ÉL
tion formelle, et les ordres nécessaires furent expédiés à M. de Chalais. Le roi de France, f j'] quoique surpris de la première communication , fut encore bien plus étonné et contrarié du secret et de F empressement avec lesquels le mariage avait été arrêté. Il répondit avec humeur *
« Fort bien : puisqu’il veut se marier, qu’il së marie. » (l) * *
Le comte de Chalais retourna à Madrid, porteur du consentement de Louis XIV, quelque peu gracieux qu’il fût ; et on le^ créa grand d’Espagnç. Tous les préparatifs nécessaires furent faits pour hâter cette union que madame des Ursins avait fort à cœur, comme devant mettre £ * le sceau à son autorité. , t»
Elle était au comble de la joie, quand elle * 4
(') Nous trouvons ces détails dans 1 e&mémÊires du marquis de Saint-Simon ; ils furent communiqués à Loftis XIV devant lui , par Chalais lui-méme. Note sur La princesse des ♦ '
Ursins y toine XII, page 28a.
2r8 ; PHILIPPE V.
apprit avec indignation, et non sans inquiétude, qu’on l’avait grossièrement trompée sur le caractère de la future souveraine, qui avait reçu en elfet peu d’éducation, mais qui était douée de beaucoup de caractère et d’esprit naturel. Quoique soumise en apparence aux volontés d’une mère impérieuse et sévère, et d’un beau-père rigoureux, elle possédait, disait-on, un esprit et une intelligence au-dessus de son âge et dé son sexe. L’avis ne fut pas perdu; la jalouse favorite expédia sur-le-champ un courrier porteur d’ordres très précis pour suspendre la conclusion du mariage. Le courrier arriva à Parme le matin même du jour de la cérémonie; mais comme l’objet de sa mission était suspect , il fut arrêté à l’entrée de la ville et engagé par des promesses et des menaces a différer de remettre ses dépêches jusqu’au lendemain. (*)
Le mariage par procuration fut célébré à Parme, le 1 6 septembre; Ulyses Joseph Gonzalini y officia comme évêque d’Imola, et légat du pape ; le duc, par procuration du roi d’Espagne, reçut la main de sa nièce (a). Un courrier fut expédié sur-le-champ à Madrid, pour porter cette nouvelle. La princesse des Ursins dissimula
(*) Duclos , tome I, page 76. Poggiali , tome XVI\
page 282.
0) Idem . * . * ,.
k CHAP. XXII. I7i4- 2I9
son chagrin et son désappointement; elle témoigna en public autant de satisfaction que 1 hilippe
en ressentait lui-même.
Peu de jours après , la nouvelle reine se mit en route avec une suite nombreuse et magnifique. Elle s’embarqua sur une galère à Sestri , et arriva à Gênes après une traversée difficile ; de là elle continua sa route par terre, et tut reçue a son passage en France avec tous les honneurs dus a la majesté royale. Elle s’arrêta pendant deux jours à Saint-Jean Piedcle-Port , avec sa tante la reine douairière d’Espagne. A son arrivée sur la frontière, elle congédia toutes les personnes de sa suite , excepté la marquise de Piombino : aussitôt la maison espagnole commença son service auprès de sa personne. Elle trouva a Pampelune Alberoui, qui , en considération de ses services , fut nommé comte et reçut aussi le titre d envoyé de la cour de Parme auprès de celle de Madrid.
Comme elle arrivait au terme de son voyage, le roi quitta la capitale pour aller au-devant de sa fiancée, à Guadalajara , ou le mariage devait être consommé. 11 était accompagné de madame des Ursins et de son neveu le comte de Chalais; des employés et des domestiques nommés pai elle l’environnaient : le premier jour il s arrêta a Alcala. La princesse des Ursins, qui avait reprisses fonctions de camarem maj or , quitta le roi pour aller au-devant de son auguste maîtresse, jusqu’à
te *
. Jadraque, petit village à quatre lieues de Guadalajara , où la reine arriva comme elle prenait / * quelques rafraîchissemens ; elle quitta sur-le-
« champ la table, trouva la reine au pied de l’es-
■■ calier, et fléchissant un genou , elle lui baisa la
main. La reine accueillit avec une bienveillance ' > * apparente la princesse , qui, selon les fonctions at-
•> •' it&héès à sa charge, la conduisit dans son apparte- , . ment. Là elle lui adressa les complimens qui sont
,m ' k * en usage en pareille .circonstance, et lui parla de ]* l’impatience de son auguste époux. Mais quelle dut être sa surprise lorsque la reine l’interrompit en lui faisant les reproches les plus amers, alléguant que sa mise et sa contenance étaient également irrespectueuses. La favorite s’efforça de balbutier quelques excuses; la reine entra dans une nouvelle colère, et lui ordonna avec hauteur de sê taire; et appelant l’officier de la garde qui était dans l’antichambre, elle lui dit : ({ Chassez cette folle qui a osé m’insulter ; » et elle aida même à la pousser hors de l’appartement.
