CH A IV. XXV . ’ 1716-1717. 2QJ
tenir tant qu’il voudra, et par conséquent rester encore quelque temps en place/» ( ‘)
Le cardinal n’était pas homme à se soumettre à cette disgrâce partielle, ou bien il s’aperçut que sa résistance serait vaine. Il obtint du pape la permission de quitter le saint-office, qu’il dirigeait depuis long-temps en Espagne. Alors il fut obligé de partir pour se rendre à Rome. Le poste éminent de premier ministre étant ainsi resté vacant , la direction des affaires publiques passa entre les mains d’ Alberoni et de Grimaldo.
Cependant Alberoni ne jugea pas encore convenable de prendre un caractère public, ni de se charger d’une grande responsabilité. Il se borna d’abord à faire mouvoir les ressorts administratifs, caché derrière le rideau, jusqu’au moment où il aurait obtenu la pourpre romaine, ce point de mire de tout ecclésiastique ambitieux, et qui donne surtout une grande considération a un ministre d’Espagne, sans compter qu’elle lui offre une retraite honnête et brillante dans le cas d’une disgrâce. C’est donc vers ce but qu’il dirigea toutes ses batteries. Il prodigua les protestations et les promesses auprès de Sa Sainteté pour gagner sa bienveillance. Le roi et la reine appuyèrent ses démarches par des instances réi-
( 1 ) M. Dodington au secrétaire d’État Stanhopè ( 1 6 juillet 1 7 1 6. )
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térées auprès du pontife. Pendant qu’il parvenait à mettre dans ses intérêts les personnages in- y* . •' fluens de la cour de Rome, il offrait son entremise pour conduire à bien les disputes existantes entre le roi et le saint-siège , ménager un accommodement , et en même temps faire rétablir le tribunal de la nunciatura.
Dans le but de prouver le zèle qui l’animait en faveur de la catholicité , il décida le roi à envoyer 5 une escadre avec huit mille hommes à bord , dans le Levant, pour secourir les Vénitiens contre les \ Turcs. Par ce secours il sauva Corfoû, la clef de # l’Archipel. Pour le récompenser de ce service, > * et par reconnaissance de ses promesses de secou- a. t rir ultérieurement la cause des chrétiens, le pape lui accorda la concession accoutumée de la contribution du clergé d’Espagne et des Indes, pour continuer la guerre contre les infidèles. •
Sa Sainteté ajouta à cette faveur la promesse du chapeau de cardinal. Cette dignité future lui servit d’un prétexte plausible pour continuer ses préparatifs militaires et maritimes. (x)
Il se vit cependant, au milieu de ses projets, en butte à une attaque dangereuse de la part du régent de France, qui ne pouvait voir avec indifférence son pouvoir naissant , son dévoûment apparent pour l’Angleterre, et la chute de l’influence française, par suite de la disgrâce du
C) Saint-Phiuppf-, tome U, pages 174 et *79*
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cardinal del Giudice. L’agent employé dans cette
occasion était Louville, l’ancien favori et conseiller de Philippe, qui avait quitté la cour lorsque la princesse des Ursins y était devenue toutepuissante. Quoique le duc de Saint-Aignan remplît alors le poste d’ambassadeur de France en Espagne , on donna à Louville des lettres particulières de créance auprès du roi. On eut soin en meme temps de lui remettre des lettres de recommandation auprès d’Alberoni. Le but ostensible de la mission de Louville était de ménager un accommodement avec l’empereur, comme moyen de rétablir la paix générale ; mais le vrai but caché du duc régent était de renouveler avec Philippe une ancienne familiarité qui, par son influence sur son esprit, pourrait balancer le pouvoir de la reine et d’Alberoni, et par ce moyen renouer les liens politiques qui unissaient les deux cours de la famille des Bourbons.
Alberoni était trop fin et trop jaloux de conserver sa faveur auprès du roi , pour donner à Louville le temps ou l’occasion de remplir un message qui lui paraissait suspect. Aussitôt après son arrivée, une lettre du secrétaire d’état Grimaldo lui annonça le déplaisir et l’étonnement du roi de le voir reparaître dans une cour dont il avait été exilé : on lui ordonnait de repartir surle-champ. Louville était encore stupéfait et atterré d’un ordre aussi inattendu , lorsqu’ Alberoni
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entra pour lui faire visite, et T accabla de compli- ^ mens de condoléance, déplora son manque d’influence et son peu de crédit pour pouvoir lui sauver une pareille mortification; mais il se servit de toute son adresse pour connaître la nature de ses instructions. Louville lui montra ses pleins- * pouvoirs, surtout les lettres de recommandation qu’il avait auprès lui , et insista pour avoir une audience du roi. Le rusé Italien se promenait dans l’appartement avec des témoignages de la plus vive émotion, s’écriant : « Quelle idée a-t-on donc
de cette cour-ci? C’est une chose bien terrible; j
tout le monde croit que j’y ai du pouvoir, et je n’en ai nullement. » I, ou ville s’étendit sur le danger qu’il y aurait d’offenser la cour de France ; mais il eut beau faire; en vain il déclara n’avoir d’autre mission que celle de chercher à rétablir la bonne intelligence entre les deux couronnes; en vain il renouvela sa demande d’une audience du roi, pour lui exposer l’objet de son message; ses demandes, ses représentations, ses prières memes, tout fut en pure perte; et, quoiqu’il ne fût pas forcé de quitter si tôt la capitale, on fit de telles démarches auprès du régent, qu’il fut rappelé avant qu’il eût pu rendre compte du motif de sa malencontreuse ambassade . ( 1 )
f Nous connaissons aujourd’hui par les Mé -
) Noaillf.s , tome V , pages /|5 et 55 .'Dépêches de
M. Dodington au secrétaire d'état Sthanhope ( 5 août 1716.)
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moires secrets du marquis de Louville, l’instruc- \ tion particulière qui lui fut donnée par le régent pour la négociation de Madrid.
