibraltar, je sais que si tout l'univers tombait sur le roi pour le faire désister, il se laisserait mettre en pièces plutôt que de consentir, depuis qu'il a mûrement examine son droit à garder ce terrain ; il est vrai que nous n'aurions pas plus de droit pour prétendre à la possession «le Cadix, en vertu des traités, qu'à l'endroit où se trouve I.-» ligne. Séville, ao mai 1751.

cukv. XL. — 1 7 28- 1 7 35. 'Jij5

Ou ajouta des articles séparés pour rendre plus promptes et plus efficaces l'abolition projetée de la compagnie d'Ostendc, la restauration du commerce et la confirmation de YAsienko avec Y Angleterre.

1-a cour de Madrid crut légèrement <me l'Empereur s'effraierait de cette alliance, et que les successions italiennes seraient assurées sans d'autres difficultés ni délais; mais les souverains de l'Espagne s'étaient mépris sur sa fermeté et sa persévérance. Offensé personnellement de leur défection, trompé -dans l'espoir d'obtenir la garantie -delà pragmatique sanction , indigné de Ja suppression forcée de la compagnie d'Ostende ainsi que de la perte des subsides espagnols, il surpassa la reine elle-même dans ses artifices et ses intrigues pour empêcher ou du moins pour différer l'exécution de ce traité , qui lui avait été si préjudiciable. 11 déclama tour a tour contre la cour d'Espagne et con&re les alliés; rappela de Madrid son ambassadeur, et lit eafctrer des troupes dans le Milanais pour faire la loi en Italie. 11 essaya de soulever les États d'Allemagne ainsi que les puissances »du nord , et rnioatra sa ferme résolution de «'engager, s'il le fallait , dans une guerre contre toute l'Europe , plutôt que d'accepter les conditions qu'on voulait lui imposer. Pendant quelque temps le manque d'accord entre les alliés , par suite de la divergence de leurs inté-

rêts , l'encouragea et l'affermit dans ses sentimens. A la mort d'Antoine , duc de Parme, il fit entrer ses troupes dans ce duché , et le retint en son pouvoir, sous prétexte que la veuve était restée enceinte. (■)

La cour de Madrid fut irritée des lenteurs et de l'inactivité de la France et de l'Angleterre , surtout de l'obstination de l'Empereur. La reine donna libre carrière à son indignation contre le cardinal ministre , et n'hésita pas à dire à l'ambassadeur français, en audience publique : « Je suis la femme d'un roi de la maison de France, et cependant la France m'abandonne; il faudra nous unir avec nos amis, et pas avec nos parens. » Philippe déclara, par son ambassadeur, qu'il se considérait comme délié de toutes les stipulatioas contractées par le traité de Seville.

Cette mesure, prompte et décisive, produisit un effet électrique : les Anglais prirent l'alarme et se virent encore à la veille de perdre leurs prérogatives commerciales. Lie monarque britannique s'adressa à l'Empereur, et put enfin obtenir son accession au traité de Séville en garantissant la pragmatique sanction ( 16 mars i j5 1 ) , à condition que la compagnie d'Ostende serait abolie et que l'héritière de ses Etats ne serait pas accordée à un prince de la maison de Bourbon,

(') Mémoires de Villars , tome IV, page io5.

ni à aucun autre souverain assez puissant pour faire pencher la balance de l'Europe de son côté. En conséquence , la déclaration espagnole fut révoquée, et un second traité , conclu à Vienne le 22 juillet, termina une fois pour toutes les disputes entre Philippe et l'Empereur.

Aussitôt après la conclusion de ces traités , don Carlos prit possession de* Parme et de Plaisance, avec l'approbation de l'Empereur et de l'Empire. 11 fiit aussi reconnu successeur au grand duché de Toscane. Une escadre anglaise conduisit des troupes pour occuper la forteresse de ce duché , sans autre opposition qu'une protestation faite par le pape pour la forme, dans le but de préserver les anciens droits de l'Église.

Cest ainsi que ces fastidieuses négociations, qui avaient tenu pendant douze ans l'Europe dans un état d'agitation et d'alarme , et brisé tous les liens communs de la politique , se terminèrent par des arrangemens qui laissèrent la balance du pouvoir à peu près comme elle était avant leur commencement. Les puissances maritimes et l'Autriche se liguèrent de nouveau contre les deux branches de la maison de Bourbon. (')

(•) Dépêches de M, Keene , de Madrid; de M. de Walpole , de Paris ; cl du duc de Newcastle , de Londres. Relation des négociations , depuis l'ouverture du congrès de Soissons jusqu'à la conclusion du Traité de Seville, par M. Ro-

