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Catalogne, Valence et Aragon.
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treprise serait couronnée du plus brillant succès, je serais bien aise qu’on sût dans le monde que je ne l’avais pas approuvée. Je prie Votre Excellence, quand elle aura jeté les yeux sur ce papier écrit à la hâte et sans préparation, de me k renvoyer, et de vouloir bien garder un profond silence sur ce qu’il contient; j’ose espérer cette discrétion de votre honneur et de votre probité, sous la réserve de salvo saniori judicio. » (l)
Cette lettre impromptu , dans laquelle Alberoni nous a laissé des preuves de jugement et de prévoyance en politique, fit une impression profonde sur l’esprit du duc de Popoli. Il eut la candeur * d’adresser une nouvelle lettre au roi, par la- J quelle il rétractait sa première opinion comme étant peu motivée et meme erronée , et se déclarait contre un commencement intempestif d’hostilités. Il ne put s’empêcher de donner adroitement, pour motif de sa rétractation, la lettre d’ Alberoni qu’il communiquait en même temps à Sa Majesté.
Philippe, après l’avoir lue, envoya sur-le-champ le père Dauben ton avec la lettre chez Alberoni, lui demander s’il connaissait ce papier qui lui était tombé entre les mains. Le roi espérait, sans doute, que la peur l’engagerait à le désavouer; mais le ministre était au-dessus de cette pusilla-
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( ' ) Storia del cardinale Alberoni , part. II , page ■ 5 1 .
nimité. Il reconnut franchement et sans balancer que la lettre avait été écrite par lui ; mais, malgré l’indiscrétion du duc, il témoigna son contentement de ce qu’elle était tombée sous les yeux du roi, et déclara hautement qu’il était trop sincèrement dévoué à la gloire et à la prospérité de son maître , pour rétracter une opinion qu’il croyait fondée sur des principes d’une vérité incontestable. 11 voulut que Daubenton écrivît sa réponse au dos même de la lettre. Au moment de signer, le confesseur lui dit : « Je suis pour la guerre , moi ; mais je vous dirai franchement que votre refus irritera le roi, et peut vous exposer à une disgrâce. »
Alberoni persista toujours à combattre l’opiniâtreté du roi avec la même force. Il revint, à plusieurs reprises, sur F impossibilité où l’on était de tenter une attaque sur Naples ; il représenta aussi que la saison était trop avancée pour envahir la Sardaigne, et parla d’une attaque contre les Turcs, ou, selon les promesses faites au pape, d’une descente sur la cote d’Afrique, comme d’une entreprise de plus facile exécution, et surtout plus en rapport avec l’honneur et les intérêts de l’Espagne. (*) «
(*) U est assez remarquable que tous les écrivains , tant nationaux qu’étrangers , aient repfoché à Alberoni d’être seul l’agresseur, et que Saint-Philippe, dont nous avons
Malgré les ordres positifs de Philippe, qui rendaient toute opposition inutile, Alberoni avait encore trop de craintes sur l’issue de la guerre pour accepter la responsabilité d’une aussi grande entreprise; il porta l’affaire au conseil d’état, et ce ne fut que sur l’approbation de ce corps qu’il
commença la guerre. * 0 ,
eu souvent l’occasion de louer le jugement, regarde là correspondance avec le duc de Popoli comme une ruse politique. Nous sommes pourtant forcés de nous écarter de cette autorité respectable. D’après les portraits des caraco tères de Philippe et de la reine, tracés par ceux qui les . observèrent de très près , ils n 'avaient ni l’un ni l’autre besoin d’impulsions étrangères qui réveillassent leur ambition. D’ailleurs la situation relative des cours de Vienne et de Madrid , et la répugnance connue de Philippe , lorsqu’il fut forcé de quitter l’Italie, dispensent dp toute preuve à cet égard, et font voir clairement qu’ Alberoni ne fut pas l’auteur, mais seulement l’exécuteur des projets de guerre. Nous nous en rapportons à la lettre de ce ministre que nous avons citée, et nous demandons à tout juge impartial s’il était possible d’employer des ajgumens aussi convaincans , sans en sentir la force , et s’ils doiveht être consi- dérés comme une jonglerie , une manœuvre pour cacher le projet qu’il s’agissait d’anéantir.
Les deux abbés siciliens, Platania et Caraccioli , qui étaient parfaitement instruits de tout ce qui se passait à la
’ cour et dans le cabinet espagnol , acquittent Alberoni de l’imputation d’avoir été l’instigateur et' le premier moteur de la guerre. Toute la correspondance de l’envoyé britannique, M. Dodington, qui était on correspondance jour-
nalièrc avec ce grand homme d’état, atteste le tourment qu’il se donnait , et son anxiété pour tâcher d’éviter la rup- J turc depuis le commencement de la dispute. Les grands préparatifs qui n’étaient que commencés en Espagne , l’étal d’imperfection dans lequel on vit sortir des ports du royaume les expéditions contre la Sardaigne et la Sicile , prouvent qu’il avait plutôt en vue de temporiser que d’en venir à cette fatale rupture. A ces preuves décisives nous pouvons ajouter encore ses assurances solennelles , invariables et réitérées, tant publiques que particulières, pendant le temps de son ministère, et même après sa chute,
. sans compter le témoignage authentique qui en a été donné dans la réponse à sa célèbre apologie , dans laquelle on convient , quoiqu’à regret, qu’il n’avait pas été l’auteur de la guerre.
Storia ciel cardinale Alberoni y pages 11, 146 > i58. Apologie d' Alberoni dans le même ouvrage. Extraits de Y Historical register, 1722.. Saint- Philippe , tome III, pages 197 et 200. Ortiz, tome VII , chap. 11, page 4^3. Désormeaux , tome V, pages 33o et 340. Noailles, tome V, page 74-
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Arméniens dans les ports de l’Est de l’Espagne. — Alberoni élevé à la pourpre romaine. — Départ de l’expédition espagnole contre la Sardaigne. — Démarches d’Alberoni pour donner le change aux cours d’Angleterre et de France. — Invasion et conquête de la Sardaigne. — L’Espagne cherche à se justifier. — Alarmes et préparatifs de l’Angleterre et de la France. — Ouvertures pour un accommodement faites à l’Espagne. — Préparatifs pour une nouvelle expédition; — Mission de Stanhope à Madrid, pour faire des ouvertures pour un accommodement. — L’Angleterre parvient enfin à vaincre la tiédeur de la Hollande et de la France. — Conférence du ministre anglais avec Albcroni , au sujet des ouvertures. — La cour d’Espagne paraît disposée à accepter les conditions proposées. — Maladie et rétablissement du roi. — Impopularité d’Alberoni ; anecdote relative à sa plaisante contestation avec le duc d’Escalona.
Quelque opposé que fût Alberoni à la guerre , à peine fût-il certain qu’elle était inévitable qu’il s’occupa , avec le plus grand zèle , et meme avec joie, des prépara tifs, nécessaires. Mais -il savait qu’il courait la chance de déplaire au pape par la violation des promesses solennelles et réitérées ; il fallait renoncer à l’espoir d’obtenir le chapeau de cardinal, objet de tons ses vœux. La position
chap. xxvii. — 1717* 33g *
était délicate; d’ailleurs comment pourrait -il surmonter l’indécision de la cour de Rome où les vues de Philippe et le crédit personnel de son • . ministre étaient balancés par l’influence de l’empereur ét les intrigues du cardinal del Giudice.
Ce dernier ne laisserait pas échapper l’occasion de se venger des mortifications qu on lui avait fait essuyer. A la vue de cette indécision du pape et du déplaisir qu’avait causé au roi l’opposition * d’Alberoni à la guerre, les nombreux ennemis du ministre triomphaient déjà de sa disgrâce prochaine, qu’ils jugeaient inévitable. (l)
Un coup d’autorité pouvait seul tirer Alberoni de cette position gênante; il n’hésita pas à le tenter. Sans s’embarrasser que la réconciliation avec la cour de Rome fût ou non définitivement opérée , et que le nouveau nonce se trouvât déjà à Perpignan (a), il fit rendre un décret, pour empêcher son entrée en Espagne ; tandis que d’un autre côté il envoyait un courrier à Rome, annonçant que la dignité depuis si longtemps attendue pouvait seule être le prix de la réconciliation. Pour apaiser les partisans de l’empereur, le message était accompagné d’une déclaration qui portait que les préparatifs de l’Es-. pagne n’étaient pas dirigés contre ce prince.
(') Noailles , tome V , page 70. ' - '
(M Dépéçhes de Oodington. . . *
On renouvelait aussi les promesses faites précé-
demment de continuer la guerre contre les infidèles.
Un tel mode de négociation était expéditif. Alberoni surmonta l’irrésolution du pontife, qui tenait à conserver les avantages de la réconcilia- ■ tion avec l’Espagne autant que le ministre tenait ' à obtenir son chapeau de cardinal. Sa Sainteté accordsydpnc la demande du ministre espagnol ; par conséquent le nonce fut reçu; et dans un consistoire solennel le pontife annonça la nomination d’ Alberoni , dont il vanta beaucoup le noble caractère et les éminens services qu’il avait rendus. Il ajouta qu’il lui était impossible de résister aux instances du roi et de la reine d’Es- *
pagne, qui avaient témoigné pour sa promotion plus d’intérêt qu’on n’en avait jamais montré pour celle d’aucun prince du sang. En vain le cardinal del Giudice s’éleva avec véhémence contre la personne et l’administration d’ Alberoni, son éloquence fut en pure perte; et le 10 juillet le messager ad hoc partit de Rome pour porter à ce ministre la nouvelle de sa nomination.
L’annoncesde cette promotion fut le signal de l’exécution de l’entreprise. Pendant que toute l’Europe était en suspens, que l’Angleterre appréhendait une nouvelle invasion en faveur du prétendant , que l’empereur tremblait pour Naples , Victor- Améde'e pour la Sicile , et les Gé-
. ' CHAP. XXVII. I 7-T 7 . * 34l
nois pour leurs propres côtes; pendant que le pape rêvait déjà un coup décisif contre les infidèles , et que la capitale et la nation étaient occupées de bruits et de conjectures propres à augmenter l’incertitude générale, don Joseph Patino, l’ami et le confident du ministre, était envoyé à Barcelonne, comme porteur des ordres définitifs pour le départ de l’expédition. (‘)
Alberoni ne s’endormait pas , il dressait de nouvelles batteries , et employait de nouvelles ruses. Tantôt il semblait vouloir seulement gagner du temps, tantôt on le croyait décidé à tenter un coup décisif pour semer la division parmi les alliés. Nous apprenons par la correspondance du ministre d’Angleterre (3 août) qu’il avait cherché fort adroitement à remettre sur le tapis la question des arrangemens commerciaux, et qu’il prodiguait encore les promesses de redresser les griefs des négocians anglais , et de cultiver l’amitié de l’ Angleterre. Il accompagnait ces promesses de ses prétextes ordinaires pour différer la conclusion de l’affaire ; il parlait surtout de ses propres occupations, se plaignant de l’absence dePatiiïo, la seule personne, selon lui, capable de traiter un point aussi délicat.
En vain on lui demanda à plusieurs reprises
(') Dépêches de Dodingtou.
quel était le but de cette expédition , il ne répondit qu’au moment même où elle mettait à la voile. Il prit alors un air de candeur et de modestie, faisant semblant de céder aux instances du ministre anglais ; il avoua enfin que l’expédition était destinée contre l’empereur , mais sans laisser transpirer la moindre chose sur sa destination spéciale. Il termina par cette observation : « Je n’ai eu aucune part dans le projet de celte expédition , si ce n’est d’en avoir hâté les préparatifs ; et je puis vous assurer que j’ai fait de très fortes remontrances au roi , de vive voix et par écrit , sur les inconvéniens qui peuvent en résulter ; mais le roi le veut ainsi, et tous mes raisonnemens n’ont pu changer ses volontés , ni le détourner de ses vues. » Ce mélange de candeur et de dissimulation ne manqua pas d’opérer l’etfet qu’il en attendait; car le ministre, en communiquant l’avis à sa cour, témoigne une conviction réelle de la sincérité de ses protestations, et il la flatte que ses promesses seront enfin accomplies. (')
Tout en amusant ainsi les Anglais sur l’objet de leur commerce, Alberoni fit une démarche qui paraissait devoir être suivie aussi d’un bon résul-
(*) AI. Dodington à Al. le secrétaire Âddison ( 9 et 3o août 1717).
