‹ L'Espagne Sous les Rois de la Maison de Bourbon (volume 3)Chapitre 28 sur 32 · KM · texte numérisé non relu

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raient dirigées contre la Bretagne pour appuyer en France les * prétentions du roi Catholique, en confiant le gouvernement de ce royaume à une personne sûre qui aurait sourde veil-

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44o ^ ♦„.<* PHILIPPE ,V. ^ • .

La situation des partis qui s’agitaient en France, offrait un vaste champ aux menées du ministre espagnol; il ne balança pas à ourdir des intrigues dans ce pays, ainsi que le régent lavait fait à Madrid pour le renverser. Tous les partisans et admirateurs de l’ancienne cour s’étaient déclarés contre son gouvernement, à raison de sa liaison avec l’Angleterre en dépit des maximes politiques qui avaient été suivies depuis si longtemps. Le maréchal de Villars pf*ésenta un mé- • moire très énergique contre la nouvelle alliance.

Il conseillait au régent de se réconcilier avec l’Espagne , et d’unir par un lien durable les deux couronnes de la famille de*Bourbon contre l’empereur. Le duc du Maine et Viileroi appuyèrent ces représentations dans le conseil d’état,; leurs, raisonnemens fîrenrmne si forte impression sur leurs collègues, que le maréchal d’Uxelles, chef du département des affaires étrangères,, n’apposa a signature au bas d^i traite avec l’ Angleterre

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1er sur les jours de Louis XV, et dissiper ainsi les craintes que l’on avait à ce sujet. 4$?

Ces^lans étaient tenus dans le plus grand secret : Alberoni seul les Connaissait en Espagne; mais il eut l’imprudence de s’ouvrir au baron de Walef , lieutenant-géüéral au «service (lu roi CatlioliqiTè'^ qui fen instruisit les ennemis x[p l’Espagne. IIelan ng , Tlistoria rivil.de Espa nu , vcw. III, page 22# •*

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*• CHAP. XXIX. 1718-1719. 44l

que lorsqu’il s’y vit forcé par l’autorité directe ■ du duc d’Orléans lui-même. (*)

» Le parti contraire à la politique du régent était soutenu par tous les princes légitimés , et par les princesses, sans en excepter l’épouse du régent, qui étaient offensés de ce qu’on voulait leur ravir les prérogatives et les honneurs que le feu roi leur avait accordés. Cette opinion n’était pas seule^ment celle des ennemis politiques ou particuliers du régent; Saint-Simon, qui était son ami dévoué, ne se fit aucun scrupule de reconnaître la supériorité des droits de Philippe au gouvernement. (( Si le roi d’Espagne , disait-il en s’adressant au régent, entrait en France désarmé et se confiant entièrement à la nation, et s’il demandait la régence pour lui , j’avoue que malgré l’attachement que j’ai pour vous, je vous quitterais les larmes aux yeux, et je le reconnaîtrais pour le vrai régent. Si moi , qui vous suis dévoué depuis que j’existe, pense et sens de la sorte, que pouvez-vous espérer de tous les autres (a)? » Les parlemens qui ne jouissaient d’aucune considération , soit comme corporation , soit comme indi- * vidus, se rangèrent sous la bannière de la noblesse mécontente, croyant qu’ils parviendraient à recouvrer leur ancien pouvoir en défendant les

( ' ) Mémoires de Villars , tome Iï, page 388. Saint-Simon, tome X , page a5i.

(*) Saint-Simon, toine VII, page 146.

442 PHILIPPE y. „ r. •*

droits de la nation. Cette espèce d’aversion générale contre le régent prenait sa source dans sa conduite; quant au désordre qui régnait dans les • finances, quoiqu’il provînt réellement des guerres de Louis XIV, la malveillance le lui attribuait.

Le mal ne fit qu’augmenter par l’adoption du système financier de l’écossais Law, et par les extravagances et les mauvais choix du régent. Par surcroît de malheur les dissensions religieuses se réunirent aux querelles civiles. Les jansénistes et les jésuites, deux partis implacables, s’étaient vus humiliés tour à tour; ces derniers surtout étaient très mal disposés contre le duc. L’ordre avait perdu sous lui son influence à la cour par le renvoi du père Le Tellier de l’emploi de confesseur du roi. Toutes ces causes réunies et le honteux libertinage du régent, ainsi que la conduite plus que scandaleuse de son favori le cardinal Dubois, effacèrent bientôt les dernières traces du respect et de l’affection qu’il s’était attirés dans le commencement par d’heureux talens et des manières aimables.

Les mécontens trouvèrent bientôt un chef dans la duchesse du Maine , cette fille courageuse du grand Condé ; elle ouvrit une correspondance avec la reine d’Espagne, par l’entremise de Cellamare, ambassadeur de Philippe, qui était dans tout le secret de cette intrigue. Leur parti s’accrut des personnes marquantes de toutes les

classes, ainsi que des officiers supérieurs de l'armée. Des vues différentes, comme c’est l’ordinaire , animaient ces divers chefs de parti : les uns souhaitaient seulement l’exécution des dernières dispositions de Louis XIV ; d’autres se flattaient d’user de la faveur de Philippe pour leur propre avancement, ou celui du corps dont ils étaient membres ; plusieurs, enfin, n’avaient d’autre but que de satisfaire leur ressentiment particulier ou leur jalousie politique. Mais Alberoni combina tous ces intérêts divergens ; il en fit habilement un amalgame général qui n’avait qu’un seul et même principe. Par lui toutes les dasses et toutes les professions, même des partis contraires, n’eurent qu’un but commun , celui de renverser le gouvernement du duc d’Orléans , de conférer la régence à Philippe , comme le seul moyen de rompre l’alliance impolitique avec l’Angleterre et l’Autriche, et de faciliter sa succession éventuelle à la couronne dans le cas où le jeune roi viendrait à mourir.

Le gouvernement espagnol , dans le dessein de diminuer à la fois les ressources du régent, et .de réunir un corps considérable de Français audelà des Pyrénées, n’épargna ni démarches ni flatteries pour engager à son service une foule d’officiers non employés, parmi lesquels nous distinguerons , au milieu de beaucoup de militaires d’un grand mérite, le célèbre tacticien Follard. Au moyen de leurs relations, et de leur

activité, on fit des cnrôlemens secrets et nombreux dans les provinces mécontentés; on ouvrit

une communication avec un fort parti en Bre-

tagne, très mécontent du gouvernement, et qu on excitait à l'insurrection en lui promettant des secours de l’Espagne. Enfin ces desseins étaient favorisés par un parti puissant parmi les jésuites, à la tête duquel se trouvait le fameux père Tournemine, qui entretenait une correspondance secrète avec la cour d’Espagne, par le canal du confesseur d’Aubenton.

La conspiration parvint à un tel point de maturité qu’on faisait déjà des dispositions pour s’emparer de la personne du régent, et pour convoquer les Etats-Généraux qui devaient sanctionner un nouveau gouvernement. Le cardinal de Polignac et d’autres adhérens instruits et lettrés de la maison du Maine , préparaient déjà les adresses qu’on devait présenter au roi , au parlement et aux Etats au nom de Philippe.

De pareilles démarches ne pouvaient échapper à la vigilance d’un gouvernement ombrageux, quelque précaution qu’on eût pu prendre ; mais Gellamare semblait, par sa conduite imprudente, vouloir les divulguer. Il accueillait les mécontens de tous les bords, avait des réunionsmocturnes chez la duchesse du Maine. Un air de mystère devait exciter plutôt que dissiper la curiosité ; il se servait du carrasse du marquis de Pompadour,

GHAP. XXIX. 1718-1719. 445

conduit par le comte de Laval, faisant les fonctions de cocher; enfin, pour mettre le comble à une indiscrétion aussi inconcevable , il employait, soit pour copier, soit pour rédiger les objets les plus importans, des personnes peu connues et d’une fidélité équivoque.

11 est aisé de concevoir que le secret de la conspiration devait percer de toutes parts. L’ambassadeur de France à Madrid , le roi d’Angleterre, les émissaires nombreux qui surveillaient toutes les démarches de Cellamare prévinrent le régent sur l’existence d’un vaste complot contre lui. Le gouvernement eut l’adresse de ne montrer aucun symptôme de soupçon ni d’alarme ; les conspirateurs crurent avoir tout le temps de mûrir leurs projets et de préparer l’amorce , qui , selon l’expression figurée du ministre espagnol, «devait faire sauter la mine » (*). Pour plus grande sûreté, des dépêches importantes furent confiées à don Vicente Portocarrero , neveu du cardinal de ce nom , dont le rang et les liaisons de famille paraissaient devoir lui faire éviter les risques d’un courrier ordinaire. La tranquillité qu’inspirait l’insouciance apparente du gouvernement était si grande, que l’on négligea une foule des précautions d’usage dans des affaires aussi graves.

Lettre interceptée d’Alberoni à Cellamare.

Alberoni comptait les momens, et attendait dans la plus grande anxiété l’arrivée de ce messager important, quand il apprit avec la dernière surprise que le complot venait d’être découvert. • Portocarrero fut arrêté à Poitiers (*) : on saisit les papiers , dans lesquels on parvint a trouver la

clef dont on se servait pour désigner les agens et l’ensemble de la conspiration. Cellamare reçut la nouvelle de cet incident assez a temps pour détruire les documens les plus dangereux; mais il fut arrêté , et ses papiers furent soumis a la plus . • exacte perquisition. On s’assura en même temps de la personne de plusieurs chefs de la conspira-

(*) Duclos raconte ainsi la découverte de cette conspiration : « Cellamare imagina qu’il n’y aurait rien de moins suspect que le jeune abbé Portocarrero , neveu du cardinal de ce nom. Ce jeune homme était depuis quelque temps à Paris. Moirteléor\, fils de l’ambassadeur d’Espagne en Angleterre, était aussi venu de la Hollande, et ces deux jeunes gens se rencontrant ensemble dans Paris se lièrent naturellement d’amitié, cherchaient les mêmes plaisirs, s’embarrassaient peu d’affaires , et firent la partie de s’en retourner ensemble. .