Lorsque l’officier de service d’Amezaga se présenta, elle lui ordonna d’arrêter madame des Ursins, et de la conduire jusqu’à la frontière. L’officier, interdit, représenta que le roi seul avait le pouvoir de donner un ordre semblable. « IV avez-vous pas, s’écria la reine avec indignation , reçu l’ordre de sa majesté de m’obéir sans réserve?» Sur la réponse affirmative, elle ré-
CHAP XXII. 17l4* . *• 221
pliqua avec impatience : « Obéissez-moi donc. » Comme l ofïicier insistait encore en demandant un ordre par écrit, elle fit apporter de l’encre et du papier, et écrivit l’ordre sur son genou. i Madame des Ursins fut sur-le-champ placée dans un carrosse avec une seule femme de chambre et deux officiers des gardes , sans qu’on lui donnât même le temps de changer de costume. Escortée de cinquante dragons, elle voyagea en cet état pendant toute la nuit qui fut une des plus froides de l’hiver, au point que les mains du cocher étaient sans mouvement et roides de froid. L’obscurité était >i grande qu’on ne marchait qu’à la clarté de la neige: La surprise et la consternation glacèrent d’abord les sens et les facultés de madame des Ursins ; mais bientôt succédèrent à cet état de stupeur l’indignation et le désespoir, sentimens qui durèrent peu et firent
* place, à leur tour, à des réflexions amères et profondes sur un traitement aussi inattendu, aussi violent, et que rien ne pouvait justifier. Revenue de son premier étonnement , elle se flattait encore que sa position ne durerait pas : elle aimait à croire que le roi, ignorant tout ce qui s’était passé, reconnaîtrait qu’on avait abusé de
# son autorité , et que quelques uns des nombreux adhérens qu’elle avait laissés à la cour s’intéres-
• * seraient vivement à son sort. Absorbée dans ces
réflexions, elle passa le reste de cette longue et
cruelle nuit sans proférer une seule parole, jusqu’à ce que le jour étant venu, il fallut s’arrêter pour laisser reposer les chevaux dans une méchante auberge. Elle avait eu le temps de1 composer son maintien et de peser ses expressions; aussi témoigna-t-elle à ceux qui l’accompagnaient son extrême surprise de ce qui s’était passé. Elle leur raconta les circonstances de son entrevue avec la reine. Les deux officiers, ac-
coutumes depuis long-temps à la craindre et à la respecter encore plus que le roi lui-même, cherchèrent à la consoler du mieux qu’ils purent, et lui témoignèrent tout le chagrin qu’ils éprouvaient eux-mêmes de cette catastrophe.
On se remit en route. La princesse voyant quelle ne recevait aucune nouvelle de la part du roi, ses espérances diminuèrent chaque jour et s’évanouirent bientôt tout-à-fait. La situation réelle dans laquelle elle se trouvait, et les privations auxquelles elle n’avait pas songé dans le premier moment commencèrent à l’affecter beaucoup. Point de lits ni de provisions, aucun moyen de changer d’habillement, pas même de linge, nulle défense contre l’intempérie de la saison ; et l’on ne pou- N vait espérer d’avoir rien de tout cela avant d’arriver à Saint-Jean-de-Luz. Ces contrariétés inspi- * raient de violens transports de rage à une femme altière et ambitieuse, accoutumée, depuis si longtemps, à un pouvoir illimité et aux hommages
ÇHAP. XXII. ! 7 1^- 2 23
flatteurs qui raccompagnaient partout dans une cour soumise à ses ordres, où elle était entourée de toutes richesse.
Le troisième jour ses deux neveux, le comte de Chalais et le prince de Lanti, la joignirent dans un petit village, et lui remirent une lettre du roi. Regardant comme au-dessous d’elle de montrer le moindre abattement , elle répondit tranquillement à leurs condoléances : <( Que signifie cet air triste et affligé ? Faites-moi la grâce de le quitter et de me laisser â moi-même. Vous pouvez partir ; je n’ai rien à me reprocher, et suis parfaitement tranquille. » Lorsqu’elle demanda quelques détails sur la conduite du roi, et sur ce qui s’était passé après son départ, ils lui apprirent qu’il avait passé toute la soirée à jouer aux cartes , et qu’à tout moment il s’informait s’il n’était pas arrivé quelque courrier expédié par elle. À une heure du matin il se coucha; lorsqu’il se leva, il se mit en route pour Guadalajara, accompagné de M. de Châlais. Là, M. de Chalais avait appris, par un domestique, la nouvelle de son arrestation ,* et il avait demandé pour lui et pour le prince son cousin la permission de la suivre. Grimaldo ~ apporta la permission du roi , et un paquet qui , d’après son assertion , contenait la donation de la principauté de Roses ; mais ils' reçurent l’ordre de ne point partir avant l’arrivée de la reine.
