‹ L'Espagne sous les rois de la maison de Bourbon (volume 4)Chapitre 4 sur 22 · SECTION IL · texte numérisé non relu

SECTION IL

Esqniflse du règne de Charles II. — Régence de la reine douairière. — Administration et disgrâce du père Nitiffd. -^La FVance enTahit les Pays-Bas. — L'indépendance dn Portugal reconnue. Élératlon et disgrâce de Valenzuela. -— Administration et mort de don Jnan d'Autriche. — Continuation des guerres et des traités ayec la France. — Mariage de Charles arec une princesse ft-ançaise. — • Influence d'Eguya. — Administration de Medtna* «eli , Oropesft et Melgar. — Charles épouse en secondes noces une

princesse autrichienne. — Nouvelles agressions de la France.

— Grande alliance et garantie de la succession espagnole & Ia

famille d'Autriche. — État déploraUe de l'Espagne. ~ Paht de

Rjswick.

La mort de Philippe IV fiit un grand malheur pour son pays. Il laissa un seul fils, Charles II, âge de quatre ans, et d'une complexion délicate,- sous la régence de la reine-mère, princesse dévorée d'ambition, manquant des talens nécessaires » tant pour parer aux inconvéniens de cette minorité, que pour écarter les dangers dont la monarchie, déjà chancelante, se trouvait menacée au-dehors.

Toute la confiance de la reine fîit placée dans son confesBeur, le père Nitard , jésuite allemand,

d'obscure naissance^ dont la qualité la plus remarquable était la souplesse et un talent singulier pour l'intrigue. Il fîit nommé à la place importante de grand-inquisiteur; ce qui lui ouvrit l'entrée au conseil de régence^ le rendit membre du conseil d'état, et le laissa l'arbitre de la direction des affaires. Ebloui de son élévation, il offensa bientôt les grands, en affectant les airs d'arrogance et d'orgueil de Ximenès , alors même qu'il se montrait fort au-dessous de sa tâche de gouverner une grande nation agitée et épuisée par ses revers passés , et qu'il se trouvait engagé dans la lutte contre le Portugal, qui était tout récemment encore une des provinces possédées par l'Espagne par droit de conquête. Le mécontentement général, occasionné non moins par sa vanité personnelle que par l'imbécillité de son administration , s'accrut par les intrigues de don Juan, fils naturel du monarque décédé, qui^ s'étant fait remarquer pendant le règne de son père comme guerrier et comme homme d'état ^ était respecté par les grands, adoré par le peuple, et proclamé, de l'aveu général, comme la seule personne capable de soutenir la monarchie défaillante et de défendre les droits du roi mineur. Des invasions étrangères augmentèrent les embarras d'un gouvernement &ible et impopulaire, assailli par des cabales intérieures presque au moment même où le mariage entre

UTTRODOCTION HISTORIQUE. SEGT. II. ^21

Leopold et l'infante venait d'être célébré dans le but d'affermir l'union avec la maison d'Autriche^ et d'établir une barrière de plus contre l'ambition de la France. Louis XIV, profitant des embarras de la cour d'Espagne , s'empara d'une partie de la succession à laqueUe il avait renoncé avec tant de solennité y sous le prétexte d'une coutume lo* cale dans une des provinces de la France , appelée droit de déwlution ( ' )• U réclama une partie considérable des Pays-Bas au nom de sa femme ; et pour mieux appuyer ses demandes, il prit les armes. Il ajoutait l'insulte à l'injustice, lorsqu'il faisait signifier à la reine régente que son intention était de prendre possession de ce qui avait été usurpé à la reine sa femme , mais que son dessein n'était point de rompre la paix qui avait été conclue entre les deux nations. U tomba à l'improviste sur un pays sans défense ; en moins de trois mois il s'empara de la ligne des forteresses entre le canal et l'Escaut, et avant la fin de l'hiver, il avait ajouté la Franche-Comté à ses conquêtes. En même temps il augmenta les troubles domestiques et les dangers du gouvernement eqi»gnpl, en ne faisant plus un mystère de ses rapports avec le Portugal, et en avouant une

(') Ce droit de dévolution, qui était une coutume obscure ^ incertaine et locale dans quelques districts de la Franee « autorisait les filles de la première femme à hériter du patrimoine « de préférence aux fils de la seconde.

^2 HÏTRODUGTIOlf HISTORIQUE. SBGT. n«

alliance ouverte et offensive avec ce royaume.

L'invasion des Pays-Bas fit sentir aux puissances maritimes le danger dontelles se trouvaient menacées par l'agrandissement de la France. Dans le but d'opposer une barrière contre ses agressions y une triple alliance fut conclue entre l'Angleterre, la Hollande et la Suède , en 1667. Cependant ces puissances étaient trop faibles et trop divisées d'intérêt pour s'opposer avec succès aux injustes prétentions de Louis, et ne pouvant réussir par une résistance vigoureuse , elles sacrifièrent une partie de ces importans territoires, afin de sauver le reste. En prenant le caractère de médiatrices , elles offrirent des termes d'accommodement auxquels elles avouèrent leur résolution d'adhérer, déclarant qu'elles étaient même disposées à les soutenir par la force , si l'Espagne ou la France pouvait^se refuser k les admettre ; car, en ce cas, eUes combattraient celle de ces deux puissances qui refuserait d^ consentir. Quelque mortifié que Louis XIV fût de cette médiation , il se plia aux circonstances, espérant qu'il pourrait un jour diviser ou tromper la coalition qui lui dictait des lois. L'Espagne , de son côté , eut à subir de nouveaux démembremens.