C1IAP . XXVII. I 7 1 7 . 545
tat auprès de la cour de France. Voici ce qu’il \ faisait observer à l’ambassadeur. <c On croit généralement que l’Espagne n’est pas en état de faire quelque chose par elle-même , et pourtant tout le monde s’alarme de ses préparatifs. Que serait-ce si le roi d’Espagne avait suivi mes conseils de rester tranquille pendant quelques années, sans s’occuper d’autre chose que du rétablissement de ses finances ? » Sur la réponse de l'am- .bassadeur, que cette conduite était digne d’un grand ministre, et non moins conforme aux vues de la France qu’aux intérêts de l’Espagne , il répliqua, en insistant sur la nécessité de l’union entre les deux couronnes de la famille de
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. Bourbon, et il ajouta : <r Le roi d’Espagne nTa d’autre intérêt que celui d’être en bonne harmonie avec la France; aussi je ne me soucie pas de recevoir des propositions de la part des autres puissances. Le roi d’Angleterre, par exemple, „ nous a long-temps tourmentés pour que nous fissions la paix avec l’empereur , et il a même offert sa médiation; mais, à son grand étonnement, nous chercherions cette médiation ailleurs. » 11 offrit en même temps d’accepter celle de la France, pourvu que la liberté de l’Italie et les prétentions de la reine fussent assurées. (*)
Pour contenter les Espagnols et semer en
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(•) Noailles, tome V, pages 74 et 75. ’
même temps des germes de jalousie entre les puissances maritimes et la France , il fit courir le bruit que l’objet de l’expédition avait été secrètement communiqué au Régent et qu’il n’y avait pas de doute qu’à la première occasion il ne se déclarât pour l’Espagne. En attendant, l’armement qui avait fixé l’attention de l’Europe appareillait de Barcelonne en deux divisions composant une force de douze vaisseaux de guerre et neuf mille hommes commandés par le marquis de Lede. La première mit bientôt à découvert le but de l’entreprise, en se présentant devant le port de Cagliari; mais les vents contraires empêchèrent pendant vingt jours la seconde division . d’y arriver. Sans ce retard inattendu Cagliari se serait rendu sans résistance, et la conquête de l’ile aurait eu lieu de suite. Mais le gouverneur autrichien, le marquis de Rubi, eut tout le temps de se préparer à la défense ; on arma les remparts ; la garnison fut renforcée par un corps de milices , et de Catalans au service de l’Autriche ; les forteresses de l’intérieur furent aussi fortifiées et confiées à la garde des troupes du pays ou de ceux qui avaient pris volontairement du service pour le monarque autrichien.
Les sommations du général espagnol ayant été rejetées, un corps de six mille hommes d’infanterie et de six cents chevaux fut débarqué; la garnison se replia aussitôt sur la place, et la plus
grande partie du pays se déclara en faveur de Philippe. L’intempérie de la saison , le manque de provision d’eau fraîche et des choses nécessaires pour un siège permirent au gouverneur de prolonger sa défense ; et lorsque enfin il lui fut impossible de résister plus long- temps, il se jeta dans la partie haute de l’ile pour soutenir la cause autrichienne tant qu’il resterait un pied de terrain à défendre. Quand il fut parti, la garnison rendit les armes ; mais la soumission de la capitale et de ses enviions n’entraîna pas celle de Fîle entière. Les forts de Castel-Aragones et Alaguer tenaient encore , et l’armée espagnole eut a traverser quarante lieues de pays, inquiétée par les montagnards actifs et vigilans , et exposée à l’influence d’un air malsain au milieu des • chaleurs de l’automne.
O11 attaqua d’abord Alaguer; et quoique la garnison reçût, par ses petits bàtimens venant de la côte de Naples, quelques renforts*, elle fut forcée de se rendre le 28 octobre. La prise de < Castel-Aragones et la conquête de File ne furent pas terminées avant le commencement de novembre. Une amnistie générale ayant été proclamée, plusieurs partisans de la maison d’Autriche, parmi lesquels se trouvait F archevêque de Surfari , profitèrent de la permission usitée en pareil cas et quittèrent File. La saison était déjà trop avancée pour faire quelques mouvement «
, 5zi6 . PHILIPPE V.
\ contre Naples, si toutefois on en avait l’intention. Le marquis de Lede laissa cinq mille hommes pour conserver cette conquête, et avec le reste de l’armée excédée de fatigues et de maladies, il fît voile vers Barcelonne. (*)
Philippe fut très content d’avoir recouvré cette île qui appartenait autrefois à la nation espagnole. Cet heureux commencement des hostilités méditées contre l’empereur, le charma et riour- • rit ses espérances pour l’avenir; on chanta un Te Deuni avec la plus grande solennité ; il y eut une illumination générale dans Madrid; rien ne ^fut épargné pour exalter les sentimens patriotiques à l’occasion de ce succès. Alberoni seul ne partageait pas l’allégresse générale ; cependant ,
' « pour faire la cour à son souverain, il prit en public tous les dehors d’un contentement sincère;
• mais avec ses amis, il déplorait l’entêtement et l’imprudence du jeune roi qui se précipitait dans la carrière des hostilités, avant d’avoir terminé
** les préparatifs nécessaires pour parvenir à un , * but bien autrement important que la possession
d’une petite île de la Méditerranée. Néanmoins le masque étant levé, il fallait justifier cette agres- „ sion. Le langage dont on se-servit trahissait assez
• l’embarras du ministre. Dirigé par lui, le mar-
O Dépêches de Dodiri&ton. Saiint-Philippe, tome IV.
Ibid, tome III, pages 208 et 228. Historicnl regis ter , pour
IJK7 , pages 388 et suiv. ^ *
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quis de Grimaldo, en sa qualité de secrétaire d’état, communiqua aux ministres espagnols résidens auprès des cours étrangères une circulaire qui renfermait tous les argumens dont ils devaient faire usage pour défendre la conduite de leur souverain. Dans cette pièce diplomatique on ne voyait pas sans surprise que le secrétaire d’état jetait véritablement tout le blâme de l’entreprise sur le roi lui-même, que l’on représentait comme le premier auteur de l’expédition, puisque le ministre avouait qu’il en avait d’abord ignoré le but réel, et qu’il avait même été très étonné en l’apprenant; venait ensuite une relation très étudiée des insultes, provocations, injures, que l’Espagne avait essuyées de la part de l’empereur; elle était suivie d’une récapitulation des engagemens solennels violés par la cour d’Autriche depuis la paix d’Utrecht jus- • qu’au moment de la rupture ; enfin , dans cette série d’accusations et de griefs, le secrétaire d’état s’appesantissait principalement sur l’arrestation de Molinés qu’il dénonçait comme une, violation éclatante de la neutralité de l’Italie, et comme un motif qui suffisait seul pour entraîner la déclaration de guerre. (*)
(l) Rousset , tomes I et II, pdssim . Ortiz*; tome VII page 307. Tindai, , tome XIX , page 16 6. Le lecteur trouvera plusieurs documens sur ce sujet , dans Y Historical régis ter , pour 1717 , page 376. ,
f « Lorsque l’Europe croyait, dit la lettre du marquis de Grimaldo, que les préparatifs que faisait l’Espagne menaçaient l’ennemi commun de la chrétienté, et que les forces de Sa Majesté étaient destinées à seconder les efforts de l’armée chrétienne , conformément aux offres généreuses que le roi en avait faites au pape, le roi résolut d’envoyer son escadre et ses troupes vers le royaume de Sardaigne pour en faire la conquête. Votre Excellence et l’Europe entière en aura été surprise; je l’ai été moi-meme . Je sais, comme tout le monde, quelle est la droiture, l’équité de Sa Majesté Catholique, son inviolable fidélité aux promesses royales , la délicatesse de sa conscience et sa constance dans l’adversité, qualités qui sont le véritable portrait de ce monarque, et le r en-* dent le digne successeur des plus grands rois qui aient occupé le trône d’Espagne. Mais cette même connaissance cause ma surprise , et j’avais de la peine à comprendre qu’un prince, doué de tant de qualités, eût pu se déterminer à attaquer l’archiduc lorsqu’il est en guerre contre les Turcs , et que les cotes de l’Etat ecclésiastique sont menacées d’une invasion. Cependant, puisque le roi a pris cette résolution , il faut que des considérations supérieures et de puissans motifs l’y aient, pour ainsi dire , forcé. C’est, en effet, ce que j’ai appris de Sa Majesté elle-même , avec ordre d’en faire la communication à Votre Excellence. »
Après avoir exposé les griefs contre l’empereur, relatifs à la protection qu’il accorda aux Catalans après la signature du traité pour l’évacuation de cette province, et aux secours continuels envoyés a INaples pour aider l’insurrection contre Philippe , M. de Grimaldo continue :
« La guerre des Turcs offrait à Sa Majesté l’occasion de se venger et de recouvrer les Etats que l’archiduc avait usurpés sur lui. Mais Sa Majesté ne profita pas d’une conjoncture si favorable, et non seulement elle ne porta pas la guerre en Italie, en négligeant ses propres avantages, mais elle contribua à la grandeur de son ennemi, en donnant, par principes de religion et par un zèle vraiment chrétien, des secours aux alliés de l’archiduc. (*) . u
« Le roi croyait que si une conduite si généreuse, de sa part n’inspirait pas à l’archiduc le désir de la paix , elle l’engagerait du moins à avoir pour sa personne les égards et les ménagemens qui s’observent même entre des ennemis déclarés et des généraux d’armées en présence. Il n’en a rien été, et l’on a, au contraire, publié à Vienne, en Italie et en Flandre, des déclarations non moins injurieuses à la personne de Sa Majesté qu’à sa
(*) On fait allusion à l’escadre espagnole, ayant à bord huit mille hommes de troupes , qui fut envoyée dans les , mers de la Grèce, et qui fit lever le siège de Corfou , au moment où les Turcs allaient s’en emparer.
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couronne. Pour justifier ces déclarations par des faits, on a arrêté le grand-inquisiteur d’Espagne , muni d’un passe-port de Sa Sainteté, approuvé et visé par le cardinal Schollenbach. Cette dernière offense a rappelé le souvenir des précédentes, et l’obligation où se trouve le roi de venger des injures qu’il ne pouvait pas dissimuler, sans affaiblir la considération de son autorité dans l’esprit de ses peuples, qui le regarderaient comme incapable de défendre et de maintenir leur repos. Enfin, cette insulte, faite au roi dans la personne du grand-inquisiteur, a fait connaître à Sa Majesté que le ministère de Vienne a toujours cherché les occasions d’ humilier une nation si sensible sur le point d’honneur, et offensée par une injure faite publiquement dans la personne de son roi. Ces sérieuses réflexions ont engagé la justice de Sa Majesté à employer, pour une vengeance légitime, les troupes destinées d’abord contre les ennemis de l’archiduc. »
Le marquis de Beretti-Landi , ambassadeur d’Espagne en Hollande , en présentant cette lettre de M. de Grimaldo aux seigneurs les États -Généraux y l’accompagna de quelques remarques et de considérations dont F Autriche fut vivement offensée. Une réponse parut, portant le titre de Considérations sur le Mémoire de Beretti-Landi , et sur la lettre de Grimaldo , qui, quoique non communiquée dans des formes diplomatiques,
renferme pourtant les véritables sentimens du cabinet de Vienne. Nous n’extrairons de cette longue pièce que ce qui a rapport à l’affaire du grand-inquisiteur.