les jouissances que donnent le luxe et la
Quelques heures après survint Alberoni, qui eut une audience particulière du roi ; à huit heures arriva la reine. La cérémonie du mariage eut lieu aussitôt. Le roi et la reine se retirèrent dans leur appartement, et l’on 11’entendit plus parler de madame des Ursins. Enfin M. deChalais eut la permission de partir; mais, au lieu de la donation reçue d’abord, on lui remit une lettre très froide et très respectueuse, par laquelle on laissait à la princesse des Ursins la liberté de s’arrêter à l’endroit où elle la rècevrait, et qui portait la promesse que ses pensions lui seraient exactement * payées.
Cette fidèle relation ne lui laissait aucun espoir; mais elle la tira de sa cruelle anxiété, et calma l’agitation de son esprit. Elle parut tout d’un coup résignée à son sort. Pas une larme ïi’étchappa de ses yeux : sa bouche n’exprima ni reprochés ni regrets. Elle ne donna aucune prèüve de faiblesse ; elle supporta sans se plaindre un froid des plus rigoureux via privation des choses les pltfs nécessaires, la fatigue d’un voyage long et^ pénible; et, par sa patience et spn courage , fit l’admiration des officiers qui tëatecompagnaîent,. ainsi que des dragons* de l’escorte. (*)
(*) On sait qu’en Espagne on voyage avec peu d’agrémens, à cause des mauvaises auberges que l’on rencontre. Les voyageurs portent eux -mêmes leurs provisions , et jsiéme des lits et des ustensiles de cuisine. Dans la précipi-
CÏIA.P. XXII. 1714* 225
Enfin, après un voyage de vingt-trois jours, la princesse des Ursius arriva à Saint-Jean-de-Luz, où elle fut mise en liberté, et où se termina cette catastrophe, qui devait paraître un songe à celle qui en était la victime. Là, elle demanda la permission de voir la reine douairière d’Espagne qui se trouvait à Bayonne; mais on la lui refusa. Elle conservait cependant l’espoir d’être bien reçue à Versailles, et écrivit à madame de Maintenon avec le même ton de confiance et d’amitié qu’auparavant. « J’habite maintenant, lui marquaitelle , une petite maison charmante près de la mer : je regarde cet élément quelquefois calme, bien plus souvent agité, excellent emblème des cours, de ce que j’ai vu , de ce qui m’est arrivé et qui m’a attiré votre compassion généreuse. » Elle n’oublia pas d’envoyer son neveu avec des lettres pour Louis XIV et pour les ministres, dans lesquelles elle demandait qu'on lui accordât un asile dans son propre pays.
Au bout de quelque temps, la permission lui fut donnée de se rendre à Paris. Elle y vint loger à l’hôtel de son frère le duc de Noirmoutier. Ou s’empressa d’aller la voir plutôt par curiosité que
talion de son départ, la princesse des Ursins n’avait pu songer à prendre de l’argent pour la route ; elle se trouva dans le cas d’emprunter une petite somme à ses conducteurs , et ce ne fut qu’après l’arrivée de ses neveux qu’un
courrier lui apporta mille pistoles. ■ »
(226 PUILiri'Ii V.
par compassion. Quand elle reparut à Versailles, v le monarque français et, à son exemple, toute la cour lui firent un si bon accueil , q.u 'elle reprit bientôt la gaîté et la vivacité qui faisaient le fond de son caractère.