AP rès lui avoir prescrit de mettre la division dans le parti italien de la cour, qui s’était, emparé de la volonté du roi par la reine, qui était à son tour dirigée par Alberoni; après lui avoir recommandé d’indisposer, par tous les moyens possibles, le confesseur Daubenton contre Alberoni; de chercher néanmoins à gagner ce dernier par » toute sorte de souplesses et de marques apparentes • d’attachement, pour se servir de lui contre le cardinal del Giudice qu’on renverrait ren Italie, attendu, disait-on, que c’est celui dont les vues sont les plus opposées au bien des deux couronnes
♦ et aux véritables intérêts de sa majesté catholique (*). L’instruction poursuit ainsi :
« J’ordonne aussi au marquis de Louville de ? efforcer de faire au moins rappeler de France le prince de Cellamare , dont les manèges dans cette cour, soutenus d’une profonde-» habileté, f# d’une grande expérience dans les affaires, et de toute l’industrie d’un très habile italien, fomeutent presque ouvertement, suivant les projets de
(*) Il est à remarquer qüe M. Dodington , de son côté ^ représentait à cette même époque le cardinal del Giudice comme le chef de la faction française à Madrid. Quant au régent» on peut expliquer ses préventions contre ce cardi-
• nal, pai^sa parenté avec Cellamare, dont il était 1 oncle.
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son oncle (il aurait fallu dire d’Alberoni), des intrigues suspectes et malintentionnées, qui, faisant prévoir un avenir (que Dieu veuille à jamais ' détourner) sans aucun respect pour les traités, f ni pour la volonté du feu roi, secondent les efforts d’assemblées illicites pour former un parti qui, si nous venions malheureusement a perdre le roi, replongerait la France et l’Espagne dans de nouveaux malheurs, en rendant incertain à
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mk¥ l’égard des deux royaumes, ce qui ne doit pas l’être, et en allumant et nourrissant dans celui-ci une guerre civile qui serait la destruction du royaume et de toute la famille royale, et dont « • on ne peut envisager la fin sans horreur, puisque cette guerre ferait de la France un pays de conquête pour tous les étrangers qui y entreraient, é
chacun selon ses vues , sous prétexte de soutenir celui des deux princes au parti duquel il se dirait attaché, mais en effet pour faire le partage, ce qui a été leur unique dessein dans la dernière guerre.
« Ainsi sachant très certainement que les ministres italiens qui gouvernent aujourd’hui l’Espagne, veulent éluder l’effet des renonciations solennellement jurées y et qui seules nous ont* procuré la paix, puisque sans ces renonciations elle aurait été impossible; comme je dois de mon côté faire tous les efforts imaginables pour m’opposer à leurs desseins si pernicieux aux deux couronnes, et que les désirs des Espagnols sont ab- .
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; ^ 4. solument conformes aux miens; ayant autant
' £ d’envie de conserver Sa Majesté catholique sur le
^ trône d’Espagne que j’en ai eu de l’y affermir; je
charge expressément le sieur marquis de Lou ville,
** lorsqu’il se reverra en état de le faire sûrement, s* r
de représenter au roi catholique le tort qu’il se fait de donner toute sa confiance à des Italiens, et d’exclure de toutes les places les plus considérables de l’Etat les vrais et fidèles sujets qui lui ont donné tant de preuves de leur attachement et. . . » ( 1 )
Si r on doit ajouter foi à l’auteur des Mémoires secrets 9 la négociation de Lou ville échoua, parce que le maréchal d’Huxelles, emporté par son aversion pour la politique étrangère de M. Je régent et par la jalousie que lui causait le duc de Saint-Simon, avait dépêché un agent secret, chargé de rompre toutes les mesures du marquis. Cet agent était le marquis de Caylus, qui, en 1701 , avait fait partie de cette troupe de jeunes Français, dont Louis XIV avait voulu que son petit-fils fût escorté à la guerre, et qui avaient causé tant d’embarras par leur, présencç et leur frivolité. Philippe le goûtait assez dans ce tempsla, et lui faisait partager avecie petit Masserano, et quelques autres, l'honneur de jouer régulièrement tous les soirs au cheval fondu et à la marmite chez lui , sous le canon du pi'ince Eugène,
(,‘) Mémoires secrets du marquis de Louville * tome XI, page 198. ' ♦ . - .
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ce qui, par parenthèse, faisait grande pitié à ^ M. de Vendôme et à tout ce qu’il y avait de gens îiu sensés dans les deux armées. Le marquis, avec <'
ces titres, qui lui paraissaient très imposans , devança Louville à Madrid. Grâces a ses avis, chacun sy tint prêt : Daubenton s’attendant à voir , i * .
un adversaire irrité ; Giudice 1 ennemi des Gella- ^ . y mare; Alberoni un rival, et Saint- Aignan unjf* remplaçant.
Louville ne pouvant remplir le but de sa mission auprès de Philippe, ne voulut pas perdre son temps à Madrid. Comme le prince de Cellamare intriguait a Paris avec une partie de la noblesse, il cabala à Madrid avec quelques grands d’Espagne et autres Espagnols distingués, qu’il avait fréquentés jadis, pour se mettre au fait par eux de tout ce qu’il lui importait de connaître, les rattacher au système français, et jeter les fondemens d’une ligue dont 1 ambassadeur de France resterait le moteur. Les moindres précautions furent prises pour le secret de la correspondance : un chifîre fut convenu ; on inventa un argot, où, pour le dire en passant, Alberoni était désigné sous le nom de Y homme au derrière ou du derrière , tout simplement par allusion au cynique hommage qu’il avait rendu jadis au derrière de M. le duc de Vendôme (*). Des conciliabules se tinrent, où l’on
(*) Voici l’anecdote vraie ou fausse à laquelle on fait al-
ctap. xxv. — 1716-17 17. oo5
remarquait le marquis de Villadarias, le comte de San-Estevan de Gormaz , le duc deMontellano, de Guerra, Tinaquero de Moriana du conseil des Indes , les marquis de Solera et de Ribas , le comte de Las Torres, Valdecanas, le comte Capola et le prince de Castiglione, tout Italien qu’il était. En peu de jours, le parti espagnol de l’opposition , qui jusqu’alors n’avait eu ni chef ni règle de conduite, reçut une forme nouvelle, et se mit en état de préluder aux coups qu’il porta si heureusement plus tard.
Le duc de Saint-Simon prétend que Louville
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lusion. Duclos la raconte ainsi dans le premier volume des Mémoires secrets , à la page 254.