298 PHILIPPE v.

La réconciliation de la France avec l'Espagne fut suivie de la disgrâce de l'abbé de Monigon , qui avait contribué si puissamment à renouveler cette union. Après son retour de France , ses manières distinguées et ses dehors de dévotion lui conservèrent la faveur de Philippe , et pendant quelque temps la bienveillance de la reine. Mais ses rapports mystérieux avec la cour, et les hommages qu'il recevait partout , soit de la part des naturels, soit de la part des étrangers, firent naître dans son esprit, naturelkimentardent, une foule de projets plus hasardeux les uns que les autres, et le bercèrent de l'espérance de devenir un second Alberoni. Tandis qu'il se repaissait de ces illusions chimériques, il fut attaqué sur tous ies points par l'influence irrésistible 4e Fleori , qui ne voyait pas sans alarmes l'élévation <i'un ennemi irréconciliable et d'un partisan déclaré «du duc de Bourbon. La vanité et le caractère remuant de l'abbé fournirent assess de motié et 4e prétextes à son adroit antagoniste , qui le fit tomber dans la disgrâce de la reine. A la fin il s'aperçut

bins on ( mars ). Considérations sur t introduction -des garnisons espagnoles. Papiers de Granthan ( mars ). Mémoires de Montgon , passim. Villars, tomes III et IV passim. Mémoires de sir Robert TValpole, chap, xxxiii et xxxv. Lord Wàlpole , chap. xvi. Maison d'Autriche, vol. IV, chap. ix. Traités de Seville ci de Vienne , dans Paris , dans Rousset, Dumont , et autres collections de documens officiels.

de l'opposition secrète qu'il mettait à son avancement , et affronta les effets de son aversion , dans la croyance où il était que sa faveur auprès de Philippe était assez affermie pour qu'on n'osât pas la lui ravir.

U présenta, dans cette vue, plusieurs mémoires au roi , dans lesquels il exposait ses souffrances et ses services, et déclamait contre le confesseur de la reine, les Patin os, le cardinal de Fleuri et l'ambassadeur de France, qu'il regardait comme les conseils de la reine et ses ennemis personnels. Un regard favorable de Philippe le remplit d'une secrète joie ; ce prince ne pouvait oublier les services qu'il rendit en travaillant à la réconciliation avec la France. U en reçut une gratification de deux mille pistoles , ce qui mit le comble à son contentement. Fier de cette faveur, il regardait déjà sa victoire comme assurée ; la disgrâce de ses ennemis lui paraissait infaillible. Le confesseur, disait-il, avait déjà arrêté un logement à Madrid; Rottembourg se préparait à quitter l'Espagne, sous prétexte d'une indisposition, et Pa-

Cependant il voyait toujours reculer le but où il aspirait : la vanité d'un côté, le manque d'ar-

(') Le comte de Rottembourg était depuis peu de retour, et a-vail repris son poste d'ambassadeur en Espagne. Montcom y tome VIII, page 437.

gent de l'autre , lui fit dresser une batterie plus sérieuse. Il pre'para un nouveau mémoire dans le style du précédent. Après avoir épié un moment favorable pour le présenter, il s'introduisit dans l'appartement intérieur, où le roi s'arrêtait en attendant qu'on l'avertît pour la messe. La reine entra au moment où il s'avançait avec son mémoire ; elle le terrifia par un regard d'indignation et de mépris. « Sortez, sortez ! s'écria-t-elle ; personne ne peut entrer ici que les grands et les gentilshommes de service. » Montgon se retira ; mais après la cérémonie, il pénétra encore une fois dans l'appartement avec le duc d'Ossuna et d'autres personnes attachées au service. Après avoir présenté son mémoire au roi, il se retira. La reine, qui avait remarqué son retour, s'écria : « C'est par trop insolent. » Le lendemain il reçut l'ordre de quitter la cour dans huit jours, et le royaume dans vingt. (')

L'ordre fut exécuté. L'abbé obtint d'abord un asile temporaire en Portugal, et vint plus tard terminer ses jours dans son pays natal et dans son obscurité primitive. Ses mémoires resteront comme un monument éternel de l'ambition trompée , de la dévotion hypocrite et de la confiance la plus présomptueuse, quoiqu'il s'y trouve (il faut être juste ) des anecdotes curieuses et intéres-

(') Dépêches de M. Kcene , 21 mars 173a.

chap. XL. — 1728-1735. Soi

santés sur les deux cours, dans lesquelles il avait joué un role si important. (')

En finissant ici cette période d'événemens , il y aurait de l'ingratitude de notre part si nous passions sous silence la mort de l'écrivain espagnol à qui nous avons emprunté d'aussi précieux matériaux pour une partie de ces mémoires. Don Vicente de Baccalar et Sanna , marquis de Saint- Philippe , était originaire de Sardaigne , et descendait d'une ancienne famille espagnole, établie dans cette île. Il reçut une excellente éducation , se fit remarquer dans plusieurs branches des connaissances humaines, remplit, dans son île natale, plusieurs emplois importans , et persista dans son attachement à Philippe lors de la prise de cette île par les partisans de l'Autriche. A son retour à Madrid, il fut créé marquis de Saint-Philippe. Son souverain l'employa souvent utilement. Il eut occasion de signaler ses talens diplomatiques dans les ambassades de Gênes et de La Haye. Il mourut dans cette dernière ville, le 1 1 juin 1729, lais-