Mais, hélas ! dans ce moment où ses espérances commençaient à renaître, elle éprouva un second chagrin. Guidé par les conseils de la reine, Philippe fît des démarches pour se réconcilier avec le duc d’Orléans. Il accusa la princesse des Ursins de leur mésintelligence passée. Ses deux agents, Begnault et la Flotte, qui avaient été détenus jusque-là, furent mis en liberté. Par suite de cette réconciliation, le duc donna pleine carrière à son ressentiment contre la favorite déchue. Il obtint de Louis XIV un ordre qui lui défendait de jamais paraître devant les personnes de la famille d Orléans; c’était bien l’éloigner absolument de la cour. (x) .-jj, -Av. * X
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■(*) Nous avons piiisé ce récit dans plusieurs auteurs,
• tous dignes de foi , et qui en tenaient les particularités de personnes intéressées dans cette affaire. Nous nommeras entre autres Duclos , à qui la duchesse de Saint-Pierre , marquis de Brancas et autres , communiquèrent le£ détails ‘t'qu’il rapporte*, et que ces personnages tenaient d’Alberoni : n’oublions pas Saint-Simon, qui nous a conserve un Mémoire très intéressant écrit par le duc de Luynes, siir des renseignemens donnés par le comte de Chalais, et sur des coin-
un ica lions de la reine d’Espagne clle-mèmc à la duchesse
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CHAP, XXII. I7l4* 22^
On a conservé très peu de renseignemens sur le reste de la vie de cette femme célèbre. Tout ce que l’on sait avec plus de certitude, c’est l’inutilité de ses efforts pour reconquérir la faveur de
de Saint-Pierre. Saint-Simon, tome V, pages 227 à 23g ; tome XII, pages 282 à 3og.
Nous croyons aussi devoir citer ce qui a rapport au témoignage de la reine d’Espagne , parce qu’il décide le point le plus douteux de la narration précédente.
« J’ai marqué un grand détail sur madame des Ursins, madame de Luynes en parla à madame la duchesse de Saint-Pierre , pour qui la reine d’Espagne avait beaucoup d’amitié. Madame de Saint-Pierre dit à madame de Luynes qu’elle avait beaucoup questionné la reine d’Espagne sur cette aventure , et que la reine lui avait assuré qu’elle n’avait agi dans toute cette affaire que sur un billet du roi d’Espagne ; que celui-ci était persuadé Jque madame des Ursins avait fait tout ce quiavait dépendu d’elle pour l’engager à l’épouser, et qu’il avait écrit à la reine quelle fit en sorte d’éloigner madame des Ursins, parce qu’elle les empêcherait assurément de vivre dans l’union où ils devraient être. La reine d’Espagne ajouta que lorsqu’elle rencontra Alberoni , elle^ essaya de l’engager à la servir dans ce dessein ; mais n’avant pu le déterminer , elle fut obligée de lui montrer le billet du roi d’Espagne , ce qui mit totalement l’abbé Alberoni dans ses intérêts. La reine d’Espagne convient qu’elle prit l’apparence d’un prétexte, dans la crainte de manquer le moment, v Saint-Simon, tome XII, page 3og. Duclos, tome I, page 82.
Le lecteur peut consulter aussi Saint -Philippe , qui diffère pourtant de Duclos et de Saint-Simon sur quelques particularités. . » „ '
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T jouis XIV et la confiance de madame de Maintenon. Lorsqu’elle était au plus haut degré de sa ~ puissance, elle employa son favori d’Aubigny à faire bâtir le magnifique château de Ghanteloup, qu’elle destinait à devenir sa résidence future, se proposant d’échanger sa principauté dans les Pays-Bas contre la province de Touraine et le pays d’ Amboise , qui reviendraient à la couronne après sa mort. Mais dans sa disgrâce, elle ne reconnut jamais ce palais comme lui appartenant, et elle laissa d’ Aubigny l’occuper ('). Elle rôda autour de Paris et de Versailles jusqu’à la dernière maladie de Louis XIV; mais, craignant le ressentiment du duc d’Orléans à la mort de ce monarque, elle quitta Paris; et, après avoir essuyé le refus d’un asile en Hollande, elle résida pendant quelque temps à Avignon, et de là elle passa à Gênes. Ce fut en vain qu’elle demanda la permission de retourner à Rome tant que le pape Clément vécut : elle fut plus heureuse , à cet égard, sous son successeur, et s’attacha à la maison du prétendant, dont elle faisait les honneurs, se consolant, comme le remarque très bien Duclos, avec l’image du pouvoir, puisqu’elle ne pouvait
(’*) Chanteloup fut pendant quelque temps la résidence de Bolyngbroke , et plus tard celle du duc de Choiseul. Ce château devint ensuite la propriété du célèbre chimiste M. Chaptal , ex-ministre de l’intérieur, qui l’a habité.
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jouir de la réalité ('). Elle mourut en 1722, dans un âge avancé.
On a cherché à connaître les intrigues qui amenèrent sa disgrâce ; on s’est beaucoup occupé du motif singulier de son renvoi. L’opinion la plus probable parait être que Louis XIV s’offensa des obstacles qu’elle fit naître pour retarder la conclusion de la paix et de sa négociation pour le, mariage de Philippe. La fierté de madame de Maintenon fut blessée de l’ostentation et de l’ingratitude d’une femme qui, dans son élévation, oubliait ce qu’elle lui devait antérieurement. Philippe lui-même était choqué de ses tentatives pour partager sa couche et son trône ; il était fatigué de la dépendance dans laquelle elle l’avait tenu si long-temps. Enfin la jeune reine ne pouvait oublier que la princesse des Ursins avait voulu rompre son mariage ; et il est tout simple qu’elle dût chercher à s’affranchir de la tutelle d’une femme dont elle connaissait la finesse, et craignait la surveillance.
