tome IX, page Sa
partage de la monarchie espagnole. Dans cette conférence, ainsi que dans celles qui suivirent, ils cherchèrent à introduire des clauses conditionnelles , et à réserver à Philippe F Aragon ou la Navarre d’abord, et ensuite les Deux*Siciles , avec les places sur les côtes de la Toscane. Les alliés restèrent inébranlables dans le principe général de leurs articles préliminaires; ils refusèrent d’admettre aucune modification à leurs demandes, relativement à la monarchie espagnole, qu’ils réclamaient tout entière : la Sardaigne et la Sicile étaient tout ce qu’ils consentaient à céder.
L’exécution de cette condition, ou de toute autre qui pourrait être convenue, et la garantie qu’on devait donner pour l’accomplissement des articles étaient la base de tous les points essentiels à discuter, et sur la solution desquels était fondée la question de la guerre ou de la paix. Cependant, quoique le monarque français promit d’employer ses bons offices auprès de Philippe , pour le persuader qu’il devait accepter les conditions stipulées en son nom , il refusa toutefois de se rendre responsable de son consentement , et il déclara constamment qu’il ne pouvait et ne voudrait jamais le lui arracher par force; il promit de lui retirer son appui ; et s’attachant à la phrase des préliminaires qu’il avait auparavant censurée avec tant d’amertume, il dit qu’il était prêt à • agir de concert, avec les alliés. Il offrait de payer
la
tous les mois un subside , d’abord sous la condition qu’il y aurait une mutuelle réduction dans le nombre des troupes françaises et alliées; ensuite il fixa la somme ronde d’un million de livres sans condition , accompagnant toutes ces propositions de la cession temporaire de quelques places des Pays-Bas, à son choix, pour servir de garantie.
On ne fut pas long-temps sans s’apercevoir que toute coopération en subsides ou en troupes était tout-à-fait impraticable. Sous d’autres rapports, la discussion roulant toujours sur le même principe émis au commencement, il ne l'esta plus aucun doute aux alliés sur la nécessité oii ils se /trouvaient réduits de renoncer aux vues qu’ils s’étaient proposées, ou de tenter encore une fois le sort des armes pour les réaliser. Ils rejetèrent donc toute proposition relative aux subsides et à toute coopération quelconque, et ils se tinrent à la lettre des préliminaires, insistant sur ce que Louis XIV s’engageât à obtenir, de gré ou de force, de son petit-fils qu’il abandonnât toute la monarchie espagnole dans le délai de deux mois. u Mi l’argent, ni les troupes françaises, disaient les députés, ne nous importent guère; le point essentiel et la seule garantie que nous demandons, c’est l’exécution du traité et f accomplissement des articles préliminaires. » (')
(') Torcy, tome II, page Iy3. Ubsorwk^ux, tonie V, page 33o. . • -, ^ ■?; • i*/ -
Cette déclaration, claire et précise, ne comportait ni délai ni discussion. Les deux partis étaient décidés à ne se départir en rien de leurs premières déclarations. La négociation ayant traîné en longueur, soit à cause du* mode adopté , soit par la ténacité des ministres français à ne pas s’écarter de l’objet de leur mission, tout fut ter- . miné , et leur départ eut lieu le 25 juillet.
Philippe, et surtout les ministres espagnols, avaient suivi, avec la plus grande attention et beaucoup d’inquiétude, le cours que prenait la négociation; une espèce d’épisode fut imaginée à Madrid, dans le double but de calmer, d’une part , les inquiétudes excitées en Espagne par les premières conférences, de l’autre, pour donner une nouvelle apparence de vérité à la prétendue mésintelligence avec le cabinet français. Le monarque espagnol ayant essayé inutilement de prendre part aux conférences , ne cacha pas son mécontentement des offres faites par la cour de France, qu’il accusait d’ètre aussi injuste que pusillanime. 11 blâma hautement son empressement à conclure la paix, et le regardait comme un acte d’imprévoyance, et meme de folie. Il chargea son ministre , le comte de Berqueik , de faire publiquement des ouvertures aux Anglais et aux Hollandais, quoiqu’il 11e doutât pas qu’il * s’exposait*à essuyer un nouveau refus.
Au reste, toutes ces marques d’indépendance
l4 PHILIPPE Y.