[*} La vanité, la présomption et le babil du bon abbé l'avaient rendu ridicule parmi les personnes du corps diplomatique, long-temps avant sa disgrâce. On trouve, dans la correspondance des ministres anglais , à Paris et à Madrid , une foule d'anecdotes qui prouvent qu'il était la risée de tout le monde ; on y lit aussi un grand nombre de renseignemens qu'ils reçurent de lui relatifs au caractère des souverains qui l'avaient honoré d'une confiance momentanée.

sant deux manuscrits , savoir : Y Histoire de la monarchie des Hébreux , et les Commentaires sur la guerre de la succession sous Philippe le courageux. Ce dernier ouvrage Fa mis au rang des historiens modernes. 11 le composa d'après des documens originaux et les données qu'il avait pu recueillir dans son habitude continuelle d'observer. On ne permit pas d'imprimer cet ouvrage du vivant de Philippe V, circonstance qui atteste son mérite. Noussaurons toujours mauvais gré à l'éditeur français des Commentaires, d'avoir retranché com plaisamment ou modifié plusieurs passages relatifs à Louis XIV, qu'il croyait traité avec trop de sévérité. A entendre les critiques espagnols, le style de l'original est mauvais, et se ressent toujours du langage natif de l'auteur. Mais quoiqu'il ait été écrit dans l'esprit des préjugés nationaux castillans, on ne peut contester son authenticité et son exactitude. Le ton de candeur et de liberté qui y règne est fait pour intéresser le lecteur. Depuis l'année 1726, qui termine son Histoire, il existe dans l'histoire d'Espagne une lacune qu'aucun des auteurs subséquens n'a encore remplie. (') (*)

(') Ortiz, tome VU, page $99. Mémoires de Saint- Philippe, tome I, Discours préliminaire. \* titre de l'ouvrage a été changé dans la traduction que l'on en a faite : il porte dans celle-ci celui de Mémoires pour servir à l'ffixtntre <V Espagne sous le règne de Plùlippe V.

'*) I /ouvrage de Saint-Philippe est très riche en d<-

CHAP. XL. 1728-1735. 3o5

tails ; mais , il faut le dire , l'auteur manque de vues éclairées et profondes en matière de gouvernement et d'économie publique. C'est sans doute une qualité indispensable que la véracité chez l'historien ; mais elle n'est point la seule nécessaire , car il faut rechercher les causes des événemens , et les juger d'après des principes vrais et des maximes saines de politique , de législation , d'économie et de religion. Or, le marquis de Saint-Philippe ne s'est point élevé à ces considérations philosophiques sans lesquelles le but principal de l'histoire est entièrement manqué. Néanmoins , alors même qu'on envisage les événemens sous un point de vue différent que celui du marquis de Saint-Philippe , on est toujours forcé de consulter son ouvrage; car cet écrivain a le singulier mérite d'être le seul Espagnol contemporain qui ait eu soin de transmettre avec détail à la postérité les faits dont il fut témoin en grande partie. Quant au style, il y aurait de l'injustice à exiger d'un écrivain , né et élevé en Sardaigne , la pureté de langage de Mariana , ou celle de Hurtado de Mendoza. D'ailleurs, la décadence delà littérature espagnole était telle à l'époque où Saint-Philippe écrivait ses Commentarios , qu'à peine peut- on trouver un livre espagnol de ce temps-là qui ne soit écrit dans un langage ampoulé et barbare. Le même mauvais goût que Gongora parvint à introduire parmi les poètes, avait gagné aussi les prosateurs. Les Commentarios, tout mal écrits qu'ils sont , peuvent passer encore pour un modèle de lucidité et d'élégance, à côté d'une foule d'autres productions presque inintelligibles pour les Espagnols eux-mêmes.

La maladie de Philippe continue. — Succès de l'expédition contre Oran. — Retour de la cour d'Espagne dans la capitale. — Intrigues de l'Espagne contre l'Empereur. — Négociations avec U France. — Guerre de la succession de Pologne. — Campagne en Italie et en Allemagne. — Conquête de Naples et de la Sicile. — ■'Don Carlos proclamé roi. — Division entre les Bourbons. — Préliminaires de Vienne conclus entre la France et l'Autriche. — Indignation de la cour d'Espagne. — Elle adhère à regret aux préliminaires. — Dispute avec le pape. — Rupture momentanée avec le Portugal, et acquisition de la colonie de Sacramento.

Lorsque Philippe eut fixé sa résidence a Seville , il retomba dans son état habituel d'apathie, faute d'objets assez intéressans pour éveiller son attention. Sa situation empira et devint plus déplorable qu'avant son départ de Madrid. Quoiqu'il fut très peu capable de reprendre les rênes du gouvernement , il n'avait pas autant de docilité qu'autrefois pour consentir à les confier à la reine. Il arrivait souvent que ne voulant pas s'occuper lui-même d'affaires, on essayait d'un singulier moyen pour exciter son indolence. On lui rap-

CHAP. XLI. I732-Î756. 3o5

pela le vœu qu'il avait fait jadis de reconquérir Oran sur les Maures; on lui fit un cas de conscience de l'accomplissement de cette promesse. Le nom seul de guerre suffit dans cette occasion pour le tirer de son apathie. On avait déjà réussi une autre fois de cette manière après avoir épuisé toutes les considérations imaginables.