Les intérêts de tous les partis se trouvaient d’accord pour désirer sa disgrâce; il ne dut pas être difficile d’en proposer les moyens , quoique les détails de l’exécution paraissent encore incertains. O11 croit pourtant que Philippe n’ayant pas le courage de la renvoyer lui-même, expédia un
(‘) Mémoires secrets y tome I, page 83.
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ordre particulier à la reine, en laissant à son
choix et à sa prudence les moyens d’exécution ; une partie de la lettre qui contenait cet ordre a été conservée. Après avoir engagé la reine à congédier la princesse des Ursins, il ajoutait : « Au moins prenez bien garde à ne pas manquer votre coup tout d abord ; car si elle vous voit seulement % deux heures , elle vous enchaînera , et nous empêchera de coucher ensemble , comme avec la feue reine . »
En considérant le caractère et l’esprit d’intrigue d’Alberoni, ainsi que l’influence qu’il exerça sur la reine, on a attribué cet événement à ses machinations : mais on a eu tort; car il' ignorait ce dessein lorsqu’il joignit la reine à Pampelune. 11 chercha à l’en dissuader lorsqu’elle
lui en donna connaissance : elle fit taire toutes
ses objections en jetant la lettre de Philippe sur la table , s’écriant : « Lisez , et vous ne serez plus effrayé. » Alberoni n’eut plus rien à dire ; il ne refusa pas sa coopération , et porta à Philippe la nouvelle du renvoi de la princesse des Ursins.
Orri et ses subordonnés furent enveloppés dans la disgrâce de leur protectrice. Par suggestion d’Alberoni, le cardinal del Giudice rentra en faveur auprès du roi ; il fut rétabli dans son emploi de grand-inquisiteur, eut encore la direction Iles affaires, et fut nommé gouverneur du prince des Asturies. .
• CHAP. XXII. r1- I7l4- 2^I '
I ,e cardinal rendu à ses fonctions prit sa revanche sur la princesse des Ursins. Il fit observer à Philippe cjue le Saint— Office était le meilleur appui de la monarchie, et il obtint la signature royale pour un décret qui ordonnait aux divers conseils de représenter les maux causés à la religion et à l’État sous le dernier gouvernement. Onu se retira en France ; Robinet fut renvoyé de sa place de confesseur, que reprit le père Daubenton. Les réformes faites dans les différentes branches de l’administration économique furent révoquées ; non seulement on réinstalla Grimaldo dans les emplois qu’il avait remplis autrefois, mais on lui confia la partie principale du gouvernement, comme secrétaire particulier de la reine. Les Espagnols se réjouirent du renversement d’une administration étrangère ; et après cette révolution politique, on jouit d’un calme dont on avait perdu le souvenir, tant à la cour que dans tout le royaume. (’)
(M Saikt-Pbilippe, lome III , pages i5i-i63. ' '•
Jt
Mort de Louis ^XIV. — Changement de politique dàns le cabinet de Madrid. — Rivalité entre Philippe et le Régent duc d’Orléans. — Son animosité contre l’empereur. — Caractère de la nouvelle reine Élisabeth Farnèse. — Élévation, influence et desseins d’Alberoni.
Après soixante et dix ans d’un règne glorieux , mais agite, Louis XIV termina sa brillante carrière le ier septembre 1715. Il laissa pour successeur son arrière petit-fils, Louis XV, enfant faible et maladif, qui était âgé de moins de six ans. D’après son testament la régence appartenait au duc d’Orléans, qui, en vertu de la renonciation de Philippe, et par la mort du duc de Berry, était devenu l’héritier présomptif de la couronne ,* mais la personne du jeune roi fut confiée aux soins du duc du Maine, qui devait avoir en même temps le commandement des gardes du roi. D’autres précautions avaient également été prises pour restreindre l’autorité du régent. Bientôt , ainsi que le feu roi l’avait prévu, le duc d’Or-
CHAP. XXllI. 1715-1716.
. Jr
léans s'affranchit de ses entraves. 11 obtint la sanction du parlement et l’acquiescement des pairs du royaume pour établir son gouvernement , qu’il rendit presque aussi absolu que s’il eût succédé au trône par droit de naissance.