■ n’étaient que pour la forme. Avant que la négociation commençât, le cabinet de Versailles en était prévenu : Torcy lui-même ne s’en cache \ • pas. On est donc fondé à penser que les mêmes
* ' communications auront eu lieu entre les deux
cabinets, pendant le cours de ces conférences, quoiqu’il soit vrai de dire que Torcy nie l’existence d’aucune communication pendant la durée ' de celles-là.
Aussitôt après la rupture des négociations , les * deux partis firent leur appel au public, et cherchè-
rent, suivant l’usage , à verser tout le blâme l’un sur l’autre, rendant mutuellement l’ennemi responsable des malheurs de la guerre.
. • Nous ne quitterons pas le sujet de ces conférences sans soumettre au lecteur quelques réflexions sur la conduite et les motifs d’agir des deux parties con tendantes.
' Les puissances alliées étaient convaincues que les offres de Louis XIV , d’abandonner son petitfils, n’étaient rien moins que sincères. Elles regardaient la désunion annoncée de sa part entre la France et l’Espagne comme une ruse. Elles n’ignoraient pas que ce monarque avait promis • - secrètement à son petit-fils de le soutenir; elles considéraient avec raison la reconnaissance du prince des Asturies, la nomination du second , AL du duc de Bourgogne au titre ducaf d’Anjou ,
1 / et en général la conduite de Philippe, comme
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des preuves décisives de son intention de ne jamais abandonner le trône espagnol. De son côté, le roi de France s’offensait du soupçon que les alliés avaient sur sa bonne foi. 11 ne voyait dans la demande des garanties qu’un prétexte pour tirer parti de son affaiblissement, et lui arracher ses conquêtes. 11 leur reprochait de faire des propositiçns qu’ils savaient ne devoir jamais être acceptées ; il était persuadé qu’ils n’admettraient jamais des conditions qui assureraient pour le présent le salut de la France, et qui 11e pourraient la compromettre pour l’avenir ; enfin il tacha de jeter sur Eugène et Marlborough l’odieux de continuer la guerre pour leurs intérêts privés.
Quant a la question si long-temps agitée de la sincérité de ses protestations pacifiques, il est évident qu’il était aussi peu disposé a abandonner la monarchie espagnole , que les alliés à se relâcher de leurs prétentions à cet égard; et, sur * cette négociation, comme sur les précédentes, nous adopterons l’opinion de l’excellent biographe de Philippe, auquel nous empruntons le passage suivant.
« Parmi les alliés , personne ne désirait la paix , espérant détendre leurs conquêtes; et quant a Louis XIV, ü n’avait aucune envie de l’obtenir.
Il affectait a la vérité de la désirer sincèrement, afin de tromper ses ennemis , et de se débarrasser des importunités de ses courtisans. 11 ne com- ♦
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muniqua son secret qu’au dauphin et à Philippe, en les priant de ne jamais se laisser tromper par les apparences d’une paix prochaine, ou du dessein d’abandonner l’Espagne, mais, au contraire, d’ètre toujours bien sûrs de sa résolution de continuer la guerre. »
u Philippe, dit-il dans un autre endroit, ne crut jamais que son grand-père l’abandonnerait. Le dauphin l’exhorta aussi à ne pas ajouter foi aux bruits de paix, et à être convaincu que les secours de France ne lui manqueraient jamais. Louis XIV lui écrivit dans le même sens , quoiqu’avec un peu moins de clarté. Ces lettres délivraient Philippe d’une partie de ses craintes; cependant les démarches de ceux qui désiraient ardemment la paix, ne laissaient pas que de lui causer quelque inquiétude. »
Le biographe espagnol est encore plus positif en parlant de la seconde négociation.
