‹ L'Espagne Sous les Rois de la Maison de Bourbon (volume 3)Chapitre 9 sur 32 · II · texte numérisé non relu

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temps contenaient les conditions offertes par la F rance comme base de la paix avec les puissances alliées.

Le point principal de la question , celui qui avait donné beu à la guerre, fut écarté sur la déclaration vague que Louis XIV prendrait des mesures justes et convenables, pour empêcher la réunion des deux couronnes d’Espagne et de France sur la même tête. 11 y était aussi question de la succession protestante et de la démolition de Dunkerque ; on promettait de former une barrière pour les Hollandais dans les Pays-Bas, et une autre pour l’empire d’Autriche sur le Rhin, et l’on terminait par la phrase favorite, que toutes les puissances belligérantes recevraient une satisfaction équitable et proportionnée. ( 1 ) *

Ces conditions portant impbcitement la reconnaissance de Philippe comme roi d’Espagne, on ne devait pas s’attendre à voir celui-ci hésiter sur les termes de la négociation, et balancer sur l’exécution de la promesse de céder les Pays-Bas à l’électeur de Bavière , comme prélude de leur cession future à l’Autriche, et de l’établissement d’une barrière pour les Hollandais. Cependant de nouvelles difficultés s’élevèrent sur un point qui paraissait décidé ; la cour d’Espagne, tout en faisant ces objections , demanda que l’on admit ses plénipotentiaires au congrès projeté.

( 1 ) Correspondance de Bolyngbroke , vol. I , page 374»

CHAP. XIX. 1711. gp

Lorsque Bonnac insista pour la cession des Pays-Bas, et représenta que Louis XIV y ayant engagé sa parole, le refus ne pourrait que blesser son honneur, et que les objections de l'Espagne à un arrangement général , mettraient le monarque français dans le cas d’entrer dans un traité séparé, la reine répondit avec humeur : « On a pris en France une singulière habitude dont on ne sait pas se défaire ; c’est de tout exiger de l’Espagne, et de menacer aussitôt que l’on cherche à connaître les raisons sur lesquelles ces demandes sont fondées. »

Philippe fut très mortifié en apprenant que les plénipotentiaires d’Espagne ne seraient pas admis au congrès, et peu s!en fallut qu’il n’adressât des reproches à Louis XIV lui-méme, pour avoir donné son consentement à une exclusion si offensante pourra couronne. Que penseront mes sujets, dit-il a Bonnac , s’ils voient que les intérêts de la monarchie sont uniquement entre les mains des ministres de France? Ils penseront, reprit l’envoyé, que si Votre Majesté se repose sur le ' roi votre grand-père du soin de soutenir la guerre , elle peut bien se fier à lui pour la conclusion de la paix. Bergueik , ministre de Philippe, prenant la parole, dit qu’on n’avait jamais vu une monarchie , comme 1 Espagne , faire la paix sans l’intervention des ministres. Vous devez pourtant savoir, répliqua Bonnac, que les ministres de Charles II

n eurent d'autre, part ci la paix de RismcA que de la signer . Mais tous ces argumens furent en pure perte , car le roi et la reine restèrent inébranlables ; ils persistèrent à supplier Louis XIV d’avoir autant d’égard à la dignité qu’aux intérêts de Philippe, et d’engager les alliés à ne point faire attendre les passe-ports des Espagnols. (*) Une opposition aussi prononcée irrita l’envoyé français. « Le meilleur parti à prendre, écrivaitil à sa cour, est d’aller au but en évitant de faire des reproches et des menaces; de s’assurer de la volonté des Anglais sur ce qui regarde l’Espagne, et , par ce moyen , de celle des Hollandais ; d’obliger ensuite la cour de Madrid d’exécuter ce dont on serait convenu avec ces puissances, comme les alliés le faisaient autrefois. Cette méthode paraît plus convenable aux intérêts et à la dignité du roi. Tout ce qu’il faudra accorder aux dépens de l’Espagne paraîtra dès-lors un effet de l’avidité des ennemis , et de la nécessité où l’on se trouve de faire la paix ; au lieu que si l’on continue à demander directement à Philippe les choses que les alliés voudront exiger de lui , on verra l’aigreur et la méfiance diviser les deux cours; on sera sans cesse accusé de sacrifier les intérêts de l’Espagne à ceux de la France. »

Le principal instigateur de cette opposition t

f •) No ailles, tome IV, page 204.

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loi

était le comte de Bergueih , qui du poste de gouverneur des Pays-Bas , avait été appelé à la direction de deux ministères importans, ceux de la guerre et des finances. Il jouissait d’une grande faveur auprès du roi dont il avait la confiance, et fut le seul agent de toutes les communications qui avaient lieu avec Bonnac. Par sa longue résidence dans les Pays-Bas, ainsi que pari’ influence de ses relations dans ce pays et ses fréquens rapports avec les Hollandais , il avait appris à connaître la valeur et l’importance de ces riches possessions ; et tandis qu’il soupçonnait la bonne foi du gouvernement anglais, il était très persuadé tpi’il serait aisé de faire un arrangement séparé avec les Etats. Ses représentations frirent favorablement accueillies par Philippe et la reine , fiers tous deux de l’éclat des derniers succès, et surtout jaloux de l’honneur d’une couronne gagnée avec tant de peine. La princesse des Ursins, quoique très attachée à la France, entra ou du moins feignit d’entrer dans les sentimens des souverains et de leurs ministres.

« Le roi, écrivait Bonnac le 20 septembre, ne se détermine pas par lui-même. La reine, maîtresse absolue de son cœur et de son esprit, pense avec hauteur, prend son parti sur-le-champ ; et après avoir triomphé de tant d’infortunes, elle écoute avec indifférence et mépris toutes les représentations sur les malheurs qu elle peut avoir à

craindre. Des préjugés fondés sur l’expérience de la bonne fortune et sur le mépris de la mauvaise, ont une grande force h cet âge. La princesse des Ursins, beaucoup plus modérée dans ses sentimens, est seule capable d’adoucir ce qu’il y a d’outré dans ceux de la reine. 11 est certain que la cour de France aurait rencontré beaucoup plus d’obstacles à ses vues, et peut-être des obstacles invincibles, si Philippe avait donné sa confiance aux Espagnols. » (*)

Les Hollandais, de leur coté, encouragés par les Whigs mécontens d’Angleterre, et par l’empereur, se montraient aussi peu disposés que Philippe à accéder à un arrangement aux conditions qu’on offrait. Les menaces de l’Angleterre calmèrent pourtant cette répugnance ; et l’on prit des mesures pour ouvrir à [Jtrecht un congrès composé de toutes les puissances belligérantes. Louis XIV annonça à son petit-fils cet arrangement dans un style qui fait bien voir l’embarras que lui causait la méfiance que la cour de Madrid laissait paraître.

(3o novembre) « Les Hollandais ont enfin consenti à donner les passe-ports pour mes plénipotentiaires. Je ne sais point quand les conférences pourront s’ouvrir, et quand vos ministres y seront reçus ; mais avant que de les faire partir,

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(*) Noaillks, tome IV , page 255. + i ' Vr»

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désabusez, s’il est possible, le comte de Bergueik de l’idée qu’il a de traiter la paix par le canal des Hollandais. Laissez-moi conduire vos intérêts, et finissez, je vous prie, l’ affaire de l’électeur de Bavière dont je vous assure que le retardement n’est pas honorable à Votre Majesté, et peut nuire à la négociation. Comptez que dans les conseils que je vous donne , je n’ai d’autre vue que votre bien. »

Mais on était arrivé au point que les remontrances et même les menaces de Louis XIV ne faisaient plus aucun effet. Le comte de Bergueik suscita de nouvelles difficultés. Il ne resta plus d’autre ressource que de se servir de l’entremise de la princesse des Ursins. Heureusement on avait encore les moyens de surmonter sa délicatesse réelle ou apparente.