Lorsque l’évêque Rancoveri se présenta chez le duc de Vendôme, pour traiter au nom du duc de Parme, le^général était en chemise, sur sa chaise percée ; on lui annonça l’évêque; il le fit entrer, et ne se contraignit pas plus en lui donnant audience qu’il ne le faisait avec l’année. Tout en parlant d’affaires, il continua les différentes operations de sa toilette devant le prélat, qui s’en trouva très scandalisé , et , à son retour , assura que jamais il ne reparaîtrait à une audience si peu décente. La commission fut transférée à l’abbé Albcroni , qui fut reçu par le prince connue l’évêque l’avait été; mais sans se formaliser de rien, il entrecoupa la conférence de plaisanteries assorties à la situation, et qui réjouissaient le duc de Vendôme. Ce général , en se levant de dessus sa chaise , se présenta de façon que l’abbé s’écria : Ah! culo di angèto! le duc de Vendôme fut si content de l’humeur de l’abbé qu’il ne voulut trait ei mi avec lui.
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fut chargé d’offrir Gibraltar h Philippe, de la part du régent, avec le consentement de la cour d’Angleterre, mais qu’il échoua dans cette négociation par la politique d’Alberoni. Les rapports intimes du duc avec le régent pourraient rendre cette assertion vraisemblable; mais on n’a pas de renseignemens positifs relativement a cette offre , qui d’ailleurs a été faite a l’Espagne à plusieurs reprises avec une sincérité réelle ou apparente, pendant le siècle dernier, par l’ Angleterre.
Cette tentative d’une part, et le désappointement de l’autre, enflammèrent la jalousie mutuelle des deux cours, et donnèrent lieu à de nouvelles machinations, soit a Paris, soit «à Madrid. Les liaisons que Louville avait créées pendant son court séjour dans une capitale mécontente, et ses rapports exagérés sur la haine publique, déterminèrent le régent a poursuivre ses intrigues par l'entremise de l’ambassadeur, à qui on expédia en conséquence des instructions pour indisposer le nouveau favori avec le confesseur, et pour se servir de son autorité sur l’esprit de Philippe. Ces desseins avortèrent, et n’eurent d’autres résultats que l’accroissement de la mésintelligence entre Philippe et le duc d’Orléans, l’affermissement du pouvoir de la reine et de l’influence d’Alberoni. £ En rendant compte de la convention diploma-
le ministre anglais disait
tique sur X A sienlo (5 août) : « Vous trouverez ci-joint le traité de
CHAP
X Asienlo signé par le marquis de Bedmar et par moi, avec la ratification de Sa Majesté Catholique.
u Aussitôt que je reçus la lettre de M. Stanhope, par laquelle il m’ordonnait de renouveler mes instances avec la plus grande chaleur pour l’exécution du dernier traité, je pris la résolution de m’adresser directement au roi , l’ayant fait si souvent inutilement aux ministres. En conséquence, samedi dernier, après avoir communiqué cela à M. Alberoni, et être convenu avec lui de quelques points qu’il serait important d’y ajouter, je fus au lever, et demandai la permission de parler au roi. Aussitôt qu’il fut habillé, il me fit entrer dans son cabinet, où j’eus l’honneur de l’entretenir quelque temps.
« Je saisis l’occasion des remercîmens que je lui adressai sur le traité de X Jsiento, pour lui primer combien j’étais touché de sa bonté, ayant bien voulu me fournir les moyens d’établir la confiance entre les deux nations pour deux traités d’une si grande importance; que le roi, maître, ne manquerait jamais de la maintenir pour sa part, ainsi que Sa Majesté en avait des preuves par4a conduite observée à la Jamaïque, et par les conseils et les projets qu’il lui avait communiqués; que la base la plus sûre de cette union importante , la seule chose qui pût donner
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était le rétablissement du commerce ; que j’avais eu l’honneur de faire un traité dans lequel Sa Majesté avait eu la bonté de montrer son intention a cet effet; mais qu’il était si loin d’avoir été exécuté par ses commandans et ses gouverneurs, que chaque courrier m’apportait de nouvelles,, plaintes sur sa non exécution ; que j’avais différé , à la vérité, tant que cela m’ayait été possible, d’en parler à Sa Majesté, quoique je reçusse plus de plaintes dans une semaine que je n’en pouvais exposer dans un mois, ou que les tribunaux et les conseils n’en pourraient redresser dans un an; qu’ainsi je priais Sa Majesté de m’adresser encore de nouveau à ses ministres si elle continuait dans les mêmes dispositions bienveillantes, et de nommer un d’entre eux qui fut chargé spécialement de l’exécution du traité : je priai le roi d’observer combien l’ Espagne souffrirait elle-même de la ruine du commerce , et combien cela devait paraître étrange au roi, notre maître, après avoir domié et reçu tant de marques d’amitié, de voir, qu’au lieu de redresser les anciens griefs, comme cela était stipulé dans le traité , il y en avait tous les jours de nouveau^.
« Sa Majesté répondit en substance, qu elle serait bien aise de donner au roi de nouvelles mar-
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ques de son amitié pour lui, et que son intention était que le traité fût ponctuellement exécuté.
« Je répliquai : Puisque vous avez la bonté.
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CIJ A1». XXV. — 1716-1717. 3(X)
Sire, de me parler avec tant d’obligeance sur cette affaire, j’espère que Votre Majesté sera contente de ce que Ton a fait, puisqu’elle est parfaitement instruite de toutes les démarches qui ont été faites, et qu’elle sait que dans toutes ces affaires je me suis adressé à M. Alberoni seul. A la vérité, je crois bien que, sans lui, les droites intentions de Sa Majesté auraient été rendues vaines par ceux qui voient avec peine l’union intime qui commence à exister entre Votre Majesté et mon souverain. Je ne puis louer assez le choix d’un ministre si fidèle et si propre aux affaires par la grande estime qu’il inspire en Angleterre, et pour le cas personnel que nos ministres font de lui. Si Votre Majesté veut bien lui donner des ordres pour mettre à exécution le traité , je me flatte que son zèle, pour le bien des deux couronnes, le fera agir à leur mutuel avantage ; toutefois je recevrai vos ordres avec le plus grand respect , et j’y obéirai toujours avec la plus grande soumission , quelque soit le moyen dont Votre Majesté voudra se servir pour achever un si bel ouvrage.
« Après que Sa Majesté eut témoigné, de la manière la plus obligeante, sa satisfaction personnelle sur ma conduite; elle me dit qu’elle don- • nerait les ordres convenables pour l’exécution du traité : sur ce, je me suis retiré.
« Je n’aurais jamais osé lui parler ni de son
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conseil ni du choix de ses ministres, si je n’avais été convaincu que, si l’affaire passait dans d’autres mains que celles d’Alberoni, il serait impossible de rien faire. J’étais d’ailleurs d’accord avec lui, et sûr de la reine; dès-lors il ne pouvait y avoir aucun inconvénient.