« Cellamare crut que de pareils courriers seraient à l’abri de tout soupçon : l’abbé Dubois n’en prenait point en effet, et cependant tout fut découvert.

« Il y avait alors à I^aris une femme nommée La Fillon , célèbre appareilleuse , par conséquent très connue de l’abbé Dubois. Elle paraissait même quelquefois aux audiences du »

régent , et n’y était pas plus mal reçue que d’autres. Un ton de plaisanterie couvrait toutes les indécences du Palais-

tion , particulièrement du duc et de la duchesse

du Maine, de leur fils le comte d’Eu, du prince de Dombes , du cardinal de Polignac , du duc de Richelieu, du marquis de Pompadour et de plusieurs autres personnes de tout rang et de tout état, dont les papiers saisis chez eux donnèrent encore de plus amples détails sur le complot. Un conseil privé fut chargé d’examiner tous ces documens. Le régent publia, pour justifier sa con- ,

duite , un rapport circonstancié de la conspiration : ce rapport, accompagné de tous les renseignemens nécessaires , fut adressé avec une lettre circulaire à tous les ministres étrangers résidans a Paris. (‘)

Royal , et cela s’est conservé dans le grand monde. Un des secrétaires de Cellamare avait rendez-vous avec une des filles de La Fillon le joui* que partait l’abbé Portocarrero.

Il y vint fort tard , et s’excusa sur ce qu’il avait été occupé à des expéditions de lettres dont il fallait charger nos voyageurs. La Fillon laissa les amans ensemble, et alla sur-lechamp en rendre compte, à l’abbé Dubois. Aussitôt on ex- ♦ ‘

pédia un courrier muni des ôrdres nécessaires pour avoir main-forte. Il joignit les voyageurs et les fit arrêter; tous léurs papiers furent saisis et rapportés à Paris le jeudi 8 décembre. Le courrier arriva chez l’abbé Dubois , précisément

à l’heure où le régent entrait a l’Opéra. »

(*) Pour rendre compte de cette conspiration mystérieuse , on a consulté et comparé les Mémoires de Saint- Philippe , tome III, pages 333, 336. Saint-Simon, tome VII, page i37* Richelieu, tome III, chap. x. Mémoires de ma -

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On publia des extraits de la lettre qu’on se proposait de présenter au roi et de l’adresse au parlement; on y trouvait les plus fortes protestations de dévouaient à la mémoire de Louis XIV, les déclamations les plus violentes contre la personne du régent, contre son gouvernement et ses liaisons politiques ou particulières, et enfin une demande tendante à convoquer les Etats-Généraux, organes de l’opinion générale, comme le seul moyen convenable d’affranchir le roi et le * peuple de l’esclavage , de remédier aux maux présens, et d’en empêcher de plus grands à l’avenir. Mais dans le projet d’adresse aux Etats, les accusations étaient plus vivement exprimées et exposées plus en détail. Elle renfermait les plaintes les plus amères contre la cruauté et l’injustice de la quadruple alliance, ainsi que contre le pouvoir .. illimité du duc d’Orléans, seul dépositaire de U autorité rojale. On y accusait le régent d’oser se lier avec les ennemis naturels de la maison de Bourbon , sans consulter ni la nation , ni les parlemens, sans même s’en rapporter à la délibération mûre et réfléchie du conseil de régence.

Les autres écrits renfermaient les mêmes lieux

dame de Stcml , ou Anecdotes de ta Régence , tomes il et III. . L’auteur, mademoiselle Delaunay, était alors dame d’honneur de la duchesse du Maine , et un de ses agens ; elle fait un récit des' plus authentiques dé la part que sa maîtresse avait prise à la conspiration.

communs; mais c’était dans la note qui devait être approuvée et signée par les Etats, que se trouvaient complètement détaillées les véritables vues de Philippe V.

« Sire , disait-on , tous les ordres de l’Etat se jettent à vos pieds, et implorent votre assistance dans la cruelle position où ils se trouvent réduits par le gouvernement actuel. Votre Majesté sait nos malheurs, mais elle n’en connaît peut-être pas toute l’étendue. Notre respect pour l’autorité royale, n’importe dans quelles mains elle se trouve , ni de quelle manière elle est exercée , ne nous laisse d’autre espoir que dans votre protection.

u Cette couronne est le patrimoine de vos ancêtres : celui qui la porte maintenant vous est attaché par les liens les plus forts; la nation vous regarde comme Y héritier présomptifs et vous croit animé des mêmes sentimens que ceux de votre auguste grand-père , dont elle déplore tous les jours la perte. Dans cette vue nous venons vous exposer nos malheurs et implorer votre secours. »

Après avoir rappelé la conduite immorale du régent, ses rapports avec les ennemis de la religion et des monarchies de France et d’Espagne, le manque de confiance en son gouvernement, le désordre dans les finances, et la protection accordée aux étrangers ; après avoir signalé la manière arbitraire et despotique avec laquelle on n. 29

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traitait les parlemens, et les mesures prises contre les naturels de la Bretagne, le Mémoire continuait :

« Si Votre Majesté nous demandait quel est le remède à ces maux, nous répondrions : Il est. entre vos mains. Quoique vous portiez un dia- « dème étranger , vous êtes toujours un fils de France . En votre qualité d’oncle du roi mineur , qui pourrait vous contester le pouvoir de convoquer les États pour le rétablissement de l'ordre , ainsi que pour les ar rangemens indispensables sur la régence et la tutelle?

u La France entière a compris qu’en renonçant à vos droits vous n’aviez eu en vue que la tranquillité publique, et elle a reconnu, dans cette conduite, les sentimens d’un véritable père du peuple. Votre Majesté peut être assurée que,

Jk si vous vous présentiez ici avec les gens de votre service domestique seulement , tous les cœurs voleraient au-devant de vous ; chaque citoyen se disputerait l’honneur de vous escorter . Mais si, pour une plus grande sûreté, vous entriez en France avec dix mille hommes , et que le duc d'Orléans voulût vous en opposer soixante mille, vous pouvez être sûr que les troupes dans lesquelles il a plus de confiance, seraient très disposées à vous obéir . Il n’y a pas un seul officier qui ne déplore, pas un soldat qui ne remarque la perversité du gouvernement, pas un seul sujet qui 11e vous regarde comme son libérateur. Tous

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rivaliseront de reconnaissance et d’admiration pour le petit-fils de ce souverain bien-aimé qui règne encore dans nos cœurs. Que pouvez-vous craindre du peuple et de la noblesse, puisque Vous viendrez leur apporter la sûreté et la vie ? Vous avez une armée en France, et vous pouvez espérer de devenir aussi puissant que Louis XIV; choisissez, on vous recevra, ou comme tuteur, ou comme régent , ou comme un prince qui rétablit avec honneur le testament de son auguste grandpère.

a C’est ainsi que vous verrez, Sire, revivre cette union si nécessaire à la sûreté des deux couronnes, qui les rend toutes deux inébranlables ; c’est ainsi que vous rétablirez la tranquillité chez un peuple qui vous regarde comme son père, et que vous empêcherez des malheurs auxquels on ne peut songer sans frémir. Quels reproches n’auriezvous pas à vous faire si l’événement (‘), que nous craignons tant, venait à se réaliser? quels pleurs ne répandriez-vous pas pour avoir méconnu les vœux de cette nation qui implore votre secours ? »

Lorsque la conspiration fut découverte, le roi d’Espagne avoua sans détour les mesures adoptées contre le régent, et hâta les préparatifs militaires déjà commencés pour soutenir ses prétentions. L’ambassadeur français, à Madrid, avait préli-

(l) La mort possible de Louis XV.

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* miliaire ment été arrêté pour être ensuite lionteu- sement chassé du territoire espagnol. On vit, de tout coté, des troupes se mettre en marche et se diriger vers les frontières.

Philippe justifia sa conduite dans, un manifeste daté du 25 décembre ; il y parcourait les différens griefs dont on l’accusait ; il annonçait que ses préparatifs de guerre n’avaient d’autre but que d’attaquer seulement la personne et l’autorité du régent; il finissait par faire un appel à l’honneur et à la loyauté de la nation française. Ce manifeste fut distribué avec profusion dans Paris et dans toute la France.

La découverte du complot et le ton offensant de ces écrits forcèrent le régent à déclarer la guerre; il avait refusé de le faire jusqu’alors,

* malgré les exhortations et les exemples de l’Angleterre et de l’empereur. Le parlement de Paris condamna le manifeste de l’Espagne, et le regarda comme séditieux. La déclaration de guerre de la France (g janvier 1719) était accompagnée d’un contre-manifeste dans lequel on exposait les motifs de la rupture, et les causes qui avaient amené la quadruple alliance. On y accusait l’Es-

. pagne d’une opposition à toutes les mesures tendantes au rétablissement de la paix de l’Europe. Comme Philippe avait accompagné ses accusations contre le régent de protestations de respect pour la personne du roi, le régent, à son tour.

CTI AP. XXIX. I718-I719.

ménageait le monarque, et appelait l’indignation publique contre Alberoni.

La cour d’Espagne répliqua par une contredéclaration où elle cherchait a se justifier de n’avoir pas accepté les conditions proposées pour un accommodement. On y lisait, entre autres raisons, que « la convention pour la neutralité de l’Italie était nulle, parce qu’elle avait été violée plusieurs fois par l’empereur ; la cession projetée de la Sicile au duc de Savoie ne l’était pas moins, puisque le duc n’avait pas exécuté les conditions dont elle dépendait. L’acceptation de la quadruple alliance avait été proposée par les puissances coar lisées, qui voulaient maîtriser l’Europe d’une manière si absolue et si despotique qu’elles semblaient n’avoir d’autre but que de priver les rois des droits de souveraineté émanés de Dieu. » On s’y plaignait aussi de l’ingratitude de l’Angleterre envers l’Espagne, dont elle avait obtenu des stipulations très avantageuses pour son commerce, et qui avait répondu à ces services par l’attaque perfide de l’escadre espagnole sans qu’elle fût précédée par une déclaration de guerre. On y ajoutait de véhémentes déclamations contre l’ambition de la maison d’Autriche , et on faisait une nouvelle récapitulation des charges portées contre le régent.

