‹ L'Espagne Sous les Rois de la Maison de Bourbon (volume 3)Chapitre 22 sur 32 · JUP · texte numérisé non relu

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catholique ; mais que j’avais des raisons de croire qu’on avait présenté dernièrement ses disposi- * tions sous des couleurs tout-à-fait contraires à la vérité ; que je ne pouvais pas m’empêcher de lui apprendre que nous savions , d’une manière à ne pas pouvoir en douter, que le marquis de Monteleon était entièrement dévoué au parti français, qu’il était son ennemi personnel, et très attaché au prétendant, enfin que sa conduite était celle d’une créature du cardinal. Le roi mon maître , ajoutais-je, en était si convaincu par des preuves les plus irréfragables, que je croirais manquer à mon devoir si je ne demandais pas en son nom qu’on le rappelât.

. « Il parut très étonné ; je ne reviens pas, dit- "**

il , de ma surprise ; cette affaire est très délicate, et demande beaucoup de ménagemens : Monteleon est depuis long-temps dans les affaires , il est % le dépositaire de certains secrets ; il nous faudra éviter des éclats.

« Voyant qu’il était peu disposé à croire que le roi Philippe eût des doutes sur le sincère attachement de Sa Majesté Britannique, je lui dis que je ne connaissais ni directement ni indirecte- ment les motifs sur lesquels on se fondait ; mais qu’en tout cas, on ne concevait pas pourquoi on confiait des affaires d’importance à un ministre d’Espagne , précisément au moment où Sa Majesté me fait l’honneur de me prévenir qu elle a

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les preuves les plus convaincantes que cette personne est fort peu propre à maintenir T union entre les deux couronnes, et tellement peu convenable pour cette mission, que je ne pouvais m’empêcher de demander son rappel.

« J’espère, répliqua-t-il, que cela s’arrangera. Il revint encore sur votre lettre , qui est arrivée , je vous le répète, fort à propos, et nous a rendu un grand service ; il me promit que Monteleon serait rappelé au plus tôt. Il vous prie, en attendant, de ne tenir aucun compte de tout ce que cet ambassadeur pourra vous dire ; on en fera de même ici pour tout ce qui viendra de lui. 11 m’a dit que lorsqu’il y aura quelque chose a traiter, la meilleure manière serait de lui écrire vousmême directement , ou bien à moi. Nous la discuterions ensemble ; tout se passerait entre les deux rois, la reine et nous trois. Il est enchanté de ce que vous lui avez écrit de votre propre main ; et en me disant cela , il se mit en devoir de chercher la lettre dans sa poche pour me faire voir que plusieurs pages étaient de votre écriture. Je mentionne cette circonstance pour que vous sachiez qu’il y a des personnes qui attachent un grand prix à des choses insignifiantes.

« Je vous répète que la lettre a fait un bien infini, et qu’elle est arrivée dans une occasion où nous en avions grandement besoin. Je lui ai dit alors que toutes ces menées n’étaient que l’effet de

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la fureur du parti français qui existe dans cette cour, à la tête duquel se trouve le cardinal ; que celui-ci se serait servi probablement, de son émissaire Monteleon pour faire naître des jalousies sans aucun motif, et pour rompre l’union entre les deux couronnes, qu’il (Alberoni) avait établie avec non moins de gloire pour Sa Majesté Catholique que pour lui-même.

« Le parti français espérait sans doute entraîner le roi catholique, par ces déceptions bizarres, dans quelque mesure inconsidérée, et porter atteinte à son crédit, puisqu’il fallait au moins six semaines pour qu’une affaire pût être éclaircie, et que pendant ce temps on pourrait renverser son ouvrage. J’ajoutai que c’était la plus belle occasion du monde pour en finir, et pour culbuter une bonne fois ses ennemis ,* car autrement ils devaient le renverser tôt ou tard ; qu’il pouvait compter toutefois bien certainement que le roi d’Espagne trouverait toujours un ami véritable dans le roi mon maître, et que quant à lui personnellement il avait au tant d’amis que Sa Majesté a de ministres, etquevous, particulièrement, lui étiez fort attaché. Je crois lui avoir si bien monté la tète , qu’il ne perdra aucune occasion de se venger.