Après avoir obtenu tous les honneurs auxquels il est permis à une sujette d’aspirer, elle songeait à posséder une petite souveraineté indépendante. Par son instigation , la reine avait>, déterminé Philippe à promettre de transférer les Pays-Bas à l’électeur de Bavière, en réservant un petit territoire d’un revenu annuel de 3o,ooo écus ; mais on ne disait pas quel était l’objet de cette réserve. Comme on sommait Philippe de tenir la promesse qu’il avait faite à l’électeur, il saisit cette occasion de rappeler la petite souveraineté en question. Il désigna même la princesse des Uçsins

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comme la personne à laquelle ce don était destiné, et sollicita l’intervention de son grand-père pour obtenir le consentement de l’électeur et celui des alliés. Voici ce que la reine écrivait à ce sujet à madame de Maintenon :

A Corella , le 7 juillet 1711.

« Vous savez sans doute, ma chère Madame, la demande que le roi fit au roi son grand-père, quand il conclut le traité par lequel il cédait les Pays-Bas à l’électeur de Bavière , de nous réserver une petite souveraineté de trente mille écus de rente. Le roi nous le promit; et il me semble aussi qu’on en tomba d’accord avec l’électeur qui y consentit volontiers, la chose étant si petite pour lui en comparaison de ce qu’on lui donne. Nous demandons donc à cette heure l’accomplissement de cette parole : le roi en écrit aujourd’hui au roi son grand-père ; et moi , Madame, je viens vous prier de lui en parler de ma part. Quoique nous regardions cette affaire comme une chose faite, et à laquelle il ne saurait se rencontrer aucunes difficultés, nous ne laisserons pas que d’en avoir une grande obligation. Je crois que vous vous y emploierez encore plus volontiers, en apprenant que nous destinons cette souveraineté à la princesse des Ursins qui la mérite par tant d’endroits, et qui mérite aussi que vous vous intéressiez à elle; car, je vous assure, vous n’avez *

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pas une meilleure amie. Ne serait-il pas honteux au roi et à moi, après tout ce que nous lui devons, de ne pas lui donner quelques marques de reconnaissance? 11 n’y a point de dignité hormis celle-ci que nous puissions lui donner, puisqu’elle les a toutes. Ainsi je crois que personne ne pourra trouver extraordinaire ce que nous faisons pour elle.

« Pour vous, ma chère Madame, je ne doute nullement du plaisir que vous en aurez, et nous aurons le roi et moi celui d’avoirvotre entière approbation. Il faut que j’ajoute aussi que ce que le roi donne est à lui , et que cela ne fait aucun tort au roi son grand-père , qui n’y met rien du sien ; qu'il lui doit être agréable qu’une sujette qui lui est aussi dévouée que l’a toujours été la princesse des Ursins, fasse une figure considérable. Je vous avoue que je suis assez glorieuse pour ressentir le plaisir de faire pour ma camcirern major plus que ce que les reines qui m’ont précédée n’ont fait pour les leurs. Elle n’en abusera point, et on ne doit pas craindre qu’elle entretienne de grandes armées qui puissent faire peur à ses voisins. Je conclus donc que nous aurons cette satisfaction; mais je veux vous avoir cette obligation, ma chère Madame, et à ma sœur, que cette affaire 11e reçoive aucunes difficultés , et soit terminée incessamment, comme cela dépend du roi, mon

grand-père, qui fera vouloir à M. de Bavière ce qui est si raisonnable. »

Louis XIV promit sa coopération. La princesse des Ursins comptait sur sa prochaine élévation au rang de souveraine ; elle reçut les complimens de la cour. On expédia l’ordre pour qu’on lui donnât à l’avenir le titre d 'altesse. La grandesse espagnole s’y soumit , non sans avoir hésité un instant ; la princesse touchait enfin au terme de ses plus chères espérances (‘). Fière et reconnaissante en même temps de l’appui de Louis XIV, elle bannit tout scrupule, imposa silence aux objections de Bergueik , et obtint de Philippe, non seulement un acquiescement positif aux conditions stipulées en son nom, mais une promesse formelle de ne plus insister pour l’admission de ses plénipotentiaires au congrès , et de donner à Louis XIV ses pleins pouvoirs pour suivre et terminer la négociation.

L’harmonie et la confiance paraissaient assurées plus que jamais entre les deux cours de France et d’Espagne. On trouve, dans la correspondance des deux monarques, des témoignages fréquens des égards et de la considération qu’ils avaient l’un pour l’autre.

Louis XIV disait à M. de Bonnac / le 17 dé-

y*** •• (VJ Noailles, toinc IV, page 38V

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cembre : « Qu’il ( Philippe) ne s’étonne pas de voir, dans la lettre dont je vous envoie la copie, écrite par Bolyngbrohe à la sollicitation des Etats- Généraux, les ternies de duc d Anjou et de cidevant électeur de Cologne et de Bavière. Ce sont les derniers effets de l’âpreté et du désespoir du parti hollandais, qui s’opiniâtrait à la continuation de la guerre. Il changera de style, comme il est présentement forcé de changer de conduite. » 11 disait aussi à Philippe dans une lettre postérieure : « Vous avez appris par le sieur deBonnac , que je ne me suis pas trompé quand j’ai prévu les difficultés que je trouverais à faire obtenir des passe-ports à vos plénipotentiaires : je sais quelles mesures ceux du bon parti, en Angleterre, sont obligés de garder pour assurer le succès de leurs bonnes intentions; et comptez qu’ils ont fait beaucoup d’accepter les préliminaires avec les termes que j’y ai fait insérer exprès pour assurer que vous serez maintenu sur le trône d’Espagne; mais ce serait trop perdre que de vouloir achever avant le temps un ouvrage si bien commencé. Ainsi Votre Majesté ne doit pas être surprise si le£ passe-ports qu elle souhaite sont encore différés . Ce serait une faible raison pour en presser l’expédition, que de dire que c’est de l’intérêt des Anglais de mériter votre amitié. La nation n’est pas assez unie pour être sensible à cette considération; et ceux qui veulent la paix croient faire

assez pour vous, pour mériter, de votre part, quelque reconnaissance. Ne parlez donc, je vous prie, ni de l’intérêt qu’ils ont a ménager vos bonnes grâces, ni de protestations qui ne conviendraient pas dans la conjoncture présente. Faites partir vos plénipotentiaires quand vous le voudrez. Aussitôt que les conférences seront ouvertes, je ferai les instances nécessaires pour les y faire admettre ; mais facilitez la paix, et songez à l’état où vous seriez si nos ennemis se réunissaient, et si je me voyais obligé d’employer toutes mes forces pour soutenir leurs nouveaux efforts. C’est pour prévenir ce changement que je vous ai fait demander un nouveau pouvoir; car il n’y aura pas un moment à perdre, lorsqu’on pourra conclure avantageusement. Vous savez que le pouvoir que vous m’avez envoyé pour traiter avec l’Angleterre serait présentement contraire à vos intérêts si je le faisais paraître , et vous pouvez compter sur ma tendresse, que je ne ferai rien à votre préjudice.

(( Je reçois votre lettre du i5 de ce mois, et •j’apprends avec plaisir la résolution que vous avez prise de faire expédier la patente que l’électeur de Bavière vous demande. Je vous assure que je ne ferai rien contre vos intérêts ; mais je vous aime trop pour avoir vu sans peine le retardement que vous apportez à satisfaire à vos engagemens ; et connaissant vos sentimens, je

ciiàp. xix. — i y 1 1 . 109

suis persuadé que vous vous faisiez violence. » Voici la réponse de Philippe à cette lettre :

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Al Madrid , le 28 décembre 1 7 1 ! .

« Le marquis de Bonnac m’a informé, suivant les ordres qu’il en a reçus de Votre Majesté, de l’état de la négociation de la paix, et des difficultés que les Anglais et les Hollandais faisaient de recevoir d’abord mes plénipotentiaires, et il m’a demandé en même temps, de votre part, un nouveau plein pouvoir pour traiter avec eux. Le désir que j’ai de vous donner de plus en plus des marques de ma reconnaissance , et de la confiance que j’ai dans votre amitié, joint à celui de concourir en tout ce qui m’est possible à assurer votre satisfaction et notre repos, et celui de tous les peuples compris dans cette cruelle guerre , ne m’a pas permis de balancer à vous envoyer ce plein pouvoir, pour que vous puissiez convenir, en mon nom , des préliminaires avec les Hollandais, comme vous avez fait avec les Anglais. J’espère qu’ils seront bientôt conclus; et je ne doute pas que je n’en ressente aussitôt après les effets , et que ces deux puissances ne me reconnaissent et n’admettent mes plénipotentiaires dès qu’ils seront arrêtés. Je me flatte que vous voudrez bien y travailler comme un grand-père qui a tant de bontés pour moi, et que je n’aurai pas lieu de me repentir de la confiance que j’ai en vous.