« Passons, y est-il dit, à l’affaire de M. de Mo-< linés , cette dernière offense qui rappelle le souvevenir des précédentes , et V obligation ou se trouvait le duc d! Anjou de venger des injures quil ne pouvait plus dissimuler. Au défaut de bon droit, M. de Grimaldo a recours à l’indignation ; il est fort aisé de la repousser. Ce ministre ne peut pas ignorer qu’il y a guerre ouverte entre Sa Majesté Impériale 0 1 le duc d’Anjou. L’armistice, par le traité d’Utrecht, ne regarde que l’Italie et les îles de la Méditerranée réciproquement possédées. C’est la disposition de l’article XI, suivant lequel il peut bien y avoir liberté de communication entre les naturels et habit ans des dites terres et îles respectivement possédées où F armistice a lieu ; mais non pas entre ces mêmes terres et îles et les lieux où il n’y a pas d’armistice. Chacun doit se tenir chez soi. On ne se présente dans le pays de l’autre empire qu’avec un bon passe-port en règle. M. de Molinés ne l’avait pas. C’est un Espagnol du parti du duc d’Anjou, et non seulement de son parti , mais un de ses ministres, et qui l’a servi le plus long-temps contre Sa Majesté Impériale et Catholique. Un tel personnage n’a pu ni dû entrer • dans les Etats de l’empereur, sans un passe-port
signé de la main de Sa Majesté Impériale et Catholique ou du gouverneur du pays. Celui du pape ne suffisait pas; et le cardinal de Schollenbach , sur le consentement duquel on s’appuie, nel’avaitsigné ni même n’y avait apposé so nvisa. Il avait seulement répondu, quand on lui avait demandé si M. de Molinés pourrait librement traverser le Milanais à la faveur du passe-port de Sa Sainteté : credo di si . 11 n’avait rien assuré ni promis. Quelques paroles dites à Rome à ce sujet ne pouvaient pas avoir à Milan la force d’un passe-port signé et scellé : d’ailleurs on ignorait ces paroles dans cette ville ; et quand même on les aurait sues, on n’en aurait fait aucun cas; car elles n’étaient accompagnées d’aucun engagement. Le cardinal de Schollenbach avait cru di si , et le prince de Lewenstein croyait di no , c’est tout ce qu’on peut dire. Il faut remarquer aussi que M. de Molinés ne s’était pas contenté de traverser le Milanais en voyageur par le plus court chemin ; il s’est détourné exprès pour venir à Milan, siège du gouvernement et capitale du pays, ce qui ne devait point se faire. Il s’ensuit de tout cela qu’il a été bien et dûment arrêté.
« Si la cour de Madrid prétendait le contraire, elle pouvait s’en plaindre aux garans, et demander satisfaction sans courir d’abord aux armes. L’article XI du traité d’Utrecht est précis sur ce point : Toutes les contraventions , dit-il, faites
chàp. xxvii. — 1717* 353
au présent amiistice après qu’il aura commencé et pendant sa durée , tant de l’un que de Vautre côté , seront , de quelque façon et en quelque lieu que la chose arrive, redressées sur-le-champ , annulées et réparées de bonne-foi . » f (*)
L’empereur apprit avec indignation l’envahissement de ses États, précisément d&ns le moment où il se trouvait engagé dans une guerre conlre les infidèles, et au mépris de la promesse solennelle faite au pape par le roi d’Espagne. Il fit donc un appel aux membres de la triple alliance en réclamant leur appui , et en leur rappelant qu’ils lui avaient garanti leur protection contre toute agression injuste. Quant au pape, il lui signifia que pour dissiper ses soupçons sur sa connivence, il fallait qu’il rompît toutes ses relations avec l’Espagne,- qu’il rappelât son nonce et rapportât le bref pour l’imposition sur les biens ecclésiastiques, comme ayant été obtenu injustement; enfin, qu’il privât Alberoni de la pourpre romaine. L’empereur menaçait le Saint-Siège de la perte de Bénévent en cas de refus.
Quelque agréable que fût au pape F affaiblissement de la puissance autrichienne en Italie, il fut blessé au vif d’avoir été mystifié par Philippe aux yeux de toute l’Europe. Il repoussa officielle-
(*) On peut lire ces documens dans les Mémoires de Lamberti , tome X, page 226 et suivantes.
354 ‘ Philippe v.
ment tous les reproches de connivence, et il
adressa un bref à la cour de Madrid. On y voit
qu’il avait été profondément blessé. Cette plainte était accompagnée d’une révocation de la faculté de percevoir lçs contributions ecclésiastiques.
Le nonce du pape reçut l’ordre d’appuyer le bref de ses remontrances personnelles ; niais, quoiqu’il fût publiquement colporté en Espagne et dans les autres pays de l’Europe, Alberoni parvint à en prévenir la présentation formelle; La seule mention de ce bref et d’une réclamation aussi sérieuse fut la remarque dédaigneuse et méprisante de Philippe : « J’ai vu, dit le roi, une lettre soi-disant écrite par le pape; elle est visiblement conlrouvée, car il est impossible que Sa Sainteté puisse se servir d’un tel langage, si peu convenable et si peu digne du père commun des fidèles. »
f Le bref du pape est, en effet, conçu dans des termes qui annoncent une grande indignation. La cour de Rome cria à la perfidie lorsqu’elle vit l’argent , produit des concessions pour lever des impôts sur les biens ecclésiastiques, employé à l’armement qui soumit la Sardaigne et menaça la Sicile. 11 est toujours pénible pour tout gouvernement, et pour celui du pape peut-être encore plus que pour tout autre, de jouer le rôle de dupe. La mystification eût été en effet des plus complètes; car Alberoni, avec son adresse
connue, était parvenu à se faire nommer cardinal en récompense du zèle qu’il avait montré contre les ennemis du nom chrétien , et pour prix de ses promesses relativement aux préparatifs que Ion disait, dirigés pour porter l’épouvante chez les infidèles.
Les diverses sorties que l’on fait dans le bref contre les conseillers de Philippe, prouvent que l’on attribuait à Alberoni cette expédition contre
la Sardaigne. Nous avons vu que ce ministre s’y opposa de toutes ses forces; que çe ne fut que la jalousie personnelle du monarque espagnol contre l’empereur son rival qui donna lieu à cette opération impolitique, et qu’ Alberoni ne fut que l’exécuteur des volontés de Philippe.
Voici le bref du pape et la lettre circulaire du cardinal Paoulucci aux nonces , dont on parla vaguement en Espagne, leur circulation ayant été défendue par le gouvernement. . ^ .
B rej du pape.
« Très cher fils en Jésus-Christ, salut et bénédiction apostolique. Comme nous ne doutions nullement des assurances que Votre Majesté nous avait données plus d’une fois, que les vaisseaux de guerre que nous avions demandés avec instance , et que vous faisiez équipef, étaient destinés à secourir puissamment la flotte chrétienne
contre les Turcs; dans cette persuasion, ainsi que pour contribuer «à votre gloire, nous en finies d’abord part en consistoire à nos vénérables pères les cardinaux de la sainte Eglise romaine , aussibien que de ce qui fu t mandé ensuite de votre part, que ces vaisseaux avaient mis à la voile pour aller, dans les mers du Levant ; soutenir la cause commune, comme vous nous l’aviez souvent promis; nous en fumes d’autant plus persuadés que nous le souhaitions avec ardeur, ayant eu avis que l’escadre, quoiqu’elle eût vaillamment défendu la cause du nom chrétien, attendait avec impatience l’arrivée de ces vaisseaux auxiliaires, se
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trouvant très fatiguée par suite des combats sanglans livrés dernièrement dans l’Archipel.
« Votre Majesté peut juger de la surprise et de la douleur que nous ont causées les bruits répandus depuis peu , que vos vaisseaux n’ont point pris la route que vous nous aviez marquée, mais bien une autre directement contraire à vos promesses ; en sorte que la religion orthodoxe n’en pouvait espérer aucun secours , et qu’elle avait au contraire tout sujet d’en craindre des suites très dangereuses.
(( Nous avouons bien que jusqu’à présent nous avons essayé d’adoucir la douleur que cette nouvelle nous a occasionnée, en ne croyant pas qu’il fallût encore y ajouter une foi entière, quoi-
qu elle fut confirmée par les discours et par les . plaintes de plusieurs personnes, parce que nous la regardions comme une chgse directement contraire à une grande piété , à la foi de vos promesses, et meme au devoir d’un roi catholique, dans un temps où l’Eglise se trouve dans un aussi grand danger. ^
« Mais comme le bruitcommun répandu de tous ..
côtés sur cette affaire, nous fait craindre que par * les artifices de quelques personnes vous n’ayez été ' entraîné, malgré vous etcontre votre inclination, dans le dessein dangereux que l’on dit déjà mis * à exécution, notre sincère et paternelle charité envers vous ne nous permet pas de nous taire dans un aussi grand péril, non seulement de votre réputation, mais même de votre âme; car qui ne voit quel compte vous auriez à rendre au Roi des ■— *- /
rois, et quelle tache cela serait pour votre réputation, si vos conseillers avaient obtenu de vous que vous abandonnassiez la cause commune ; que ..vous ne fissiez aucune attention aux périls de la religion chrétienne; et que, vous oubliant vousmême, vous portassiez ailleurs les troupes et les \ *
armes destinées à une guerre sacrée, à la défense de la sainte Eglise , et que vous ne gardassiez pas la foi que vous nous avez si souvent promise, ou plutôt à Dieu qui ne peut pas être trompé, et au nom duquel nous avons reçu vos promesses! Ces f conseillers s’attireraient les effets terribles de la
358 ‘philippe y. ,
vengeance divine , si , sous prétexte de quelques offenses, ou mus par des intérêts particuliers, ils avaient donné à Votre Majesté de si pernicieux conseils, pour ternir votre gloire et éluder les soins et les efforts de notre nom pastoral pour la défense du nom chrétien. Dieu, terrible envèrs les rois de la terre, nevpermettrait pas que ce crime restât impuni.
« Quelles offenses, en effet, vos ministres pourraient-ils alléguer, pour vous conseiller de les préférer â la cause de Dieu ? quelles seraient les raisons qui dussent être préférées au bien de la religion catholique, à la gloire de Dieu et aux urgentes nécessités de la république chrétienne? Pourraient-ils prendre pour prétexte qu’on leur eût manqué de foi sur quelque chose que ce fût, ou qu’il leur eût été fait quelque injustice, pour soutenir qu’on pourrait aussi lui manquer de foi, et abandonner la défense de son nom et de ses droits à laquelle ils étaient obligés ?
« Nous prions donc très instamment Votre Majesté, et la conjurons au nom du Seigneur, comme nous le lui avons déjà représenté librement, mais avec une affection paternelle, que, selon votre équité et votre prudence singulière, vous songiez sérieusement aux dangers de la république chrétienne, de l’Eglise et de la religion, et que vous vouliez nous écouter, nous, qui
vous tenons lieu de père, qui vous aimons ten- < *
drement, et qui vous donnons des conseils salutaires et véritables, plutôt que ces hommes méfians qui, ne s’occupant que des choses d’ici-bas, et se souciant plus de se faire une réputation que de votre grandeur, vous inspirent des desseins avantageux en apparence et nuisibles dans la réalité, et que vous agissiez de telle sorte que, rétablissant les choses sur le même pied où elles étaient auparavant, votre gloire et votre conscience soient à la fois assurées, la paix renaisse et les vœux de tous les gens de bien soient accomplis.
a Notre vénérable frère Pompée, archevêque de Neocesarée (Andrinopoli), notre nonce auprès de vous, vous en dira davantage sur le même sujet, et nous vous prions de vouloir bien l’écouter favorablement selon votre coutume. Cependant nous ne cesserons de prier Dieu , entre les mains de qui sont les cœurs des rois, qu’il donne à nos paroles et à nos avertissemens la force de fléchir l’esprit de Votre Majesté, et de lui faire concevoir des desseins qui n’arrêtent point le* cours des bénédictions célestes sur vous, mais qui puissent vous les attirer de plus en pi us pour le bonheur de votre royaume.
« Donné à Rome a^ainte-Marie-Majeure , sous le sceau * du Pécheur, le 25 août 1717, et de notre pontificat le ' * dix -septième. »
'fmT
Lettre circulaire du cardinal Paouiucci aux
Nonces.