Malgré la découverte du complot , la cour d’Espagne était très satisfaite de l’esprit public

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en r rance, et surtout des dispositions que témoignaient tous les rangs de l’armée. Villars, le plus distingué des généraux par les éminens services qu il avait rendus, non seulement refusa d’accepter le commandement contre un prince de la maison de Bourbon , mais il avait ad 1 esse au regent et a son conseil une profession de foi par laquelle il déclarait franchement qu’il blâmait la guerre, et recommandait la convenance d’un arrangement entre deux couronnes si intimement unies par le sang et par des interets réciproques ('). Indépendamment des officiers qui avaient trempé dans la conspiration, plusieurs corps partageaient les mêmes sentimens : * les provinces voisines de l’Espagne fourmillaient de mécontens. (*)

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m (') Mémoires de Villars , tonie II, page 383.

( ) Le duc d Orléans rappela les Français qui étaient en Lspagne , leur accordant le délai de six mois pour qu’ils pussent retirer leurs capitaux , et mettre de l’ordre dans lfMirij affaires. Philippe, au contraire, cherchant par tous les moyens possibles à se faire des partisans en France ' rendit au Pardo, le 9 novembre 1718 , un décret en faveur des négocians français et de tout autre individu de cette^ nation, en leur promettant sûreté et protection. Il en résulta que dans l’état de mécontentement qui existait eu h rance , une foule de personnes des provinces voisines de l'Espagne, passaient les Pyrénées malgré les ordres du duc d’Orléans. Le moyen que plusieurs d’entre eux employaient «‘tait assez plaisant. Ils s’habillaient eppélerins; et, munis

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Les agens et les partisans de Philippe relevaient . dans leurs rapports toutes ces circonstances : ses espérances prirent de nouvelles forces. Il quitta Madrid le 26 avril pour se mettre à la tète de l’armée qui devait lui rendre son héritage , et donner la première impulsion à ce mouvement général qu’il se proposait d’opérer en faveur de la religion catholique et des intérêts de la maison de Bourbon. Il commandait en personne la première division ; la reine accompagnait la seconde ; la troisième était commandée par Alberoni qui, semblable à Ximenez ou à Richelieu , avait la prétention de réunir aux vertus d’un ecclésiastique les talens d’un général d’armée;* -Ce 11’était pourtant pas dans la forcé seule que Philippe mettait sa confiance; il se flattait qu’aucun soldat français n’oserait tourner ses armes contre le premier prince du sang. Il s’était si fort attaché à cette idée , qu’il désigna d’avance les régimens où devaient être placés ceux qui abandonneraient les *

de lettres de leurs évêques , ils disaient que leur vôyage avait pour objet de visiter les reliques de Saint-Jfacques de Composlelle. Ce déguisement appela l’attention du , gouvernement , qui fit publier de fortes peines contre ceux qui faisaient ces pieux pèlerinages, sans en excepter même les étrangers j car beaucoup d’Allemands et de Hollandais qui étaient en route pour se rendre en .Espagne , reçurent l’ordre de rétrograder. Bf/lando , Historia civil de Esjmna , vol. III, page 221. ^jrtür ^ r-*

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drapeaux du régent. Dans cet espoir il adressa une proclamation aux militaires français. Après avoir parle des avantages réciproques que la France et l’Espagne devaient recueillir de leur union ; après avoir blâmé l’attachement du régent pour l’Angleterre , commg devant troubler cette heureuse harmonie, et placer les deux nations dans une honteuse dépendance, il engageait les soldats â joindre ses drapeaux et à prêter leur assistance pour régénérer la nation et lui rendre son énergie. « Si les troupes françaises, disait la proclamation , prêtent leur aide a ce noble dessein, leur jeune roi, lorsqu’il entrera dans sa majorité, reconnaîtra ce service, et s’empressera de récompenser tous ceux qui auront contribué h & . lui assurer la couronne et la vie. Par cette union nécessaire, nous remplirons tous les devoirs qui * nous sont imposés , moi , ceux de la naissance et de la régence qui ni appartient , les Français ceux de sujets généreux et braves qui se sont élevés ‘eux-mêmes au-dessus de vaines appréhensions déguisées sous le masque de l’obéissance, et extorquées violemment par le prétendu régent. »

Le roi terminait en promettant de conserver les bataillons qui passeraient de son côté avec leurs officiers, êt de leur accorder les honneurs et les récompenses qu’ils seraient en droit d’espérer ‘d’après l’importance de leurs services et en vertu de sa parole sacrée. Il avait une si grande confiance ,

Cil AP. XXIX. — 1718-1719/ 4^7

clans l’impression favorable que cette proclamation devait faire sur l’esprit de l’armée , qu’il eut l’idée de s’avancer seulement avec une petite escorte vers les rangs français , et de se fier entièrement a la loyauté et à l’attachement des soldats. Alberoni fît avorter ce projet romanesque en faisant ralentir la marche de l’escorte commandée ,

au moyen d’un contre-ordre supposé.

D’aussi belles espérances s’évanouirent bientôt, et il fallut quitter les idées flatteuses de dévoument dont on s’était bercé. Quoique Villars eût refusé le commandement, un général non moins aimé et respecté que lui, le maréchal de Berwick , consentit a s’en charger. Malgré la secrète disposition de l’armée pour Philippe, elle fut contenue dans les bornes d’une discipline sévère. Son chef sut se faire entendre; elle obéit sans murmurer a ses ordres. La fidélité de l’armée entraîna celle des provinces, etle gouvernement, tel qu’il était, I fut respecté. La déclaration de Philippe fut flétrie avec les marques du sceau du déshonneur et du mépris public. Le régent employa le nom du roi pour justifier les mesures qu’il prenait; il s’en prit encore une fois à Alberoni, qu’il traduisit comme l’objet de l’indignation générale, et annonça qu’il était résolu a ne jamais conclure la paix tant que ce mortel ennemi des deux royaumes resterait a la tête du cabinet espagnol. (‘)

(’) Les divers écrits et documens auxquels 011 s’cst raj»-

Y fie fut au milieu de cette guerre diplomatique et de plume que commencèrent les véritables hostilités. Les Français ouvrirent la campagne par des succès qui firent évanouir les espérances de Philippe, et renversèrent les plans de son ministre. Vers le commencement de mars, Berwick passa les Pyrénées avec une armée de plus • de trente mille hommes, entra dans la Biscaye, détruisit l’arsenal du port du Passage où il y avait six vaisseaux de ligne sur le chantier et des magasins de munitions navales. Avant le mois de mai il avait déjà investi Fontarabie. L’armée espagnole, affaiblie par les garnisons qu’on en avait détachées, et qui n’allait pas au-delà de quinze mille hommes, se concentra sur Pampelune; mais elle se trouvait trop faible pour songer à délivrer la place. Philippe voulait, à la vérité, venger l’honneur de sa couronne et soutenir celui de ses armes en attaquant l’armée assiégeante ; mais les représentations et les prières de son ministre le détournèrent de ce dessein. « Jusqu’ici, disait Alberoni, on m’a accusé d’être l’auteur de la guerre ; je me Suis attiré la haine universelle; c’est un sacrifice auquel je me suis dévoué, et que je me sens disposé à accepter s’il le fau t : mais je ne saurais voir de sang froid Votre Majesté essayer de faire lever le siège

porté dans ce texte , peuvent être consultés dans Rousskt , tome I. JlisloricaL register and Poliùcal State for 1718-1719, et antres collections de papiers officiels.

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de Fontarabie à la tète d'une poignée d hommes.

, La place est assiégée par une armée nombreuse;

elle est située avantageusement; ce serait courir à une perte certaine, et vous exposer à la plus . terrible catastrophe. On met sur mon compte ^ /

tout ce qui arrive de malheureux : l’échec qui. . résulterait d’une tentative de cette nature justif • fierait encore plus ce que l’on dit généralement,

que mes projets extravagans ne peuvent autre- : ment finir, et qu’on ne peut espérer rien de bon en suivant les conseils d’un lunatique. » (*)

Philippe, sans rien écouter, employa tous les moyens qui étaient en son pouvoir dans sa position pour débusquer l’ennemi et lui faire lever le - 1 siège ; il eut la douleur d’être témoin de la red- 1

• dition de Fontarabie ( 18 juin). Dans le même

temps San Antonio fut pris avec l’assistance d’une escadre anglaise; on détruisit les effets maritimes qui existaient dans les magasins ; les vaisseaux qui étaient en construction furent brûlés sur le chan- . tier. On attaqua ensuite Saint-Sebastien , et après ^ • un blocus de six semaines, la place se rendit à la

suite d’un bombardement : on termina la çam-

pagne de ce côté-là. Les Etats de Biscaye , Àlava et Guipuscoa furent assemblés ; ils offrirent de se soumettre à la domination de la France, pourvu que leurs anciens privilèges fussent maintenus; • mais cette proposition ne fut pas goûtée par le ^

* j régent, qui voulut faire voir qu’il n’était pas guidé

(') iS toria del cardinale Alberoni , pari. II , page 117.

46o- PHILIPPE V. • •

par des vues d’agrandissement, ni par aucun ressentiment contre Philippe.