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Je vous envoie aussi une lettre ostensible pour les Anglais, afin qu’ils ne s’étonnent pas de ce que les avantages que je leur ai accordés pour préliminaires ne sont pas compris dans ce nouveau plein pouvoir, et qu’ils sachent les raisons qui m’ont empêché de les y insérer. » (*)

Dans le cours de cette importante négociation, Philippe eut encore la satisfaction d’être délivré de la présence de son rival. Rappelé à Vienne par la mort de son frère, l’empereur Joseph , Charles quitta Barcelonne le 7 septembre,

États espagnols , et continua à Starenberg le commandement de l’armée qui venait d’être renforcée de sept mille hommes. Il fit ses adieux aux Catalans par une lettre affectueuse dans laquelle il exposait les motifs de son départ, se montrait satisfait de leur attachement, annonçait son prochain retour, et leur recommandait la reine comme le gage le plus précieux qu’il pouvait confier à leur fidélité. Voici la déclaration de * l’archiduc aux Catalans.

f Illustres , vénérables , excellens , nobles , magnifiques, nos amés et très fidèles députés et auditeurs des comptes de la généralité de cette principauté de Catalogne. J ^

(*) On peut lire dans les Mémoires (le Nouilles , tome IV, page 275 , les pleins pouvoirs dont cette lettre fait mention.

Le décès prompt et imprévu de l’empereur Joseph, mon frère, qui laisse vacant le trône impérial, m’a fait d’abord penser que ma présence était nécessaire en Allemagne, pour m’y opposer aux pernicieux desseins de mes ennemis, qui ne manqueront pas dans cette fatale conjoncture de chercher à troubler le repos de mes royaumes et pays héréditaires, et à brouiller toute l’Allemagne; mais la considération du chagrin que vous aurait causé mon absence, m’a fait suspendre jusqu’ici cette résolution aussi juste que convenable. Cependant comme ma présence est absolument nécessaire dans mes domaines et étals héréditaires pour y rétablir la sûreté , et principalement pour y travailler au bien de notre sainte religion, et en particulier pour y préparer avec toute la diligence possible des troupes et des subsides pour la défense de cette très fidèle principauté, surtout pour finir cette guerre; considérations qui ont déterminé les princes d’Allemagne à solliciter mon retour pour prévenir les grands préjudices que pourraient causer les pernicieux desseins des ennemis : tout cela m’a déterminé à passer quelque temps en Allemagne ; et quoiqu'il fût très convenable pour moi et pour tous mes bons et«fîdèles sujets de ne point me séparer de la reine mon épouse, je veux pourtant vous donner la plus grande marque de cet amour que vous avez mérité de moi par votre constance.

en vous laissant et en confiant à votre fidélité ce * que j’ai de plus cher et de plus précieux.

Cette séparation me sera très sensible ; mais elle est adoucie par la pensée que je travaille en cela à votre plus grande consolation. C’est sur " l’expérience que j’ai eue de votre fidélité que je m’appuie pour prendre cette résolution. Les glorieux sacrifices que vous avez faits pour moi, dans les temps les plus fâcheux, me rassurent, et me font espérer que dans toutes les occasions qui se présenteront , vous donnerez tous les secours nécessaires a la reine , mon épouse ; c’est ce qui peut seul me consoler pendant mon absence qui ne sera pas longue, et pendant laquelle je vous assure que je ferai les derniers efforts pour finir une guerre qui vous afflige, et pour vous délivrer par la force des armes de tous les maux que vous souffrez avec autant de constance de la part de nos ennemis.

Je vous recommande de nouveau le précieux gage que je vous laisse; vous trouverez en elle votre consolation ; elle la trouvera à sbn tour dans votre fidélité inébranlable. Vous devez cela à l’amour que je vous porte, et dont je vais m’occuper à vous donner les marques les plus grandes par la réduction entière de la monarchie d’Espagne, ce qui relèvera entièrement le % lustre de la nation catalane; çt quoique MM. les présidons aient mérité d entendre de ma bouche

CHAP. XIX. I *7 I I . I l5

des expressions de ma tendresse, et qu’ils vous les aient redites en particulier, j’ai cru devoir encore vous les répéter, alin de vous faire mieux connaître mon affection, et de vous engager par là à continuer la votre pour le service de la reine mon épouse, et à pourvoir, par votre secours et votre diligence, à tous les besoins indispensables, dans les conjonctures présentes, pour le bien de cette principauté, en attendant que je revienne moi-même vous encourager et vous consoler, f

Signé , Yo kl Rey.

A Baiceloime, le 6 septembre »yi i. (')

Dans son voyage à travers l’Italie, Charles fut reçu par les républiques de Venise et de Gênes* ainsi que par les ducs de Parme et de Toscane, comme roi d’Espagne. Il fit ensuite son entrée à Milan au milieu des acclamations de ses nouveaux sujets. C’est là qu’il reçut l’agréable nouvelle de son élévation au trône impérial, du consentement unanime de tous les membres de l’empire, à l’exception des électeurs de Bavière et de Cologne, dont on déclara les voix suspendues à cause de leur absence.

Le 22 décembre il fut couronné à Francfort selon les formes ordinaires, et avec la pompe accoutumée. Outre le titre de roi.de Hongrie et.

( 1 ) Mémoires de J^arnberti , toinc VI , page 66 1 .

Il4 PHILIPPE V,

de Bohême, il prit aussi celui de roi d’Espagne, et témoigna sa résolution d’affermir les droits qui lui appartenaient en cette qualité, en nommant plusieurs chevaliers de la toison d’or. De là il partit pour Vienne, afin de prendre possession des états héréditaires de la maison d’Autriche qui lui revenaient par la mort de son frère , et fit avec vigueur les préparatifs pour continuer la guerre contre la maison de Bourbon, et pour empêcher la réussite des négociations entamées.

Mais les efforts de l’empereur, malgré l’appui des Hollandais et des Whigs de l’opposition anglaise , ne furent couronnés d’aucun succès. Les amis des Bourbons eurent le plaisir de voir l’interruption des rapports diplomatiques entre l’Angleterre et l’Autriche par suite du renvoi du ministre impérial , le comte de Gallas , sur le motif qu’il avait trempé dans les machinations des Whigs. La mission d’Eugène lui -même à Londres fut également sans aucun résultat. Ce grand général reçut un froid accueil des hommes puissans de l’Angleterre, et ne put échapper aux reproches ridicules et calomnieux que l’esprit de parti est toujours si habile à controuver. 11 eut la mortification d’être le témoin de la disgrâce de son ami et compagnon d’armes, le duc de Maiiborough ; et après avoir fait des efforts inutiles pour ramener la reine Anne à des sentimens d’honneur et aux vues que réclamait

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l’intérêt de sa couronne, il quitta l’Angleterre, y laissant la cause de son auguste maître dans un état encore plus désespéré qu’auparavant. (')

Sur ces entrefaites le ministère anglais avait arraché aux Hollandais leur acquiescement au dernier traité, en les menaçant d’en conclure un séparé. Au commencement de 1712, les conférences furent ouvertes à Utrecht par les plénipotentiaires de France, d’Angleterre, de Hollande et dy duc de Savoie. L’empereur voyant l’inutilité de toutes ses démarches, se préparait à prendre part à la délibération, tout en affectant de recevoir les propositions de la France non comme préliminaires ou obligatoires, mais comme de simples projets à discuter. Pour éviter de fâcheuses contestations, on n’admit aucun ministre des deux princes qui se disputaient le^ trône d’Espagne.

