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volumes écrits de sa main, qui existaient dans le temps où écrivait son biographe Poggiali (*) , et il y acquit une connaissance aussi profonde qu étendue de la littérature sacrée et profane. A un esprit vif, ardent, entreprenant, il joignait beaucoup de souplesse, des manières insinuantes, et une singulière perspicacité pour tirer parti de ses connaissances ; car son esprit pénétrant lui avait fait connaître que c’était là le meilleur moyen d’arriver à la fortune.
Ses talens et ses manières prévenantes lui avaient concilié beaucoup d’amis et de protecteurs; il sut mériter surtout l’estime d’Ignace Gardini de Ravenne, juge adjoint dans la cour criminelle de Plaisance. Ce protecteur ayant encouru la disgrâce de son souverain, et, cherché
(*) Ce que nous disons de relatif à l’enfance d’Alberoui est tiré principalement des Memorie istoriche di Piacenza , de Poggiali, qui était né dans cette ville , et qui, ayant été contemporain d’Alberoni , fut , en qualité de bibliothécaire du duc de Parme, à même de prendre ces renseignemens, soit dans des notes écrites par Alberoni lui-même , soit des personnes intimement liées avec lui , qui avaient recueilli leurs informations de sa propre bouche.
Nous avons consulté aussi Saint-Philippe, Saint-Simon, Duclos et la Vita di Alberoni , laquelle , quoiqu’on l’ait faussement supposée écrite sous sa dictée , et que les inexactitudes y fourmillent, renferme cependant les particularités les plus curieuses et les plus authentiques.
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un asile dans sa ville natale, le jeune Alberoni partagea volontairement son exil.
Ce fut là le premier pas vers son élévation. A Ravenne, on le présenta au vice-légat, le comte de Barni, qui, ayant été promu à l’évêché de Plaisance, le nomma son intendant. Mais n’ayant pas plus d’aptitude pour les détails de cette place que pour les travaux du jardinage , le jeune Alberoni tourna ses regards vers l’Eglise, reçut les ordres en 1690, et obtint une petite cure. Par la protection de son patron, il fut nommé plus tard à un canonicat dans la cathédrale.
Il devint alors le précepteur ou, pour mieux dire, le compagnon du comte Jean -Baptiste Barni , neveu de son protecteur : il l’accompagna à Rome. Dans cet emploi, il ne cultiva pas seulement la littérature classique et la philosophie , mais il apprit aussi le français, et c’est à cette dernière langue qu’il dut en quelque sorte son élévation. Il fréquentait à Rome la société de plusieurs personnes distinguées; il se lia particulièrement avec le comte Alexandre Roncoveri, qui fut évêque de Borgo San-Donino , le compagnon de voyage de l’héritier de Parme. A son retour à Parme , le hasard lui offrit une occasion de s’avancer, et il la saisit fort adroitement.
Pendant les campagnes de Vendôme en Italie, les armées françaises et espagnoles étaient can-
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tonnées dans le duché; elles vexaient le pays par des contributions énormes. Afin d’obtenir quelque adoucissement, le duc envoya l’évéque de San-Donino auprès de Vendôme; et comme le prélat ne savait pas le français, il choisit Àlberoni pour l’accompagner comme interprète.
La vivacité, les manières obligeantes du jeune prêtre avaient déjà captivé tous ceux qui le connaissaient, et lui avaient procuré un grand nombre de protecteurs devenus ses amis, à qui il avait inspiré autant de zèle pour ses intérêts que pour les leurs propres. En arrivant au quartier-général, il ne lui fut pas plus difficile de prévenir en sa faveur le duc de Vendôme, tout bourru qu’il était , que de se rendre agréables les plus polis de ses officiers. Pendant le cours des négociations, il tempérait l’ennui de la discussion par des traits plaisans, et des saillies heureuses qui ne tarissaient pas ; il n’épargna rien pour s’insinuer dans les bonnes grâces du général français , pas même les plus basses flagorneries, ni les propos les plus licencieux; il essaya de tout pour lui plaire; il poussa même la complaisance jusqu’à préparer de ses propres mains quelques ragoûts de la cuisine italienne, qui pussent éveiller son appétit. Par ces moyens , il gagnait plus de faveur dans chaque conférence; l’évêque ne fut pas longtemps sans s’apercevoir de la grande influence de son interprète, que Vendôme appelait cher
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abbé . Les manières grossières du général français (*) lui étaient insupportables ; il proposa à son souverain de confier entièrement la négociation à Alberoni. Le duc agréa la proposition, et environna son agent d une plus grande considération en lui conférant un canonicat à Parme ; et comme il était à la fois le guide et 1 interprète de plusieurs officiers français de haut parage qui venaient à la cour , oli accompagna la nomination d’une pension convenable. On lui donna en même temps un hôtel dans la ville , poui qu il pût dignement recevoir ces militaires. Un éciivain contemporain qui le vit a cette époque le dépeint ainsi : u Les officiers français s amusent beaucoup de son humeur joyeuse; ils divei tissent le duc de Vendôme en lui racontant les reparties , les plaisanteries et les lazzis d Alberoni, dont la personne n’est pas moins burlesque que sa conversation ; car il a line tete large et monstrueuse, le teint basane, le nez petit, de laiges épaules et une taille au-dessous de la moyenne. En un mot, c’est un pygmée dont la fortune s’est
plu à faire un colosse. »
L’habitude que Vendôme prit de converser avec lui , le lui rendit encore plus cher ; et loisque le duc quitta l’Italie à la fin de la campagne , Al-
(*) S£int-Simon , tome Xïï, page t 17. Duclos , toino I,
page 2/tS.