(( Je n’avais plus entendu parler de cette affaire lorsque Alberoni m’envoya chercher. Après quelques raisonnemens sur le paiement de Y A siento , sur lequel Monteleon s’était plu à élever des difficultés, il me dit : Le roi nous a parlé, a la reine et a moi, de ce qui s’était passé entre lui et vous; Sa Majesté paraît très satisfaite de ce que vous lui avez dit. Elle m’a fait l’honneur d’ajouter qu’elle n’aurait jamais choisi une autre personneque moi pour suivre cette négociation ; elle désire beaucoup qu’elle soit terminée, et m’a ordonné de m’en occuper tout de suite, et de la conclure de la meilleure manière possible, sans dépendre de qui que ce soit pour cela. Il faut dire en même temps que je n’entends rien du tout à cette sorte d’arrangemens, cependant je veux bien l’aborder; je ferai ce que je pourrai, si vous voulez m’in- , former de ce qu’il y a à faire et de la manière dont nous devons nous y prendre pour cela. »
Il paraît cependant que, malgré ces protestations, cette affaire fut peu ou point du tout avancée.
1 C11AP. xxv. — 1716-1717. 3.1 ï
' (29 août.) «(Par l’état ci-joint des conseils,
vous verrez la confusion et les obstacles que la
moindre affaire éprouve ici.
« Je n’ose presque pas prier Son Altesse
royale (*) de croire que je fais ici tout ce que je peux pour avancer nos affaires, tant les progrès que j’y fais sont lents; mais tant que le roi d Espagne ne mettra pas à la tête de l’administration quelque ministre investi d’assez de pouvoir pour agir avec vigueur, et pour attaquer le désordre actuel dans sa racine, j ai de la peine a croire que nous puissions lever entièrement les difficultés qui nous environnent; car tant que chaque conseil , ou pour mieux dire chaque bureau d employés, soit par ignorance, soit par indolence ou par malveillance , élevera des difficultés ou des doutes à ne pas finir sur chaque chose qui passe par leurs mains, il me semble que nous ne pourrons traiter ici nos affaires d’une manière avantageuse, à moins de voir élever au pouvoir quel-, ques personnes qui , avec de la capacité , seraient à même de voir et de faire exécuter ce qui ^ est juste et raisonnable partout où il le trouvera , * c’est au point qu’au lieu de ni occuper des af- . faires, je travaille pour obtenir que l’on nomme quelqu’un doué du talent nécessaire pour les
V (*) Le roi étant alors à Hanovre, le prince de Galles se trouvait à la tête de la régence.
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ti aitei et les décider avec la plus grande indépendance de toute autre autorité. »
A peine 1 hilippe eut— il oublie les chagrins # que lui avait causés le traité de T Angleterre avec l’empereur, qu’il reçut la nouvelle bien autrement fâcheuse de son alliance avec la France , ainsi que celle de l’union et de l’amitié inattendue entre Georges Ier et le régent. Il fut on ne peut pas plus contrarié d’apprendre la conclusion d’un traité qui, non seulement renversait toutes ses espérances de succession à la couronne de France si le roi enfant venait à mourir, mais lui otait la perspective de s’assurer la régence, et même de pouvoir s entendre avec le gouvernement. Il était d’un caractère trop irritable pour pouvoir déguiser son indignation. Il fit éclater son ressentiment contre les Anglais. «Ce sont, disait-il, les éternels ennemis de la maison de Bourbon , puisqu’ils osent décider à l’avance la question relative a la succession au trône de France, question dont la solution doit appartenir exclusivement aux Etats de ce royaume. » Il se récriait contre la partialité et l’injustice des alliés qui * exigeaient de lui qu’il se tînt aux conditions rigoureuses du .traité d’Utrecht, tandis qu’ils permettaient à l’archiduc (c’est ainsi qu’il appelait par dérision l’empereur) d’usurper le titre et d exercer les fonctions de roi d’Espagne. Son irritation fut a son comble, lorsqu’il entrevit l’exis-
CHAP. XXV. 1716-1717. Si 5
tence d’une promesse secrète faite entre la France et l’Angleterre d’assister l’empereur pour obtenir la Sardaigne en échange contre la Sicile. Il regardait avec raison cet arrangement comme une infraction notoire du traité d’Utrecht, qui avait prévenu toute aliénation delà Sicile, en établissant qu’elle reviendrait à la couronne d’Espagne si la descendance de Victor Amédée venait à s’éteindre.
La reine n’était pas moins irritée de voir une telle augmentation de pouvoir dans la maison d’Autriche, ce qui rendrait l’empereur l’arbitre de l’Italie, et retarderait, s’il ne l’em péchait pas tout-à-fait , la succession désirée de Parme et de Toscane.
Alberoni partageait sincèrement le ressentiment et l’indignation du roi et de la reine; mais le même motif qui lui avait fait cacher ses sentimens précédemment, les lui fit dissimuler dans cette occasion. Il lui en coûtait de renoncer à l’espoir de séparer la France de l’Angleterre. Il eut recours à toute son adresse pour empêcher une résolution royale trop précipitée. Pendant qu’il apaisait le roi et la reine, il renouvela ses demandes auprès du gouvernement anglais, insistant beaucoup sur les embarras de sa position. Il était, disait-il, insulté par le roi et désavoué par sa protectrice , sur lesquels il fondait sa faveur pour le présent et ses espérances pour l’ave-
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nir.^répeta ses ouvertures pour T union, alléguant toujours que ce n’était que par la^dernière convention avec l’Angleterre que son souverain avait vivement offensé le régent et rompu avec la
Par ses conseils le roi et la reine triomphèrent de leur ressentiment : ils mirent dans les relations entre les maisons de Bourbon et de Bruns* wick (5 octobre) un ton d’amitié et de confiance *
PaS VU Pre“fre jusqu’alors.
« J’ai eu mardi 20,, écrit le ministre, mon audience publique. Le rôrme reçut âyèc iule ëxtrême bonté/ - Après avoir répondu gracieusement a mon salut, il me parla bien plus longuement que je ne l’ai jamaiSr^tù faire avec aucun autre daqs^|^|^^asions pareilles. La reine parut très flattée ;'de mes expressions touchant l’estime que Sa Majesté avait pour elle : elle me traita d’une manière si bienveillante pendant que j’avais l’honneur de lui adresser la parole, que tout le monde s’aperçut du contentement qu’elle eut la boiÿé de me marquer par ses paroles et ses gestes. Elle mq; fit une réponse très obligeante avec toutes les- » . assurances possibles de son estime pour Sa Majesté, et de son désir de conserver son amitié.