Pampelune était une place trop forte pour être attaquée sans de grands préparatifs ; elle renfermait une garnison nombreuse. On aurait eu à combattre au dehors une armée espagnole infé- •* rieure en nombre, il est vrai, à l’armée française, mais elle était commandée par un souverain déterminé à venger son honneur et celui de son peuple. Berwick aima donc mieux se retirer en France, et dirigea sa marche vers le nord des Py renées pour pénétrer en Catalogne. Philippe ordonna à l’armée de suivre son mouvement. Ce prince humilié attendit les événements, et, dans sa douleur et son indignation , il crut devoir rentrer à Madrid. Les Français s’emparèrent d’CJrgel , et mirent le siège devant Roses ; mais les opérations du siège, dans un pays si montueux, furent contrariées par le mauvais temps et des pluies, continuelles, surtout par le voisinage de l’armée espagnole. Ces obstacles réunis furent • cause que les Français, après avoir tenté une attaque difficile , renoncèrent à pousser le siège ; et voulant prendre, ainsi qu’ils en avaient le projet, leurs cantonnemens au-delà des Pyrénées, %.

ils se retirèrent dans le Roussillon. (') (*)

(') Mémoires de Berwick , tome II, pages 196, 322. Saint-Philippe, tome III, pages 353, 402. Ortiz, tome VII, page 3/, 4. m

(*) Macanaz instruisit Philippe île l’état déplorable où se

CHÀP. XXIX. 1718-1719. 461 t

Cette campagne où I on s’était promis un succès assuré , et qui berçait Philippe de si brillantes espérances au moment où la guerre commença, cette campagne, dis-je, avait été des plus malheureuses; mais les événemens qui se passaient • hors de l’Espagne donnèrent au roi bien d’autres sujets d’ a (diction. Charles XII, dont le courage héroïque faisait tout l’espoir d’ Alberoni pour une i

invasion en Angleterre, venait de succomber, victime de son opiniâtreté, devant une petite forteresse de la IN orwège (3o novembre). Avec lui s’évanouirent les espérances de la coopération de la Suède et de la Russie. Ulrica sa sœur, qui devait lui succéder, avait à cœur de rétablir la paix dans un pays épuisé par une longue suite de guerres. Quant à la Russie, l’apparition d’une * escadre anglaise dans la Baltique suffît pour la forcer h la neutralité.

Cependant Alberoni ne perdit pas courage : électrisé de plus en plus par les revers , indomp-

trouvait l’armée qui repassa les Pyrénées après le siège de Roses. Mais le gouvernement français, qui connais- 4 sait le dévoûment de Macanaz à son souverain , lui intima

l'ordre de s’éloigner de la frontière d’Espagne ; il se fixa à Bordeaux, et entretint dans cette ville, pendant toute la durée de la guerre, une correspondance suivie avec Philippe. Le père Belando prétend avoir rédigé plusieurs cha- % pitres de son Histoire civile concernant cette époque , d’après les notes et les lettres originales de Macanaz , conservées dans la secrétairerie du ministère d’état à Madrid.

table sous les traits de la mauvaise fortune, il ne songeait qu’à frapper un grand coup ; il semblait vouloir appeler toute l’ attention et toutes les forces de l’Angleterre à sa propre défense ; il était encouragé par les clameurs de l’opposition et des partisans qui renchérissaient encore sur le langage des manifestes espagnols, au sujet de cette guerre impolitique contre un allié naturel de l’Angleterre, et qui représentaient l’attaque de l’escadre par l’amiral Byng comme une violation éclatante de la foi publique , et comme une honte pour l’honneur national. Ces vociférations lui paraissant l’expression véritable de l’opinion publique, il s’imagina que la moindre perspective de secours extérieurs serait le signal d’une nouvelle révolution qui rétablirait la famille des Stuarts sur le trône. Dans cette persuasion, il arma à Cadix une escadre de six vaisseaux de ligne avec six mille hommes et des armes pour trente mille autres, sous prétexte de renforcer l’armée^cle Sicile. Lorsque l’escadre fut prête à mettre à la voile, on invita le prétendant, qui était alors à Rome, à entrer dans le projet et à tirer parti des événemens qui se préparaient. L’ expédition , sous les ordres du duc d’Ormond exilé, appareilla pour les côtes de l’Ecosse, le io mars 1719; mais le même malheur qui avait poursuivi les précédentes tentatives pour rétablir les Stuarts accompagna cette entreprise. On doit

la considérer comme un coup désespéré de cet audacieux ministre, qui jouait le tout pour le tout. Une tempête horrible assaillit l’expédition au Cap de Finistère , et presque toute F escadre fut anéantie ou dispersée; deux frégates seulement atteignirent Kintail, lieu du rendez-vous, ayant à bord les comtes de Marshal et de Seaforth, le marquis de Tullibardine, quelques officiers de terre, trois cents hommes et des armes pour deux mille. Àlberoni , qui s’était trompé sur les effets de l’opinion publique en France, où se trouvait pourtant un parti nombreux qui souhaitait un changement dans l’administration , se trompa bien plus grossièrement encore en comptant sur la lutte des partis opposés en Angleterre , surtout en prêtant l’oreille à ce que ldi disait le comte de Monteléon, que les Whigs, les Torys et les Jacobites tomberaient d’accord pour rétablir sur le trône le prince exilé, et pour affranchir leur gouvernement de ce qu’on appelait le joug honteux d’un gouvernement allemand. En épousant la cause du prétendant, Alberoni toucha une corde dont la vibration se fit sentir en Angleterre dans tous les membres du corps politique; les partis opposés oublièrent leurs haines mutuelles pour se rallier autour du trône, tandis que d’un autre côté, les Jacobites, humiliés de leur dernière défaite, furent encore plus découragés par cette

explosion universelle de loyauté et d’attachement à la famille régnante.

Avec autant de chances favorables, il fut aisé au gouvernement anglais de repousser toutes les attaques qu’on tramait contre lui. Deux mille Hollandais débarquèrent en Angleterre; trois mille impériaux arrivèrent des Pays-Bas; une forte escadre fut destinée à garder les cotes d’Ecosse; on rassembla sur-le-champ une armée dans les comtés du nord de l’Angleterre. Le parlement soutint le roi avec zèle, le régent lui offrit en outre un secours de dix mille hommes; mais la rébellion, si toutefois on peut lui donner ce nom, était déjà étouffée; deux mille montagnards, qui avaient pris les armes à la première approche des forces ennemies, furent attaqués par les troupes du roi cantonnées à Inverness , et rejetés dans leurs montagnes; les Espagnols mirent bas les armes, et les chefs des rebelles se retirèrent dans les lies d’occident, d’où ils passèrent sur le continent. (*)

Cette agression ne resta pas impunie : le gouvernement anglais fit une attaque sur les cotes d’Espagne ; l’escadre qui avait favorisé les opérations de l’armée française dans la Biscaye,

(') Tindàl, vol. XIX, pag. 234, 253. Ouvrages périodiques, surtout YHistorical résister et Politisai statc. SaintriiiLirPF., tome III, page 358.

ClIAP. XXIX. — 1718-1719. 465

s’empara de Vigo avec sa citadelle et de Pontevedra, dévasta les pays environnans , détruisit les vaisseaux, les chantiers et les magasins; puis parcourant la côte de la Galice, elle fit les mêmes ravages à Rivadeo. On prépara dans les ports d’Angleterre des expéditions maritimes d’une force considérable, pour porter la guerre jusque dans les colonies d’Amérique, qui se trouvaient alors dans l’impossibilité presque absolue de résister à une agression quelconque.

Alberoni, tant de fois contrarié, ne se laissa pas abattre. 11 fît tous les efforts imaginables pour réunir et équiper de nouveau l’expédition qui avait été dispersée par la tempête au cap Finistère ; son dessein était de la diriger contre les côtes de la Bretagne , et de tromper par là l’attention du régent. Mais il 11e fut pas plus heureux dans ce nouveau projet que dans le débarquement qu’il avait tenté sur les côtes de l’Ecosse ; l’incertitude ou la mésintelligence entre les chefs firent différer le départ. Avant que la flotte eût cinglé vers la côte, une armée de vingt mille hommes avait déjà été rassemblée par le gouvernement. On effraya les mécontens ; tout espoir d’exciter des troubles fut perdu. (')

Les Espagnols éprouvèrent aussi les plus fâcheux revers en Sicile. Leurs premiers succès les avaient enorgueillis; ils se flattaient, dans l’ivresse

(') Saint-Philippe, tome III, page 36/|.

de leur joie , que l’occupation de Messine et de Palerme serait suivie de la reddition de Syracuse, Trapani et Melazzo, les seules places qui restaient a. l’ennemi ; mais les circonstances étaient changées. A peine Victor-Amédée s’aperçut-il du changement survenu dans le système politique de l’Europe, qu’il adhéra aussitôt à la quadruple alliance. 11 reconnut l’empereur comme roi de Sicile , et donna l’ordre aux gouverneurs des places occupées encore par ses troupes d’y recevoir des garnisons autrichiennes. L’empereur, délivré de la guerre avec les T urcs, par la paix de Passarowitz qui amena aussi la soumission des mécontens de la Hongrie , se trouva en état d’envoyer une armée en Italie; et il lui fut facile, avec la protection de l’escadre anglaise, de faire passer continuellement des renforts en Sicile. D’un autre côté, le gouvernement espagnol, épuisé par des expéditions malheureuses et des revers inattendus, cherchait en vain à soutenir l’armée par des renforts et des approvisionnemens hasardés sur des vaisseaux isolés , ou sur des bâtimens légers , partis des côtes et des îles de la Méditerranée. L’armée espagnole avait chaque jour à surmonter des obstacles sans cesse renaissans , et soutenait la lutte avec cette fermeté qui caractérise la nation. Plusieurs combats eurent lieu, dans lesquels les deux partis déployèrent le meme courage et la même habileté; mais chaqueengagement, quelque

heureux qu’en fut le résultat, devenait funeste à une armée qui ne pouvait réparer ses pertes; au lieu que l’ennemi , grâce aux secours qu’il recevait constamment du rivage opposé , tirait de chaque défaite un véritable avantage. Ainsi, malgré la fidélité du peuple, malgré la défense la plus courageuse et la plus opiniâtre , les Espagnols se virent chassés sur tous les points; ils ne purent tenir la campagne , et furent forcés de se renfermer dans les places. (')

Pendant ce temps-là, la négociation commencée avec les Hollandais échoua tout-à-fait , ce qui ne fit qu’augmenter les embarras et les suites funestes de tant d’entreprises malheureuses. Jusque-là les Hollandais avaient différé, sous diverses prétextes, d’accéder à la quadruple alliance; et leur neutralité avait été récompensée par un commerce avantageux avec l’Espagne et les colonies, sous l'approbation de la cour. L’attrait d’un commerce lucratif l’avait emporté chez eux sur les vives instances de la France et de l’Angletere, et le ministre espagnol, pour prix de son indulgence à leur égard , avait obtenu une semblable connivence de la part du gouvernement hollandais. 11 trouva dans les magasins bien approvisionnés de la république un fonds inépuisable de munitions navales et militaires. Le port d’Ams-

(*) Saint-Philippk , tome III, pages 329, 116. Qrtiz, lib. XXIII, chap. vii. '

terdam , ainsi que ceux de la Zélande , étaient constamment remplis de vaisseaux de toute grandeur, chargés d’effets pour l’Espagne et pour îa Sicile. .