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bcroni accepta sans difficulté l’offre d’entrer à son service, préférant Une occupation active à une vie tranquille et monotone dans la petite cour de Parme. On lui confia la correspondance la plus secrète de son nouveau maître ; il devint son secrétaire intime , et le suivit dans la campagne de Flandre. Après cette guerre laborieuse et pénible, son protecteur le présenta à Louis XIV comme un homme d’un rare mérite, d’une capacité supérieure, infatigable au travail, dont les . avis et les démarches lui avaient rendu d’importans services dans cette campagne difficile. Une recommandation aussi puissante lui obtint les témoignages les plus flatteurs de la faveur royale avec line pension de 1600 livres. (*)
Lorsque la présence de Vendôme devint nécessaire en Espagne, on eut recours à l’influence puissante d’Alberoni, pour le déterminer à accepter le commandement. Il y suivit son protecteur, déploya près de lui ses talens et son habileté dans maintes occasions, et fut plusieurs fols recommandé, dans ses dépêches à Versailles, comme un modèle de fidélité et d’intelligence , qui coopérait beaucoup par son adresse à enflammer l’enthousiasme et l’amour fidèle des Espagnols pour leur roi.
(*) Esquisse de la vie d’Alberoni, dans YÉtat politique de septembre 1718, page 200. Préface dt la Vie du cardinal Albcroni.
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\ endome chercha aussi à lui procurer les faveurs delà cour de Madrid, en le recommandant comme un homme très habile en matière de finances. Alberoni fut en conséquence chargé de rédiger un plan pour régler les contributions , et avec l’assistance de Macanaz, qui n’était alors qu’un petit avocat de province, il «termina son travail tellement a la satisfaction du ministre , qu on lui fit des remercîmens au nom du roi , et qu’il eut une gratification de 5oo pistoles. (*)
Vendôme avait besoin d’un agent aussi intime et aussi discret pour traiter avec la princesse des Ursins. Alberoni fut choisi pour cette commis—/ sion délicate. Il était impossible de trouver une personne plus capable et plus digne de remplir les vues du prince; par ses manières conciliantes, par son adresse il gagna bientôt la confiance de madame des Ursins , et la réconcilia avec son protecteur. Il n’oublia pas ses propres intérêts ; car cette princesse lui obtint une pension de Philippe. Il eut la douleur de voir mourir Vendôme * dans ses bras, et de lui rendre les derniers devoirs de la reconnaissance^ et de la plus siucère affection; et, chose digne de remarque, ce fatal événement, qui paraissait devoir renverser tous ses projets d’ambition, contribua à le pousser
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(') Poggiali, tome X, page 236. Notice sur Rjperrfà par les abbés italiens ( manuscrits de Walpole ).
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plus avant dans le chemin des honneurs et de la
fortune. Connu pour avoir été le confident intime et le fidèle depositaire des volontés du feu duc j il parut à Versailles, rendit compte au roi de’ ^l’état de l’armée, développa ses plans, et détailla les mesures adoptées pour assurer le succès. On lui fit , comme de raison , un accueil très flatteur; il fut honoré et distingué comme ses talens le méritaient. 11 prit congé du roi et retourna à Madrid muni de nouvelles recommandations. Arrivé dans cette cour, il continua à s attirer de plus en plus la confiance de la princesse des Ursins. Les dons généreux de ses puissans protecteurs, le produit de ses revenus et de ses pensions l avaient mis très à l’aise. Il usait de sa fortune avec l’éclat et la grâce qui conviennent aux âmes élevées.
Par venu à un haut degré de favèur, et au milieu de sa brillante carrière en Espagne , il n’oublia pas de soigner les intérêts de son pays natal. Il réussit par son crédit à empêcher le renvoi de 1 agent de Parme, lorsque le duc encourut la disgrâce de Philippe, pour avoir reconnu Charles (*) comme roi d’Espagne. En réconnpense de ce service, le duc le nomma plus tard à cette place; et ce fut â l’époque où il en remplissait les fonctions, au’il eut l’occasion de contribuer â l’élévation d’Elisabeth Farnèse au trône d’Espagne.
(') Saint— Philippe , tome 111, page 16.