Lorsque Philippe eut obtenu du pape l'induit et les concessions ordinaires pour imposer les biens ecclésiastiques dans le but de faire la guerre aux infidèles, et aussitôt que l'armement fut préparé , il expédia l'ordre au comte de Montemar de conduire l'armée en Afrique pour venger le nom chrétien des outrages des Maures.

f Les Maures s'étaient emparés d'Oran en 1 708. Un renégat espagnol, nommé Bigotillos (petites moustaches), qui s'était mis à leur tête, força le marquis de Valdecanas, gouverneur de la place, à se rendre; il consentit néanmoins qu'il en sortît avec la garnison, tambour battant, et que tous les ecclésiastiques et les chrétiens s'embarquassent paisiblement avec leurs effets pour retourner en Espagne. Cette action mémorable valuta Bigotillos , maçon de sa profession, et réfugié en Afrique par suite d'un démêlé avec l'Inquisition, la dignité de bey d'Oran. Le gouvernement espagnol , jaloux de reconquérir cette place, fit tous les préparatifs pour une entreprise qui rappelait les exploits de Charles-Quint, ni. 20

3o6 PHILIPPE V.

Ces préparatifs alarmèrent les ministres des puissances étrangères, résidant à Séville. On se demandait contre qui un aussi formidable armement pouvait être dirigé. Vingt-cinq Vaisseaux de guerre , sous les ordres du lieutenant-général don Francisco Cornejo, escortant une armée de près de trente mille hommes , qui portaient avec eux toutes sortes de provisions de guerre , rappelaient cette récente expédition contre la Sicile du temps d'Alberoni, qui aurait infailliblement entraîné la soumission de cette île à la monarchie espagnole sans les V^orts réunis de l'Angleterre, la France et l'empire d'Allemagne, pour forcer Philippe V à abandonner cette entreprise. Ce fut surtout la république de Gènes qui eut droit d'être inquiète en voyant paraître tout à coup devant ce port six vaisseaux de guerre espagnols , dont le commandant, le marquis Mari , commença par exiger des honneurs maritimes extraordinaires, et qui n'étaient point en usage, demande à laquelle le conseil finit par consentir. Mais la frayeur se dissipa bientôt, lorsque l'amiral déclara qu'il venait demander deux millions de piastres appartenant à l'Espagne , qui étaient déposés à la banque de Saint -Georges, et qui étaient destinés maintenant à l'infant don Carlos. L'escadre partit de Gènes aussitôt que cette somme fut embarquée.

On rassura aussi la cour de Vienne, que les préparatifs de Philippe avaient également alarmée ,

CHAP. XLÎ. I752-I736. 507

par des declarations officielles et des assurances positives données par le duc de Liria, ambassadeur d'Espagne, que l'expédition était dirigée contre les côtes de Barbarie. Les précautions que les Autrichiens avaient prises pour défendre Naples et la Sicile, où ils se disposaient à envoyer des troupes et des généraux pour les commander, devinrent ainsi inutiles.

Le roi Philippe fit publier le décret suivant, adressé à l'archevêque , gouverneur du Conseil de Castille.

« Mon intention étant de ne laisser séparer du sein de l'Église et de notre religion catholique aucun des domaines que la divine Providence remit à mes soins quand elle me plaça sur le trône de cette monarchie, et qui, par la supériorité et la multitude de mes ennemis, m'ont été violemment et frauduleusement enlevés, ce qui m'a fait de tout temps méditer la manière dont je pourrais les réunir; n'ayant pas pu jusqu'à présent, par des motifs divers, parvenir à ce but si désiré , ni employer pour l'atteindre les forces considérables que la toute-puissance divine a mises sous mes ordres ; et quoique je ne sois pas aujourd'hui entièrement libre d'autres soins, j'ai résolu de reprendre l'importante place A'Oran, qui fut naguère l'objet de la piété et de la valeur de la nation espagnole ; et ayant surtout considéré , que si cette place restait au

ao.

3o8 PHILIPPE V.

pouvoir des barbares africains, la porte serait fermée à la propagation de notre sainte religion , et servirait aux barbares de prison pour y mettre en esclavage les habitans des côtes immédiates de l'Espagne; ayant d'ailleurs de justes raisons de craindre que les barbares, une fois instruits à faire la guerre par mer et par terre , ne profitent de la position de cette place et de son port pour dévaster les provinces voisines de ces royaumes, lorsqu'il ny aurait pas autant de troupes qu'il y en a maintenant ; avec l'assistance du Tout- Puissant, et pour parvenir à ce but important, j'ai ordonné de faire assembler auprès d' Alicante un corps de trente mille hommes, si on a besoin de tant de forces, tant infanterie que cavalerie, pourvus de tous les vivres, artillerie, munitions et outils convenables pour l'entreprise, le tout sous le commandement du capitaine-général, comte de Montemar, et d'autres officiers généraux et particuliers que j'ai désignés , dont l'expérience et la valeur me font espérer un succès glorieux, et lesquels, embarqués par mes ordres dans un nombre suffisant de navires, et escortés par des vaisseaux, des galères et des galiotes que j'ai fait préparer, s'acheminent immédiatement vers l'Afrique, afin de reconquérir Oran. Mais aucune entreprise des hommes ne pouvant réussir sans le secours de la divine Providence, on fera savoir mon intention aux ar-

