CHAPITRE ADDITIONNEL. O
goût, sans lesquels les plus grands efforts, les prodiges même du génie ont peu de prix, il se proposa de réformer la littérature en la ramenant aux préceptes reconnus de tout temps comme indispensables.
L'éloquence des poètes français du siècle de Louis XIV, la saine raison qui avait présidé à leurs ouvrages, ravissaient Luzan : il s'en déclara ouvertement l'admirateur, et les proposa à ses compatriotes comme modèles dignes d'être imités.
Sa Poétique 9 qui parut à Saragosse en 1737, n'est pas assurément une nouvelle théorie découverte par lui, puisqu'elle n'est, dans le fond , dit-il, que celle d'Aristote, le plus grand des philosophes. La littérature espagnole possédait d'ailleurs, depuis le seizième siècle, un ouvrage dans le même genre, c'était la Philosophie de la Poétique selon les anciens , par Lopez Pinciano, médecin de Charles V. Luzan , dont le but n'était point de passer pour novateur, mais au contraire de s'appuyer du témoignage des littérateurs distingués de tous les pays , rapporte les observations de plusieurs critiques éclairés des nations modernes , tels que Rapin , Corneille , Crousaz , Lamy et madame Dacier parmi les Français, Muratori et Gravina parmi les Italiens.
Son ouvrage est divisé en quatre parties : la première traite de l'origine, des progrès et de
l'essence de la poésie; dans la seconde, il cherche à faire comprendre qu'elle doit se proposer l'utilité et l'agrément tout à la fois ; la troisième traite de la tragédie, de la comédie, et des autres espèces de poëmes dramatiques ; la poésie épique fait le sujet de la quatrième.
La nouvelle secte littéraire , qui de nos jours cherche à s'affranchir du joug des règles et des préceptes de l'art, reproche à Luzan et à ceux qui professent les mêmes opinions sur la poésie , de ne regarder celle-ci que comme l'auxiliaire de la morale , et d'imposer au poète la double obligation de plaire et d'être utile. Elle ne peut pardonner à Luzan d'avoir pensé que l'essor hardi de l'imagination vers un monde idéal, l'ardeur même du génie, ont besoin d'être tempérés par la raison , et qu'en perdant de vue les préceptes, on ne doit s'attendre à voir enfanter que des monstres. Nous ne nous arrêterons pas à traiter ici ces diverses questions.
On a reproché également à Luzan d'avoir méconnu le mérite de Lope de Vega et de Calderon, deux des premiers poètes dramatiques de l'Espagne. Ce reproche est tout-à-fait sans fondement. Luzan loue au contraire beaucoup les beautés de détail dont fourmillent leurs comédies; il loue particulièrement dans Lope de Vega le génie inventif, l'agrément de son style, et son habileté à peindre parfois les mœurs et les carac-
teres. Dans Calderon il admire la noblesse du langage, toujours élégant sans être jamais obscur ni affecté : il vante aussi beaucoup Fart et l'esprit que cet auteur a mis dans l'intrigue de ses pièces. Il pense à peu près de même sur don Antonio de Solis ; mais il ne se fait point illusion quant à l'absence d'un but dans leur composition, et il relève aussi ces jeux d'esprit qui blessent la raison dans leurs comédies.
Lorsque la Poétique de Luzan parut, il n'y avait qu'un petit nombre de personnes éclairées en état de bien comprendre ses doctrines. Son livre n'excita pas un grand enthousiasme dans le commencement; mais il rendit les plus signalés services par la suite, car il commença la réforme de la poésie. C'est à Luzan surtout que Ton doit l'époque brillante de la poésie sous Charles 111. Ce fut en suivant ses conseils que se forma l'école moderne illustrée par Cadalso, Iriarte, Melendez, Moratin et autres poètes distingués de cette époque.
Luzan vit le jour à Saragosse le 28 mars 1702. Son père suivit le parti de l'archiduc d'Autriche, et l'amena à Barcelone, d'où il passa en Italie. Là, le jeune homme fit ses premières études dans le collège des jésuites de Milan. Ce ne fut qu'en 1733 qu'il retourna en Espagne, après avoir résidé plusieurs années en Sicile et à Naples. Son mérite littéraire lui ouvrit les portes des Acadé-
mies royales espagnole et d'Histoire de Madrid. Il en fut nommé membre. En ij^Jt ^ accompagna à Paris le duc d'Huescar, devenu après duc d'Albe, en qualité de secrétaire d'ambassade. En 1749, il y remplit les fonctions déchargé d'affaires. Ferdinand VI le nomma, à son retour en Espagne, membre du conseil des finances, de la junte de commerce, surintendant de l'Hôtel de la Monnaie de Madrid, enfin, trésorier de la Bibliothèque royale.
L'amitié qui l'unit à M. de Carvajal et au ministre anglais M. Keene, l'aurait vraisemblablement élevé à de plus hautes fonctions; mais la mort vint le surprendre dans un âge peu avancé. Il mourut à Madrid le 19 mai 1754, après une maladie de sept ou huit jours.
Il est resté de lui plusieurs écrits; mais celui qui l'a rendu justement célèbre est sa Poétique. Au moment où elle parut, en 1757, il en fut rendu compte dans le Diario de los Literatos de Madrid , où on lui donna des éloges mêlés de critiques, auxquelles l'auteur répondit par de nouvelles explications très lumineuses. (*)
( 1 ) On peut lire des détails biographiques sur Lu 7 an dans les Mémoires de sa vie, insérés dans l'édition de sa Poétique imprimée à Madrid en 1 789.