Dès la seconde conférence , chaque partie présenta ses propositions. Du côté de la France, elles étaient tout— a — fait conformes aux arrangemens dont on était secrètement convenu avec le ministère anglais. De la part de l’empereur, elles étaient basées sur les principes de la grande alliance; mais la division toujours croissante parmi les alliés favorisait les vues de la France. Dans un congrès convoqué exprès pour une négociation

(') Maison (T Autriche , vol. II, page 2.

commune, Louis XIV parvint à amener chaque partie à des discussions séparées, sur leurs demandes respectives; par là la division devint chaque jour plus grande. Il saisit tous les prétextes possibles de délai et de chicane pour entraver de plus en pli is les conférences publiques, redoublant d’efforts et d’intrigues pour influencer, en la cajolant, la cour d’Angleterre dont dépendait en dernier l’essort la continuation de la guerre ou l’accomplissement de la paix. Par suite de ce changement, Polignac, un des plénipotentiaires , écrivait dans sa joieàTorcy : « Nous jouons maintenant le rôle des Hollandais à Gertruydenberg, et les alliés jouent le nôtre ; la revanche est parfaite. (l)

Pendant les délais occasionnés par ces artifices, Louis XIV entretenait une correspondance active et intime avec la cour de Londres, au moyen de ses agens. Comme il avait tout lieu de craindre l’habileté et l’influence de Marlborough , il se servit de la cour de Saint-Germain et du parti jacobite pour coopérer, conjointement avec le ministère anglais, à se débarrasser d’un adversaire aussi puissant. Enfin il eut la satisfaction de le voir absolument sans crédit et en butte à la malveillance de ses ennemis , ainsi qu’à la haine de la nation, qu il avait cependant servie avec tant

'(')Tobcy, tome III , page 4o6. * ^ .

CHAI5. XIX. I y I I .

d’éclat. A propos de cet événement il disait avec justesse à ses agens (*) : « La démission de Marlborough est tout ce que nous pouvions désirer de mieux ». On donna le commandement de l’armée au duc d’Ormond, dont on connaissait l’attachement à la famille exilée.

L’effet des négociations se fit sentir jusque dans la Catalogne. Louis, accusé d’être assisté servile- v. ment par le ministère anglais , adopta l’avis de Noailles de ne rien hasarder de ce côté-là , et de borner les opérations militaires à une simple guerre de postes. Il ne se trompa pas dans l’idée qu’il s’était formée de la coopération de l’ Angleterre; en effet, quoique les ministres, pour justifier la diminution de l’armée dans les Pays-Bas, témoignassent une grande sollicitude pour continuer la guerre en Espagne, ils ne tardèrent pas J-* à adopter des mesures tout aussi efficaces pour entraver les opérations militaires dans cette province.

Le duc d’Argyle fut envoyé avec un renfort peu considérable, prendre le commandement des troupes anglaises; mais il partit sans avoir avec lui les fonds nécessaires , et il s’arrêta à Gênes jus-

qu’à ce qu’il eût obtenu un emprunt sur son propre crédit. Les secours subséquerfe qu’il fallut bien accorder à ses instances plaintives se ressentaient de

( ') Sommer vii.f. , de la reine Anne , page 497.

ce meme esprit d’économie mesquine ; aussi ne put-il faire autre chose que de défendre les défilés, et de harceler l’ennemi par différens combats, mais qui n’eurent aucun résultat définitif. Ayant été à la fin obligé de quitter l’armée par suite d’une indisposition, il se rendit à Minorque, où il trouva l’occasion d’employer plus utilement son activité en fortifiant Port-Mahon , et en augmentant les moyens de défendre cette île déjà accordée à la Grande-Bretagne.

Les opérations de la guerre languissaient aussi de la part de Philippe. Il est vrai que Vendôme, trop entreprenant pour obéir à des ordres qui lui prescrivaient de temporiser, chercha à reprendre l’offensive en mettant le siège devant Cardona; mais les intrigues de cour, le manque d’approvisionnemens , non moins que les sages manœuvres du général impérial Starenberg, le forcèrent à la retraite, de manière qu’à la fin de la campagne les deux armées ennemies occupaient à peu près les mêmes positions qu’au commencement. (')

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(') Saint-Philippe , tome III , page 22. Histoire de V Europe pour 1711. Cunningham, vol. II, page 371. Ortiz , lib. XXII, cap. xv. Targe et autres historiens déjà cités. Correspondance de lord Bolyngbrocke. Rapport du comité secret de 17 15. Mémoires de Polignac.

Mort flu nouveau dauphin et de son fils aîné. — Espoir de Philippe «l’être appelé à la Couronne de France. — Négociation pour empêcher l’union des deux Couronnes. — Correspondance entre Louis et Philippe. — Philippe consent à renoncer à ses prétentions au trône de France. — Progrès de l’arrangement entre la France et l’Angletelre. — L’Angleterre se sépare des alliés , et consent à une suspension d’armes. — Succès des Français dans les Pays-Bas. — Philippe fait solennellement sa renonciation. —

'Etablissement de la nouvelle colonie française de la Louisiane. —

Les Hollandais forcés d’accepter la médiation de l’Angleterrè. — Les ministres de Philippe admis au Congrès. — Conclusion des négociations pour la paix. — Traités d’Utrecht, Rastadt et Baden.

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Philippe se trouvait enfin assuré de la possession de l’Espagne et des Indes, au moyen de sacrifices faits, il est vrai, non sans répugnance, maisqtn, au fond, ne préjudiciaient en rien aux intérêts de la couronne, puisqu’ils ne contribuaient pas à cimenter F union des puissances mêmes qui les avaient exigés. Tout à coup des craintes et des espérances nouvelles vinrent le troubler au moment où il jouissait du bonheur

de voir l’accomplissement de ses vœux. Une mortalité affreuse se répandit sur la branche ainée de sa famille. Dès l’année précédente (17 1 1) la mort avait frappé son père , le dauphin; cette perte fut bientôt suivie de celle de son frère le duc de Bourgogne, et de son neveu le duc de Bretagne. Une seule barrière séparait Philippe du trône , c’était le duc d’Anjou, âgé de deux ans, seul héritier de la couronne, mais né avec une faible constitution.

Philippe sent renaître dans son cœur son vif attachement pour la France; il se flatte de l’espoir assez naturel que devaient lui inspirer ces tristes événemens. Il croit qu’il va recevoir, d’un moment à l’autre, la nouvelle de la mort de ce jeune rejeton qui le séparait du trône. Le voilà tourmenté du dé-sir de retourner en France pour soutenir les droits de sa naissance. Vendôme et Bonnac ont toutes les peines du monde à lui faire suspendre son départ. Enfin il reçoit de plus amples informations; et il obéit, en restant, à la volonté de son grand-père, à qui il doit de la reconnaissance et du respect.

Une correspondance très active s’établit , à cette fnême occasion , entre les cours de France et d’ Angleterre, dans la vue d’obvier aux conséquences de

ces événemens inattendus. Une des conditions des

articles préliminaires convenue avec cette dernière puissance était la séparation des deux couronnes; mais Louis XIV, d’accord avec son petit-

CHÀP. XX. 1712-1714* 121

< fils, cherchait à en éluder l’exécution : il se flattait

. d’atteindre ce but par l’ascendant qu’il avait gagné

sur le ministère anglais. 11 finit cependant par s’accorder avec la reine Anne, pour empêcher l’union qui était devenue l’objet de tant de craintes.

•Aussitôt le ministère anglais envoie Gaultier a Versailles avec une note circonstanciée , par laquelle on demande formellement que Philippe renonce à la couronne d’Espagne, et que cette renonciation soit sanctionnée par les Cortès es- . pagnols, avec exigeance qu’elle soit une clause précise et explicité du traité prochain, sous la garantie des puissances contractantes. (')

Un moment de silence et dfincertitude trahit, à tous les yeux , l’embarras et les dispositions secrètes du monarque français. Ce ne fut qu’après beaucoup d’instances qu’il fit connaître enfin sa résolution par une note en réponse à celle qu’il avait reçue. 11 s’exprimait avec franchise au - * sujet de la renonciation exigée. Les termes dont il se servait étaient les plus énergiques qu’aucune langue moderne pût fournir. La renonciation serait de nulle valeur, y disait-on , selon les lois fondamentales du royaume. Selon elles (les paroles soulignées avaient été émises autre- ~ fois par un magistrat célèbre, Jérôme Bignon , avocat-général), le. prince qui est le plus proche