Mais, après un certain temps, les désastres des armées espagnoles, et le crédit chancelant d’Alberoni , diminuèrent le nombre des partisans de l’Espagne et du ministre en 'Hollande : la cause de la France et de l’Angleterre reprit le dessus, quoique le gouvernement hollandais, pour s’en faire un mérite auprès de l’Espagne, fit les plus vives instances pour parvenir a un arrangement. Alberoni saisit avec beaucoup d’adresse cette occasion pour entretenir une relation secrète avec les Etats , et leur demander leur média-

tion. 11 envoya, à cet effet, le marquis de Scôtti , agent du duc de Parme , à La Haye, avec des instructions pour M. Beretti-Landi , en lui ordonnant de passer par Paris, et de faire au régent une communication formelle de la proposition.

Cette démarche, dont le but était de gagner du temps , et de rendre les Etats arbitres de la négociation, blessa l’orgueil de la cour de France ; sans rejeter entièrement l’ouverture, le régent

différa sa résolution, sous le prétexte de consulter

l’empereur et le roi d’Angleterre. Scotti fut forcé de s’arrêter à Paris, où il devint l’instrument d’une contre-attaque envers celui qpi l’avait employé-.

GII1P. XXIX. 1718-1719. 469

Le parti espagnol faiblissait chaque jour dans les États-Généraux. Après quelque hésitation dé la part de la Zélande et d’Utrecht, la Hollande accéda à la quadruple alliance ; les autres provinces ne tardèrent pas à suivre cet exemple ; seulement l’accession renfermait la réserve que l’on accorderait a l’Espagne un délai de trois mois pour accepter les conditions proposées. Alberoni fut alors force de ceder aux circonstances. Il communiqua aux États un plan pour servir de base à la pacification. Les conditions étaient la cession de Gibraltar et de Minorque par 1 Angleterre , la restitution des conquêtes récemment faites par la France, la réversion de la loscane et de Parme à don Carlos , comme succession héréditaire, indépendante de l’empire; le transfert de la Sicile à la maison d’Autriche avec le droit de réversion à l’Espagne ; ia restitution de Castro et Ronciglione , ravis a la famille de ! arnèse par les papes; enfin le rétablissement du commerce de l’Espagne et des Indes occidentales , selon les conditions du traité d’Utrecht. Un ministre fut envoyé en même temps avec une proposition semblable pour la cour d’Angleterre (') ; mais il était trop tard pour éviter, au moyen de cette négociation, un danger qu’on avait essayé en vain d’écarter par la force.

H T.miul, vol. XIX, page 3t3. • • •

Décadence du crédit d’Alberoni. — Cabales et machinations pour

obtenir sa disgrâce. — Intervention des cabinets anglais et français. Il perd la faveur de la reine. — Sa démission et son départ d’Espagne. — Ce qui lui arriva en traversant les États de Gènes. — Il est arrêté et remis aussitôt en liberté. — Persécutions qu’il éprouve. — Son Apologie, et répliques auxquelles* elle donna lieu. — Il reparaît à Rome ; aventures dont son retour fut suivi. — Esprit de son administration , et améliorations dont on lui est redevable en Espagne. — Sa personne et son caractère. — Fin de sa vie. , - .

Philippe ne put voir sans un grand déplaisir, s’évanouir les magnifiques espérances qu’il avait conçues^ et le malheur qui suivait partout ses armées. Pendant la durée de la campagne il témoigna souvent du mécontentement a son ministre ; mais ce qui l’ulcéra davantage, ce fut l’opposition qu’Alberoni mit à son projet romanesque d’exposer sa personne, et de compromettre le salut de l’armée pour délivrer Fontarabie. La reine parvint cependant a contenir, ou du moins a calmer son ressentiment et son impatience ; et tout donna à croire qu’au moindre retour de la

fortune, la faveur de cette princesse rétablirait le ministre dans le pouvoir dont il avait joui précédemment. Mais les puissances unies contre l’Espagne s’empressèrent de profiter des revers qu’avait essuyés Philippe pour hâter la chute d’un homme que ses talens et son expérience leur avaient rendu redoutable. Aussitôt que l’on aperçut le premier symptôme du déclin de son crédit, la cour d’Angleterre fit des démarches pour obtenir l’assistance du régent, dans des ternies qui prouvent la haute importance qu’elle attachait â la disgrâce d’Alberoni.

(22 août 1719-) «Nous aurons tort, écrivait lord Stanhope au cardinal Dubois, si nous n’affermissons pas la paix en renversant un ministre qui aime la guerre,* et comme il ne consentira jamais à faire la paix que lorsqu’il se verra perdu, il faut que nous fassions de sa disgrâce une des conditions indispensables pour la paix. La guerre n’ayant eu lieu qu’à cause de lui seul, qui l’entreprit en violant les engagemens les plus solennels , et au mépris des promesses les plus sacrées , s’il se voit forcé de consentir à la paix , ce ne sera qu’afin de se tirer d’affaire pour le moment , et dans la résolution de profiter de la première occasion pour se venger. On ne doit pas s’attendre à ce qu’il perde de vue ses vastes projets, ni qu’il renonce à l’idée de tenter encore la fortune , pour les mettre à exécution , dès qu’il aura réparé

ses pertes et que l’insouciance des allies pourra lui donner l’espoir d’un meilleur succès. Il est verse dans toutes les négociations qui peuvent assurer l’accomplissement de ses desseins; il aura soin d’entretenir ses relations, et il les emploiera dans l’occasion d’autant plus dangereusement pour votre nation et la nôtre, que ses imprudences passées le rendront plus circonspect, et ses revers encore plus ardent que par le passé. C’est lui qui nous a appris le danger d’une paix trompeuse ; et il est incapable de consentir à une paix d’une autre nature. Il pense qu’il est permis de faire tout ce que l’on peut ; et nous devons rendre grâce au ciel de ce qu’il n’ait pas mieux calculé ses entreprises, et qu’il ait osé au-delà de ce qu’il pouvait. Puisqu’il est maintenant aux abois, ne le laissons plus relever; demandons à Philippe qu’il le renvoie hors de l’Espagne ; nous ne pouvons stipuler une condition qui soit plus avantageuse à lui et à son peuple. Donnons cet exemple à l’Europe, pour qu’il puisse servir d’une leçon salutaire à tout ministre remuant et

ambitieux , qui serait tenté de violer les engagemens les plus solennels , et de compromettre les souverains d’une manière aussi scandaleuse.

(( Le cardinal Àlberoni une fois hors d’Espagne , les naturels ne permettront jamais qu’il rentre dans l’administration. Leurs Majestés Ca- „

tholiques elles-mêmes se sont trop mal trouvées

de ses conseils pernicieux “pour jamais désirer son retour. En un mot, une paix signée par le cardinal ne sera qu’un armistice de courte durée ; et nous ne pourrons jamais compter sur aucun traité, tant que nous n’aurons point affaire à un ministre espagnol dont le système soit tout-à-fait contraire à celui du cardinal, à l’égard de la France en particulier, et de l’Europe en général. » (*)

Les cours de France et d’Angleterre arrêtèrent en conséquence, pour renverser Alberoni, un plan dont l’exécution fut laissée au régent, très versé lui-même dans l’art de l’intrigue, et qui avait tous les moyens de réussir auprès de la cour d’Espagne. 11 sut bientôt mettre dans ses intérêts, le père Daubenton , qui haïssait Alberoni parce qu’il avait voulu le faire supplanter par un italien, l’un de ses affidés, nommé le père Castro. Le confesseur indisposa le roi contre la personne et la conduite du ministre; il représenta ses plans comme extravagans et contraires aux intérêts de l’Espagne ; il s’étendit sur les désordres de toutes les branches de l’administration, désordres introduits seulement pour tenir le souverain dans la dépendance, en lui laissant ignorer la situation réelle des affaires. Cette attaque fut secondée par les représentations particulières de Platania et de

(') Lord Stanhope.au cardinal Dubms , Hanovre, 22 août 1719. Papiers d’Hardwicke.

4y4 PHILIPPE V.-

Caraccioli , deux abbés siciliens de bonne famille, que Philippe honorait de sa confiance , et enfin par les mémoires de Riperdà qui, après avoir changé de religion et de patrie pour s'établir en Espagne , était parvenu à obtenir une trop grande part de la faveur royale, pour ne pas exciter la jalousie et le chagrin du ministre.

Ce concours de représentations fit une vive impression sur l’esprit d’un souverain jaloux de son autorité; mais ce fut la reine, jusque-là protectrice d’ Alberoni, qui porta le coup décisif à son pouvoir. Pour gagner l’esprit de cette princesse, lord Peterborough , sous prétexte d’un voyage en Italie , ouvrit une négociation avec le duc de Parme. Il ne fut pas difficile d’obtenir le consentement et la coopération d’un prince dont la situation l’exposait à des insultes de la part des puissances, que les progrès des impériaux inquiétaient, et qui était blessé de l’orgueil de celui qui avait été autrefois son sujet. On se servit de lui pour décider sa nièce , qui conservait toujours un vif attachement pour sa famille et son pays natal. Le marquis de Scotti fut donc renvoyé à Madrid avec d’amples instructions de son souverain, du régent et du roi d’Angleterre; et pour ranimer son zèle , on lui fit un riche présent de 5o mille écus. (*)

(*) Notice sur Riptirdà par les abbés siciliens. Papiers de tValpole.