' Cette princesse a eu la bonté de m’honorer parti-
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culièrement, en me donnant audience sans me faire attendre jusqu’au retour de la messe, contre la coutume ordinaire. Le lendemain Alberoni
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CIUI\ xxv. — 1716-1717.
vint nie voir; il nie réitéra plusieurs fois les assurances les plus solennelles sur les bonnes intentions du roi et sur son amitié personnelle. Dieu fasse que nous puissions voir les effets des unes et de l’autre ! »
En parlant d’ Alberoni dans une dépêche postérieure, voici ce qu’il observe : « Je ne puis avancer que très peu par lui; mais sans lui je ne puis rien faire. Quant aux arrangemens pour notre commerce, j’ai les promesses les plus fortes que cela se fera. Alberoni me proteste que ce qu’il ne fait pas, c’est parce qu’il n’est pas dans son pouvoir de le faire , et que le ministère entier s’oppose de toute sa force à tout ce qu’il veut entreprendre; qu’ils font tout, soit par eux-mêmes , soit par leurs amis, pour le contrarier dans ses vues, et je le crois. Il espère se débarrasser bientôt d’eux; il prétend que, non • seulement 011 nous rendra justice, mais que nous jouirons de quelque faveur, et qu’il protégera 1 en tout notre commerce. Je crains qu’il ne puisse agir ouvertement et avec autorité jusqu’à ce qu’il ait le chapeau de cardinal, ce qui n’aura pas lieu de si tôt. Il paraît qu’il existe encore quelque obstacle à lever à cet égard. »
(3ô novembre.) «Si Alberoni était à la tête des affaires, je pourrais compter sur des effets au lieu de promesses. Au point où nous sommes, . il faut bien nous contenter des dernières, car ou
il ne peut, ou il ne veut pas réaliser maintenant ses promesses. S’il ne le peut pas, et je suis disposé à le croire ainsi , nous devons avoir patience ; s’il ne le veut pas, nous serons forcés de nous armer aussi de cette vertu, puisqu’il a toujours l’excuse de manquer de pouvoir, et de n’avoir pas publiquement le caractère de ministre. »
(21 décembre). « C’est une chose délicate que de presser les gens qui ne sont pas chargés des affaires dans un ministère public, et qui par conséquent ne sont pas obligés à s’engager, plus loin qu’ils ne veulent le faire par complaisance. La vérité, c’est que la confusion et le désordre de cette administration sont si grands, qu’il est aussi difficile qu’ennuyeux d’aborder les choses les plus insignifiantes comme celles d’une importance majeure. Les lenteurs sont telles, et si hors de propos, que, quoique je n’aie rien épargné pour abréger les délais, il ne serait pas raisonnable d’espérer ce que personne ne peut obtenir. Il est vrai de dire que ceci est plus susceptible d’excuse, attendu la situation présente de cette cour. «
( 28 décembre.) « Depuis la démission du cardinal de Giudice, il n’y a eu aucune personne chargée expressément de traiter avec les ministres étrangers. 11 est d’usage que ceux-ci doivent s’entendre avec un ministre d’état; nous n’avons personne à qui nous adresser, si ce n’est à Grimaldo comme secrétaire du roi, qui ne jouit pas
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CHAP. XXV. I716-I717. 3l7
d’un pouvoir reconnu , qui n’a aucun caractère public, et auquel ou ne peut s’adresser que lorsqu’il le veut bien, et qui ne se laisse voir que par ceux à qui il croit convenable d’accorder . cette faveur; de manière que ceux auprès de qui nous pouvons aisément avoir accès, n’ont pas d’autorité, et ceux qui ont de l’autorité ne se trouvent engagés que parce qu’ils le veulent bien.
Une foule d’inconvéniens peuvent résulter de cette manière de traiter; je crains bien que ceci ne dure jusqu’à ce que les disputes avec Rome soient tout-à-fait terminées. »
(25 janvier 1 7 1 7.) « J’ai vu Alberoni , jeudi dernier. Je lui ai exposé nos difficultés et les causes d’où elles proviennent. Il m’a répondu qu’il savait que nous avons souffert beaucoup et long- V temps, et je crois qu’il parlait avec sincérité; que je savais bien qu’il avait autrefois pris la résolution de ne plus se mêler d’affaires, mais que * maintenant il espérait d’être sous peu libre de toutes difficultés; que je pouvais compter qu’il saisirait avec empressement toutes les occasions qui se présenteraient pour redresser nos griefs.
B croyait que dans une semaine les altercations du ministère seraient finies, et qu’alors il ferait de son mieux; que le moment n’était pas éloigné . où nous éprouverions les bons effets de son sin-, cère désir de nous servir. En effet, considérant la
situation présente de nos affaires, je
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tageux et définitif. »
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Enfin quelques changemens partiels eurent lieu dans l’administration ; ils tendaient à augmenter le pouvoir d’Alberoni et à lui donner une influence marquée dans les départemens des
finances et des Indes.
En faisant allusion h cette circonstance, M. Dodington observe (u février 1717) : « Je crois qu’il y aura encore ici plus de changemens ; mais
je pense aussi que la crainte de les voir réalisés U’ paralyse les affaires. Le motif que j’ai eu pour souhaiter ces changemens et même pour les solliciter a été de voir les ministres dans une sorte de dépendance mutuelle; car sur le pied où sont les choses maintenant, il existe peu de confiance entre eux et Alberoni; il ne leur permet pas de faire ce qu’ils voudraient par eux-mêmes; et,
d’un autre côté , ce qu’il a intention de faire devant passer par leurs mains, ils cherchent a louvoyer ou a embarrasser la manœuvre tant qu’ils peuvent, ce qui jette dans les affaires la confu-
sion et le désordre. Je souhaite de tout mon cœur sortir d’un tel état de choses, d’une manière ou d’une autre;. »
Mais ce rifétâit pas par l’exclusion de quelques
agens de l’autorité , ni en substituant une machine à une autre, qu’ Alberoni pouvait augmenter son pouvoir. Les ministres espagnols , alors même qu’ils devaient leur nomination à Alberoni, ne consentaient pas à agir sous l’influence d’un étranger parvenu; et, soit directement, soit indirectement, ils s’opposaient aux mesures . dont le but était de détruire les anciens usages ou de déraciner les abus sanctionnés parle temps.