« Comme sur la nouvelle répandue de la résolution prise par la cour d'Espagne, d’envoyer contre la Sardaigne les vaisseaux que, suivant tant de promesses réitérées, elle avait non seulement destinés pour le Levant contre les Turcs, mais qu’elle avait fait entendre elle-même qu’ils avaient déjà pris cette direction, on sera curieux apparemment de savoir la manière dont Sa Sainteté s’est comportée dans une affaire aussi importante, tant pour son honneur que pour celui du Saint-Siège. Je crois qu’il convient d’apprendre à votre seigneurie que Sa Sainteté ne fut pas plus tôt informée d’une si horrible conduite, qu’elle prit la résolution d’envoyer sur-le-champ un exprès à M. le nonce en Espagne, avec ordre de remettre au roi Philippe V le bref dont vous trouverez la copie ci-jointe, et de lui déclarer en outre, comcernant les induits à lui accordés par Sa Sainteté pour deux subsides, l’un d’un million cinq cents mille ducats sur les biens ecclésiastiques, dans les Indes, l’autre de cinq cents mille ducats (monnaie d’Espagne) sur ceux de la Péninsule, afin d’affecter ces sommes aux dépenses que Sa Majesté aurait faites dans son expédition contre les Turcs , tous deux adressés au nonce pour l’exécution , que si, jusqu'à présent, ils n’avaient pas été exé-
ciiAP. xxvii. — 1717* 36r
eûtes, ils devaient demeurer sans effet, puisque la cause n’en existe plus. Votre seigneurie pourra, dans des cas convenables, faire sentir à qui de droit l’importance de la demande faite par Sa Sainteté, tant à l’égard du bref que de l’autre résolution qui l’a accompagné, et les conséquences qui peuvent en résulter, afin que chacun soit convaincu de la bonne foi aussi-bien que de la vigueur avec lesquelles Sa Sainteté s’est comr
portée et agit dans cette occasion. » J
Rome, /» septembre 1717.
La conquête de la Sardaigne était une déviation des projets du ministre ; elle n’entrait pas dans son premier plan ; elle ne fut entreprise que dans „ le but d’ajourner les dispositions pour transférer la Sicilç. C’était contre cette île qu’on se proposait de diriger les principaux efforts. Alberoni* t mit donc tout en œuvre potîr préparer une nouvelle expédition, en profitant du court intervalle q^e donnait la saison avancée. Pour sé procurer ^ les fonds nécessaires, il fît les réformes les plus rigoureuses dans les établissemens publics, sans " excepter même la maison du roi. * ^
11 n’hésita pas à contrarier le penchant dé son auguste protectrice pour les bâtimens et les jardins, lui disant, lorsqu’elle lui demandait des fonds pour cela : « Votre Majesté aimerait mieux ètreeomte^se de Saint-Ildephonse que reine d’Es-
/rf-jr
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pagne » ( ' ). Il continua aussi à percevoir les contributions ecclésiastiques, au mépris des prohibitions du pape, punissant de la prison ou de l’exil les prêtres réfractaires qui défendaient les privilèges de leur état. Enfin il eut recours à des emprunts, à des augmentations de droits et de taxes sur les riches, et même à la vente des emplois lucratifs. , . s Y
Tous les ressorts de la machine de l’État re- v r * * m eurent une nouvelle impulsion de l’énergie du
ministre : on acheta des vaisseaux et des muni- 7 '
tions navales partout où l’on put les trouver : on saisit les navires neutres pour des transports ; 011 se procura du métal en Hollande ; des fonderies d’artillerie furent établies a Pampelune ; on tra- :f vailla avec une activité inconnue jusqu’alors dans les fabriqués d’armes de la Biscaye , et des établissemens nationaux furent formés pour la fabrication de divers articles d’équipement militaire et . , aritime, importés jusqu’alors de l’étranger. L’enthousiasme des Espagnols fut électrisé par la gloire que les troupes nationales venaient Tac-* # quérir dans les derniers événemens; le patriotisme se réveilla. Non seulement on vint au se- ‘ cours,du gouvernement par dès dons volontaires.
(•) M^de ViLlars , tome II, ^age 437. L& maiàoti royale de plaisance de Saintglldfcphonse fut 1$ lu; par Philippe V ;
» 1 1 1 /». > ic-
elle est ponntic sous.le nom de la Grnnjn. .* ’
ciïAP.'xxvfi. — 1717. aCVÿ
#mais 011 leva sans difficulté une force effective de * t
seize régimens d’infanterie et huit de cavalerie.
Le ministre ne se contenta pas d’employer les moyens ordinaires de recrutement ; il ne balança . pas à tirer parti de troupes qui jusque-là avaient été regardées comme des instrumens de méfiance et de crainte. Les Miquelets des montagnes de la Catalogne et de l’Aragon furent gagnés ; 011 forma six régimens de ces bandes indisciplinées ,
», composées d’hommes les plus convenables pour îe service de troupes légères , par leur vigueur et leur activité, comme par leur dextérité dans le maniement des armes, mais surtout par leur patience dans les fatigues et les intempéries , avân- * tages qu’ils devaient au climat et à leur ancienne *' manière de vivre. On forma aussi deux régimens avec lés contrebandiers de la Sierra-Morena.
Pendant ce temps-là les alliés travaillaient avec . la plus vive sollicitude à empêcher la guerre, au moyen de quelques articles de conciliation, regar- * dés comme favorables aux intérêts des deux puissances rivales. Ils se flattaient de l’espoir dé profiter du désir extrême de l’Espagne d’obtenir un établissement en Italie , et d’èrriver à un accommode-
ment avec l’empereur, en entrant dans les vues de la reine, sur les successions de Parme et dé Toscane. On s’imaginait qu’en échange de cettt\w acquisition, l’Espagne ne pourrait que consentir «à donner la Sicile ; les deux souverains auraient à ^
te *.# ^ •
renoncer, chacun pour sa part , l’un à ses préten-. tions quant au trône d’Espagne, et l’autre aux provinces dëmembrëes. Pour ajouter un plu§ grand poids à ces offres, M. Stanliope, le parent du secrëtaire d’ëtat, fut envoyé à Madrid.
La cour d’Espagne , contre l’attente gënërale , ne tëmoigna pas la moindre disposition à abandonner ses projets sur l’Italie ; elle reçut avec indifférence, si ce n’est avec mëpris, toutes les autres propositions d’une plus petite importance, quoique dès le premier moment on fut à peu près d’accord sur la cession de la Sicile , sans en faire pourtant l’objet d’une proposition formelle. Nous • trouvons dans la correspondance des deux ministres anglais, les déclarations authentiques du ministre espagnol.
( 18 octobre. ) « Se plaignant avec chaleur des arrangemens imparfaits de la paix d’Utrecht, Alberoni s’écria : Vous aviez fait alors la guerre pour établir l’équilibre, et en signant la paix, vous n’avez pas du tout songé à l’équilibre; vous avez laissé l’empereur maître de troubler la tranquillité universelle de l’Europe. Leroi mon maître ne se refusera pas à écouter des propositions de paix ; mais il faut que ces propositions tendent à rétablir de quelque manière que ce soit l’ancienne balance, pour ne pas laisser à l’empereur la faculté de s’emparer de l’Italie quand bon lui semblera. Le roi d’Espagne n’enverra pas dfc
chap. xxvii. — 1717- 565
ministre , jusqu’à ce qu’il sache quelles sont les conditions sur lesquelles on veut baser l’accommodement. »
Quant à la proposition relative à Parme et à la Toscane, il fit la même réponse qu’il avait faite précédemment, quoique dans des termes moins concilians et moins mesurés. Fatigué d’entendre
répéter que l’Italie était neutre, etqueleroi d’Angleterre se voyait dans la nécessité de maintenir cette neutralité, il s’écria avec la vivacité qui était caractéristique chez lui : « Le roi se soucie le moins du monde des successions de Parme et de la Toscane ; de semblables bicoques ne méritent pas l’attention de Sa Majesté Catholique. Ce qu’il demande, c’est une transaction qui puisse rétablir l’équilibre en Europe ; et il considère cet équilibre comme incompatible avec le pouvoir que l’empereur a en Italie. On parle des engagemens pris avec les alliés ; mais il y a un principe existant avant tout, savoir, que ni les princes ni les États ne sont obligés d’observer aucuns traités contraires à leur intérêts. Ce principe est reconnu dans toutes les religions, dans la catholique comme dans la protestante. Vous avez, ajouta-t-il ironiquement, toujours agi ainsi; par exemple, n’avezvous pas reconnu Philippe comme roi d’Espagne? Cependant, quelque temps après, croyant qu’il était de votre intérêt de le détrôner, n’avez-vous pas cherché à le faire , et à mettre un autre à sa
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place ? Ce n’est pas moi qui vous blâmerai de consulter toujours vos intérêts nationaux. »
La sortie était un peu brusque. 11 en vint
ensuite aux conditions proposées, qu’il censura comme désavantageuses pour l’Espagne par trois motifs : i°. parce que l’empereur serait toujours trop puissant en Italie, et qu'il pourrait fomenter des troubles en Espagne; 2°. parce que les successions de Parme, Plaisance et de la Toscane, ne suffiraient pas pour obviera cet inconvénient, attendu leur distance et leur incertitude, ainsi que l’impossibilité de les défendre contre l’empereur, s’il venait à les attaquer; 3°. parce que le roi ne pouvait pas se (1er à la garantie proposée , depuis qu’il en avait fait malheureusement l’expérience dans la violation du traité pour l’évacuation de la Catalogne et de Majorque. *
Ce fut en vain qu’on employa toutes sortes de raisonnemens et qu’on tenta les meilleurs moyens de persuasion pour détruire les objections d’un ministre tenace, aussi décidé que lui à ne pas s’y rendre ; il fît traîner la négociation en longueur, sous le prétexte de la tiédeur que les ministres français et hollandais mettaient à seconder les représentations énergiques de leurs collègues les ministres anglais. 11 remarqua que les gouverne- ' mens français et hollandais gardaient le silence dans le moment où l’on faisait la déclaration que la triple alliance serait forcée de soutenir la ga-
c.iiap. xxvu. - — t 7 1 7 . 567
rantie par la force; il nia positivement que le régent eût jamais annoncé, soit dans sa correspondance particulière, soit par le canal de l’ambassadeurj la résolution d’arracher le eonsen- • tement de Philippe en employant la force des . armes.
En effet, l’aveu échappé aux ministres de l’Angleterre à Madrid prou ve combien le manque de concert et leur peu d’accord entravaient la marche de la négociation. « Nous sommes, disaient-ils, entièrement convaincus que l’ambassadeur français n’a jamais dit que le régent maintiendrait; la garantie de l’Italie autrement que par de bons offices, ni qu’il se croirait obligé d’envoyer des troupes dans cette contrée dans le cas où la paix serait troublée avec l’Espagne. Nous avons tellement {Sessé l’ambassadeur à ce sujet, que nous 1 avons mis dans le cas d’avouer qu’il n’avait pas reçu d’ordre pour employer un tel langage. lien résulte qu’011 ne s’est pas expliqué à ce sujet, ce qui aurait pu avoir une grande influence sur la résolution de la cour d’Espagne, ou qu’on en a parlé très légèrement. Cela vient à l’appui de nos conjectures, qu’il n’y a que le roi, notre maître, seul, qui agisse sincèrement et sans arrière-pensée dans cette affaire. (•)
(') MM. Stanhope et Dodington a lord Stanhope ( i*r no-
vembre 1717.)
Cependant notre rusé italien trouva cette*fois des adversaires aussi fins que lui ; on le combattit avec ses propres armes. On réussit à la fin à déterminer les ministres hollandais et français à prendre un ton plus ferme. Alberoni, après avoir en vain essayé d’obtenir la cession de la Sardaigne, consentit à ouvrir une négociation basée sur les conditions proposées. Parmi les dépêches nombreuses qui racontent la marche suivie dans cette transaction délicate , nous choisirons celles (*) qui parlent du résultat définitif.
(Novembre i5.) cc Aussitôt après que le roi fut de retour de l’Escurial , nous avons été voir le cardinal. Nous ouvrîmes la conversation en disant que nous espérions qu’il avait déjà reçu de l’ambassadeur de France la déclaration du régent en faveur de nos propositions. Il répondit qu’il n’avait encore reçu que des expressions générales sur le désir du régent de contribuer de tout son pouvoir à l’accommodement entre les deux couronnes....
« Le trouvant un peu plus calme , nous lui avons dit que nous espérions qu’aprës avoir réfléchi à ces propositions, il aura vu sans doute le grand avantage qui en résulterait pour Sa Ma-
(*) Ces dépêches , ainsi que plusieurs autres des mêmes
ministres , furent écrites en français pour les transmettre directement au roi d’Angleterre, qui n’entendait as pl’anglais.
GHAP. XXVII. I7I7. * : 369
jesté Catholique, et qu’il ne les rejeterait plus comme des préliminaires msuffisans pour ouvrir une négociation.