(') Correspondance de Bolynghrohe , vol. Il , page 207

de la couronne , en est héritier de toute nécessité . • C est un héritage qu’il ne reçoit ni du roi son prédécesseur, ni du peuple , mais en vertu de la loi ; de sorte que , lorsqu* un roi vient à mourir, Vautre lui succédé immédiatement sans demander le consentement de personne. Il succède non comme héritier, mais comme le maître du royaume dont la seigneurie lui appartient ; non par choix, mais par droit de naissance; il n}est obligé de sa couronne, ni a la volonté de son prédécesseur, ni à aucun édit, ni à aucun décret, ni à la libéralité de qui que ce soit : il ne Vest qu’à la. loi. Cette loi est estimée l ouvrage de celui qui a établi les monarchies , et l on tient en France qu’il ny a que Dieu qui puisse l’abolir, par conséquent qu’il n’y a aucune renonciation qui puisse la détruire. Et si le roi d’Espagne renonçait à son droit pour 1 amour de la paix et pour obéir au roisongrando pere, ce serait se tromper et bâtir sur le sable, que de recevoir une telle renonciation comme un expédient suffisant pour prévenir le mal que l’on se proposait d’éviter. (*)

Il était donc clair, par ce qui se passait, que ceux qui avaient conçu et resserré les liens de la grande alliance, avaient agi d’après les conseils de la sagesse et de la prévoyance , tandis que les

( ) Torcy , tome III , page 292. Correspondance de Bolyngbrokç , vol. II, page 222.

nouveaux ministres d’Angleterre avaient mis leur pays à la discrétion de la France, puisqu’ils ne s’étaient ménagé aucune ressource pour empêcher une bien plus considérable réunion de puissance et d’influence sur une même tête, que celle qu’ils avaient affecté de craindre dans la personne du nouvel empereur.

Il y avait pourtant une réponse facile à faire à cette déclaration aussi positive , que le droit divin et inviolable des successions à la couronne de France ne pouvait être annulé par aucun pouvoir sur la terre : « Puisque Philippe ne peut pas renoncer aux droits de sa naissance, il faut qu’il quitte l’Espagne ». Mais on ne devait pas s’attendre à une réponse aussi juste et aussi courageuse de la part d’hommes qui voulaient tout sacrifier à la paix , et que Mesnager luimême appelait , avec raison , les plénipotentiaires du roi de France ('). Ils persistèrent à demander une formalité qu’ils savaient bien n’être qu’illusoire; et Bolyngbroke se contenta de faire, dans sa réponse, le raisonnement suivant : « Nous voulons bien croire qu’en |^ance on est persuadé qu’il n’y a que Dieu qui puisse

abolir la loi sur laquelle les droits de la succession sont fondés. Mais permettez -nous aussi d’être convaincus dans la Grande-Bretagne , qu’un prince

peut renoncer volontairement à ses droits, et que ( 1 ) Sommerville , de la reine Anne , page 497-

celui en faveur de qui cette renonciation se fera, sera soutenu dans ses prétentions par les puissances qui garantiront le traité. »

Comme Louis XIV vacillait encore, le ministère britannique prit un ton de fermeté qu’il n’avait jamais osé prendre jusque-là. M. Harley, cousin du trésorier, fut envoyé à Utrecht.pour annoncer l’irrévocable résolution de l’Angleterre de ne se désister jamais de sa demande. On rappela lord StrafFprd , un des plénipotentiaires anglais; et jusqu’à ce que la réponse de Louis XIV fût connue, toutes les communications avec les ministres français furent interrompues; on rejeta les propositions de la France relatives à une suspension d’armes. Le gouverneméntanglais songea alors à regagner la confiance des alliés, qu’il avait si honteusement abandonnés , et quelques renforts qui arrivaient dans les Pays-Bas annonçaient

intention de recommencer les hostilités.

Déjà la saison favorable aux opérations de la guerre était arrivée. Louis XIV était trop prudent pour livrer la destinée de sa couronne aux hasards de nouvelles batailles. Il consentit à la demande , et Torcy engagea l’honneur de la parole royale pour obtenir l’acquiescement de Philippe, « J’ai lieu de croire, disait-il, que le roi d Espagne suivra l’avis du roi ; mais si , contre mon attente, il ne s’y conformait pas, le roi prendra tontes les mesures que la reine d’ Angle-

terre jugera convenables pour obtenir, même par la force , si cela devenait nécessaire , le consentement du roi catholique, et assurer la paix de l’Eûrope. » (*)

O11 accepta cette promesse avec empressement; le courage momentané du cabinet britannique se dissipa tout d’un coup, et Ton communiqua des instructions secrètes à Or mond , pour le prévenir de ne plus engager aucune affaire sérieuse, ni entreprendre aucun siège, quoiqu’il se fût conduit jusqu’alors. de manière à ne pas donner d’inquiétude aux ennemis. Cette tacite suspension d’armes qui, de l’aveu de Bolyngbroke lui-même, sauva l’armée française, fut récompensée immédiatement , de la part de la France, par une attaque Contre des îles occidentales anglaises dans le but de ruiner leur commerce dans cette partie du monde au moment même du retour de la paix. (a )

( ') Correspondance de Bolyngbroke y vol. II , page 278.

On voit que les temps étaient bien changés : l’idée de faire la guerre à ses propres enfans avait jadis rempli d’horreur l’âme noble du monarque français ; il s y était refusé avec gloire lors des conférences de Gertruydenbçrg : on s’engageait maintenant à la déclarer à son petit-fils , si cela ôtait jugé nécessaire par la reine d’Angleterre.

(a) «Nous nous attendions bien , écrivait le ministre dans

son désappointement, à ce que l’escadre de.Cassart * se

* Il s’agit de l’exuédition dans laquelle M. de Cassart, chef d’escadre , brave et habile marin , dévasta les îles de Montférat et dé Saint-Christophe , colonies anglaises dans les Antilles.

I2^ . PHILIPPE v.

Aussitôt que Louis X J V f ut tombé d’accord avec le ministre anglais, ils ouvrit à Philippe Sur ses intentions. ir Les instances de l’Angleterre pour la réconciliation, lui marque- t-il, sont chaque jour plus pi essantes ; la nécessite de la paix augmente aussi chaque jour, et les moyens de soutenir la guerre étant épuisés, je me verrai enfin obligé de traiter a des conditions egalement désagréables , et pour moi et pour votre majesté, si elle ne pré- \ientcette extrémité en prenant incessamment son pai ti , sut le compte que le sieur de Bonnac lui îendia des affaires. Il vous dira ce que je pense dans une conjoncture si difficile, et qui exclut tout raisonnement.

« Comme je compte sur la tendresse que vous avez pour moi et pour votre maison, je m’attends que vous suivrez le conseil qu’il faut né-

porterait sur les îles du Brésil ou sur Surinam ; mais nous ne nous serions jamais imaginé qu’elle attaquât nos colonies, dans un moment où nous travaillions à renouer, par tous les moyens possibles , les liens d’amitié entre les deux nations... Rapprochez cette conduite de celle de la reine. Dès l’instant que je lui eus lu la lettre de M. de Torcy, par laquelle il parut que le roi de France obligerait son petit-fils d’accepter F alternative; de renoncer à l’une des deux monarchies , elle donna ordre au duc d’Ormond de ne s’engager dans aucun siège ou bataille , et meme elle en prévint la demande de la part des Français. Jane dirai pas que cet ordre évita à leur armée d'étre battue ; mais je le crois en conscience. »

{ Correspondance de Bolyngbroke. )

-j a-idTu

cessairement que je vous donne, et qui n’est point contraire à l’amitië que j’ai pour vous; c’est de conserver la possession actuelle de l’Espagne et des Indes , et d’accorder à l’opiniâtreté des Anglais de renoncer à la succession incertaine de la couronne de France, condition dont ils se contenteronty persuadés quils sauront bien ew assurer rejet.» (') f - , ;

Philippe ayant, en vertu de cet ordre, opté pour la couronne d’Espagne, le ministère anglais, à qui Torcy avait fait accroire que ce prince (a) se déciderait pour la succession à la couronne de France, s’aperçut alors que par cet arrangement , tout restait exposé aux incertitudes et aux chances du hasard; car si Philippe conservait l’Espagne, rien ne pourrait èmpécher sa succession éventuelle à la couronne de France, si ce n’était l’engagement solennel qu’on avait ♦

(') Torcy , tome III , page 299.