. Alberoni introduisit donc une manière nouvelle qui changeait essentiellement la direction des affaires de chaque département, et qui mettait 1
tout le pouvoir dans ses mains, en se rendant le seul dépositaire delà confiance royale, et l’organe principal de la volonté du monarque. Non - J
seulement il réduisit et modifia les conseils en séparant les membres dont il avait lieu de craindre les talens ou l'influence, et en avançant ceux qui * entraient pleinement dans ses vues, mais, sous prétexte de maintenir le secret nécessaire, il , obtint du roi un ordre pour que les ministres étrangers n’adressassent plus leur correspondance par la voie accoutumée, appelée communément via de estado , mais par un mode privé J de correspondance appelé via reservada , en l’en- ) voyant directement au cabinet du roi; il devint 1 par là le ministre du souverain pour les puissances étrangères.
Quoiqu'il ne fut pas possible à Alberoni d’oter à
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Grimaldo la confiance du roi , et qu'il fût forcé de le conserver' dans son poste de secrétaire des affaires étrangères , cependant il le réduisit à la condition d'un commis, et donna le porte-feuille de la guerre à un employé subalterne, don Mi * chel-Fernandez Duran , marquis de Tolosa. ( 1 )
[ ' ) Saint-Philippk , tome III , page 194 et 40 5.
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Les Holtandais montrent de l’hésitation pour entrer dans la triple alliance. — Propositions d’accommodetncnt faites à l'Espagne et à l’empereur. — Conférence du ministre d’Angleterre relative à l’offre de Parme, Plaisance et Toscane. — Arrestation d« grand-inquisiteur d’Espagne par le gouverneur autrichien de Milan. — Indignation de Philippe sur les démarches vaines d’Alheroni pour éviter une rupture. — Lettre au duc de Popoli. — Il obtient la sanction du conseil d’état pour le commencement
ries hostilités.
Malgré le rapprochement qui s était opéré entre l’Angleterre et la France^J^^g^jto^E^.; Provinces -Unies fussent toujours dans la meilleure intelligence avec l’Angleterre , les ministres influens dans le gouvernement hollai souciaient aucunement de rompre ayeç, l’Espagne. Beretti Landi, ambassadeur de cette puissance à La Haye, put retarder jusqu au commencement de 1717 l’accession des Etats au t rai té qui créait une triple alliance; mais à peine était-elle formée que les puissances qui en faisaient partie employaient déjà tous leurs efforts afin
d’empêcher une rupture en se constituant médiateurs pour un accommodement qui pût concilier les intérêts de l’Espagne et de l’Autriche. On avait gagné déjà l’empereur, par la promesse d’un échange de la Sicile; et l’on espérait que le roi ou du moins la reine d’Espagne se contenterait de la réversion de la Toscane et de Parme. Mais lorsque cette proposition fut mise en avant, Philippe fit évanouir toutes leurs espérances, en refusant d’accepter des compensations éloignées et incertaines pour des cessions présentes et positives. Il sentait très bien que cette réversion lointaine et douteuse ne pouvait être que le prix de son consentement au transfert de la Sicile à l’empereur, et une renonciation tacite à toute espérance de rétablir un jour la domination de l’Espagne en Italie. Une dépêche de M. Dodington au secrétaire d’état contient la réponse froide et négative faite à une proposition qu’on se flattait de voir favorablement accueillie.
« ( 12 avril.) M. Alberoui m’a écrit un billet ce matin , pour me prier d’aller le voir au château. Il m’a entretenu long-temps de l’ouverture d’accommodement entre cette cour et celle de Vienne, que Sa Majesté a bien voulu faire. Il m’a prié d’assurer Sa Majesté , au nom du roi d’Espagne , qu’il était fort obligé de ses intentions bienveillantes dans cette occasion. Il m’apprit que M. Beretti Landi lui avait communiqué la
CHÀP. XXVI. 17I7« 325“
conversation que M. Stanhope avait eue avec lui à La Haye à ce sujet ; qu’il avait répondu par ordre du roi d’Espagne qu’il n’avait jamais pensé à entrer dans aucun accommodement par l’entremise du pape ; que s’il avait eu quelque idée d’arrangement , il aurait certainement mieux aimé devoir une semblable démarche aux bons v offices du roi notre maître, qu’il regardait comme
son véritable ami ; qu’il aimait le repos et la tranquillité, et qu’il serait toujours prêt à faire toutes les démarches raisonnables pour les obtenir, en rétablissant l’équilibre de l’Europe.
(( Il me parla ensuite des propositions qui lui avaient été faites, relatives aux Etats de Toscane et de Parme. Le roi, .dit-il, ne les croirait pas suffisantes pour rétablir l’équilibre, alors même qu’ils seraient cédés par traité à un des fils de la reine; car tant que l’empereur serait aussi puissant qu’il est en Italie, il serait toujours le maître 1 de tenir ou non sa parole ; une foule de circon-
stances pourraient se présenter par la suite , dans lesquelles il fut disposé à l’enfreindre; le roi serait d ailleurs forcé par cet arrangement de renoncer pour jamais à toutes ses justes prétentions en Italie , qu’il a l’intention de faire valoir en temps utile, pour des droits dont il ne jouirait que trop tard, peut-être jamais (trois héritiers vivant encore dans une de ces deux maisons , et deux dans l’autre) ; quand même ils viendraient à mourir, il
serait douteux que ces droits lui fussent fidèlement conservés, 11’ayant par devers lui qu’une simple promesse, et la partie adverse ayant toute la force pour elle. On pourrait, à tout hasard, s’entendre, ou du moins entrer en négociation à ce sujet, s’il était permis au roi de mettre des garnisons dans les places qui en manquent aujourd'hui dans ces États, jusqu’à l’exécution du traité,* mais si l'on n’accorde d’autres garanties que des paroles, il laissera plutôt les choses comme elles sont, et il attendra, pour faire Valoir $es prétentions en Italie, les occasions que le temps pourra indubitablement offrir. Ce qui peut arriver de pis, ce serait d’y voir l’empereur tout-à-fait le maître (et cela arriverait de meme , malgré le traité en question) , et par conséquent ses droits tout-à-fait perdus. Ce n’est pas, dit M. Àlberoni , que le roi ne fasse un grand cas de la garantie de Sa Ma- . jesté britannique; au contraire, il ne fera aucun traité avec qui que ce soit, sans elle ; mais il croit que, d’après le plan proposé, l’empereur pourra s’emparer des Etats d’Italie avant que Sa Majesté ni lui-même ne soient en mesure pour lui opposer aucune résistance. » (*)
Dans cet intervalle , les préparatifs militaires continuèrent avec activité ; mais la perspective d’une guerre nouvelle, les réformes rigoureuses
( 1 ) M. Dodington au secrétaire d'étal Methuen ( i 2 avril
chap. xxvi. — 1717 . 3a5
dans F administration , l’antipathie nationale contre toute domination étrangère augmentaient la source du mécontentement public, à tel point que la cour se vit dans la nécessité de demander à l’Angleterre la permission de lever trois mille hommes de troupes irlandaises, pour les employer à contenir la capitale.