« Le roi, mon maître, répliqua-t-il, ne s’opposera jamais à donner la paix à l’Europe , et pour preuve de cette vérité, du moment qu'il sera assuré par le régent qu’il approuve les propositions , Sa Majesté les acceptera comme préliminaires. Mais comme elle a ete informée que l’empereur envoie des troupes en Italie, et qu’il y a déjà levé des contributions sur les États et sur les princes, il est bien décidé a n’entrer dans aucune négociation , tant que l’empereur lèvera la plus petite imposition , ou fera un pas de plus pour troubler la paix de l’Italie : c’est un parti pris sur lequel il ne reviendra jamais.
« Nous nous retirâmes alors pour nous rendre chez 1 ambassadeur français et l’informer de ce qui s’etait passé. Il promit de remettre le lendemain au cardinal lui-même la déclaration qu’il désiiait; et Albcroni ayant évité de le voir pendant quelques jours, il demanda une audience par une lettre assez vive. Après l’audience, l’ambassadeur vint nous voir, et nous dit qu’il avait déclaie de la maniéré la plus positive que le régent appiouvait nos propositions; qu’il avait aussi engagé le cardinal à envoyer à Londres un plénipotentiaire pour traiter sur ces conditions; mais qu’il lui avait répondu que le roi catholique 11e
traiterait pas jusqu’à ce qu’il fût assuré que l’empereur ne troublerait pas la paix de l’Italie.
(( Le même jour nous demandâmes une autre audience, que le cardinal ne nous accorda qu’à midi : nous lui dîmes que , puisque toutes les difficultés étaient maintenant levées du coté de la France , nous espérions que le roi catholique rie ferait aucune difficulté d’accepter tout de suite ces préliminaires et d’envoyer à cet effet un plénipotentiaire à Londres. Je n’ai reçu, nous répondit-il, que des déclarations générales de la part du régent. Il est vrai qu’il m’a écrit; mais il ne me parle ni d’aucune proposition spéciale, ni d’envoyer à Londres un plénipotentiaire; il n’a
• rien fait dire non plus de positif par son ambassadeur. Cependant, pour vous convaincre des égards du roi pour le roi d’Angleterre, et de son désir sincère de la paix , il veut bien accepter les préliminaires, et ouvrir une négociation aussitôt qu’il sera assuré que l’empereur ne fera pas de tentatives sur l’ Italie , mais non pas avant.
« Rappelez-vous , avons-nous répliqué , ce que vous nous avez dit dans notre dernière conférence. Nous sommes venus vous assurer que le roi notre maître ne refusera pas de donner au roi catholique cette preuve de son amitié ; mais il ne peut faire des instances auprès de la cour de Vienne pour écarter tous les motifs de plainte ,
• s’il n’a pas la certitude que le roi d’Espagne en-
verra un ministre à Londres pour ouvrir les négociations aussitôt que l’empereur y aura consenti.
« Les preuves de la sincérité de mon auguste maître, reprit alors le cardinal, sont de toute évidence. Sur la demande du roi d’Angleterre, il arrêta le mouvement de ses troupes, il en suspendit rembarquement déjà commencé ; il a payé plus de cinquante mille piastres pour les transporter, et il a déclaré sa résolution de se * * «. borner à la Sardaigne, promesse qu’il observera religieusement. J’ajoute que sans l’intervention du roi d’Angleterre, il aurait envoyé dix mille hommes dans le royaume de Naples. Il aurait pu se présenter, pour traiter d’un accommodement, d’une tout autre manière qu’il ne le fait aujourd’hui. 11 ne propose pas non plus d’empêcher l’empereur d’armer partout où il voudra, pourvu qu’il ne viole en rien la neutralité de l’Italie, car alors il y aurait transgression du traité. Tout cela prouve jusqu’à l’évidence la sincérité du roi catholique, et doit suffire pour déterminer Sa Majesté Britannique à faire la dé- :v marche que nous désirons ; mais il est inutile de prétendre que le roi envoie un plénipotentiaire à Londres avant desavoir ce qu’on demandera: il- ne le fera pas, et je ne vois pas pourquoi vous attachez à cela un aussi grand intérêt. Le retard serait bien plus considérable ; car qui sait si notre
ambassadeur à Londres n aura pas déjà reçu ses pleins-pouvoirs pour traiter aussitôt que la déclaration de l’empereur sera arrivée , ou s’il ne les recevra pas avant ce temps. Dans tous les cas , j’engage ici la parole du roi qu’un plénipotentiaire sera envoyé sans perte de temps poui ouvrir une négociation basée sur les préliminaires, aussitôt que Sa Majesté aura reçu les assurances qu’elle réclame pour la sécurité de l’Italie.
« Nous ne jugeâmes pas convenable de donner suite à ce débat; nous eûmes recours à un autre expédient. 11 fut prié par nous de déclaiei par écrit que le roi catholique acceptait les pré- • liminaires pour un traité de paix, et qu’il enverrait un plénipotentiaire aussitôt qu il aurait reçu de l’empereur la satisfaction qu’il demandait. Il promit de nous envoyer cette déclara-
tion dans une heure.
« Nous saisîmes cette occasion de lui répéter les deux observations préliminaires concernant la réunion de Parme et de la Toscane, dans les termes des instructions de M. Stanhope ; nous S iui fimes aussi remarquer qu’ apres avoir engagé Sa Majesté à faire cette ouverture à l’empereur, si le roi d’Espagne n’agissait pas avec sincérité. Sa Majesté Britannique ne pourrait pas différer • plus long-temps l’exécution de son traite avec la
cour de Vienne.
« Il nous assura positivement que le roi d Es-
pagne ne donnerait, pour sa part, aucun motif de plainte, et qu’il n’entreprendrait rien de contraire à cette promesse solennelle.
« Les préliminaires étant ainsi arrêtés, nous avons jugé à propos de dire quelque chose sur le traité en général; nous lui avons laissé entendre qu’il était nécessaire de le baser sur des renonciations réciproques, sans quoi toutes les demandes seraient inutiles. Le cardinal répondit à cela affirmativement, ajoutant qu’il le fallait * bien pour la conclusion de la paix , seul but commun des deux couronnes. Il se leva alors, et nous nous rendîmes chez l’ambassadeur de France ; pour lui communiquer le sujet sur lequel nous avions conféré.
« Le lendemain Alberoni nous envoya la lettre qu’il nous avait promise. Comme elle n’était pas conçue dans des termes aussi précis ni aussi catégoriques que l’importance du sujet le demandait, et que nous ne voulions pas nous exposer à subir quelque expression équivoque dans la langue espagnole, nous adressâmes sur-le-champ une lettre au cardinal, par laquelle nous lui rappe- » lions la promesse du roi d’Espagne de traiter sur la base des préliminaires et de ne rien entreprendre pendant cette négociation ; dès l’instant \ que l’empereur aurait une fois promis, pour sa part, de ne pas violer la neutralité de l’Italie.
Nous eûmes soin de tourner cette clause de ma-
3 y ^ PHILIPPE V. .*
nière que le silence du cardinal eut autant de force qu’une réponse positive. Un messager lui ayant remis la lettre, il la lut et lui en rendit l’enveloppe en ajoutant : « Il n’y a pas besoin de réponse. » Nous croyons que nous avons par là posé la question de manière qu’elle est hors de doute et qu’elle n offrirait pas le plus petit prétexte à des chicanes , quelque disposition qu’on ait à en élever.
« En un mot, dans notre lettre au cardinal, dans notre réponse, et dans tout ce qui s’est passé en général concernant les renonciations réciproques, notre but principal a été d’adoucir les choses , de mettre notre souverain à même d’empêcher d’autres actes d’hostilités de part et d’autre , et de gagner du temps pour ses bons offices dans le but d’accélérer l’œuvre glorieuse de la paix, de prendre enfin les mesures les plus convenables dans l’hypothèse d’une rupture : tel a été notre but principal. Nous espérons que nos lettres et la réponse du cardinal produiront ces heureux effets. Du moins nous nous flattons que, par nos démarches, Sa Majesté est parfaitement libre , et qu’elle n’est compromise ici envers aucune des deux parties, même en donnant le sens le plus rigoureux à ses engagemens. »
Au milieu de ces pourparlers, le cardinal faillit voir échapper de ses mains les rênes du pouvoir; de sérieuses alarmes vinrent tout à coup troubler
son bonheur. Philippe retomba dans sa maladie de vapeurs, au point d’être incapable de s’occuper d’affaires; seulement les plus urgentes étaient expédiées par la reine et Alberoni. Dans ün de ses accès, le roi éprouva une crise violente mêlée de défaillances et des symptômes les plus alarmans ; on fit venir le confesseur à minuit, pour lui administrer les derniers secours de la religion. Le monarque fit son testament selon les formalités en usage.
La stagnation des affaires et le pouvoir exercé exclusivement par la reine et le cardinal, soulevèrentla haine publique contre ce ministre étranger. Pour rendre son gouvernement italien en-" core plus impopulaire, on faisait courir le bruit que la reine serait nommée régente; mesure non seulement contraire à la constitution du royaume, mais qui laisserait toujours le gouvernement de l’État entre les mains d’ Alberoni.
« Vous connaissez déjà , observe le ministre d’Angleterre, l’état de la santé du roi. lise trouve un peu mieux aujourd’hui; mais comme sa maladie est des plus capricieuses qui existent, on ne peut prévoir l’époque fixe de son rétablissement. Nous croyons que les cabales ont déjà commencé , et nous ferons en sorte de vous tenir au courant de la situation réelle des affaires, autant . que la chose sera possible dans une circonstance aussi délicate. Il est hors de doute que* par le
testament que le roi a fait ces jours derniers a l’Escurial , la reine est déclarée régente ; mais la coutume de c.e pays s’y oppose, et sa constitution défend que le gouvernement soit confié à une princesse qui 11e soit pas la mère du roi. Les avis sont unanimes à cet égard. D’ailleurs la reine, autant que nous pouvons en juger, ne s’est fait aucun ami ici. La crainte seule pourra donc déterminer ce peuple à se soumettre à la régence. Nous sommes fondés à croire que cette prétendue disposition du roi ne sera pas exécutée , le cas de sa mort arrivant. D’un autre côté, ce peuple est tellement soumis, pour ne pas dire avili, qu’on peut s’attendre à des résultats extraordinaires. (*)
On prenait à tâche en même temps de faire circuler les bruits les plus affreux. On disait que la reine avait conçu l’idée d’empoisonner le fils que Philippe avait eu de sa première femme, pour placer ses propres enfans sur le trône. Quelque extravagans et calomnieux que fussent ces bruits, ils faisaient une impression profonde sur l’esprit d’un peuple aussi jaloux des étrangers que passionnément attaché à la forme de gouvernement établie. Les mécontens s’étant adressés au régent de France , ils reçurent de lui les assurances les plus solennelles de sa protection, avec la promesse qu’il ne négligerait aucune démarche
(') MM. Stanhope et Dodington à lord Stanhopc. ( Madrid,
I" novembre 1717. )
pour rétablir le gouvernement national, et faire échouer les menées de la belle-mère et de son favori parvenu. (l)
On ne peut juger à quelles extrémités ce mécontentement général aurait pu entraîner les esprits, si le rétablissement de Philippe n'eût donné une nouvelle direction a l’opinion publique. Quelques mécontens^ parmilesquels figurent des noms distingués, tels que ceux d’Aguilar, Veraguas et Las Torres, suggéraient encore le projet de déposer le monarque mélancolique, et de placer sur le trône le prince des Asturies. Us faisaient observer dans le Mémoire qu’ils transmirent au régent sur cette proposition : « De deux choses l’une : ou notre roi n’est plus capable de s’occuper a l’avenir des soins de l’administration, ou il ' est sous la direction du cardinal Alberoni et des Italiens. Dans ce dernier cas, il faut l'affranchir de son esclavage;' dans le premier, il faut mettre les affaires de la monarchie entre les mains de ceux qui ont le droit de tenir le gouvernail de l’État quand le roi ne peut gouverner. » *
L’entier rétablissement de la santé de Phi- •lippe, et le non succès de toutes ces intrigues, ne servirent qu’a fortifier le pouvoir de la reine, a enflammer l’animosité politique et përsonnelle qui régnait entre le roi et le régent, et à
O^PîoAiLLi^f tomn III, page 88.^*
fournir un prétexte plausible pour se mêler plus directement des affaires de la France. Le cardinal reçut les témoignages les plus flatteurs de son ascendant sur son auguste protectrice. Il fut récompensé avec une pension annuelle de vingt mille ducats ; on lui accorda le rang de grand d’Espagne, et il fut nommé à l’évêché de Malaga.