La mort de Louis XIV changea entièrement, comme on peut le croire , les vues et la situation de la cour de Madrid. Elle altéra les rapports qui existaient entre la France et 1 Espagne , et permit à Philippe d adopter de nouvelles maximes politiques.
Jusque-là l’Espagne avait été soumise aux volontés du monarque français ; non seulement les grandes opérations de la guerre et de la diplomatie avaient été constamment dirigées d’après ses ordres, mais les plus petites affaires, comme les mesures les moins importantes du gouvernement, avaient été réglées par ses conseils. En vain l’esprit de Philippe se révoltait quelquefois contre l’ esclavage dans lequel on le tenait. A peine manifestait-il la plus petite disposition a T indépendance , qu’on lui rappelait aussitôt les immenses obligations qu il devait a un souveiain qui avait sacrifié sa tranquillité, son bien-être et tous ses intérêts politiques pour le placer sui le trône. Alors il rentrait soudain dans le silence et la soumission.
Le despotisme cessa pour lui à la mort de Louis ; l’espèce de charme qui l’enchaînait malgré
254 t - PHILIPPE V.
lui se dissipa : il se vil enfin libre d 'être lui-même, de suivre ses propres principes et de consulter ses propres intérêts, ainsi que ceux du pays de son adoption. Quoiqu’il eut renoncé à ses prétentions à la couronne de France, il n’avait jamais abandonné l’intention de faire valoir son droit d’ainesse dans le cas ou elle viendrait à vaquer ; il avait même hésité plus d’une fois s’il ne descendrait pas du trône d’Espagne pour rendre ses prétentions plus valables. Pour parvenir à ce but il voulut s’emparer de la régence, qui, par la constitution de France, et selon l’opinion générale, lui appartenait de droit en sa qualité d’héritier présomptif. Aussitôt qu’il eut connaissance delà * mort de son grand-père , il réunit ses conseil- ^ lers intimes pour délibérer sur cette affaire. Bientôt, apres avoir réfléchi, il se décida à abandonner cette idée dans la crainte de voir les puissances de 1 Europe se coaliser contre lui, s’il avouait l’intention de faire valoir ses droits (*). Ainsi il fut non seulement trompé dans son espérance , mais il vit avec dépit la conduite du duc d’Orléans, qui, s’emparant de toute l’autorité, rendait impossible toute démarche à cet égard ,
O D’après les dépêches de M. Dodingtoiï ( datées du G septembre 1716 ), 1 opinion générale était qu après la mort de Louis XIV , Philippe partirait aussitôt pour Paris; et Alberôni , dans son /1/tologic , s’attribue le mérite de l’avoir dissuadé d entreprendre ce voyage. «
> CH AP. XXIII. I7l5-I7l6. 255 n,‘;
pour le moment , et créait par là de grands j
obstacles à ce qu’il pût réaliser plus tard ses vues sur la réversibilité d(?la couronne.
On venait d’obtenir la paix : c’était une époque nouvelle dans l’histoire d’Espagne, et qui devait avoir une grande influence, comme on le verra par la suite, sur la santé et la vie du souverain.
Philippe, malgré l’engourdissement de ses facultés morales et son indolence habituelle, qui prenaient leur source dans la maladie de vapeurs ' à laquelle il était sujet, avait pourtant la dignité j
et cet esprit national qui ont distingué en général * les princes de la maison de Bourbon. Elevé en France, et toujours entouré de conseillers français depuis son arrivée en Espagne, il ne pouvait qu’être jaloux de la prospérité commerciale de l’Angleterre; ilia regardait comme une des causes qui avaient le plus contribué à diminuer la population de l’Espagne, entraver son commerce et réduire son pouvoir maritime. Sans perdre de vue la possibilité de succéder au trône de ses ancêtres, il désirait vivement pouvoir relever et enrichir sa patrie adoptive, lui rendre enfin son ancienne splendeur. Les dangers même d une nouvelle , lutte qui pouvait compromettre la sûreté de sa 7 couronne , n’étaient pas capables de le détourner de cet objet de sa prédilection. 11 saisit donc avec * empressement l’occasion du retour de la paix pour prendre les mesures propres à le conduire
256 ' PHILIPPE V. i
à ce but. Dans le traité de commerce conclu à CJtrecht, avec 1 Angleterre , la maison de Bourbon, avec le même bonheur qui l’avait suivie dans maintes occasions , était parvenue à introduire dans l’acte de ratification une série de conditions supplémentaires sous le titre d 'Articles explicatifs (*), qui lui fournirent des prétextes pour priver les Anglais de l’effet de leurs privilèges commerciaux en Espagne. Au moyen de l’imposition de droits élevés, et par des vexations continuelles, il leur ôta la faculté d’entrer en concurrence avec le commerce national et les • fabriques du pays. C’est à cette cause qu’il faut attribuer tant de plaintes et de contestations diplomatiques relatives au commèrce depuis la paix d’Utrecht.