« Je l’ai entretenu ensuite de la nécessité de terminer Y Asiehto , pour que je puisse dépêcher le courrier, et pour que tous les deux nous puis-

CHAP*. facV. — I716-I717.

. . sions écrire plus. librement en Angleterre. 11 me • répondit que cela serait fait dans la semaine pro- * chaîne; je suis convenu avec lui de venir le voir ce jour-là dans la soirée. -,

« Je ne puis vous annoncer encore l’exécution ïj du dernier traité ; l’on n’a pas expédié encore les , ordres nécessaires pour établir les choses sur un pied convenable. J’attribue cela au désordre de ^ 4 ce gouvernement, aux éternelles parties de chasse, aux absences fréquentes de Madrid, et peut-être à cette dernière alarme plutôt qu’au manque de volonté. Je les crois, au contraire, dans les meilleures dispositions. Quoique M. Alberoni soit tout-puissant auprès de leurs majestés, il n’est pas entièrement le maître du ministère. Si le roi notre maître veut le soutenir, je crois qu’il le sera dans ** peu.

« La reine, soit parce qu’elle aime réellement cet & exercice , soit qu’elle fasse acte de complaisance * pour le roi, s’est adonnée à la chasse comme lui. ’ M. Alberoni m’a beaucoup parlé de nos chevaux anglais, et de ce que les chevaux espagnols sont trop vifs pour une dame; que dernièrement elle a été sur le point d’être jetée à terre. 11 a ajouté qu’il avait des ordres pour en acheter quelques «ns. Si Sa Majesté jugeait convenable d’en envoyer deux ou trois , j’ai lieu de croire qu’on estimerait . n. • iq

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beaucoup ce présent. Nous obligerions par là la • reine beaucoup plus cju on ne saurait 1 attendre d’une semblable bagatelle. »

Nous allons bientôt voir que les choses se passèrent comme le ministre anglais l’avait désiré. (l)

« Lé jour même où je me disposais à partir pour Aranjuez, écrit M. Dodington, M. Alberoni îÇfc. vint chez moi , et m’épargna le voyage. Le lendemain, ce fut mercredi dernier, nous passâmes toute la matinée ensemble. Après avoir parlé de i f l’affaire de X A sienlo ^ je lui représentai avec cha- : leur le délai qu’éprouvait l’exécution du traité, et la manière de traiter ici nos négocians. Je lui / exposai en détail toutes les raisons renfermées dans le mémoire ci-joint, et les mauvaises con- • séquences qui devaient nécessairement résulter de cette manière d’agir. 11 me répondit qu il espérait que le roi d’Angleterre reconnaissait main- •tenant que par le canal dont on s’était servi * on avait fait quelques pas utiles pour son service, qu’il espérait qu’il en serait de même pour l’avenir; que je pouvais assurer Sa Majesté qu’il était convaincu de la justice de ses représentations, et qu’il souffrait de ces choses -là autant que nous; qu’il continuerait à agir toujours dans les intérêts de Sa Majesté , persuadé ,

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(') M. Dodington au secrétaire d'État Stanhope ( 1 1 niai 1716; manuscrit ).

***** CHAl>* XXV. — 1716-1717. 1 2Ç)l

comme il est, qu ils se trouvent entièrement conformes à ceux de l’Espagne. • * . .

" Je 11e suis pas pourtant ici le maître, a-t-il ajoute: la reine et moi n’avons pas une seule personne sur qui nous puissions compter. Si je ti’ espérais pas maîtriser l’esprit étranger qui règne dans ce cabinet, je ne resterais pas vingt-quatre li eu res en Espagne. L a reine ne peut agir que peu à peu , et je ne puis la déterminer à employer son crédit autant que je le voudrais; à la vérité, c’est un peu difficile d’engager une jeune femme à traiter des matières de commerce.