Le noble conteur (‘) des anecdotes de cour rapporte une aventure arrivée à cette époque, qui fait connaître la situation singulière de la cour d Espagne et la grande impopularité du gouvernement italien pendant la maladie du roi. « En novembre 1717, personne n’était admis dans l’appartement du roi , excepté ceux auxquels la reine et Alberoni accordaient cette permission. Comme la médecine du roi est tout entière sous l’inspection du majordome major, celui-ci devait assister aux consultations des médecins, et à l’administration des remedes. Leduc d’Escalona (il est plus connu en Espagne sous le nom de marquis de Villena), qui remplissait alors ce poste important, était un grand, respectable par son âge, ses talenset ses vertus. Pendant sa vice-royauté de Naples, et dans plusieurs autres occasions, il s’était montré très dévoué a son souverain \ mais il était encore plus remarqué par ses manières austères et son caractère susceptible. Ayant déclaré son intention de rem-
( / duc (le Sairït-Siinon.
plir les fonctions de sa charge, on lui fit savoir, de la partd’Alheroni, qu’il ferait mieux de ne pas entrer dans l’appartement du roi, et de se contenter de surveiller tout à l’entree de la chambre. Cette intimation n’ayant servi qu’à exciter son mépris et son indignation, Alberoni, par commandement exprès de la reine, donna des ordres précis pour qu’à l’avenir le duc ne fut point admis dans la chambre du roi. Un jour le duc se présente dans l’après-midi ; il demande en vain qu’on le : laisse entrer. Un des valets lui répond que cela
.ViS^L lui est défendu : « Vous êtes un insolent, lui dit le duc, cela ne peut pas être. » Il pousse la porte sur le valet, et il entre. Le voilà en face de la reine assise au chevet du lit du roi; le cardinal est * debout devant elle, et le peu d’élus se tiennent tous éloignés du lit. Le duc, chargé de gloire, mais fort mal sur ses jambes , s’avance à petits * pas appuyé sur sa petite canne ; la reine et le car-
• t dinal le voient et se regardent. Le roi était trop
’ ‘ mal pour s’apercevoir de quelque chose , ses ri-
*:• deaux étaient fermés, excepté du côté où se te-
nait la reine. Le cardinal, qui voit approcher le duc, fait signe avec impatience à un valet de lui dire de sortir; mais voyant que le duc s’avance toujours , il va à lui, lui dit que le roi voulait êtrè seul, et le priait de s’en aller. « Cela nest pas vrai , répondit le duc , je vous ai toujours regardé, vous ne vous êtes pas approché du lit, et le roi ne
38o PII1L1PPE v.
vous a pas parlé . » Le cardinal insiste; mais ne réussissant pas , il le prend parle bras pour le faire retourner sur ses pas. Le duc lui répond qu’il est bien insolent de vouloir l’empêcher de voir le roi, et de remplir sa charge. Le cardinal veut absolument lui faire enfiler la porte, en l’apostrophant avec mesure, tandis que le duc ne lepargnait pas.
« Lassé d’être traité de la sorte, le duc se débat, lui dit qu’il n’est qu’un petit faquin à qui il faudrait apprendre le respect qu’il lui devait. Dans cette chaleur et cette poussée, le duc, qui était faible , tombe heureusement dans un fauteuil qui se trouvait là. Enflammé de colère de sa chute, il lève sa petite canne et en frappe de toutes ses forces les oreilles et les épaules du cardinal, l’appelant petit coquin y petit faquin , petit impudent qui ne méritait que les étrivières. Le cardinal, qu il tenait d’une main , à son tour se débarrasse comme il peut, et s’éloigne. Le marquis continue tout haut ses injures, le menaçant de son bâton. La reine et tous les témoins de la scène observèrent tout d’un grand sang-froid, et sans dire mot.
k J’ai su cette anecdote, continue le marquis de Saint-Simon, de tout le monde en Espagne; j en ai demandé le plus exact détail au duc d’Escalona lui-même , qui avait de l’amitié pour moi. 11 me l’a contée avec plaisir, telle que je l’écris, n
* chap. xxvji. — 1717 . *58i
Le cardinal furieux , mais saisi de la dernière surprise, ne se défendit pas et 11e chercha qu’à se débarrasser du duc qui lui cria de loin que, sans le respect du roi et de la reine, il lui donnerait cent coups de pied dans le ventre, et le mettrait dehors par les oreilles. Le roi était si mal qu’il ne s’aperçut de rien. Un quart d’heure après que le duc fut rentré chez lui, il reçut l’ordre de se retirer dans une de ses terres, à trente lieues de Madrid. Au bout de six mois, le cardinal lui envoya l’ordre de revenir, sans qu’il eût fait la plus légère démarche. Ce qu’il y a de plus incroyable, c’est que l’aventure, l’exil et le retour ont été ignorés du roi d’Espagne jusqu’à la disgrâce du cardinal. (*)
(*) Ce n’était pas la première fois que l’abbé Alberoni s’était trouvé exposé à une pareille avanie. Le duc de Sainl- Aignau écrivait à Louvillc, le 18 avril 1717 : « Le cardinal del Giudice , en passant à Lérida , s’est fait montrer le fameux endroit où Magnani donna des coups de bâton â Alberoni. Il a fait, à cette vue , un discours très pathétique sur les choses humaines ; il en va , je pense . régaler le sacré collège pour éloigner l’abbé. »
Del Giudice eut la mortification de voir Alberoni élevé à la dignité de cardinal, malgré les coups de bâton, et en dépit de sa vive opposition dans le sacré collège. v
: PHiLlWPK V.
Négociation avec la cour de Rome sur les affaires ecclésiastiques .
f Aussitôt après que le pape eut reconnu l’archiduc comme roi d’Espagne en 1709, les rapports avec Rome cessèrent. Tout à coup le tribunal de la Nunciatura fut fermé, et les auditeurs de cette cour eurent ordre de quitter l’Espagne. Le pape, de son côté, refusa l’institution canonique aux évêques nommés par Philippe. Mais ler grand-inquisiteur lbanez de la Riva , archevêque de Saragosse , étant mort à Madrid dans le mois de septembre 17 10, le roi nomma pour son successeur le cardinal del Giudice. Ce choix, qui devait obtenir la confirmation de Rome, fut on ne peut * pas plus agréable à cette cour. Le cardinal , qui était très protégé par l’Espagne lors de l’ambassade de Medinaceli à Rome, jouissait aussi de toute la confiance du pontife; del Giudice se hâta de se rendre à Madrid.
Dans l’état de stagnation où se trouvaient les rapports entre la cour d’Espagne et le pape, le cardinal paraissait aux deux gouvernemens un excellent intermédiaire pour opérer un rapprochement entre elles. Philippe, aussitôt après l’arrivée du cardinal, le nomma membre delà junta magna, chargée de rechercher tous les docuinens historiques qui pourraient servir à établir les
*chap. xxv ii. ~~ 1717. 585
droits de la couronne contre les prétentions de la cour de Rome. Cette junte était composée de plusieurs membres des conseils et d’un grand nombre de théologiens. On mit, par ordre du roi, entre les mains du cardinal del Giudice les papiers qu’avait jadis rassemblés don Juan de Ghumacero, ainsi que d’autres que les Cortès de 1 7 1 3 s’étaient procurés, relatifs aux préjudices qui résultaient pour l’Espagne des abus et des usurpations de la cour de Rome. On ne fut pas longtemps sans apercevoir que le cardinal penchait pour le pape ; il reçutdonc l’ordre de remettre tous les papiers concernant ce sujet. O11 vit avec peine à Rome cette occasion favorable s’évanouir. Il fallut songer à de nouveaux moyens d’obtenir un accommodement; 011 s’adressa à la cour de Ver- ♦ sailles. Le roi de France consentit à se rendre médiateur pour négocier a Paris un concordat avec Philippe. Monsignor Aldobrandi se rendit en conséquence dans cette capitale, où arriva bientotpou r l’Espagne don Joseph Rodrigo Villalpando, qui fut plus tard marquis de la Compuesta. Ce fut le célèbre magistrat don Melchior de Macanaz qui dirigea de Madrid cette négociation. Le roi lui fit remettre toutes les pièces et notes concernant la juridiction ecclésiastique, préparées par la junta magna depuis 1 709 jusqu’en 1712. Quoique Macanaz n’eût exercé jusqu’alors que des fonctions publiques d’un ordre inférieur, le roi.con naissant
ses talens et sa fermeté, le nomma à la place de fiscal général du conseil de Castille, emploi dune haute importance par le grand nombre d’attributions de ce conseil, dont il était le rapporteur officiel pour toutes les affaires graves.
Les conférences eurent lieu à Paris entre Aldobrandi et Villalpando : leurs dépêches renferment les divers points dont ils convenaient successivement, ou bien elles expriment les obstacles que Ton rencontrait pour tomber d’accord. Il ne résulta de ces conférences, tenues sous la médiation de Louis XIV, et avec l’intervention de son ministre Torcy, aucun concordat revêtu des solennités nécessaires ; mais ces explications suffi- • rent néanmoins pour aplanir la route; elles préparèrent le rétablissement de la bonne intelligence entre les deux cours. La correspondance du gouvernement de Madrid avec Villalpando offre un grand intérêt par les talens et les connaissances historiques que Macanaz déployait dans les discussions de ces matières importantes. Voici les sujets principaux :
i°. Sa Majesté Catholique ne voulant pas consentir à ce que le nonce eijt plus d’autorité en Espagne que tout autre ambassadeur ordinaire , et insistant pour que le pape déléguât à un des évêques espagnols la juridiction, ainsi que cela ** avait eu lieu en Espagne jusqu’en afin
d’empêcher que les causes fussent jugées hors du
Vv; CHAP. XXVII . — irjlf. 385
i o jaunie ; il fut convenu que le roi nommerait deux conseillers qui, avec l’auditeur du nonce, connaîtraient de ces procès en dernier ressort;
2°. que le nonce ne donnerait des lettres dimissoïres que conformement, aux dispositions du concile de Trente, chap. X, sessi: ru, de re forma tione ; 3°. que le gouvernement du roi formerait une liste des bénéfices qui étaient de la présentation du nonce, à laquelle on se confor- • ineiait; 4 . que les droits qu on paierait dans ces procès seraient les mêmes que dans les autres cours du royaume; 5°. que ce serait aux évêques ' a connaître de cette sorte d affaires en première instance, sans que le pape put mettre aucun obstacle par des lettres apostoliques; 6°. qu’on jugerait seulement a Rome les causes d’une gravité reconnue. •
2°. Quanta la juridiction temporelle, propre à la souveraineté , on établit qu’elle serait exercée par les cours royales , et que les évêques seî aient invites a borner 1 autorité des juges ecclésiastiques aux cas spécifiés par le droit canon. . Re roi insista, par sa lettre du 21 mars 1714, pour que les juges ecclésiastiques qui empiéteraient sur l’autorité royale, fussent par cela seul interdits, et pour que dans toute l’Espagne on observât la coutume du royaume de Valence, savoir que la plainte fût portée devant un juge de la cour royale, dont il n’y eût point d’appel.
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5°. L’abus de l'acquisition des immeubles par . le clergé appela aussi l’attention du gouvernement. Il fut d’abord convenu qu’elle serait provisoirement défendue aux communautés ecclésiastiques, jusqu’à ce que le nonce fut. reçu en Espagne, et qu’il terminerait cette affaire avec les ministres du roi , et à la satisfaction de Sa Majesté. Mais Aldovrandi prétendit, dans une lettre qu’il remit à M. de Torcy le 19 août 1714» et que ce ministre transmit au roi d’Espagne, que l’intention du pape était que les biens acquis par les ecclésiastiques fussent sujets à payer à l’État les memes contributions que toutes autres propriétés possédées parles laïques. Le roi répondit, le 18 octobre de la même année, que cette disposition n’aurait pour résultat que d’éluder la loi pour le passé et le présent , et qu’elle donnerait occasion à des fraudes et à des pi'ocès à F avenir; le roi ajoutait que si Sa Sainteté ne consentait pas à sanctionner la loi telle qu’il l’avait proposée , il userai t des droits qu’il tenait de Dieu, et la ferait exécuter, en remettant les choses comme elles se trouvaient à cet égard avant Ferdinand-le-Catholique .