CHAP. XLI. — I 732-1 736. 3oQ

chevèques , évéques , chapitres ecclésiastiques, villes et bourgs de mon royaume, selon l'usage, afin d'obtenir que Dieu bénisse et protège mes armes et mes vœux pour le succès de cette expé dition importante.

Donné a Seville, le 6 juin 173?..

Yo EL ReY.

Contresigné : Patino.

Cette déclaration rassura les esprits des ministres des puissances étrangères, ceux de V Angleterre surtout , que les préparatifs de Philippe inquiétaient, et qui se disposaient, de leur côté, à s'opposer à ses desseins, s'ils étaient conçus dans des intentions hostiles. La flotte espagnole partit du port d'Alicante le 1 5 juin pour se rendre en Afrique ; elle était composée de quatre cent six vaisseaux de transport, douze vaisseaux de guerre, deux frégates, deux galiotes à rames, et douze grandes barques. Cette formidable expédition, après son départ de la rade d'Alicante , fut obligée , par les vents contraires, de se mettre à l'abri au cap de Palos, où elle resta sept jours battue de la plus horrible tempête , à laquelle elle n'aurait pu échapper sans la prudence de l'amiral. Le 24, elle remit à la voile, par un temps très favorable, dans la direction du détroit. Elle aperçut le lendemain les côtes d'Oran; mais le courant et les vents contraires l'empêchèrent de

3lO PHILIPPE V.

prendre terre avant le 28 Pas un seul vaisseau ne fut ni perdu ni même séparé.

Par une des bizarreries de la fortune, Riperdà, qui, quelques mois auparavant, avait dirigé en ministre tout-puissant les conseils du roi catholique , commandait alors Farinée que les Maures avaient réunie pour résister aux efforts de l'Espagne. Ce duc pacha se trouvait à la tête d'un nombre considérable de troupes, et était venu camper sous le canon d'Araazalquivir, afin d'être averti à temps par les sentinelles qu'il avait postées sur la cote. Les ordres et le signal pour la descente avant été donnés dans la flotte espagnole par le canon du vaisseau que montait le générai, comte de Montemar, les bàtimens de transport commencèrent le 29, à la pointe du jour, le débarquement sur le rivage , à une lieue à l'occident du château iïAlmaza ou & Amazalqwvir, sous la protection du feu de l'escadre. Les Maures n'opposèrent qu'une faible résistance aux troupes débarquées. Riperdà, qui se tenait à quelque distance de la côte, et qui était très tourmenté de la goutte, envoya un ordre pour que les Maures entourassent avec quelques escadrons une petite fontaine peu distante de l'armée, où un détachement espagnol était établi. La manœuvre des barbares fut bientôt connue , et le capitaine-général détacha seize compagnies de grenadiers , sous les ordres de don Lucas Fernando de Patiiîo,

CHAP. XLI. I732-I736. 3ll

maréchal decamp (*), et quatre cents chevaux sous ceux du marquis de la Mina, aussi maréchal de camp, pour couper le chemin à l'ennemi, et en même temps pour s'emparer d'un poste élevé et avantageux, qui couvrait l'aile droite de l'armée. Les Maures furent forcés à la retraite.

Le comte deMontemar ordonna, aussitôt après le débarquement, la construction d'un fort sur le bord de la mer , au pied de la montagne du Santo , dans le but d'assurer la communication avec la flotte, et de couvrir le débarquement des vivres et des provisions de guerre. Les Maures descendirent pour attaquer les travailleurs, occupés de la construction ; ils les chargèrent vivement : alors s'engagea une affaire générale. Le comte de Montemar disposa sa gauche de manière que , en soutenant l'effort des barbares , il put avec six colonnes gagner le haut des montagnes, d'où ils étaient descendus : ils furent poussés de collines en collines, jusqu'à ce qu'enfin ils furent forcés de prendre la fuite. Le lendemain, ier juillet, Oran ouvrit ses portes. L'armée des Maures était de .ingt-deu* mille Arabes et de deux mille Turcs, qui se trouvèrent coupés de la place par les troupes espagnoles. Us y perdirent cinq cent huit soldats et seize officiers tués, et eurent un grand nombre de blessés. La perte des Espagnols fut beaucoup moins considérable. L'ar-

(*) Il hérita du titre de marquis de Castelar.