(a) « Si vous demandez, Monsieur, quelle précaution Ton prendra pour assure» une renonciation que je vous&i représentée comme contraire à l’ordre établi en France pour * la succession de la couronne , je répondrai premièrement qu’il n’y a pas lieu de croire que le roi d’Espagne choisisse la couronne d’Espagne prcférablemeut à celle de ses pères , par mille raisons aisées à comprendre et trop longues à déduire. » (Torcy à Bolyngbroke, 8 avril 1712,)

Il est à remarquer que cette lettre n’avait été écrite que dix jours seulement avant celle de Louis XIV, qu’obvient de lire dans le texte.

pourtant déclaré nul dans des termes non équivoques. Pour l’engager donc à quitter l’Espagne, la reine Anne se détermina à lui proposer une autre alternative , savoir : de laisser l’Espagne ‘f pour la maison de Savoie, et d’accepter en

« y échange la Sicile et les états du Piémont, la

i Savoie. et le duché de Montferrat, qui seraient

/ tous réunis à la France s’il venait à être appelé à

la possession de cette couronne, excepté la Sicile , laquelle dans “cette supposition passerait à la maison d’Autriche.

Philippe fut très agité pendant le cours de cette négociation; ce qui l’affectait surtout, c’était la dernière proposition qui accordait à la France de trop grands avantages pour n’être pas accueillie très favorablement par Louis XIV. Torcj nous a conservé la correspondance intéressante des deux monarques dans cette occasion.

« Je vous avoue , écrivait Louis XIV, que nonobstant la disposition des Etats , j’ai été sensiblement touché de penser que vous continueriez de # régner : que je pourrais toujours vous regarder * comme mon successeur, et que votre situation vous permettrait de venir de temps en temps auprès de moi. Jugez en effet du plaisir que je me ferais de pouvoir me reposer sur vous pour 1 avenir; d’être assuré que si le dauphin vit, je laisserais en votre personne un régent accoutumé * a commander, capable de maintenir l’ordre dans

CI1AP. XX. 17 12-iy l4- ÏÎ2Q

mon royaume, et d’en étouffer les cabales; que si cet enfant vient à mourir, comme sa complexion faible ne donne que trop sujet de le croire , vous recueillerez ma succession suivant l’ordre de votre naissance ; que j’aurai la consolation de laisser à mes peuples un roi vertueux capable de les commander, et qui me succédant, réunirait à sa couronne des états aussi considérables que la Savoie, le Piémont et le Montferrat. Je suis si flatté de cette idée, mais principalement de la douceur que je me proposerais de passer avec vous et avec la reine une partie du reste de ma vie, et de vous instruire moi-même de l’état de mes affaires , que je n’imagine rien de comparable au plaisir que vous me ferez, si vous acceptez ce nouveau projet.

« Si la reconnaissance et la tendresse pour vos sujets sont pour vous des motifs pressans pour demeurer avec eux , je puis dire que vous me devez les mêmes sentimens. Vous les devez à votre maison, à votre patrie, avant que de les devoir à l’Espagne ; je vous en demande l’effet. * Je regarderai comme le plus grand bonheur de ma vie que vous preniez la résolution de vous rapprocher de moi , et de conserver les droits que vous regretterez inutilement si vous les abandonnez. • "

(( Je suis cependant engagé à traiter, sur le fondement que vous y renoncerez pour conserver

ï3o • PHILIPPE V.

seulement l’Espagne et les Indes, si Votre Majesté rejette la proposition d’échange avec le duc de Savoie ; et ce que je puis faire est de vous laisser encore ce choix, la nécessité de conclure la paix devenant tous les jours plus pressante. »

Au milieu du conflit d’affections contraires que cette proposition fit naitre dans l’esprit de Philippe , son ambition crut devoir prendre les dehors de la piété. Il ne voulut pas prendre une résolution définitive avant d’avoir demandé le ' secours et les inspirations de celui par qui régnent les rois. Il s’approcha de la sainte table : après la cérémonie, il fit venir le marquis de Bonnac, et lui dit avec fermeté : « Mon choix est fait; rien n’est capable de me faire abandonner la couronne que Dieu m’a donnée. » Il lui remit ensuite sa réponse à la lettre qu’il avait reçue du roi de France.

Cette réponse commençait par les remercimens dus au roi son grand-père , pour tant de marques d’amitié contenues dans ses dernières lettres, puis elle portait : « L’idée que Votre Majesté me met devant les yeux de pouvoir me trouver auprès d’elle serait bien flatteuse pour moi, si je croyais pouvoir embrasser le nouveau parti que l’Angleterre me propose; mais trop de raisons s’y opposent pour que je puisse l’accepter. Il me semble qu’il est bien plus avantageux qu’une branche de notre famille règne en Espagne que de mettre

-ni -

rr

cette couronne sur la tète d’un prince, de l’amitiè duquel elle ne pourrait s’assurer ; et cet avantage me parait bien plus considérable que de réunir un jour à la France la Savoie, le Piémont, et le Montferrat. Je crois donc vous marquer mieux ma tendresse , et à vos sujets aussi , en me tenant à la résolution que j’ai déjà prise , qu’en suivant le plan projeté par l’Angleterre. Je donne par là également la paix à la France ; je lui assure pour alliée une monarchie, qui sans cela pourrait un jour, en se réunissant aux ennemis, lui faire beaucoup de mal , et je suis en même temps le parti qui me paraît le plus intéresser ma gloire et le bien de mes sujets, qui ont si bien contribué par leur attachement et leur zèle à maintenir la couronne sur ma tête. » ( 1 )

On fit part de cette résolution au ministère anglais, et l’on s’occupa aussitôt de régler les formalités de ces renonciations , ainsi que celles des conditions pour l’armistice. Afin d’assurer l’accomplissement de ces engagemens solennels, ce ministère proposa que les actes par lesquels on voulait garantir la séparation de la France d’avec l’Espagne, fussent sanctionnés par les états-généraux de France et par les Cortès d’Espagne, comme étant les autorités législatives principales dans ces

deux royaumes. Mais la confirmation des états-

— ' > T . .vn .

( 1 ) Torcy j tome III , page 3 1 2. • •

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généraux ne pouvant que rendre toute évasion difficile (*) pour l’avenir, Louis XIV éluda la demande, sous prétexte qu’il y avait du danger pour l’autorité royale à convoquer cette assemblée, et qu’elle pourrait occasionner des troubles, comme cela était arrivé maintes fois. Pour suppléer à cette formalité , il offrit la sanction du parlement, ce qui , disait-il , était plus conforme aux usages reçus et à la constitution de la monarchie. Bolyngbroke ne lit aucune objection contre ce moyen supplémentaire qui réduisait l’engagement h une simple formalité : il obtint aisément le consentement de la reine et des ministres ses collègues. On convint tout de suite d’une suspension d’armes, et Louis XIV consentit à remettre Dunkerque en dépôt entre les mains des Anglais le jour où commencerait l’armistice.

r* Les choses étaient en cet état, quand on ouvrit la campagne ; et quoique Ormond ne prit aucune part dans les opérations offensives, la

( 1 ) Il est inutile d’examiner, la sincérité de ces renonciations, parce que la déclaration de Louis XIV, que nous avons déjà rapportée, et la conduite postérieure de Philippe , prouvent que ces princes ne les considéraient que

comme de simples et vaines formalités. Le lecteur peut con-

sulter à cet égard une brochure du temps : The sighs of

Europe. , Les vues de l'Europe, où cette question est traitée * avec autant d’esprit que de raison. . *• *

présence de l’armée anglaise ne laissa pas de tenir les Français en respect, pendant qu’Eugène, avec l’armée impériale et hollandaise, assiégeait et prenait la ville du Quesnoy (4 juillet).

La perte de cette place fut compensée, néanmoins, par la publication de l’armistice avec l’Angleterre ( 1 7 juillet) , et par la séparation des troupes anglaises d’avec l’armée des alliés. Cet incident ne fit qu’augmenter les dissensions auxquelles l’inaction et la défection de l’Angleterre avaient donné lieu. Les Hollandais s’opposèrent à la marche des troupes destinées à prendre possession de Dunkerque; les auxiliaires à la solde des deux puissances maritimes refusèrent d’obéir aux ordres du commandant anglais, et prirent la résolution généreuse de partager le sort de ceux aveclesquels ils avaient si souvent triomphé. .