4°. Pour mettre un terme aux excès et aux vexations des juges ecclésiastiques, il fut convenu que le pape nommerait un juge qu’on appellerait de bref, dans quatre ou cinq villes principales d’Espagne , où il y eût des cours royales, a 1 instar
CUAP. XXVII. — I7,7. . 3g
(le ce que l'on pratique à ce sujet en Catalogne, cl après les brefs de plusieurs papes. Le roi ne se contenta pas de cette concession, voulant, par sa lettre du 21 mai, quelle s’étendit à toutes les villes où il y a conseils, chancelleries, cours * royales, dans toute la monarchie. La cour de Rome répondit le 19 août, qu’aussitôt que le nonce serait admis en Espagne , il prendrait corn naissance de l’état des choses à ce sujet , et que si les scandales auxquels la guerre avait donné lieu continuaient encore, on adresserait au roi un bref semblable à celui qui. avait été envoyé au cardinal Portocarrero au commencement des troubles. Le roi répliqua le 18 octobre , en disant que sa demande n’était qu’un pur effet de sa déférence et de son respect envers Sa Sainteté, qu’elle était d’ailleurs fort, utile à l’état ecclésiastique , et convenable aussi pour la sûreté de conscience, et pour la tranquillité des évêques; qu’011 ne pouvait pas attendre l’arrivée du nonce ni accepter non plus un bref semblable à celui accordé au cardinal Portocarrero ; enfin que si le pape ne consentait pas à la demande du roi , Sa Majesté agirait comme elle le jugerait convenable.
5". Un autre excès que le gouvernement de Philippe cherchait à corriger , c’était l’abus de l’immunité ecclésiastique au sujet de l'asile On convint que cette immunité ne s’étendrait pas aux coupables des crimes de lèse-majesté in primo
et secundo capite , aux séditieux, aux rebelles, aux meurtriers avec préméditation : que les sa graclos jrios (enceinte des lieux sacrés d’où les criminels avaient été retirés, et qui avaient servi d’asile dans un autre temps) resteraient abolis à jamais, et que les hermitages , les cimetières et toute église à laquelle ne serait pas attaché un prêtre qui y célébrât la messe avec fréquence, ne pourraient servir désormais de lieux d'asile.
6°. Sur les censures ecclésiastiques, on arrêta que les évêques ne s’en serviraient qu’à la dernière extrémité, et après que tous les remèdes de l’autorité royale et sacerdotale auraient été épuisés.
7°. La discussion fut des plus vives sur les réserves introduites pendant le schisme d Avignon; le roi tenant beaucoup, etavec raison, à sa prérogative de nommer les personnes qu’il croyait les plus dignes et les plus capables pour régir l’église d’Espagne. Aldovrandi parvint pourtant à persuader à Villalpando , que le roi pourrait retenir le montant des revenus des évêchés vacans, et des biens des évêques décédés , ce qu’on appelle es polios j vacantes , qu’il aurait perçus depuis l’interruption des communications avec Rome en 1709 jusqu’alors, en faisant seulement quelques aumônes, et que l’on expédierait à Rome les bulles pour les nouveaux évêques, en payant la moitié du prix qu’il en coûtait auparavant; mais
C1IAP. XXVII. I717. 38cj
que pour l’avenir tout existerait comme par le passé. Le gouvernement espagnol blâma hautement Villalpando d’avoir consenti à ces pfopositions ; et comme Aldovrandi n’avait décidé le négociateur espagnol qu’en lui faisant voir que cela avait été ainsi convenu à Rome en 17 1 1, entre monsenor Coradini, auditeur du pape dans la Rota , et don Philippe Ramos, secrétaire de M. de Molinés, le roi fît envoyer à Villalpando l’extrait des instructions communiquées à ladite époque à M. de Molinés, lesquelles portaient en substance : « Qu’il avait outrepassé ses pouvoirs en écoutant ces propositions ; qu’il évitât d’y adhérer à l’avenir; qu’il n’aurait jamais dû perdre de vue que les espollos y vacantes , ainsi que l’usage d’exiger de l’argent pour donner l’institu- . tion canonique aux évêques nommés par le roi , étaient seulement tolérés ; qu’àRome, au contraire, on affectait de regarder comme un droit ce qui n’était en réalité qu’une tolérance abusive, préjudiciable à toutes les églises. » Le roi ajoutait que s’il fallait tolérer encore cet abus, le pape lorsqu’il préconiserait les évêques devrait le faire gratis , conformément à l’Évangile et à la Tradition. Diverses notes furent échangées entre la cour de Rome et celle d’Espagne sur cette matière; mais rien ne fut arrêté alors entre leurs commissaires respectifs à Paris.
8°. Le gouvernement de Madrid demandait
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aussi que les ecclésiastiques contribuassent aux frais de la guerre et aux besoins de l’État. Voici la convention à cet égard : la cour de Rome ne pouvant pas , disait-elle, accorder cette grâce à perpétuité au roi , on le ferait pour deux vies seulement, en payant toutefois des fonds de la cruzada ce qui revenait à la cour de Rome pour ces concessions ; que l’état ecclésiastique paierait 1 alcabala , et que ses biens seraient sujets au paiement des contributions générales ; que les églises contribueraient pour les biens qu’elles possédaient comme s’ils appartenaient â des séculiers,* on en exceptait seulement cinquante ou soixante ducats, qui serviraient â la sustentation de chaque ecclésiastique ; pour le reste , ils étaient assujettis aux impôts comme tout autre immeuble.
90. Sur la représentation faite par Villalpando, au nom du roi d’Espagne, relativement à la nécessité de diminuer le nombre excessif des instituts religieux, et de leurs réformes, Aldovrandi promit que Sa Sainteté adresserait un Bref, avec des facultés très étendues, au prélat désigné par le roi pour la réforme des ordres religieux.
io°. Il 11e fut pas possible de se mettre d’accord sur les sentences en matières de possession, j uicios posesorios ; entre des ecclésiastiques; Aldovrandi prétendant, d’après la doctrine de la Rota , qu ils étaient de la compétence des juges ecclé-
ch ap. xxvn. — 1717- 391
siastiques, et le commissaire espagnol soutenant, au contraire, que s’agissant de choses purement temporelles , la connaissance en devait être déférée aux tribunaux civils.
ii°. La discussion s’engagea de nouveau sur les es polios y vacantes . Il fut convenu que des sommes provenant de cette concession , que le roi avait perçues pendant la suspension des communications avec Rome, depuis la rupture de 1709, on en affecterait le tiers pour les églises et pour les pauvres. Il paraît que la cour de Rome regrettait beaucoup d’abandonner, par cette concession , les sommes considérables qui lui revenaient; et sur ses représentations, il fut décidé que les corrégidors surveilleraient à l’avenir l’administration et des es polios et des vacantes , et que de leur produit net on ferait trois parties égales qui seraient distribuées entre les églises, les pauvres et la chambre du pape : le roi abandonnait à celle-ci sa part, pour ne pas différer plus long-temps le concordat.
1 20. L’affaire concernant les bénéfices dont la présentation était réservée au pape fut réglée de cette manière : on convint d’abord d’offrir à la chambre apostolique huit mille ducats d’or; sur les observations du roi, cette somme fut réduite à celle de six mille ducats, à condition que le roi aurait le droit de nommer les personnes qui devraient obtenir ces bénéfices, et qu’il ne
leur serait imposé aucune pension ; le commissaire-général de Cruzada paierait ladite somme annuelle à la chambre du pape, sauf à la distribuer ensuite entre ceux qui seraient promus à ces bénéfices.
i3°. Quant à ce qui regarde la nomination de coadjuteurs aux chanoines, avec droit à la succession future de leurs prébendes, le roi demandait à présenter tous les bénéfices réservés au pape jusqu’alors; en outre, il se réservait la faculté d’approuver ou non les résignations selon son plaisir. Aldovrandi prétendit que la somme de six mille ducats d’or fût portée à huit mille ; il annonça qu’à cette condition il abandonnerait ses autres prétentions sur ce point. Le roi y consentit à la fin, pourvu qu’il restât convenu que l’on ne réclamerait à Rome dans la chancellerie, ni dans d’autres bureaux, aucun droit pour annates , services, expéditions de bulles, dispenses matrimoniales, ni à autre titre quelconque; que les bénéfices réservés resteraient pour toujours de sa présentation, et que les coadjutoreries , résignations, rétrocessions, etc., ne se feraient à l’avenir qu’avec l’approbation des évéques et des chapitres des églises cathédrales, et surtout avec la permission explicite de Sa Majesté. Le roi prétendit encore que l’on confirmât à Rome le bref d’ Alexandre III, donné sur les instances des rois catholiques Ferdinand et Isabelle, adressé par
eux aux églises d’Espagne, le io décembre i5o^, lequel défendait à jamais les coadjutoreries dans les susdites églises.
i4°. On aborda aussi la grande affaire relative aux dispenses de mariage. Aldovrandi soutenait que l’argent provenant de cette source servait pour la sustentation du pape , des cardinaux, des pauvres et d’autres personnes qui vont a Rome pour cause de religion. Villalpando n’était pas loin de céder sur ce point; mais une lettre de Philippe, datée du 14 juillet, annonçait la volonté de ce monarque de contribuer avec une somme déterminée, plutôt que de laisser la porte ouverte à une foule de scandales et de péchés que l’on voyait commettre tous les jours, les contractans cherchant des motifs faux, se livrant même à l’inceste , parce qu’ils sont assurés d’obtenir, pour de l’argent, les dispenses contraires aux canons et aux conciles. Cette lettre fut communiquée a Aldovrandi, qui répondit, le 19 août, que si l’on demandait des sommes considérables pour les dispenses entre cousins germains, oncles et neveux, c’était pour les rendre plus difficiles; que pour ce qui était des autres degrés de parenté, on ne demandait pas aux Espagnols plus qu’aux autres nations de l’Europe. Le roi répliqua, le 18 octobre, qu’il serait plus aisé, plus conforme à la religion et plus juste d’ordonner que les dispenses entre cousins germains, oncles et ne-
veux , ne fussent accordées qu 1 inter magnos principes et ob publicam causam , selon le concile de Trente; que c’était la seule manière de mettre un terme aux plaintes; que si l’on ne voulait pas répondre à sa demande, Sa Majesté agirait de manière à ce que ses sujets observassent les codes de l’Égl ise d’Espagne, et qu’elle donnerait ellemême les dispenses, en faisant cesser par là ces abus introduits pendant le schisme qui divisa l’Eglise catholique.
Telle est l’histoire des négociations commencées et suivies à Paris, dans lesquelles, nous aimons à le répéter, toutes les notes, instructions et renseignemens pour l’Espagne furent préparés par Macanaz.
Les choses étaient dans cet état lorsque, par la retraite de la princesse des Ursins, Alberoni et le cardinal del Giudice parvinrent au pouvoir. Macanaz avait déjà été obligé de chercher un - asile en France contre la haine des inquisiteurs; la révolution qui eut lieu dans les conseils espagnols fut des plus complètes. Tous les obstacles étaient donc levés pour opérer une réconciliation avec le pape; Alberoni qui voulait se rendre agréable à cette cour, dont il convoitait les faveurs, sentit toute l’importance d’amener à une conclusion les négociations commencées à Paris ;
‘ pour cela, il proposa de les continuer à Madrid. Aldovrandi et Villalpando quittèrent Paris.
Le premier arriva dans la capitale d’Espagne le 6 août 17 i5; 011 s'empressa d’entourer l’envoyé du pape de toutes sortes d’égards; on lui prodigua les promesses, mais sans terminer pourtant l’accommodement qu’il désirait avec tant d’ardeur, et sans rétablir le tribunal de la nunciatura dans l’exercice de ses fonctions. Fatigué de tant de lenteurs, et se souvenant de l’activité avec laquelle furent suivies les négociations de Paris, Aldovrandi laissa échapper des témoignages d’impatience sur l’indolence des ministres; il prononça même le nom de Macanaz, en exprimant quelque regret de le voir séparé des affaires. Macanaz ayant appris cela à Paris , où il résidait, lui adressa une lettre qu’il fit mettre auparavant sous les yeux du roi Philippe, dans laquelle il insistait sur la nécessité d’un accommodement sur les bases qu’il avait proposées; il jetait sur le cardinal del Giudice et sur Alberoni le blâme de la lenteur
qu’éprouvait le concordat; il disait que la convention aurait été depuis long -temps terminée s’il avait été maintenu dans son poste. Le cardinal del Giudice se vengea de ses invectives en publiant, en sa qualité de grand-inquisiteur, un édit qui ordonnait à Macanaz de se présenter devant le Saint-Office dans le terme de quatrevingt-dix jours, pour répondre aux charges élevées contre lui, d 'hérésie, à? apostasie et de fuite;
le même êdit confisca ses biens , et défendit toute communication avec lui.