Ùi2 PHILIPPE V.

mée victorieuses empara de cent trente-huit pièces de canon , dont quatre-vingt-sept de bronze et les autres de fer, sept mortiers avec un grand nombre d'ustensiles et de provisions. Les Maures oublièrent aussi dans leur fuite douze pièces de campagne ; ils abandonnèrent sur le rivage une grosse gàliote et cinq brigantins dont ils se servaient pour faire des courses sur les côtes de l'Espagne .

Lorsque le général espagnol se fut rendu maitre d'Oran , il s'avança avec une partie de son armée dans la plaine ; on lui supposait l'intention de tout préparer pour mettre le siège devant Alger ; mais il ne mit pas ce projet à exécution, soit que les rencontres fréquentes avec les Maures le rendissent impraticable , soit que l'ardeur du climat , au milieu de l'été , opposât des obstacles qu'il ne lui était pas possible de surmonter. Dans les rencontres avec les barbares, l'armée de Montemar eut la douleur de perdre le duc de San Bias, et quelques autres officiers d'un mérite reconnu , par l'ardeur démesurée de quelques troupes espagnoles, qui tombèrent dans une embuscade de cinq à six cents Maures. D'un autre côté, le marquis de Villadarias ayant reçu l'ordre d'attaquer la place de Mostagao avec quatre mille hommes d'infanterie , et mille chevaux, fut forcé de s'arrêter dans sa marche, voyant que les vents contraires retenaient les vaisseaux et les galères qui avaient fait voile vers cette partie de la côte, et dont la coopération

CHAP. XLI. I732-I756. 3ir>

était nécessaire pour le succès de l'entreprise. Cette circonstance la fit échouer. Le général justifia sa conduite devant un conseil de guerre réuni par les ordres du comte de Montemar, dans lequel le célèbre général marquis de Santa-Cruz de Marcenado appuya avec beaucoup d'énergie toutes les raisons que le marquis de Villadarias venait d'alléguer pour sa justification. L'expédition contre Mostagan ayant ainsi été ajournée dans la même séance du conseil, jusqu'à une saison plus favorable , le comte de Montemar quitta l'Afrique avec la partie la plus considérable de son armée, et arriva à Séville le 14 août, après une glorieuse campagne de deux mois qui rendit Oran à la domination espagnole. Le roi reçut ce général avec les témoignages d'une grande satisfaction, et se fît rendre un compte détaillé de tout ce qui s'était passé à la conquête de cette place. Le général victorieux fut décoré du collier de l'ordre de la toison d'or; la même distinction fut accordée à Patino , qui avait travaillé avec son zèle accoutumé aux préparatifs de cette grande expédition.

La guerre continua pourtant pendant quelque temps en Afrique avec le plus grand acharnement. Le duc pacha Riperdà attaqua sans succès la place de Ceuta à deux reprises différentes, quoiqu'il fut parvenu à exciter au plus haut degré l'enthousiasme des Maures, qui se battirent avec courage. Dans un de ces échecs, Riperdà eut son

cheval tué sous lui; mais rengagement le plus sérieux fut celui qui eut lieu devant Oran , où le général , marquis de Santa-Cruz , perdit la vie. Le roi d'Espagne avait fait partir de Barcelonné, le 7 novembre, un grand convoi pour Oran, qui, étant arrivé heureusement le 14 du même mois dans la baie de cette ville , ne put débarquer que le 20, parce que la mer était trop orageuse. Malgré un renfort aussi considérable, l'armée barbare, qui n'était plus commandée par Riperdà, mais par Aly Den , moine français, qu'un duel avait obligé de se sauver en Afrique , et que le pacha duc recommanda à l'empereur pour lui succéder dans le commandement, se. trouvait forte de cinquante mille hommes , et continuait à presser vivement le fort de Santa-Cruz. Le rnarquisdeSanta-Cruz de Marcenado, gouverneur d'Oran , n'eut pas plus tôt reçu le secours de trôupes , de munitions et de vivres, si long-temps désiré (car la disette commençait à se mettre dans la place), que , dès le 2 1 , après la séance d'un grand conseil de guerre , il fit une sortie avec huit mille hommes pour attaquer les barbares , malgré leur supériorité; ils étaient cinq africains contre un espagnol. Cet habile général entreprit cette action dès le lendemain du débarquement, pour surprendre les infidèles, qui naturellement s'imaginaient qu'on devait donner aux troupes le temps de se reposer; l'attaque était si bien conçue, qu'elle

CHAP. XLI. I732-I756. 5l5

eut tout le succès qu'on en attendait. Les barbares se défendirent avec courage : Taction dura six heures. La victoire des Espagnols fut des plus complètes; mais elle coûta cher aux vainqueurs. Ils y perdirent le marquis de Santa-Cruz (*), gouverneur-géne'ral des conquêtes d'Afrique , qui fat trouvé parmi les morts avec le colonel don Joseph Pinel , officier d'un rare mérite , que l'armée espa-