Par suite de ces disputes, T Angleterre se sépara de la grande alliance. Les discussions d’CJtrecht furent suspendues, et un accommodement fut négocié séparément entre les deux cours de France et d’Angleterre : celle-ci ne fournit plus la paie des auxiliaires. Une garnison fut envoyée par mer de Douvres à Dunkerque. Ormond occupa Gand et Bruges pour assurer la retraite des troupes sous ses ordres, et l’on s’entendit pour conclure sur-le-champ une suspension d’hostilités tant par mer que par terre.

Malgré le départ des Anglais, les Impériaux et

l5<t PHILIPPE y. '• ' ,

les Hollandais, avec les auxiliaires soldés par eux , continuèrent leurs opérations offensives. Après la reddition du Quesnoy, ils investirent Landrecies. On se flattait que leurs forces réunies, dirigées par un général aussi habile que le prince Eugène, remporteraient quelques avantagessignalés, qui pourraient sinon faire avorter, du moins suspendre les négociations entamées; mais cet espoir fut trompé. Non seulement la séparation des Anglais releva le courage des soldats de Vil— lars, mais elle les rendit supérieurs en nombre. Cet adroit général prit à son tour l’offensive : il força les lignes de Denain , où on avait placé un corps considérable qui devait protéger le prince Eugène, et tua ou fît prisonniers cinq mille hommes (juillet 24). Ce brillant succès décida du sort de la campagne. Le siège de Landrecies fut levé aussitôt. Les Français, profitant de la retraite précipitée des alliés , s’emparèrent de Marchiennes où se trouvaient leurs principaux magasins (3o juillet). Ce coup, aussi heureux que brillant, fut suivi d’un cours rapide d’autres succès. Le prince Eugène fut témoin de la prise de Douai, du Quesnoy, de Bouchain. A la fin de la campagne, aucune armée ne fut capable d’arrêter les progrès des armes françaises.

Le cabinet anglais apprit les malheurs des alliés avec autant de joie que les Français eux-mêmes ; mais des obstacles imprévus dans la négociation

Digltized

CHAP. XX. 1712-1714. l35

troublèrent le contentement des ministres : leurs concessions impolitiques leur firent ouvrir les yeux. Pour parer aux inconvéniens qui n’ètaient que trop à craindre, ils crurent nécessaire de créer une nouvelle puissance en Italie, pour servir de contrepoids à la maison de Bourbon. Après avoir remis Dunkerque, ils présentèrent une note qui contenait des demandes en faveur du duc de Savoie; ils sollicitaient pour lui une barrière du côté des Alpes , afin de lui faciliter l’entrée dans * le Dauphiné , la cession de la Sicile , et la succession éventuelle à la couronne d’Espagne, en cas d'extinction de la race de Philippe.

Ces propositions, auxquelles les princes de la famille des Bourbons étaient loin de s’attendre après la générosité que le gouvernement anglais avait montrée jusque-là à leur égard, refroidirent la confiance qui régnait entre eux et l’Angleterre. Bolyngbroke lui-même parut à Fontainebleau , après quelques vaines démarches : il était chargé de conclure à la hâte un arrangement définitif ( 19 août). ^ » : o 1.

Louis XIV eut alors la satisfaction de voir arriver dans sa cour le même ministre auquel il s’était adressé quelques mois auparavant pour demander la paix , demandant à son tour, luimême , des conditions bien moins avantageuses que celles qu'on lui avait d’abord offertes inutile;

ment. Des considérations d’humanité ou de reconnaissance n’auraient peut-être pas été assez puissantes pour empêcher ce monarque de prendre sa revanche des mortifications qu’on lui avait fait éprouver; mais il était trop adroit pour laisser entendre qu’il comptait avec une confiance aveugle sur la complaisance du ministère anglais. La reine , de concert avec le parlement, avait déterminé les principes généraux qui devaient servir de base à un accommodement solide. L’esprit national, si accoutumé à n’éprouver aucune résistance, et fier des victoires précédentes, était trop exalté pour recevoir la loi d’un prince qui avait naguère demandé la paix en suppliant. D’un autre coté, la santé chancelante de la reine Anne faisait croire que le trône serait bientôt occupé par un prince d’un caractère bien différent, et qui aurait d’autres principes; tandis que le grand âge de Louis XIV, et l’enfance de son héritier présomptif, devaient naturellement lui inspirer le désir de prévenir les troubles du dedans par un prompt rétablissement de la paix extérieure.

Louis pesa toutes ces considérations. Bolyngbroke et Torcy arrangèrent à l’amiable, dans un petit nombre de conférences , les points les plus importans de la discussion. Un armistice de quatre mois fut conclu entre les deux nations, et

CHÀP. XX. 1712-1714. - l37

dans leur correspondance subséquente ils se réjouissaient de la consternation des alliés en voyant la paix comme terminée.

D’après ces arrangemens , les renonciations convenues eurent lieu d’une manière solennelle. Philippe en fit l’annonce à sa cour et à son conseil. Après avoir fait entrevoir les conditions de la paix, il ajouta (8 juillet) : « Le, roi, mon grand-père, m’a pressé de préférer le royaume de France à celui d’Espagne; mais ni ses ins- • tances, ni la perspective de succéder a la grande puissance possédée par mes ancêtres, n’ont pu l’emporter sur la reconnaissance que je dois aux Espagnols , dont le zèle et la loyauté ont maintenu la couronne sur ma tête. Par amour pour eux, non seulement je préférerai l’Espagne à toutes les monarchies du monde , mais je me contenterais de la plus petite partie de ce royaume , plutôt que d’abandonner un peuple aussi fidèle. Pour mieux prouver la vérité de ce que je viens de dire, et mon désir sincère que cette couronne soit transmise à ma postérité , je déclare que je renonce de mon plein gré, en mon nom et en celui de tous mes descendans , à mes droits a la couronne de France, en faveur de mon frère le duc de Berri et ses héritiers, et de mon oncle le duc d’Orléans. » (')

( * ) État fie V Europe en 1712 , page 2o3.

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î38 ' * PHILIPPE V.

Un décret royal annonça le même jour cette résolution à la nation espagnole. Bientôt après, lord Lexington arriva en Espagne pour être témoin de la renonciation au nom de l’Angleterre.

Dans toute autre négociation que celle-ci, il aurait pu paraître extraordinaire que la reconnaissance de Philippe ne devant avoir lieu qu’àprès avoir rempli les conditions stipulées en son nom , la condition qui le regardait fut éludée par un subterfuge. Torcy fît observer que le traité n’étant que conditionnel , la reconnaissance était aussi conditionnelle Bolyngbroke avec sa complaisance accoutumée , déclara « que cela était naturel et parfaitement juste, et que toute autre manière d’agir serait absurde et intolérable ». Il révoqua donc de sa propre autorité les ordres positifs donnés à lord Lexington. La reconnaissance eut lieu dans une audience privée , et il fut loisible à Philippe de rendre presque illusoires les conditions stipulées pour l’Angleterre, et d’éluder les demandes en faveur des Catalans (*). On prit cependant les mesures convenables pour assembler les Cortès. Lord Lexington convint avec le ministre espagnol des formules et des termes de la renonciation.

(') Rapport du comité secret. État- politique. Tindal , vol. XVIII, page 7,5 7. Correspondance de Bolyngbroke, vol. III, page 63, . /

C1IA.P* x*. — 1712-1714. 1^9

I æ 5 novembre, Philippe la signa , et prêta serment de s’y conformer, dans un conseil d’état auquel le ministre anglais assista comme particulier. Dans l’après-midi il se rendit à la salle où les Cortès étaient assemblés, accompagné du président de Castille et des membres du conseil , et après avoir déclaré sa renonciation , il leur demanda de la sanctionner par leur adhésion. Nous ne pouvons mieux décrire les circonstances de cette cérémonie qu’en empruntant les paroles de ' la reine elle-même , dans une lettre qu elle écrivait à madame de Maintenon.