« ( 7 juin. ) Je n’ai fait qu’insinuer dans ma lettre à M. Addison , écrivait le ministre anglais , le désir que m’a montré M. Alberoni d’avoir trois mille soldats irlandais au service d’Espagne. Je n’en aurais jamais parlé, sans y avoir été forcé, parce que je crois que Sa Majesté n’aura pas l’intention d’acquiescer à cette demande; il est toutefois hors de doute que cette faveur serait ici hautement appréciée, et que deux régimens seulement feraient grand plaisir, en ce qu’on verrait par là que le roi d’Angleterre tient à cœur d’obliger le roi catholique. Voici le motif que l’on donne pour faire cette demande avec de si vives instances (car il faut que vous sachiez que I on m’obsède sans cesse pour cet objet) : Le mécontentement est à son comble parmi le peuple; ils ont besoin de troupes étrangères pour le contenir. Ils ont tellement abreuvé de dégoût les gardes wallones, qu’ils ne peuvent plus compter sur elles ; ils auraient donc alors, pour parer aux événemens qui pourraient arriver, un corps de
troupes entièrement dévoué, qui n’eût jamais habité le pays. » ( 1 ) * „ . 1
Quoique Alberoni ne conservât aucun espoir d’empêcher l’union de la France avec les puissances maritimes, et qu’il eût échoué dans ses diverses tentatives pour diviser les alliés, -ce ministre n’en cherchait pas moins à différer une rupture ouverte , en conseillant au roi de tem- , poriser jusqu’à ce qu’il eût préparé une escadre et une armée , pour appuyer ses prétentions. U est probable qu’il y aurait déterminé Philippe , sans un accident inattendu qui renversa ses projets, et qui fît tout à coup éclater la guerre.
Don Joseph Molinés, ambassadeur d’Espagne à Rome, avait été nommé grand-inquisiteur à la place du cardinal de Giudice. En traversant l’Italie pour aller prendre possession de sa place, il passa dans le Milanais, muni du sauf-conduit du gouvernement du pape , et sur la promesse verbale de l’ambassadeur impérial , qu’il pouvait traverser le pays en toute sûreté. Il fut cependant arrêté par le gouverneur autrichien, et enfermé dans la citadelle de Milan. On saisit ses papiers, qui furent envoyés à Vienne, dans l’es-
poir qu’on y trouverait des renseignemens impor-
(') M. Dodington au secrétaire d'état Stanhope (7 juin « 1717), réservé.
CHAP. XXVI. ï 7 I 7 - 'T* 527 '
tans relatifs aux desseins de la cour d’Espagne. (*)
Cette violence de la part d’un prince contre lequel il existait déjà de grands motifs de plainte, enflamma le ressentiment de Philippe, dont le caractère, malgré son indolence habituelle, était très susceptible et meme vindicatif. Sans trop réfléchir à l’état peu avancé de ses préparatifs, sans considérer combien il était impolitique d altirer sur ses bras toutes les forces de l’Europe à la fois , il se détermina à venger l’injure faite à sa personne dans celle de son ministre, et à soutenir l par les armes l’honneur de la couronne qu’il croyait blessé.
Alberoni se trouva dans la position la plus embarrassante. Il avait en vain cherché à obtenir l’appui, ou tout au moins l’acquiescement de t l’Angleterre; il avait eu recours aux Hollandais; mais il n’avait pas été plus heureux de ce coté. 11 $
voyait avec alarme, et contre son attente, la France elle-même unie avec les puissances maritimes et avec l’empereur pour la garantie des possessions autrichiennes; il voyait en même temps la succession des deux couronnes de France et d’Angleterre affermie par la paix d’Utrecht. L’Espagne était sans alliés, sans aucun espoir d’assistance , si ce n’était la possibilité d’une
(*) Le grand-iuquisiteur Molinés mourut à Milan eu
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3a8 . PHILIPPE V, .
diversion faible et éloignée de la Turquie, ou les insignifîans efforts des rebelles de la Hongrie, ou enfin la perspective d’une coopération possible des puissances du Nord. 11 s’en fallait de beaucoup que l’escadre fut équipée. La réforme et les changemens divers opérés dans l’administration étaient trop récens pour qu’on pût en espérer de prompts et heureux résultats. Il y avait dans la nation un parti formidable absolument opposé à toutes ses mesures ; il cherchait du moins à les entraver par mille moyens. Alberoni lui-même n’était investi d’aucune autorité avouée et publique; son pouvoir n’avait pour appui que la protection de la reine; et tout chargé qu’il était de diriger le gouvernail du vaisseau de l’Etat, il dépendait d’ordres éventuels, et ne pouvait suivre un plan régulier de conduite. A la vue des dangers qui menaçaient le pays et lui-même, si l’on s’engageait dans la guerre sans être préparé à la soutenir, il mit en œuvre toute son adresse et tous ses talens pour différer au moins la rupture. Ses efforts et ses raisonnemens ne firent qu’une faible impression sur l’esprit d’un maître irrité, qui, plein de son ressentiment, et passionné pour les grandes entreprises, refusait de se soumettre aux froids calculs de la prudence , et ne voyait que la gloire de se venger, lui et sa nation. Les démarches d’ Alberoni auprès de la reine ne furent pas plus heureuses; et quoique ses remon-
ciiAp. xxvi. — 17'! 7 . 4 32g
trcnices lui arrachassent parfoisquelques larmes ('), sa fierté, ou bien son zèle pour la gloire de son mari , lui donnaient la même inflexibilité.