(*) Le marquis de Santa-Cruz de Marcenado (Don Alvar de Navia Osorio), naquit en 1687. Sa famille, quoique illustre , n'est pas la même que celle des marquis de Santa- Cruz , grands d'Espagne. Il fît ses premières armes comme colonel des milices, dans le royaume de Valence, contre l'archiduc Charles qui venait de s'emparer de cette province. Il assista au siège de Tortose, et s'embarqua après la paix avec son régiment pour la Sicile, en 1 7 1 8. Il fut nommé ensuite maréchal de camp , et prit le commandement des troupes espagnoles dans la Sardaigne , d'où il passa à Turin en qualité d'ambassadeur, et y obtint l'accession du roi Victor Amédée au traité de Hanovre. En 1727, il reçut l'ordre de se rendre au congrès de Soissons : bientôt on le nomma ambassadeur près la cour de France. Rendu phi s tard aux occupations de la guerre, qu'il aimait passionnément, il se trouvait gouverneur d'Oran à l'époque de sa mort. Voici ce que l'on raconte à ce sujet : il avait dit dans ses Réflexions militaires , que dans des circonstances données , si un général se trouvait engagé mal à propos dans une affaire, il valait beaucoup mieux mourir que de se retirer devant l'ennemi. Or, telle était précisément la position dans laquelle il se trouvait : marchant entouré d'ennemis dans un défilé , il crut le cas arrivé de réaliser par son exemple les préceptes qu'il

3l6 PHILIPPE V.

gnole regretta également beaucoup. Le brigadier, marquis de Valdecanas, fut fait prisonnier; huit cents Espagnols y périrent, sans compter un grand nombre de blessés. Quant aux Maures, on en fit une épouvantable boucherie ; après ce désastre , ils n'osèrent de long-temps reparaître.

Le roi Philippe apprit avec peine la perte d'un officier aussi brave et aussi habile que le marquis de Santa-Cruz. Dans les premiers momens, on le crut prisonnier des Maures, c'est-à-dire es-

avait enseignés , et il s'élança avec ses troupes harassées et épuisées de fatigue , sur l'ennemi ; il reçut une balle à la cuisse , tomba de cheval , et fut pris par les Maures. Ceux-ci se contentèrent d'abord de le dépouiller de son argent , de sa montre enrichie de diumans, etc.. Mais Tun d'eux ayant réfléchi que leur général pourrait bien les obliger à restituer ces bijoux au prisonnier, les détermina , pour plus de sûreté, à lui couper la téte. Il était âgé de quarante-cinq ans.

Ses Réflexions militaires et politiques sont très estimées ; elles forment onze volumes in-ia dans l'édition française faite par Vergy en 1735. Il y a de lui un autre ouvrage intitulé : Calculs militaires, dont on n'a traduit en français que le premier volume , parce que l'on a cru qu'on n'aurait pas pu l'entendre , faute des planches qui avaient été promises par l'auteur , mais qui n'ont point été gravées. Sa mort prématurée nous a privés de V Histoire de tous les traités faits par les rois d'Espagne , depuis Ferdinand-le- Catholique , pour la formation de laquelle il avait obtenu la copie de tous les actes déposés aux archives de Simancas.

Le général espagnol , Senen de Coutreras , a publié un abrégé des Réjlexiom \ militaires , en 1786.

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clave, et le rpi ordonna sur-le-champ d'obtenir son rachat à quelque prix que ce fut, et aux dépens du trésor public. Lorsqu'il ne fut plus possible de douter de sa mort , il s'empressa de répandre ses faveurs sur sa famille. La marquise, qui était enceinte, eut aussitôt après son arrivée d'Oran une pension annuelle de trois mille écus; l'aîné de ses enfans fut nommé à une commanderie ; le second eut une compagnie dans la cavalerie ; le troisième une autre dans l'infanterie ; le monarque leur promit en outre qu'il songerait à leur avancement.

Le lieutenant-général, marquis de Villadarias, fut nommé pour remplacer le marquis de Santa- Cruz dans le commandement d'Oran , où de nouveaux renforts furent envoyés, f (*)

Quoique l'expédition d'Afrique fût ainsi heureusement terminée , Philippe ne manqua pas d'occupation pendant le reste de son règne. La reine l'entraîna dans une guerre, dont le but apparent était d aider la France à replacer Stanislas sur le trône de Pologne, et l'acquisition de nouveaux Etats pour ses enfans en Italie , le véritable motif.

On ne devait pas s'attendre que l'accession de l'Espagne au traité de Vienne terminât pour

(*) Memorias poliùcas y militares para servir de continuacion a los Commentarios del marques de San Felipe. Vie de Riperdà. — Documens officiels.

jamais les vieilles contestations avec l'Empereur. Il existait tant de causes d'irritation à cet égard , qu'il était impossible de les écarter par des traités. L'ambition de la reine était enflammée plutôt qu'assouvie ; et la rupture des dernières liaisons avait excité des deux côtés le ressentiment le plus vif. L'Empereur faisait naître tous les obstacles qu'il pouvait inventer pour faire ajourner l'établissement d'un prince de Bourbon en Italie. Au moment même où cet établissement eut lieu , il présentait des plaintes nouvelles sur la manière avec laquelle don Carlos avait reçu l'hommage des Toscans , comme étant une infraction des droits féodaux possédés par le chef de l'Empire. La conséquence de ces contestations fut un appel des deux parties à l'Angleterre, comme à la principale puissance médiatrice , sans qu'aucune explication pùt les satisfaire.