Philippe ne se contentait pas de vouloir rétablir le commerce et la marine ; il voulait aussi remonter 1 armée , de manière à pouvoir jouer un rôle important dans les affaires de l’Europe.
Il est vrai qu’il possédait encore l’ Espagne et les Indes ; mais il regrettait les pertes de territoire que la couronne avait subies, les provinces qui en avaient été séparées , et il cherchait une occasion favorable pour rentrer en possession de ses États d Italie , de Gibraltar, de Minorque et
(') Traité de commerce entre l'Angleterre et l'Espagne. Décembre 9 , 1713. Lamberti, tome VIII, et autres Collections de documens publics. V - :
CHAP. XXIII. T7l5-I,7l6. 2?7
même des Pays-Bas; Indépendamment des consi- • ' dérations politiques, Philippe avait des motifs personnels pour mettre de l’intérêt à suivre ces projets. L’empereur, contre qui il nourrissait un vif ressentiment, portait encore le titre de roi d’Espagne, et en conservait les honneurs.
Les divers changemens opérés soit dans la constitution , soit dans l’état intérieur du royaume,
avaient beaucoup contribué à 1 affermissement du
pouvoir et à l’accroissement des ressources de Philippe. Le démembrement des provinces cédées par le traité de paix avait été sans doute un sacrifice accordé par la nécessité , mais il n’avait porté aucun coup funeste; au contraire, on avait par ce moyen détruit les plantes parasites qui faisaient dépérir l’arbre de la monarchie , dont les racines profondes et vivifiantes étaient réellement en Espagne. Orri avait jeté , par ses réformes, les fondemens d’un nouveau système de finances; il avait opéré d’importantes économies. Le chemin était frayé pour la destruction d une foule d abus de toute espèce. En abolissant les privilèges de V Aragon , de Valence et de la Catalogne , le roi avait tari une source féconde de divisions intestines , et affranchi l’autorité royale de mille en- . traves qui la gênaient. Par l’établissement d’une administration uniforme , d’après celle de Cas- . tille , il pouvait espérer d’apaiser graduellement
les haines locales qui avaient fait jusque-là de l'Espagne une monarchie divisée en autant de nations qu’elle avait de provinces. 11 retrempait aussi par ce moyen les ressorts du gouvernement et augmentait d’une manière sensible les revenus du royaume.
A ces motifs, soit personnels, soit politiques, qui devaient apporter un changement notable dans la conduite politique de Philippe, il est juste d’ajouter le caractère et l’ambition de sa seconde femme, Elisabeth Farnèse. Ce prince était, par caractère, mélancolique, indolent, réservé, esclave de ses habitudes , époux débonnaire, mais incapable d’un attachement attentif et délicat; passionné, il est vrai, pour les grandes choses, mais sans avoir ni plans ni moyens pour les^exécuter. Avec cette disposition d’esprit, il ne pouvait qu’être ce qu’on appelle mené par les deux femmes auxquelles il fut uni : il était donc destiné à être l’instrument de leurs projets ambitieux et à devenir le jouet des intrigues et des menées de leurs conseillers intimes.
La mort de sa première femme et le renvoi de la princesse des Ursins , ne produisirent aucun changement dans, sa manière de vivre solitaire et monotone. La nouvelle reine remplaça l’ancienne dans le pouvoir, comme elle lui avait succédé dans le lit nuptial : elle se servit des mêmes moyens que
âs.
- ' ÇHAP. XXIII. 17l5~I7l6. ' ‘ 289.
Marie-Louise de Savoie, el devint bientôt maîtresse non moins absolue de la volonté de son mari / et l’arbitre de la monarchie. (')
Le caractère d’Elisabeth Farnèse, qui, pendant la vie de Philippe, eut une si grande influence soit pour troubler l’Europe, soit pour la pacifier, était presque diamétralement opposé à celui de . son mari. Elevée dans un pavillon retiré du palais de Parme ? ayant à peine vu le monde , èt toujours sous les yeux d’une mère austère et vigilante, elle avait pourtant un esprit assez cultivé : elle connaissait l’histoire et la politique beaucoup mieux que ne les connaissaient d’ordinaire les. personnes de son âge ; elle parlait, plusieurs langues avec facilité ; son goût pour les beaux-arts était exquis (*.); son maintien était simple , mais intéressant : du reste elle était très aimable quand elle se proposait de plaire : ses manières étaient charmantes; elle causait à merveille : (1ère , impérieuse par caractère , elle savait se maîtriser; c’était là la grande maxime qu’on lui avait inculquée, et qui formait, pour ainsi dire, la base de son éducation. Aussi, en ,
(*) Instruction et correspondance de l’envoyé anglais, M. Dodington. Papiers de Malcombe . Saint - Philippe , tome III. *
(a) Poggiali a tracé , dans ses Mémoires historiques , un beau portrait de cette reine ; mais il n’est peut-être pas exempt de quelque exagération.