La nouvelle reine ayant congédié, selon l’étiquette en usage , ses domestiques parmesans , se * trouva tout-à-fait isolée à la cour de Madrid. Elle tourna naturellement ses regards vers Alberoni, à qui, comme on sait, elle était principalement redevable de son élévation. Après avoir fait preuve de dévoûment et rendu un aussi important service , qui pouvait mieux que lui, surtout • en sa qualité d’agent de son beau-père, devenir son conseiller intime, tant par sa grande expérience des affaires , que par la connaissance parfaite qu’il avait de la cour où elle allait figurer comme souveraine? aussi se gouvernait-elle toujours par ses conseils. Le pouvoir d’ Alberoni commença avec l’arrivée de la reine ; car la disgrâce de la princesse des Ursins l’affranchit d’une . dépendance incommode, et le débarrassa d’un argus ou plutôt d’une rivale.
Dans le nombre de ses premières mesures politiques, on doit compter la révocation de plusieurs réformes ecclésiastiques faites par Orri, la réinstallation du Saint-Office dans toutes ses facultés ( ' ) , et la réintégration du cardinal del Giudice dans la direction des affaires étrangères , et sa nomination au poste de gouverneur du prince des Asturies. Alberoni eut aussi l’adresse de nommer Dominique Guerra confesseur de la
(') Saiwt-Philippe. ;
reine; c’était un italien d’origine, dont les talens médiocres et le caractère servile le rendaient un instrument docile et maniable à volonté. S’il ne favorisa le rappel de Daubenton, il est du moins certain qu’il ne s’y opposa pas : il était convaincu que le souvenir de sa disgrâce passée serait une leçon pour son caractère tracassier, et l’empêcherait de contrarier Elisabeth, ainsi qu’il avait fait à l’égard de la feue reine. (x)
Trop adroit, trop prévoyant pour risquer son élévation en essayant des tentatives prématurées pour s’emparer des rênes du gouvernement, Alberoni continua d’exercer â Madrid, sans autre caractère public que celui de ministre de Parme, ce qui lui donnait la faculté d’assister au conseil du cabinet. Dans cette position, ses connaissances profondes en politique, la fécondité de son esprit ^ sa facilité pour le travail et ses manières insinuantes lui donnaient chaque jour un nouvel ascendant sur l’esprit d’un prince indolent et mélancolique, aussi jaloux de la splendeur du diadème que peu propre à en soutenir le poids. 11 s’éleva donc peu à peu et par degrés du rôle obscur d’un conseiller ordinaire, à qui on demandait par hasard , un avis â celui de conseiller intime et préféré, jusqu’à ce qu’il pût enle-
(') Saikt-Phii.ippk , tome III. Apologie <T Alberoni , dans le Registre historique. Duclos. Saint-Simon. .»
ver aux ministres la principale direction des affai res. Avec la connaissance parfaite qu’il avait des passions dominantes du roi et de la reine, il sentit bien que ses espérances d’honneurs, et d’une plus grande élévation, dépendaient de l’exécution ponctuelle de leurs volontés respectives et de l’accomplissement de leurs vœux. Il trouva , à la vérité , la nation épuisée par suite de la guerre qui venait de linir, et ruinée par un système vicieux d’administration qui donnait lien à d’innombrables abus. Heureusement que le roi était disposé à appliquer le remède au mal , et prêtait l’oreille aux améliorations dont il détaillait le projet et prouvait la possibilité. D’ailleurs, il comptait beaucoup sur l’énergie naturelle du caractère espagnol et sur les vastes ressources de la monarchie : il considérait cependant qu’il lui fallait un certain temps de tranquillité pour mûrir ses projets et réaliser des mesures qu’il ne pouvait ou ne devait pas politiquement mettre à exécution. Il crut à propos de ne pas caresser la passion trop prononcée que Philippe avait pour la guerre ; mais sûr de son assentiment , confirmé par la nature de ses entretiens avec le ministre anglais , il le berça constamment avec cette phrase dont il faisait une espèce de maxime : « Si Votre Majesté consent à maintenir son royaume en paix pendant cinq ans, je prends sur moi d’en faire la monarchie la plus puissante
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de l’Europe (*) ». Pour démoutrer la vérité de ses promesses, il se servit de la coopération de son ami le baron de Riperdà, qui projeta un nouveau système d’économie politique, dans lequel il s’agissait d’améliorer les finahces , de réduire les dépenses , de détruire les abus , de faire revivre le commerce, de créer une marine et une armée, enfin de rendre à l’Espagne la splendeur et le rang élevé qu’elle avait eus jadis dans le monde civilisé (3). Ce plan, présenté et soutenu par la reine, enflamma la vive imagination de Philippe, qui se passionnait aisément pour les / . grands desseins, et qui, d’ailleurs, ne se dissimulait pas qu’il régnait un grand désordre dans toutes les parties de l’administration publique.
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O Apologie ci’ Alberoni. Histoire de l'Europe , 1722, page 201. „
(a) Notice sur Riperdà , par les deux abbés siciliens , Pla- ’tania el Caraccioli. Manuscrits de la collection de Wal— pôle. •
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