Le roi et la reine d'Espagne s'alarmèrent des préparatifs militaires de l'Empereur pour arracher le consentement des Etats d'Allemagne à la pragmatique-sanction, et de son dessein de donner sa GUe en mariage au duc de Lorraine , tendant à unir, dans la personne de son futur beau-fils, la couronne de l'Empire avec les Etats autrichiens. Ils voyaient aussi avec jalousie la confiance renaître entre l'Empereur et l'Angleterre , et s'inquiétaient des alliances qu'il était en train de négocier avec les puissances du nord; l'Angleterre

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était également vue d'un mauvais œil'. Le gouvernement espagnol; qui depuis la paix d'Utrecht avait cherché à éluder par tous les moyens possibles l'exécution des engagemens commerciaux, n'était pas plus disposé à les remplir en ce moment. Il s'agissait d'entraver le commerce anglais en Amérique ; on employait à cet effet toutes les ruses imaginables. On différait la nomination des commissaires qui devaient apaiser les contestations. Le cabinet espagnol non seulement encourageait les déprédations de ses employés exercées contre ceux qui faisaient un commerce frauduleux avec les colonies sous prétexte de XAsiento , mais contre ceux-là même qui fréquentaient les mers des Indes occidentales pour d'autres traGcs.

On pense bien que la reine devait pencher pour la guerre. D'un côté elle était encouragée par une marine, qui, sous l'habile direction de Patiîio, avait réparé ses pertes, par l'état prospère des finances dû également à ses soins, enfin par une armée de quatre-vingt mille hommes que les derniers succès obtenus en Afrique avaient remplie d'enthousiasme. D'ailleurs elle attendait de cette guerre des conditions plus honorables et plus avantageuses que celles du dernier traité ; mais d'un autre côté elle ne se dissimulait pas que les forces de l'Espagne seule n'étaient pas suffisantes pour résister aux puissances de l'Europe coalisée. Malgré l'appui des partisans de Philippe en

France , elle avait échoué dans ses constans efforts pour tirer le cardinal de Fleuri de son système pacifique. Les Mémoires de Miliars et les Dépêches des ministres anglais, fournissent d'innombrables preuves des démarches continuelles de l'Espagne pour renouveler les hostilités , ainsi que des ruses que Fleuri employait pour maintenir l'harmonie des deux cours de la famille des Bourbons , et pour apaiser les plus irritables et les plus remuans des souverains , le roi et la reine d'Espagne.

Celle-ci, infatigable dans ses efforts pour étendre et affermir la puissance de sa famille , fit tout ce qui dépendait d'elle pour arracher à la France la promesse d'entrer dans une guerre contre l'Autriche du côté de l'Allemagne , pendant que l'Italie serait envahie par les forces espagnoles. Elle pressa aussi le cardinal de renverser l'établissement de la pragmatique-sanction, en soutenant l'électeur palatin et l'électeur de Bavière , qui élevaient des prétentions à la succession autrichienne. Elle ouvrit également une négociation avec Charles-Emmanuel, qui avait succédé au trône de Sardaigne par l'abdication de son père, et essaya de s'attacher un prince qui , avec beaucoup de moyens , montrait toute l'avidité et toute l'ambition de ses prédécesseurs. (')

(') Tiré d'une relation de l'abdication de Victor- Amédée, et de l'avènement de Charles-Emmanuel. Voyez l'Histoire* delà Maison d'Autriche , vol. II, page i i i .

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Pendant que Philippe et la reine flottaient entre leur désir de déclarer la guerre à l'Empereur , et leur répugnance à s'y engager sans la coopération de la France ; pendant que, temporisant avec les puissances maritimes, ils prêtaient même l'oreille aux ouvertures de l'Empereur pour renouveler les anciennes liaisons, un événement eut lieu dans les contrées septentrionales de l'Europe, qui amena l'union des vues et des intérêts entre la France et l'Espagne. Ce fut la mort d'Auguste III, électeur de Saxe et roi de Pologne. (i<T février 1735.)

Tant que l'Empereur s'était occupé d'obtenir la garantie de la pragmatique sanction de la part des princes de l'Allemagne , le roi de Pologne , en vertu de ses prétentions de famille (•), s'était déclaré constamment son adversaire principal. Il forma une convention avec l'électeur de Bavière, et reçut des assurances secrètes de l'appui de la France; mais sa santé déclinant chaque jour, il fut aisé de prévoir qu'à l'époque où le trône de Pologne deviendrait vacant, il y aurait des troubles en Europe , tant à cause de la sollicitude naturelle avec laquelle Louis XV voulait faire revivre les prétentions de son beau-père Stanislas,

(•) Pour ce qui a rapport aux divers préteudans à la succession autrichienne et à leurs droits respectifs , voyez Y Histoire de la Maison d'Autriche, vol. II.

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