« Le roi de France voyant son peuple désirer la paix avec aîixiété, les deux factions de l’Angleterre acharnées l’une contre l’autre, et les Castillans devenir chaque jour plus attachés à leur roi, sentit qu’une coalition semblable, composée d’élémens aussi contraires, ne pouvait pas durer long-temps. 11 se décida donc à temporiser, jusqu’à ce que des circonstances favorables se présentassent. Le dauphin le confirma toujours dans cette opinion , et le duc de Bourgogne lui-même
refusa <1 approuver aucun traité, à moins que les états (l’Italie ne fussent accordés à son frère. » (*)
Il est aisé de voir aussi par toute la correspon dance de la cour française et de ses agens en pagne, qu’un ordre simple, précis et positif roi de France, aurait suffi pour que Phili quittât son trône, et pour décourager le dont le zèle et les efforts le soutenaient. 11 est non moins avéré qu’au moment même où il promettait aux alliés qu’il ferait tout pour le persuader il se trouvait déjà assure de son refus, et que par
conséquent il proposait une condition qu’il était préparé à éluder.
Les déclamations vagues en general de ses partisans au sujet de sa sincérité et de sa bonne foi , seraient beaucoup moins absurdes qu’elles ne le sont, si 1 on pouvait, de quelque manière que ce fût, donner le change sur ses tergiversations politiques. Il y en a qui prétendent que dans cette occasion il fut sincère, parce que sa position était critique et presque désespérée ; mais, on le sait, la sincérité qui n’a pour fondement que la crainte et la nécessité , n offre pas un appui bien sûr, et Bolingbroke lui -même, le grand avocat de Louis XIV, eut grandement raison, ainsi que cela est prouvé par sa correspondance , de déplorer son erreur aussitôt que l’alliance fut
(') SAiNT-Pnii.iPPE, tome III, pages 263, 3og.
soute , et que les alarmes et le danger s’évanouirent. (*)
Dans cette véritable disposition de toutes les parties, la discussion relative aux otages et aux autres moyens d’arrangemens, ne pouvait que se ressentir de l’intrigue et de la méfiance. Louis XIV refusa de remettre les places de Bayonne et de Perpignan sur la frontière d’Espagne, qui pouvaient seules fournir les mesures efficaces pour faciliter la translation de la couronne d’Espagne. D’un autre côté, en proposant la garantie peu satisfaisante des places des Pays-Bas, il songeait à rendre cette offre illusoire par les réserves dont il l’accompagnait; tandis que les alliés, pour leur part, refusaient d’accorder un armistice, à moins qu’ils n’en obtinssent les mêmes avantages que de la continuation heureuse des hostilités.
Quant aux autres chapitres d’accusations mutuelles, il nous sera permis, d’après ce que nous venons de lire, de les passer sous silence, et de les regarder comme des amplifications de rhéto-
(*) Il suffira de citer un seul passage : « Les Français nous pressent de conclure en nous disant qu’ils peuvent compter sur d’autres ; et en même temps ils chicanent avec , nous sur l’article le plus essentiel de notre traité, et ils cherchent à éluder une promesse faite, répétée et confirmée. » Lord B o lin g brohe to Prior. Jamais les ennemis^ personnels de Louis XIV , ainsi qu’on se plaît à les appeler, n’ont porté uue plus forte accusation contre lui.
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CHAP. XVII. I71O. IQ"
rique, dont on se sert toujours dans les manifestes.
En faisant ces remarques, nous sommes aussi éloignes de censurer la conduite de Louis XIV que celle des alliés. Un roi de France ne peut être blâmé de chercher à empêcher la translation de la couronne d’Espagne à la maison d’Autriche, sa rivale; on ne saurait non {dus reprocher à un père de s’opposer au dé trône ment de son petit-fils, ni à un souverain le désir de terminer une guerre malheureuse par une paix honorable. Mais il n’y avait pas lieu non plus à blâmer les alliés de ce qu'ils voulaient enlever à la France ses nombreuses conquêtes, ni de ce qu’ils insistaient sur des conditions qu’une longue et coûteuse expérience leur avait appris être nécessaires pour leur propre sûreté et leur indépendance. Dans des questions politiques de ce genre, il n’y a pas un principe abstrait de justice. Il est tout naturel qu’un Français approuve la conduite de Louis XIV, et qu’un Anglais trouve bonne celle de son pays. (*)
(*) Dans les négociations qui ont lieu à la suite de batailles et en présence de dangers , il est à supposer que le plus faible est d’ordinaire de meilleure foi pour conclure que celui que les succès ont enorgueilli : or Louis XIV voyait sa capitale menacée par les années victorieuses des alliés. Aussi les conférences de Gertruydenberg firent voir, de la part des plénipotentiaires de la France des dispositions
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