Mais les privilèges mêmes de Scotti , en sa qualité de conseiller intime et de ministre de confiance, auraient à peine suffi pour tromper la vigilance ou empêcher la vengeance de son ruse compatriote, si cette intrigue compliquée n’eût été favorisée par un agent plus important que célèbre , par Laura Piscatori , qui avait été nourrice de la reine, et remplissait alors auprès d’elle la place d 'azafata (*), c’est-à-dire de première femme de chambre. Cette femme, par l’empire des premières habitudes, avait, sinon toute la confiance de son auguste maîtresse, du moins son affection particulière. Née dans la même paroisse qu’Alberoni, et d’une extraction aussi obscure, elle avait cette vanité ridicule qui distingue ordinairement les parvenus. Son amour-propre bourgeois était blessé de l’ostentation de son compatriote parvenu comme elle. Elle se plaisait à chanter et à répéter à la reine les nombreux couplets que l’esprit satirique et fécond des Espagnols publiait chaque jour contre son administration. Elle frayait ainsi sourdement le chemin à une attaque plus sérieuse. 11 est bon d’ajouter

(*) Azafala , dit le Dictionnaire de l'Académie espagnole , femme- de chambre de la reine , qui lui présente ses vêtemens et les bijoux qu’elle doit porter, et qui les V reçoit lorsqu’elle se déshabille. Nobilis matrona Regin ce cubicularia. Elle tire son nom d ’azqfate , petite corbeille.

qu’on s’était attaché a tourner en ridicule là pef-

sonne et le caractère du ministre, bien ayant que son habileté et ses services n’eussent cessé d’inspirer les égards et le respect qu’il pouvait mé-

Scotti parvint à obtenir un entretien particulier avec la reine , par les soins de dona Laura , dans lequel il développa les maux qui étaient le résultat des projets d’Alberoni. Il promit à cette princesse, de la part des gouvernemens anglais et français , des avantages bien plus sûrs et plus importans pour elle et sa famille, qu’elle n’aurait pu en attendre même après les plüs heureux efforts. La seule condition qu’on y mettait, c’était de contribuer à renverser le ministre. Malgré la reconnaissance qu’elle avait pour ses services, et l’estime qu’elle portait a ses talens, elle était trop découragée par ses propres revers passés pour résister à la tentation de profiter de l’offre qu’on lui faisait. Les ennemis d’Alberoni eurent donc sujet de se réjouir, en voyant la voix décisive de la reine se joindre aux intrigues déjà employées contre le pouvoir chancelant du ministre.

L attaque fut conduite avec le plus grand secret, et sans qu’Alberoni lui-même s’aperçût d’aucun affaiblissement de la faveur souveraine à son égard.

sa vie politique, il travailla avec le roi, et eut . une longue conférence avec Scotti; mais le lendemain, le roi partit pour le Pardo, et comme s’il eût voulu donner plus de publicité à sa disgrâce, au lieu d’une lettre d’usage pour lui annoncer son renvoi , il laissa un décret royal pour être communiqué au marquis de Tolosa, l’un des secrétaires d’Etat, déclarant que le cardinal eût à quitter le ministère, et lui intimant l’ordre de sortir de Madrid sous huit jours, et de l’Espagne avant trois semaines. (l)

Alberoni, frappé comme d’un coup de foudre à la lecture de cet ordre, demanda en vain une audience du roi. On lui accorda seulement la permission d’écrire au monarque ; mais sa lettre , si toutefois elle arriva à sa destination , 11e produisit aucun adoucissement à son sort. On lui enjoignit, au contraire, d’obéir sur-le-champ. 11 employa le peu de temps qui lui restait à tout disposer pour son départ, et à rendre compte de sa gestion.

A peine avait-il quitté la scène politique, que l’on vit s’opérer dans l’esprit public un changement dont il y a peu d’exemples dans l’histoire des ministres disgraciés. Alberoni, détesté comme étranger et comme parvenu, chargé delà haine.

nationale pendant qu’il tenait en main le pouvoir,

(') Saint-Pi%mppk , tome III , page 429.

obtint , au moment de sa disgrâce , un triomphe aussi flatteur qu’inespéré. La nation revint à des sentimens magnanimes et chevaleresques, oublia les erreurs, les fautes et les revers du ministre, pour ne se souvenir que de ses talens supérieurs et de ses importans services. La dernière fois qu’il put recevoir société chez lui , il y eut une foule si nombreuse de grands et de nobles , de la bourgeoisie et du clergé, qui accoururent lui rendre leur dernier hommage , et lui exprimer leur condoléance sur sa disgrâce, que jamais il n’avait eu une si grande cour quand il était au faîte de la faveur et de la puissance. Le roi parut alarmé et offensé de ce libre témoignage de la publique estime; Alberoni reçut l’ordre de partir un jour avant le terme qui lui avait été assigné. (*)

En exécution de cet ordre royal , il partit le 1 2 , et prit la route de Barcelonne comme la plus directe et la plus commode pour se rendre en Italie.

1 mü ! fcyhîfi i •. S y\C » i ;

(*) Au sujet d’un incident de ce genre , nous aurions eu peu d’égard aux assertions d’Alberoni et de ses partisans , si nous n’avions pas trouvé le fait tacitement avoué par son adversaire , qui l’attribue à la curiosité et à la compassion. Il lui échappe même l’aveu que tous les Espagnols qui résidaient alqfs en Italie parlaient du ministre renvoyé avec

respect. **

, Voyez son Apologie et la réponse dans la Storia del

cardinale Alberoni , part. IJ , et un extrait dans le Reg. hist. 1722, pages 209 et 298. •• ^

Il fut atteint, à Lérida, par un officier porteur d’un ordre du secrétaire d’état pour examiner les papiers qu’il emportait. (*)

Quelques documens furent trouvés dans ses équipages. Il mit lui-même en pièces une lettre , de change de vingt-cinq mille écus , en présence des commissaires. On lui permit de continuer son voyage; mais, hélas! à peine eût-il dépassé Barcelonne, qu’il fut attaqué par un parti de miquelets qui tuèrent un de ses domestiques et un soldat de l’escorte. Ses effets furent pillés; ce ne fut pas sans beaucoup de difficultés qu’il parvint à gagner Gironne à pied, à la faveur d’un déguisement. 11 traversa le Languedoc et la Provence avec la permission du gouvernement français, quoique

(*) Les papiers emportés par Alberoni se rattachaient à sa propre justification. Quelques uns furent repris ; mais les plus importans échappèrent à la recherche des personnes chargées de leur examen , ainsi qu’AIberoni lui-même l’affirme dans son Apologie . On les avait déjà envoyés hors d’Espagne , par la route d’Alicante , avec ses équipages. Quelques écrivains ont prétendu qu’un des papiers repris était le testament de Charles II , par lequel Alberoni espérait se réconcilier avec l’empereur; mais il n’y a pas de preuve authentique êe cette assertion. Saint-Philippe doute de ce fait. La réponse à l'Apologie n’en fait pas mention. On ne voit pas d’ailleurs de quelle utilité aurait été pour l’empereur ce document dans la situation où se trouvaient les affaires. Saint-Philippe, tome III, page. 433. Ortiz, tome VII, page 447* Düclos, tome II, page 62.

toujours surveillé et accompagné du chevalier de Massieu, chargé, par le régent, de capter son amitié, et de tirer des révélations qu’on croyait aisé d’obtenir d’un homme dont l’esprit devait être agité et troublé. Le rusé diplomate sentit le piège , et amusa l’émissaire avec quelques prétendus secrets d’importance. Mais il crut, au-dessous de lui de cacher ses sentimens à l’égard de sa disgrâce non méritée. 11 jeta sur son souverain tout le blâme de la continuation de la guerre; il alla même jusqu’à reprocher au roi et à la reine la plus criante ingratitude, dépeignit le monarque comme un mari débonnaire mené par sa femme, qui disait d’abord d’un ton très bas : Je veux être obéi ; puis, le moment d’après, finissait par obéir ; il signala la reine comme un esprit diabolique, un vrai boute-feu, qui, pour ses intérêts particuliers, embraserait le monde entier avec les torches de la guerre. (*)

Il s’embarqua à Antibes à bord d’une frégate envoyée par le gouvernement de Gênes; on le

(*) Nous trouvons beaucoup d’erreurs dans les détails de Saint-Simon et de Duclos , entre autres l’offre qu’ils supposent avoir été faite par Alberoni au régent de lui découvrir ses relations avec les mécontens de France. Cette assertion est d’autant moins fondée qu’elle est contraire au caractère d’Alberoni. Saint-Philippe , qui était peu disposé en faveur de l’ex-ministre , doute de ce fait, et aucun témoignage positif ne le confirme.

CIIÀP. xxx. — 17 19-1720. 481

débarqua à Sestri di Levante , d’où il se propo- • sait d aller à Rome. Mais là il reçut une lettre du cardinal Paolucci,' secrétaire d’état du pape, par laquelle on lui défendait d’entrer dans les Etats ecclésiastiques sous peine d’emprisonnement. Cette lettre fut suivie d’une seconde où on le menaçait des censures de l’Eglise s’il prétendait prendre possession de son évêché de Malaga. Ne pouvant obtenir un asile dans le territoire de la république, il passa dans un canot de Sestri à Spezzia, et prenant la route des Apennin^, il se déroba à ses persécuteurs et au monde.

Autant les circonstances de la chute de ce ministre furent honorables pour lui, autant elles tournèrent à la honte du roi et de la reine. A peine Philippe et sa femme l avaient-ils renvoyé, qu’ils jetaient déjà tout le blâme de la guerre sur son esprit remuant : ils déploraient avec aussi peu de grandeur que de dignité l’ascendant qu’ils lui avaient laissé prendre sur eux, le chargeaient d’accusations injustes, et se plaisaient maladroitement à noircir, en son absence, un ministre dont tout le crime avait été le zèle et la fidélité avec lesquelles il avait travaillé à exécuter leurs vastes desseins. Dans la seconde audience qu’ils accordèrent à l’ambassadeur anglais, ils déclarèrent qu’ Alberoni les avait constamment trompés, qu’il avait compromis leurs noms augustes , que ses importunités avaient nui au bien public et particu-

ji.