« Après un long entretien, nous arrêtâmes que je pi esenterais au roi un mémoire en demande de 1 exécution du traité ; je rédigeai celui ci-joint, et je le remis à Alberoni , qui m’a promis de fâire tout ce qui dépendrait de lui pour mettre ces choses-là en bon ordre; et, en vérité, je croi$ que ce 11’est pas sa faute.

« Je prends la liberté d’adresser à Sa Majesté une légère esquisse de la situation de cette cour, qu’elle aura la bonté de consulter lorsque j’aurai l’honneur de lui écrire dorénavant sur des matières'politiques.

« ]\ous avons ici deux partis : l’un espagnol, 1 autre français. Les Espagnols élèvent toutes les difficultés qu’ils peuvent, plutôt parce que les choses ne sont pas faites pour eux, que par mauvaise volonté pour nous. Vous savez que

ces grands sont habitués à ne regarder leurs rois

que comme des prête-nom , et a agir et disposer

de toutes choses d’après leur caprice. La reine

n’y consentira d’aucune manière quoique le roi

leur cède toujours, ce qui leur donne la facilité

de créer toute sorte d’obstacles pour entrayer la

marche des affaires. v

« A la tête de la faction française, qui est bien autrement à craindre, et qui est bien plus active

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(je pourrais ajouter bien plus puissante, parce qu’elle remplit les places principales de l’Etat), ► / se trouve le cardinal del Giudice. .l’ignore s il continue réellement à épouser les intérêts de ce parti, comme il l’avait fait avant la mort du roi \

de France, ou s’il a pris cette résolution par mauvaise volonté pour nous; c’est ce que je ne puis déterminer. Il ne serait cependant pas étonnant^, qu’il fût notre ennemi juré, et le mien en parti-' ? cuber, eu égard au rôle auquel nous l’avons ré- * duit par suite des derniers traités.

« Voyant son pouvoir décroître , ce monsieur, par le moyen de quelques uns de son parti , a obtenu du roi la création d’un comité composé ^ de personnes prises dans les conseils , pour régler d’abord quelques points qui se trouvent en * c discussion avec la France, et pour s’enquérir ensuite de l’état de toutes les affaires étrangère#, Visons le titre de junta de dependencias extrangerns. Il est parvenu à maîtriser cette junte, ce ^ -

Cil AP. XXV. 1^716-1717. 29?)

qui fait beaucoup de tort à nos affaires; après qu elles ont ètè réglées d une manière favorable dans les conseils , il les évoque ensuite devant ce . comité , et il fait alors ce qu'il veut. C’est un acheminement pour devenir premier ministre ().

' Quoiqu’il n’ait pas un grand pouvoir, il en a / assez pour entraver les affaires, en présentant des objections au roi, qui, étant doué d’une singulière probité, et de beaucoup de bon sens , s’arrête à la moindre difficulté; et il est difficile de lui faire examiner le fond des choses.

u J’ai très souvent parlé avec beaucoup de cha-^ leur à M. Alberoni sur tout cela, en lui disant que s’il ne fait pas dissoudre cette junte, et s’il ne se place pas lui-même à la tête des affaires , l’Espagne sera ruinée ; nous ne pourrons jamais établir cette confiance mutuelle qui est si nécessaire aux deux nations , et je serais obligé de me retirer avec le déplaisir de n’avoir pas pu rendre le moindre service à mon souverain. Il m’a promis que la junte sera dissoute, et que dans peu les choses prendront une direction satisfaisante ; * mais je ne puis pas dire quand la chose arrivera

« Sans la reine , j’en ai la conviction la plus intime, nous n’aurions avancé en rien ici; lois-