«Vous apprendrez par M. de Bonnac, ma chère madame, ce qui s’est passé hier, dont il fut luimême témoin. Ainsi il est inutile que je vous en fasse un grand détail. Je vous dirai seulement que le matin le roi fit faire la lecture de l’acte de sa renonciation à la couronne de France, avec toutes * les clauses qu’on y a souhaitées, le signa et jura ' v solennellement de le garder, ayant nommé pour témoins tous les chefs de nos maisons et les conseillers d’état. L’après-dîner, ce fut l’assemblée de tous les états du royaume dans une grande et belle chambre remplie de beaucoup de monde bien paré, mais pourtant sans confusion. Le roi commença par faire un discours dont il s’acquitta parfaitement bien, et dont toute l’assemblée fut fort contente; car, si ce n’était, que moi, vous ne voudriez peut-être pas vous y fier. Ensuite on lut

l4û PHILIPPE V.

un papier où l’on disait et marquait plus au long les raisons pour lesquelles le roi assemblait les états, et tout ce dont on est d’accord avec la France et l’Angleterre pour parvenir aune bonne paix. Après cette lecture, un député de la ville de Burgos prit la parole pour tout le royaume, et fit une réponse au roi, pleine de tous les sentimens qu’on peut souhaiter d’eux, et surtout d’une reconnaissance extrême, voyant le grand sacrifice que le roi faisait pour l’amour de ses sujets. Je regrettai bien en l’entendant parler que milord Lexington ne sût pas l’espagnol; car il me semblait qu’on ne pouvait pas le traduire aussi bien que le député le disait. Ces états s’assembleront présentement entre eux pour terminer tout ce qu’ils ont à faire et passer pour loi la renonciation du roi , et puis celle qui doit venir des princes de France. Il y aurait bien de quoi s’en-, tretenir sur un pareil sujet; mais je ne le fais déjà que trop longuement. J’y ajouterai encore pourtant que le roi espère que cela va contribuer à avancer le repos de l’Europe, et surtout celui de la France et du roi son grand-père, qu’il souhaite si passionnément. Pour y parvenir, voyez tout ce qu’il sacrifie. » (x)

En conséquence, les Cortès ratifièrent la renonciation. On rendit une loi par laquelle, à défaut

(') Noailles, tome IV, page 388. *

CHAP. XX. I712-I714. ï/fï •

de la succession de Philippe, la couronne et les possessions de l’Espagne passeraient à la maison i

de Savoie.

Philippe saisit, cette occasion pour établir un nouvel ordre de succession , qui éloignât encore ( plus le cas de translation de la couronne à une famille étrangère. Il avait déjà porté atteinte aux dispositions contenues dans le testament de Charles II , en appelant la maison d’Orléans à la place du duc de Berri, avant l’archiduc et le duc de Savoie. Il proclamait maintenant une espèce . de loi salique, qui décernait la couronne aux enfans mâles de sa descendance selon l’ordre de leur naissance, à l’exclusion de toutes les femmes tant qu’un seul mâle existerait, n’importe la distance, sous la seule réserve que le prince appelé à la succession serait né et élevé en Espagne. Si la couronne venait à. échoir à une femme, le même ordre serait irrévocablement suivi à l’égard de sa descendance masculine.

Ce changement à la loi fondamentale et à l’ordre de succession , qui avait amené l’union de la couronne de Castille avec celle d’Aragon , et auquel Philippe devait lui-même sa couronne, ne s’opéra pas sans exciter un certain mécontentement. On s’arrangea de manière à s’assurer l’approbation du conseil d’état; mais dans le conseil de Castille,' le projet éprouva une vive opposition de la part du gouverneur Ronquillo et de plusieurs autres

membres. La première résolution fut tellement contraire aux vues du roi , qu’il donna l’ordre de brûler l’acte qui la renfermait comme une source de doutes et de divisions pour l’avenir : de plus il demanda à chaque membre de lui exposer son opinion séparée dans un écrit cacheté. On s’arrêta à cet expédient comme étant le meilleur pour obtenir des avis conformes à la volonté de la cour. En effet, ceux-là même qui s’étaient déclarés en opposition contre cette mesure lorsqu’ils délibéraient ensemble, se montrèrent alors très complaisans et très jaloux d’obtenir la faveur du monarque : pas un seul des conseillers ne contraria ses désirs. Ce changement , ainsi sanctionné , fut converti en décret royal, et reçut la ratification des Cortès comme loi du royaume. (*)

(*) Quelque temps après, le président du conseil de Castille, Ronquillo , comte de Gramedo, perdit sa place. On attribua cette disgrâce , dit Saint-Philippe , au refus de donner à la princesse des Ursins le titre d’altesse. Mais le biographe est dans l’erreur : ce fut là le prétexte pour sa destitution ; car la véritable cause venait de la vive opposition qu’il avait montrée dans le conseil , au sujet du changement de la loi sur Ja succession à la couronne. Le roi l’envoya en exil. La résistance du président du conseil aux

>g)lontés de la cour, lui fait honneur, puisqu’il croyait de son devoir de veiller à la conservation des lois et des anciennes coutumes de la monarchie espagnole.

Les Cortès furent convoqués exprès pour délibérer sur ccjte matière. Les députés qui formaient cette assemblée ,

CHÀP. XX. 1712-1714- l45

Comme le gouvernement anglais n’avait pas insiste' sur là sanction des états-généraux de France , on se contenta seulement de faire enregistrer les renonciations de Philippe et des princes français ,

disaient au roi qu’ils s’étaient réunis en vertu des lettres de convocation que Sa Majesté avait daigné adresser à leurs commettans. Les provinces et villes représentées étaient au nombre de vingt-sept, savoir : Burgos, Léon, Saragosse, Grenade, Valence, Séville , Cordouc , Murcie, Jaen, Galice , Salamanque , Catalogne , Madrid , Guadalajara , Tarragone, Jaca, Avila , Fraga, Badajoz, Palencia, Toro, Péniscola, Borja, Zaïnora, Cuenca, Valladolid et Tolède.

M. Marina, dans sa Théorie des Cortès , vol. II, page 95 (édition espagnole), dit « que les Cortès ne furent convoqués ni légitimement, ni selon la forme accoutumée; que des lettres de convocation 11e furent pas expédiées ; que l’on ne fit point d’élection, de députés dans les villes qui ont voix aux Cortès , et que l’on se contenta d’écrire aux municipalités pour qu’elles eussent à envoyer leurs pouvoirs aux députés du royaume, qui se trouvaient alors à Madrid, et dont le gouvernement connaissait bien le dévoument à ses volontés. »

On serait fort embarrassé de déterminer quelle a été la

forme accoutumée employée pour la convocation des Cortès de Castille ; caille .temps a fait subir à ces assemblées de nombreuses et très fréquentes modifications relativement au nombre de députés , à la forme de convocation , à la manière de délibérer , etc. Il serait surtout plus difficile de trouver des Cortès légales depuis l’avénement de la dynastie autrichienne , si l’on mettait pour condition nécessaire de la validité de leurs actes l’indépendance du caractère des députés; car, si l’on excepte les premières années

dans une séance solennelle du parlement dç Paris; Louis XIV annula aussi les lettres patentes qu’il avait expédiées auparavant, pour réserver a Philippe ses droits à la couronne de France. Le duc

du règne de Charles V, les Cortès ont montré constamment de la complaisance , pour ne point dire de la servilité , et une obéissance aveugle aux volontés des divers gouvernemens qui les ont convoqués. Quoi qu’il en soit , la circonstance de convocation ne manque pas aux Cortès de Madrid de x 7 1 /* , ainsi que nous venons de le voir.

L’exclusion de la dynastie autrichienne , qui y fut sanctionnée, en appelant la maison de Savoie dans le cas éventuel de l’extinction de la ligne masculine descendante de Philippe , quoiqu’elle fut sans contredit une innovation fondamentale dans les lois de Castille , lesquelles n’avaient pas jusque-là reconnu l’agnation rigoureuse pour la succession de la couronne, était néanmoins hautement politique , en ce qu’elle était agréable aux Espagnols qui venaient de conserver la couronne à Philippe par d’immenses sacrifices , et qu’elle tarissait la source de nouvelles guerres pour l’avenir ; elle était en même temps une garantie de la conclusion de la paix si nécessaire au peuple espagnol après tant d'années de désastres et de combats, puisqu’elle contentait la France , qui voyait avec joie la maison d’ Autriche , sa rivale, exclue à jamais du trône espagnol; elle flattait aussi l’Angleterre, qui ne craignait pas moins la réunion des couronnes d’Autriche et d’Espagne que celle de l’Espagne et de la France.

Après que l’assemblée des Cortès eut sanctionné le droit de succéder , accordé à la maison de Savoie , et qu’elle eut également donné sa sanction à la renonciation , les députés de l’Aragon firent uriè demande tendante à faire partie de la

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