24û ' • PHILIPPE V.
fait de réserve et de dissimulation, on peut la citer pour modèle. Enfin, douée de toute l’adresse possible pour parvenir à l’accomplissement de ses vues , elle montrait une fermeté rare pour son âge. Ni le temps, ni aucun genre d’obstacles ne pouvaient dompter son courage ; on ne pouvait résister à ses désirs , qu’on eût combattus vainement.
Elle mettait tour à tour en œuvre ces diverses
qualités pour gouverner en despote le plus débonnaire des époux. De peur qu’il ne prît le moindre ombrage, elle avait l’art d’obtenir tout de lui sans qu’il se doutât de son manège : elle flattait son amour-propre en vantant les agrémens de sa personne ; elle lui accordait ou refusait ses faveurs selon ses petites vues politiques , s’intéressait surtout à sa gloire, lui faisait remarquer cet intérêt , était avec lui aux petits soins, ne le contredisait jamais, approuvait ce qu’il approuvait, blâmait ce qui ne lui plaisait pas, suivait avec une constance , une attention et une adresse au-dessus de tout éloge les plus petits mouvemens de son cœur et de son esprit , et l’amenait insen-* . siblement et comme par magie à l’accomplissement de ses volontés, quelque contraires qu’elles fussent aux siennes. Philippe, d’ailleurs, n’aimait pas beaucoup la société; elle eut soin de nourrir * en lui cette aversion. Pour ne pas le quitter d’un
instant, elle partageait son amusement favori, qui
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était la chasse. Quoique forcée de passer tous les jours de sa vie a vçc un mari mélancolique et peu communicatif, elle ne laissait voir de sa part ni' dégoût ni fatigue dans cet éternel et fastidieux tête-à-tête , tenant toujours en réserve pour combattre l’ennui de la sôlitude et les froideurs de
1 étiquette un fonds inépuisable de gaîté, de saillie et de bonne humeur.
Tels furent les moyens par lesquels la reine Elisabeth parvint à obtenir et à fortifier une in-
» fluence que ni le temps ni les événemens ne purent lui ravir; influence qui dura jusqu’à la dernière heure du règne de Philippe/ en sorte qu elle fut le véritable souverain de l’Espagne.
Après neuf mois de mariage , elle eut un fils, don Carlos. Comptant alors sur la perspective d’une postérité nombreuse, le but principal de ses actions fut l’établissement graduel de ses enfans. Elle encourageait Philippe dans ses vues sur la succession de la couronne de France , espé- . rant pouvoir la conserver dans sa descendance , tandis que les enfans de la première femme resteraient en Espagne; mais comme la chose était fc'fort incertaine ou tout au moins éloignée, elle s occupa de ses propres prétentions à Parme, Plaisance et en Toscane, ne se trouvant séparée de cette succession que par trois princes , dont aucun n’avait d’enf’ans.
Elle songeait à entrer en possession de j ces duchés mêmes , qu’elle regardait comme un établissement avantageux pour elle , dans le cas où la mort prématurée de Philippe viendrait dissiper
ses espérances pour l’avenir.
Le principal conseiller de cette princesse ambitieuse, son maître dans la science politique, était Alberoni , qui , comme compatriote et comme ayant été la cause de son élévation, devint son directeur et lé dépositaire de ses plus
intimes pensees.
Jules Alberoni, fils d’un jardinier d’un faubourg de Plaisance, naquit le 21 mai 1664. Il fut élevé selon son humble condition, ne reçut aucune instruction, pas même celle que donnent les premiers rudimens. Il aida pendant quelque temps son père dans ses travaux journaliers; il montra même peu d’aptitude dans cette occupation pénible -r mais, comme le célèbre Sixte V, il annonça des talens précoces et un ardent désir d’apprendre. Vers l’âge de douze ans , il fut successivement aide-sacristain dans les deux paroisses principales de la ville. La , il s’attira l’attentionj d’un prêtre qui lui apprit à lire ; plus tard, il étudia les élémens de la langue latine; enfin il entra comme élève dans une école de jésuites. Sous ces maîtres habiles, il déploya bientôt beaucoup d’industriè et de capacité. Il y laissa plusieurs