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) M. Dodington au secrétaire d’Êtat Slanhope ( 1 1 mai 1 7 16 ; manuscrit). N

qu’elle cessera de défendre nos intérêts, nous pourrons prendre congé de l’Espagne. Je la crois à présent tout-à-fait dévouée à nos intérêts, et • ennemie jurée des Français. Je pense que Sa Majesté le roi mon maître pourra conserver l’affeçtion de la reine tant qu’elle voudra. Ainsi donc , quoique nos affaires ne soient pas encore réglées , et que, jusqu’à présent, nous n’ayons obtenu que des promesses, il me semble que nous nous sommes unis à un parti qui tôt ou tard doit l’emporter; en un mot, la puissance qui aura le plus de crédit en Espagne, sera celle qui fera des offres plus avantageuses pour le fils de la reine. C’est sa grande et seule maxime, de laquelle elle n’a jamais dévié depuis qu’elle est icL » (*) ce Le ministre anglais se plaignait souvent des vexations que l’on faisait éprouver à nos négocians. Alberoni répondit à une de ses plaintes : Je vois cela avec peine , mais je ne puis y apporter de remède. Les ministres du roi ont semé, dans leur malveillance, de si secrètes jalousies à l’occasion du traité, que j’ai déclaré à la reine ma résolution de ne me plus mêler d’affaires. Le dernier sacrifice que je ferai pour vous sera de représenter encore une fois votre plainte, après quoi je ne ferai plus rien; je ne m.e soucie

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( 1 ) M. J)odington au secrétaire cV État Stanhope ( 3 et i5 juin 1716; manuscrit). Papiers de Malcombe.

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pas de faire des promesses que je ne suis pas le maître de remplir. »

A la fin, les intrigues d’Alberoni remportèrent sur la patience ou, pour mieux dire, sur l’opiniâtreté du cardinal del Giudice, qui, s’appuyant toujours sur l’ascendant qu’il avait auprès du roi , conservait son poste en dépit des insultes et des offenses répétées. Il fallut avoir recours au confesseur pour le perdre dans l’esprit de Philippe; quant h la reine, il suffit de lui dire que le cardinal cherchait à prévenir la volonté du roi contre elle et son fils, pour qu’elle devînt furieuse contre lui. En conséquence , il fut éloigné de toutes les fonctions ministérielles, le 17 juillet; seulement il conserva sa place de conseiller d’Etat. Le duc de Popoli fut nommé gouverneur du prince des Asturies. p

La correspondance du ministre anglais explique comment ce changement fut exécuté, et quels furent les effets qui en résultèrent (*). « Vous concevez aisément, écrivait-il au secrétaire d’État , que del Giudice n’est pas homme à se fâcher, ni a se conduire comme son caractère et sa fortune semblaient le demander ; car autrement il aurait quitté son poste lorsqu’on lui fit jouer un rôle si ridicule , à l’occasion du der-

(') M. Dodington au secrétaire £ Étal Stànhope (6 juillet1 171 (). ) f '

nier traité de commerce. En vérité, c’était pi- , * toyable; car, soit comme premier ministre, soit comme chargé spécialement de traiter cette affaire, la plus importante qu’il y ait eu avant et après cette négociation, il joua un rôle vraiment honteux. 11 prétendait que le traité ne serait ja- v mais signé avec de telles conditions ; et précisé- *• * ment on le concluait sans lui dans ce même mo- ïft ment. 3\ ous étions fondés à espérer qu’ayant fait une école semblable, il aurait pris le parti de se retirer ; n’ayant pas eu l’esprit de le faire, il lui a fallu passer par une nouvelle épreuve. Nous verrons bientôt jusqu’où pouvait aller son indolence ou plutôt son insensibilité.

<c On regarde comme un triomphe étonnant d’avoir poussé le roi si loin , et on espère qu’on . pourra l’entraîner jusqu’au bout, si le cardinal s’obstine à tenir bon. 11 est certain toutefois qu’il y a déjà un grand pas de fait pour l’éloigner du palais , puisqu’il ne pourra pas désormais parler au roi en particulier, et qu’il faudra qu’il lui parle ; seulement en présence des autres. Le lendemain de sa démission il se présenta au conseil , et le roi * ne le refusa pas , quoiqu’il ait demandé depuis la permission de quitter son poste d’inquisiteur-général et de se retirer, ce qui lui a été accordé par le roi ; mais , comme il ne peut le faire qu’avec la permission du pape, il pourra encore se sou-

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