On a vu qu’Alberoni et le cardinal, tourmentés tous les deux par l’ambition, étaient mal ensemble; que le cardinal quitta enfin le ministère et la place de grand-inquisiteur, et partit pour Rome. Alberoni devint alors ministre tout-puissant en Espagne. Débarrassé de son rival, libre f
de donner aux négociations avec Aldovrandi la direction qui serait la plus convenable à sa politique, il lui fit entendre qu’il souhaitait bien sincèrement de voir le concordat terminé; qu’il ferait même en sorte qu’il fut alors reçu avec . le caractère de nonce apostolique, et avec des facultés plus étendues que celles des nonces ses prédécesseurs ; il ajoutait que les communications seraient entièrement rétablies entre les cours d’Espagne et de Rome, sans que le roi de- . • . mandât aucune satisfaction pour ce qui s’était passé , et sans qu’il fût plus question de la représentation des Cortès ni des prétentions des églises et des sujets; enfin il se chargeait de tout arranger â l’amiable. Mais comme il avait en vue d’obtenir avant tout le chapeau de cardinal, et que l’occasion était des plus favorables , il persuada à Aldovrandi de retourner a Rome, pour le justifier des imputations que le cardinal del Giudice y avait répandues contre lui, et pour faire savoir
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au pape que le cardinal était son ennemi, ne cherchant en tout que son propre intérêt, et qu’au
contraire lui , Alberoni, avait à cœur de soutenir
les droits de l’Eglise de Rome. Si le pape voulait que \a chancellerie reprît son cours ordinaire, il fallait lui conférer le chapeau de cardinal; c’était alors que le tribunal de la nunciatura serait rouvert à Madrid avec plus d’attributions encore qu’en 1709.
Alberoni fît plus : pour que ce voyage d’ Aldovrandi âRome fût approuvé par le roi et la reine, il leur fît sentir que le but de leur politique étant de conserver des Etats en Italie, il fallait gagner la volonté du pape, qui pourrait y contribuer, et que l’on pourrait tirer des Etats de l’Eglise tout ce qui serait nécessaire pour l’entretien de l’armée. « Rien ne sera plus facile à obtenir, disait-il, car le pape était opprimé par les Allemands, et il cherchait les moyens de s’en débarrasser; Sa Sainteté accorderait toutes les grâces qu’on lui demanderait, pourvu que le concordat eût lieu à des conditions convenables. Tout autre envoyé, continuait-il, serait suspect, et attirerait l’attention des puissances ; au lieu qu’ Aldovrandi avait un motif plausible pour calmer toutes les alarmes ; savoir, la nécessité d’éclaircir les doutes qui s’étaient élevés sur la convention projetée. » Le roi et la reine entrèrent pleinement dans les vues d’ Alberoni. Lorsque Aldovrandi
vint, prendre congé de Leurs Majestés, elles le chargèrent de demander au pape, en leur nom, le chapeau de cardinal pour leur ministre, à qui celte dignité ne pouvait que donner plus de considération et de respect, comme cela était nécessaire pour l’exercice de ses fonctions. Il n’y a d’ailleurs, ajoutèrent-elles, maintenant en Espagne qu’un seul cardinal. Cette affaire coûta beaucoup de soins et d’adresse à Alberoni, ainsi qu’il le dit lui-même dans sa lettre au cardinal Paoluccidu icrmars 179.1 : Quanta fatica, quanti pensieri , e quanto azardo non mi costo!
Le pape écouta avec bienveillance et satisfaction Aldovrandi, qui fut nommé à l’archevêché de Neocesarée; mais, après une conférence avec Sa Sainteté, le 24 janvier 1717, il repartit pour l’Espagne, sans porter la nomination d’ Alberoni au cardinalat. Aussitôt que celui-ci apprit, par une lettre d’ Aldovrandi , que le pontife avait, à la vérité, promis de remplir ses vœux, mais qu’il n’était pas porteur de sa nomination, Alberoni expédia un courrier sur-le-champ au cardinal Aquaviva à Rome, pour qu’il informât le saintpère qu’ Aldovrandi n’entrerait pas en Espagne, par la raison qu’il n’avait pas terminé les affaires comme il était convenu de le faire. Le nonce s’arrêta, en effet, à Perpignan, où il resta quelques mois, pendant lesquels le cardinal Aquaviva obtint une déclaration du pape. Elle portait que
chap. xxvii. — 1 7 1 y . 399
tout se ferait selon les conventions entre le nonce et Alberoni, aussitôt qu’elles seraient signées; que si l’on accordait à Aldovrandi la permission d’aller à Madrid pour y signer le concordat , le chapeau serait envoyé au retour du courrier porteur du traité. Aldovrandi eut donc la permission de continuer son voyage. Mais toutes les difficultés pojir la convention n’étant pas encore levées, il s’arrêta à la Fresneda, d’où il passa enfin à l’Escurial : c’est là où la convention fut signée, le i7juin 1717. Elle contenait trois articles: i°.on accorderait au roi , dans la forme accoutumée , les brefs de cruzadci , subsidio , cscusado , millonese t les autres grâces; 20. il aurait aussi la faculté de percevoir la décima , la dixième partie des revenus ecclésiastiques dans les Indes et les au très États de Sa Majesté; 3°. après ces concessions du pape, on rétablirait les anciennes communications avec la cour de Rome; la nunciatura reprendrait aussi ses fonctions en Espagne. Cette convention ayant été signée, Aldovrandi se rendit à Madrid, d’où il envoya un courrier au pape Clément XI, avec la convention, que ce pontife ratifia. Le 8 août, le courrier était de retour, annonçant la nomination d’ Alberoni à la dignité de cardinal. Aldovrandi s’empressa de communiquer cette agréable nouvelle à Alberoni qui se trouvait au Pardo. Le 9, un décret royal rétablit le tri—
Digitlzed
4oü PHILIPPE V.
bunal de la nunciatura > qui avait été fermé pendant huit ans.
La bonne intelligence était à peine rétablie entre les deux cours, que l’expédition contre la Sardaigne vint la troubler. On a déjà vu avec quelle indignation on s’exprima à Rome au sujet de cette agression. Vers la fin de l’année 1717, l’archevêque de Séville étant venu à mourir, Alberoni fut promu à cette dignité. Aussitôt que le ministre autrichien, à Rome, eut connaissance de cette nomination, et eut appris que le cardinal Aquaviva demandait qu’Alberoni fut préconisé dans le consistoire, il s’y opposa formellement.
Le pape, déjà très indisposé lui-même contre Alberoni par le tour qu’il venait dernièrement de lui jouer, ajourna l’expédition des bulles accoutumées, sans cependant oser les refuser (*). Le * cardinal Aquaviva protesta, au nom de son souverain , contre cette violation du concordat. L’auditeur delà Rota j Ilerrera , qui fut depuis évêque de Siguenza , dit au pape , dans le mois de mars 1718, que si Alberoni n’était pas préconisé, on , suspendrait encore une fois à Madrid de ses fonc-
(*) S’il faut en croire Duclos , fe pape , dans son indignation contre Alberoni , laissa échapper ce propos , qu’il sétait damné en lui conférant le chapeau de cardinal . Le cardinal del Giudice dit à cette occasion , quV/ suivrait sa sainteté partout , excepté en enfer.
tions le tribunal de la Nunciatura. Cette déclaration énergique fît son effet; on pria le cardinal Aquaviva d’envoyer un courrier à sa cour pour annoncer qu’Alberoni était autorisé à toucher les revenus de l’archevêché, en attendant qu’on lui expédiât les bulles. Alberoni n’avait pas eu besoin de cette déclaration pour les percevoir.
On faiblissait, comme on voit, â Rome; mais le 16 mars, le comte de Gallasch , ambassadeur de l’empereur, répandit partout, dans cette ville, une note adressée à Sa Sainteté , où il accusait Alberoni d’avoir des communications intimes avec la Porte Ottomane, par l’intermédiaire du prince Ragotski, qui se trouvait à Paris. Alberoni s’expliqua ouvertement de manière à satisfaire toutes les incriminations à ce sujet. Le pape hésitait néanmoins toujours (*); et tout en berçant Alberoni de l’espoir d’être bientôt préconisé archevêque de Séville , il ajournait l’expédition des bulles. Sa Sainteté n’ignorait pas qu’Alberoni était décidé à se faire sacrer à Madrid, sur la présentation du roi à l’archevêché, par les évêques nommés par le monarque, ainsi que cela avait
(*) Ce, fut la destinée de Clément XI de vivre sans cesse menacé par l’Autriche et par la maison de Bourbon. Il était d’ailleurs faible par caractère ; le dernier qui lui parlait avait toujours raison, ce qui donna lieu à ce distique latin :
■> » - . jt-
Promiltit , promissa negat , dejletque negata His tribus admissis , quis negct esse Petrum ?
été pratiqué en Espagne, depuis la publication de l’Evangile, ou bien par l’archevêque de Tolède comme primat de l’Eglise d’Espagne. On n’avait pas oublié non plus, à Rome, la lettre de Philippe a Clément XI, en 1710, dans laquelle le monarque faisait voir que ce n’était que depuis. Ferdinand et Isabelle que l’approbation des papes * avait été nécessaire dans les promotions aux évêchés, et que, pendant un grand nombre de siècles, les personnes nommées par le roi avaient été consacrées par les évêques; que, souvent même, cette ordination avait eu lieu à la suite des armées, pendant la lutte longue et acharnée contre les Sarrasins; que cette coutume enfin était conforme aux conciles nationaux, et à la tradition constante de l’Eglise d’Espagne jusqu’à ladite époque.
La cour de Rome ne voulant pas plier devant ces doctrines, chercha à éluder par des promesses les vives instances du cardinal Aquaviva : la rupture devint alors inévitable. Quatre mille Espagnols quittèrent Rome ; Aquaviva lui-même • se retira àAlbano. De son côté, Aldovrandi reçut l’ordre de quitter l’Espagne. Le tribunal de la Nunciatum fut fermé de nouveau le 12 juillet 1718. Le pape suspendit, par son bref du 4 juin, . les induits ou concessions dites de la cruzada , lacticinio , subsidio et es eus ado , qui avaient été ' accordées au roi pour six ans : ce bref ne circula
point en Espagne. Le gouvernement en empêcha l’entrée,* mais on s’arrangea à Rome de manière à faire parvenir à l’archevêque de Tolède Valero y Lora, une lettre du secrétaire d’état du pape, dans laquelle ce pontife chargeait le prélat de faire connaître aux fidèles de son diocèse la suspension de la bulle de la Cruzada. On s’embarrassa peu de cette lettre à Madrid; seulement, pour rassurer les esprits , on fît entendre aux peuples que chacun aurait à suivre , dans cette circonstance , les conseils de son pasteur respectif. L’archevêque de Tolède publia un mandement, où il disait, entre autres choses, que les ennemis de l’Espagne pouvaient sans doute surprendre la religion du pontife, et le décider à retirer à ce pays ses concessions; mais qu’on était fondé à espérer que le pape ne voudrait pas troubler la paix de la monarchie en privant les rois catholiques des ressources qui leur étaient aussi nécessaires.
Les hostilités entre le gouvernement espagnol et la cour de Rome , au sujet des affaires ecclésiastiques, continuèrent jusqu’à la chute d’Alberoni : on fit alors la paix. Par un bref du 20 septembre 1720, toutes les grâces accordées au roi et à ses sujets furent rétablies comme par le passé. En . novembre de la même année , le tribunal de la Nunciatura fut réinstallé dans ses fonbtions.
Le père Belando, à qui nous avons emprunté une partie des détails sur cette négociation ( His-
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