^ lier; qu’il se servait d’un secrétaire extrêmement habile à contrefaire toutes sortes d’écritures , et qu’il leur avait fait voir des lettres fausses, tendantes à perdre auprès d’eux et à éloigner ceux qui lui étaient suspects; que ses soupçons se portaient communément sur des personnes de haut rang, et qu’il n’y avait aucun crime dont il ne fut capable, sans en excepter l’empoisonnement et l’assassinat. Par ces motifs calomnieux, ils

priaient le roi d’Angleterre d’engager le régent et l’empereur à obtenir du pape qu’il lui retirât Ta pourpre romaine , en le confinant pour toujours dans une forteresse ('). Ces reproches iri- - justes et cruels furent suivis des plus atroces persécutions. L’Espagne même se bgua avec les puissances alliées pour poursuivre Alberoni avec une ardeur et un raffinement de vengeance dont les temps modernes ont rarement présenté un pareil exemple à l’égard d’un ministre contre lequel, on ne peut articuler aucun crime spécial et déshonorant.

On s’intéresse vivement à ces hommes extraordinaires que la fortune se plaît à mettre aux plus rudes épreuves; on les voit avec admiration rester inébranlables au milieu des situations les plus épineuses , tels qu’un rocher battu des flots d’une (*)

(*) Dépêche de sir Luke Sckaub au comte de Stanhope

(Madrid, 17 février 1720). Papiers de Hardwicke.

mer orageuse. Heureusement aussi l’intérêt que l’on montre généralement pour connaître le caractère et les autres circonstances de la vie d’Alberoni nous permet de satisfaire à cet égard la curiosité des lecteurs. Eloigné du choc tumultueux des passions opposées qui s’agitaient après la consommation de sa disgrâce , le ministre exilé chercha et trouva de la consolation dans un livre sublime, fait pour prouver la vanité des choses d’ ici-bas et inspirer le mépris des grandeurs dont l’éclat trompe si souvent l’aveugle ambition. On conserve à Parme, dans la bibliothèque du duc,^ un exemplaire de V Imitation de Jésus-Christ , de Thomas A Kempis , avec des notes marginales de la propre main d’Alberoni. Elles rappellent • les événemens de son voyage et d’autres circonstances qui prouvent que ce livre avait été son compagnon de tous les jours (‘). Cependant , à peine le vent cruel de l’adversité eut-il cesse de souffler, qu’il se livra aux lettres dans le silence du cabinet. Plusieurs anecdotes que l’on raconte sur ses dernières conversations, font voir que pendant les intervalles d’une vie si agitée, il avait donné quelque temps à l’étude de la littérature classique, et qu’en lisant les plus belles pages de Tacite et de Tite-Live, il songeait souvent à son élévation et à ses entreprises passées.

On a jugé trop sévèrement Alberoni en lui

(') POGGIALI. *

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appliquant la maxime exagérée d’un ministre aussi heureux que puissant (') : Le malheur est synonyme d’imprudence. Pendant que ses amis n’ont rien épargné pour atténuer ses fautes, ses ennemis l’ont désigné comme un homme à projets hasardeux, sans but, sans autre motif qu’une ambition inquiète et démesurée. Les historiens eux-mémes n’ont pas craint d’emprunter à son égard les expressions dont on se servait à l’époque où ce ministre tomba victime des haines particulières et politiques qui se plaisaient à le noircir : il est pourtant certain que le caractère de ce grand homme d’état a été transmis à la postérité sous les couleurs d’une diffamation non méritée.

Quant à la nature des négociations dont il fut chargé, et à ce qui regarde son administration militaire, le lecteur pourra en juger d’après les témoignages authentiques de ses rivaux et de ses contemporains, recueillis avec soin dans les pages précédentes; et relativement à la question de savoir s’il connut ou négligea le gouvernement intérieur, s’il agit enfin avec imprudence ou habileté dans l’exécution de ses projets pour l’amélioration de l’Etat, il suffit de jeter un coup d’œil sur les mesures adoptées pendant son ministère , en remarquant toutefois que son pouvoir a duré trop peu pour qu’elles fussent efficaces et pour qu’il pût les conduire à maturité.

(') Richf.lîru. '

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CIUP. xxx. — 1719-1720.

Nous 11e dirons rien des mesures qu’il prit pour se procurer des subsides au commencement de la guerre , attendu qu’on ne doit les considérer que comme des expédiens provisoires propres à le tirer d’affaire dans une occasion qu’il ne pouvait laisser échapper ni ajourner. Mais plus prévoyant pour l’avenir qu’inquiet du présent, il se proposa d’améliorer d’une manière successive et permanente tout le système de la monarchie espagnole. 11 détruisit l’immense commerce interlope, qui se faisait en vertu du privilège dont jouissait le peuple de la Biscaye d’introduire les objets manufacturés et les productions de cette province sans assujettissement aux droits. 11 fit un nouveau tarif de douanes, diminua par ce moyen l’importation deS objets de fabriques étrangères , qui avaient jusque-là encombré les marchés, au grand préjudice des manufactures espagnoles. Il abolit plusieurs privilèges onéreux, créa des surintendans dans les différens ports pour prévenir les abus , détruisit celui de l’ancienne division en royaumes séparés , établit des douanes sur la frontière, et rétablit dans leur liberté pleine et entière toutes les communications intérieures du commerce. Des considérations particulières paraissent avoir empêché que ce changement n’ait eu lieu dans le royaume de Séville, où le commerce était plus considérable avec le Nouveau-Monde par le port de Cadix. C’est âur

sa proposition que les taxes municipales du royaume de Valence furent abolies. Il remplaça le monopole royal des liqueurs fortes par un droit sur la consommation intérieure du poisson. 11 fit accorder la libre exportation des vins qui avait langui jusque-là, à cause des frais de transport et du peu de demandes; de nouveaux réglemens eurent lieu pour une des branches les plus lucratives de la couronne , savoir le commerce du tabac de la Havane. On prit des mesures pour empêcher le commerce interlope des Canaries avec l’Amérique; enfin un plan fut arrêté pour étendre et améliorer le commerce sur les côtes occidentales du Nouveau-Monde au moyen des vaisseaux d’Acapulco, sans faire tort aux fabriques de la mère patrie. Il est très honorable pour la fermeté du ministre de rappeler que la plupart de ces réformes et améliorations furent faites non seulement en opposition avec les intérêts privés , mais, dans plusieurs occasions, malgré les efforts coupables d’une résistance ouverte qu’il fallut vaincre.

Outre les mesures prises par Alberoni pour ouvrir d’utiles débouchés au commerce, il en fit adopter d’autres pour fonder de nouvelles manufactures (1718). On essaya d'en établir une de cristaux. On bâtit un édifice destiné à recevoir des imprimeries pour des ouvrages de religion , importés jusque-là d ' Antuerpia (Aix- la -Cha-

pelle). Une manufacture de draps fut établie à Guadalajara, ainsi qu’une autre de toiles fines, . à l’instar de celles de Hollande. Un grand nombre de familles hollandaises furent attirées à cet effet en Espagne; les matériaux et ustensiles furent pris en Angleterre. Cet établissement, encore dans l’enfance, fut encouragé par des ordres précis, communiqués aux intendans et gouverneurs des provinces, pour exciter l’achat et la consommation des objets manufacturés et autres produits du pays, pour restreindre le , luxe des frivolités, source de la dépendance des nations étrangères, et pour arrêter les vagabonds et les fainéans (1718). Enfin, aussitôt que la fabrique de Guadalajara eut atteint un peu de consistance, 011 rendit un décret royal qui ordonnait qu’à l’avenir toutes les troupes fussent habillées avec le drap sorti des fabriques d’Espagne (1719).

Un plan fut aussi arrêté pour s’enquérir au juste de l’état des productions et des ressources du royaume, afin que ce travail pût servir de base à des améliorations ultérieures. Divers offi-

ciers de génie furent envoyés pour reconnaître les provinces, avec des instructions qui prouvent qu’aucune source de prospérité, même la plus inaperçue, n’échappait à l’attention di^ministre (4 juillet 1718).

Quant aux deux moyens d’assurer la splendeur

et la dignité de la nation, nous voulons dire l’arme'e et la marine, les vues d’Alberoni ne furent guère moins étendues ni moins importantes que ses autres projets économiques. Il conçut le dessein de rendre Cadix un des premiers ports de l’Europe; il chercha à améliorer celui du Ferrol; et dans ces deux places maritimes, comme dans les autres d’une moindre importance, il établit des chantiers, des arsenaux, des ateliers de construction et des magasins. Pendant la durée courte, mais agitée, de son administration, quatorze vaisseaux de ligne furent lancés à la mer dans les ports de la Péninsule; un nombre presque égal était à la veille d’ètre terminé. On forma le projet de construire a la Havane des vaisseaux qui, par l’analopgiedu climat, devaient être meilleurs pour la navigation dans les mers d’Amérique, que ceux de 1 Europe. Afin d’avoir en tout temps des officiers habiles et intelligens , il fonda un collège a Cadix, pour y élever cinq cents jeunes gens auxquels on devait apprendre tout ce qui concerne la théorie de la navigation et toutes les autres parties des sciences abstraites. Il chercha partout à encourager les officiers de mérite dans chaque département, soit de la guerre, soit de la marine.

Enfin il fit revivre les fonderies d’artillerie et les fabriques nationales des autres armes qui étaient tombées dans une inaction presque totale, et il réussit à affranchir le pays de la dangereuse

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dépendance des puissances étrangères pour la fourniture de plusieurs articles essentiels d’équipement maritime et militaire. (*)

Si l’on en croit les renseignemens donnés par les contemporains, Alberoni était petit de stature, plutôt gros que maigre; il avait le visage un peu aplati. Sa tête était trop grosse par rapport a sa taille; mais il avait le regard vif et perçant. Ses yeux peignaient son esprit ardent et ambitieux , quoique cependant ils fussent tempérés par une certaine expression de douceur et de dignité. Sa voix était flexible et mélodieuse. Lorsqu’il cherchait a plaire ou à persuader, il prenait un ton et un accent qui donnaient une force irrésistible à son langage. Quoique habitué au commerce des cours et au tumulte des camps, quoique accoutumé à vivre dans la bonne société et avec des gens instruits, et à prendre un air de dignité convenable à sa situation dans les occasions qui donnaient de l'énergie à son àme élevée, il ne put cependant jamais se défaire tout-à-fait d’une certaine grossièreté dans les manières, qui

(*) Nous avons tracé l’esquisse de ces plans importons, d’après l’examen que nous avons fait de l’excellent traité d’Ustariz , sur la théorie et la pratique du commerce et des affaires maritimes ; et de celui d’Ulloa, sur le rétablissement des fabriques et du commerce espagnol , ainsi que d’après les diverses Apologies d’ Alberoni , et les Réponses respectives de ses adversaires. Voyez aussi les Mémoires de Saint- Philippe et Ortiz.