Philippe , fatigué de l opiniatreté du ministre , et voulant balancer son avis par le jugement d’une autre personne d’un rang élevé et jouissant de beaucoup de considération, écrivit au duc de Popoli pour lui demander son avis. Ce personnage méritait la confiance dont le roi F honorait ; par sort rang et ses emplois il exerçait une grande influence sur les grands. Il eut bientôt pénétré la pensée du roi, et en courtisan habile il émit par écrit une opinion favorable h la guerre ; il déclama fortement contre la conduite de l’empereur, et prouvait par force argumens que les ressources de l’Espagne n’étaient pas inférieures à la grandeur de la lutte, et que le succès couronnerait les armes de Sa Majesté. Comme il avait des parens et des amis dans Naples , il appuyait sur l’invasion de ce pays où l’on serait bien reçu.
I^e roi, enchanté de voir confirmer son opinion, envoya la lettre à Alberoni comme une réponse sans réplique à tous ses raisonnemens.\ Celui-ci eut recours au même moyen polémique pour se défendre ; il écrivit au duc une lettre dans laquelle il exposa ses moyens de défense et ses opinions , en termes encore plus forts , et dans
(M Notice sur Riperdà , par les abbés siciliens (manuscrit). ' • ' ' ' ’ • ■ •
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une dialectique encore plus serrée que celle qu’il avait employée , pour tâcher de convaincre son souverain : le lecteur pourra en juger.
a io juin. — Le roi, mon maître, m’a remis, monsieur le duc, la lettre de Votre Excellence, Elle roule sur un sujet qui, je vous l’avoue, m’a rempli d’horreur et de consternation. Je n’ai qu’une faible judiciaire, mais assez forte cependant pour me faire voir que votre projet serait la ruine de ce pauvre pays, déjà épuisé par les guerres précédentes, qui ne peut se relever de ses malheurs et guérir ses larges plaies qu’avec le baume d’une paix durable , dont il a plus besoin que jamais. »
Il posait la question de savoir si l’arrestation de Molinés était ou non une violation de la neutralité de l’Italie, et, en admettant l’affirmative , il poursuivait ainsi :
« Mais quelles sont les forces , quels sont les trésors sur lesquels le roi catholique pourrait compter, seulement pour attaquer le royaume de de Naples? Et, en supposant même qu’il existât deux millions de dollars dans le trésor, que nous eussions une escadre formidable, des moyens de transports, des approvisionnemens, des munitions d’artillerie ; en supposant que notre escadre , telle qu’elle est, fut assez forte, qu’elle mouillât, devant Naples, que tout le pays se déclarât pour • la cause du roi , que les places fortes enfin se ren-
dissent a scs armes, qui pourrait répondre de la conservation de cette conquête? Nous n’avons rien de ce que je viens d’énoncer, et qui est ce- • • pendant indispensable. M. le duc de Popoli pourrait-il nous dire quel temps il faudra pour produire ce miracle? Votre Excellence ignore-t-elle que deux mois suffisent à peine pour une simple expédition à Majorque? Puisque des préparatifs aussi immenses demandent un temps encore plus long, il faudra que l’escadre destinée pour cette glorieuse entreprise, reste, en attendant, dans le port de Cadix ou de Barcelonne , et qu’elle y croupisse dans l’inaction, a la honte de l’Espagne et au scandale du monde. » -
«Songez bien, monsieur le duc, qu’avant la déclaration de la guerre contre les Turcs, l’em- - • . pereur avait obtenu, par l’entremise du pape, l’assurance que le roi d’Espagne n’attaquerait, pas ses États en Italie. Le roi peut-il et doit-il regarder l’arrestation de Molinés comme une infraction de la neutralité, et inférer de là qu’il peut révoquer sa promesse ? D’après la garantie L des puissances maritimes et de la France , la guerre ne doit point avoir lieu en Italie, aucun change- . ment ne doit être fait dans les possessions qui exis- * tent. Or, des représailles, fondées ou non, ne sauraient être confondues avec des actes d’hostilité entre deux puissances déjà ennemies. v v .
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(f Je suppose, monsieur le duc, que nos troupes débarquent, et qu’elles prennent possession du royaume de Naples; c’est tout ce que les Allemands pourraient souhaiter de mieux. En effet, une aggression aussi étourdie de notre part leur fournirait un excellent prétexte pour mettre a excution leurs vastes et ambitieux desseins. La cour de Vienne , il n’en faut pas douter, à la première nouvelle de cette invasion , s’empresserait de faire la paix avec les Turcs; ou bien donnant tout de suite des ordres pour veiller à la défense de ses États de ce côté, elle enverrait en Italie un corps de dix-huit mille hommes pour occuper sur-le-champ Parme, Plaisance et la loscane. Supposons même encore un débarquement heureux et l’occupation pacifique du royaume, ne serait-il pas absolument nécessaire de garder l’escadre dans le port de Naples, et des vaisseaux de transport tout prêts? car autrement le roi n’aurait aucun moyen de retirer ses troupes.
« Mais que diraient les Hollandais à la vue d’ une pareille agression, précisément lorsqu’ils paraissent être disposés à s’unir avec l’Espagne, et réconcilier le roi avec l’archiduc? que dirait la France, qui offre de déterminer les puissances maritimes à assurer à don Carlos les États de Parme, Plaisance et la Toscane? que dirait aussi l’ Angleterre,
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qui connaît et appuie ce meme arrangement ? Et quelle pensée horrible, monsieur le duc, que celle de plonger, de propos délibéré, deux souverains jeunes et candides dans une si grande détressetfr Tranchons le mot, ce serait donner au
monde lieu de croire et de penser que quelques fous italiens, par attachement pour leur pays, ont poussé le roi à consommer la dévastation et la ruine entière de l’Espagne.
« Pensez bien, monsieur le duc, que le roi catholique ne doit pas espérer la conquête de l’Italie sans le secours d’alliés puissans, surtout s’il n'a ni troupes, ni argent, ni généraux habiles et expérimentés. Pouvons-nous, selon la phrase de Votre Excellence, opposer la force a la force, avec trois royaumes (') plus mécontens que jamais, avec un peuple exaspéré, une noblesse turbulente, et surtout privés, comme nous sommes, de tout secours humain? Dans une -affaire aussi
importante, aussi majeure, je ne me sens vraiment pas le courage de dire et même de penser que, malgré tant de difficultés, nous devons nous en rapporter au hasard, et ne compter que sur la justice de notre cause. J’ai tenu le mêmé langage à Leurs Majestés,* dès la première fois qu’elles m’ont fait l’honneur de me consulter sur cette * affaire. C’est au point que, quand même l’en-