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provenait de sa basse extraction et des premières liaisons contractées dans l’enfance.

Quant aux qualités de l’esprit et du cœur, la * nature paraît en avoir été aussi prodigue envers lui qu’elle s’était montrée avare d’avantages extérieurs. Littérateur et homme du monde à la fois, il avait beaucoup profité à l’école de l’expérience et dans les veilles studieuses. Sans compter ses connaissances en littérature classique, il était versé dans presque toutes les branches des connaissances humaines. Ses conversations et sa correspondance nous le montrent aussi familiarisé avec les langues espagnole et française qu’avec la sienne propre. A une application infatigable et profonde, il joignait une mémoire prodigieuse. Il comprenait avec une facilité merveilleuse , et s’exprimait avec beaucoup de grâce. La fécondité de ses ressources commandait l’admiration. Insinuant, persuasif au suprême degré, il avait un air si naturel de sincérité, de franchise et de candeur, qu’il savait entraîner à son gré l’opinion de ses auditeurs, ou même leur donner le change si son intérêt le demandait. Irritable , impétueux, mais sachant contenir cette véhémence si dangereuse pour ceux qui sont chargés de négociations, il était tellement maître de luimême, que, dans toutes les conférences qui nous ont toutes été exactement rapportées par les envoyés d’Angleterre et de France, nous ne trou-

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vous jamais dans ses conversations, au milieu des sorties les plus vives, un seul exemple d’entrainement de sa part au-delà de ce qu’il voulait dire, ni aucun geste ou parole indiscrète qui ait laissé transpirer son impénétrable secret. Tempérant par habitude, sobre dans sa manière de vivre, il se vantait, sans jamais avoir été contredit par ses adversaires, d’avoir toujours, au milieu de tant de distractions d’un poste élevé, mené une vie régulière, et rempli avec exactitude les devoirs de sa profession ecclésiastique.

Doux et affable avec ses inférieurs, il était opiniâtre, fier et tranchant avec ses égaux ou ses supérieurs. La plus petite contradiction lui était insupportable , à moins qu’il n’en vît clairement la justesse. A peine contenait-il son esprit altier de vantsessou verains . Ses amis eux-mêmes avouent qu’il avait éminemment l’esprit.vindicatif qu’on attribue à ses compatriotes ; mais il savait encore mieux dissimuler, défaut qu’on leur reproche également. Son ambition était ardente et extrême : il était en général peu délicat sur les moyens, pourvu qu’ils le menassent au but. Plus d’une fois il lui arriva d’échouer dans ses desseins gigantesques, par la manière de les exécuter. En un mot, c’était un de ces caractères romanesques qui, réunissant de rares qualités à des défauts extraordinaires , n’ont nulle analogie avec les autres hommes ni dans le succès ni dans le malheur, et offrent des différences

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notables dans la puissance comme dans l'adversité.

Les esprits , tant en France qu’en Angleterre , ont été fortement et long-temps prévenus contre Alberoni. Il est vrai que, lorsqu’il s’agit d’examiner tant d’intérêts généraux ou particuliers, il n’est guère possible de juger, d’une manière i tout-à-fait impartiale, les opérations de son ministère. Pour bien apprécier le mérite d’un ministre en Espagne, il faut être Espagnol; et d’ailleurs les témoignages de l’opinion publique sont trop faibles et trop incertains dans un pays où la presse éprouve tant d’entraves, pour qu’on puisse former un tableau vrai de ce qui s’est passé à une époque déjà loin de nous. Cependant on a une "\ multitude de preuves qu’au moment même où Alberoni tomba dans la disgrâce, un nombre considérable de personnes de tout rang et de toute condition se firent un devoir de reconnaître qu’il avait rendu d’immenses services à leur pays. Ortiz, le plus moderne des historiens espagnols, a dernièrement rendu uné justice éclatante à sa mémoire, et n’a pas hésité à le placer à côté de Richelieu et de Mazarin.

Philippe , affectant de respecter la pourpre romaine dans Alberoni, ne voulut point le faire arrêter, et lui accorda la permission de quitter 1 Espagne; mais voulant rendre le pape l’instrument de sa vengeance, il lui communiqua les

chefs d’accusation contre F ex-ministre , accompagnes de documens et de pièces à l’appui. Il se servit de toute l’influence de la couronne d’Espagne pour obtenir son arrestation , son procès et sa condamnation. En conséquence , aussitôt qu’Alberoni eut mis le pied sur le territoire génois, le pape, par l’entremise de son ministre le cardinal Imperiali, obtint du sénat un ordre pour le mettre en arrestation comme coupable envers la sainte foi catholique, et soutint cette accusation en communiquant les articles fournis par l’Espagne. Ces articles portaient :

i°. Qu’il avait employé l’argent tiré de la Cruzada et d’autres contributions ecclésiastiques à faire la guerre contre les princes catholiques ; 20. qu’il avait entrepris la guerre contre l’empereur au moment où il était engagé dans une querelle avec les Turcs, au grand préjudice de l’Italie et de l’Europe; 5°. que, par des motifs d’un intérêt personnel , il avait défendu aux sujets de l’Espagne de demander des bulles pour les bénéfices à la nomination du pape.

Après une vive discussion, le sénat de Gênes déclara que les articles de l’accusation contre Alberoni ne lui paraissaient ni assez graves, ni assez prouvés, pour violer le droit des gens et pour trahir l’hospitalité qu’il demandait. Il refusa 110- „ blement de satisfaire la haine et le ressentiment du pape, du roi d’Espagne et des alliés. Alberoni fut donc mis en liberté; mais la république ne se

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souciant pas d’irriter les souverains les plus puissans de l’Europe, elle lui ordonna de quitter son territoire. (*)

Pendant le peu de temps qu’Alberoni séjourna dans les États de Gênes, il publia plusieurs lettres

(*) La conduite noble et généreuse de la république de Gênes, envers Alberoni , contraste singulièrement avec l’acharnement de Philippe V, de la cour de Rome , du régent de France, et même du gouvernement d’Angleterre contre * ce ministre. Voici quelques détails puisés dans les Commentaires du marquis de Saint-Philippe , qui était alors ministre d’Espagne près le gouvernement génois , sur les vives instances de différentes cours , pour qu’on livrât la personne?, du cardinal , et sur le noble refus du sénat de Gênes.

Les cours d’Espagne et de Rome ne voulaient pas qu’il eût l’évêché de Malaga auquel il avait été nommé , et il n’y avait d’autre moyen de l’empêcher , que de le déclarer coupable de grands crimes , par suite d’un procès instruit formellement. Le pape fit écrire une lettre au sénat, par le canal du cardinal Joseph-René lmperiali , parent et ami du doge , dans laquelle il disait que l’Église , le Saint-Siège , et le sacré collège étaient intéressés à ce qu’Alberoni fût arrêté et envoyé sous bonne escorte au château Saint-Ange. Le sénat se contenta d’ordonner qu’Alberoni fût gardé dans sa propre maison à Sestri, jusqu’à ce que la cour de Rome eût présenté les motifs sur lesquels elle demandait qu’on le lui livrât. Ces motifs ne furent pas trouvés valables. Dans une lettre très respectueuse, adressée au pape, le sénat disait qu’il n’y avait pas lieu à agir contre le droit des gens, et qu’on ne pouvait priver le cardinal de la liberté à laquelle il avait des droits sacrés , dès qu’il avait cherché un asile dans les États de la république; qu’enfin , on devait lui accorder l’hospitalité, ne fût- ce que pour

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et documens en réponse aux accusations intentées contre lui. Il rejeta le blâme de la guerre, ainsi que la violation de la promesse faite au pape, sur le roi d’Espagne, et il mit à découvert les intrigues

les égards dus à sa dignité. Celle réponse offensa à la fois le pape et le roi catholique. Celui-ci avait fait de son côté, par son ministre, des démarches pour que le cardinal fût détenu ; il avait demandé la remise de tous les papiers relatifs à son ministère. Loin de faire droit à ses demandes , on rendit à Alberoni sa liberté; mais les gouvernemens français et anglais prenant part à cette affaire pour le roi d’Espagne, et la république n’étant pas en état de soutenir une guerre contre toute l’Europe , le gouvernement génois fit entendre à ce ministre qu’il ferait bien de quitter les États de Gênes. Alberoni alors se sauva en Suisse. Le roi d’Espagne ne voulut point permettre rentrée de ses États à M. Balbi , nommé envoyé extraordinaire par la république, pour lui témoigner ses regrets de n’ayoir pu entrer dans ses vues dans l’affaire de l’arrestation d’Alberoni. Le pape refusa également de recevoir un envoyé dans un but semblable.

Alberoni, avant de quitter Sestri, adressa une lettre très mesurée au cardinal Paolucci, le 20 mars, et une autre au doyen du sacré collège , dans lesquelles il témoignait la plus profonde vénération pour le pape . et se justifiait des charges élevées contre lui. Dans ces lettres , dit Saint-Philippe , dont le témoignage n’est pas suspect , il • prouvait presque d’une manière évidente qu’il n’avait pas été l’auteur de la guerre d’Italie , et qu’au contraire il s’y était opposé ; il y expliquait les raisons qui avaient déter- . miné le roi catholique à rendre quelques décrets contre la chancellerie de Rome , auxquels il n’avait eu aucune part. Il invoquait, à ce sujet, le témoignage de plusieurs

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