Par la paix d'Aix-la-Chapelle , TEspagne recouvra , à la vérité , la Fi'anche-Comté ; mais elle perdit les forteresses de Charleroy, Bitche , Ath ^ Douai, Tournay, Oudenarde, Fille, Armen-

UTTRODÛCTIOU HiSTOBIQUE. SBOT. II. ^5

likes, OmTtnj^ BergiieetFuni6s('), oesâoBs qui rendirent le monarque français maître de la Lys et de TEscaut, lui dounèreat un libre accès jusqu'au centre des Pays-Bas espagnols, etename* lièrent la soumission totale dans les guerres sui-^ vantes. L'inyasion des Pays-nBas, ainsi qu€ la position critique des a£Eaiir«s intérieures de la Pë*ninsule 9 /forcèrent le gouyemement espagnol à reconnaitre l'indépendanoe du Portugal et à se rëoûBcUier avec un ennemi qui l'ayait force à daployer toutes ses forces , tant sur ses frontières que dans ses possessions éloignées. (*)

Quoique des traités aussi peu ay antageux pour l'Ë^gne ne fussent que la conséquence néces^ saire de sa faiblesse intérieure et du manque d'as* sistance extérieure, ils excitèrent une indignation tellement yiye et générale que don Juan d'Autriche n'eut aucune difficulté à renyerser l'impopulaire ministère de Madrid. Pendant l'agression de la France , il ayait été nommé au gouyemement des Pays-Bas , et il était sur le point de s'embarquer à la Corogne , lorsqu'il reçut l'ayis que don Joseph Malladas , on de ses confidens , ayait été arrêté et mis à mort. D profita de l'impression produite par cet acte de yiolence et de

(') Traité entre la Ftanee et FEspagne» concln à Aix-iâ- Chapelle le 2 mai i66ë. -*- Pronmmrio de Traiadoi.

(•) Traité entre l'Espagne et le Portvgal, le 18 ftTrier • 6M. — PromiMarw , page 91 .

24 I5TRODI7CTION HISTORIQUE. SBGT. U.

cruàaté ; au lieu de coatinuer son voyage , il rebroussa chemin et se dirigea vers Madrid. Mais avant d'y arriver, il reçut l'ordre delà reine de se retirer à son ch&teau de Consuegra, et de ne pas approcher à vingt lieues de la capitale. Il n'opposa aucune résistance à cet ordre , et se contenta d'adresser à la reine une vive remontrance contre son ministre favori. (^)

L'impudence du ministre s'accrut en raison du mécontentement que la nation avait de son administration ; non seulement il fit arrêter don Bemardo Patino , père du premier secrétaire de don Juan , mais il envoya un détachement de soldats pour s'emparer du prince lui-même. Cette violence inconsidérée hâta la crise. Don Juan

(*) Cette lettre, datée de Consuegra le 21 octobre 1668, fot commaniquée par le père Nitard aux inquisiteurs de Madrid , pour qu'elle servit de base à rinstruction du procès contre le prince. Elle contenait les trois propositions suivantes : i^. J'aurais dû tuer le père Nitard, pour la tranquillité de l'état et pour la mienne. 9*. Plusieurs théologiens respectables m'ont conseillé de le faire. 3^. Je n'ai pas voulu exécuter ce dessein , pour ne point contribuer à sa damnation éternelle » car il est probable que le jésuite se serait trouvé en péché mortel.

Les censeurs que l'inquisition chargea de ce travail qualifièrent la première proposition d'erronée et à*hérétique; et les deux autres â! erronées, de scandaleuses, etc.

La chaire retentit également de déclamations contre un prince assez ennemi de la religion pour la poursuivre dams la

niTRODUCTIOIf HISTORIQUE. SEGT. II. ^5

ayant été instruit de l'arrestation de Patino^ quitta GcMisuegra et parut dans l' Aragon^ où il fut ac* cueilli comme le sauveur de la nation. Sachant <|ue sa popularité lui procurerait des secours dans la Gistille, il revint sur la capitale^ à la tête de sept cents hommes; et étant arrivé à Torrejon^ dans les environs de Madrid ^ il demanda le renvoi du confesseur. L'événement justifia ses espérances : sa cause trouva des partisans jusque dans les conseils mêmes de la reine ; et le ministre voulant mettre la capitale en état de défense , les habitans se rassemblèrent tumultuairement devant le palais , en criant : « Délivrez-nous du jésuite , renvoyez le jésuite^ ou la ville sera livrée au pillage, n Dans l'excès de son indignation et de son désespoir, la reine se jeta par terre et déplora sa position, en disant : « Eh ! mon Dieu , comment pourrai-je être reine et régente, si je suis privée

personne de ses ministres; mais les ëyénemeDS qni ren^ersérent le père Nitard arrêtèrent ces déclamations , et la procédure de l'inquisition , dont Tissue aurait été funeste pour le prince , si le confesseur se fût maintenu dans la faveur de la reine; car l'impérieux jésuite avait posé en principe que tous les grands devaient courber leur tête devant lui , en sa qualité de ministre d'un Dieu tout-puissant. « C'est à vous , disait-il au duc de Lerma^ qui se plaignait du peu d'égard que le confesseur montrait pour lui , c'est à vous à témoigner du respect pour moi 9 qui tiens votre Dieu dans mes mains , et votre reine à mes pieds. » Le duc de Lerma ne se laissa point éblouir par un semblable paralogisme.

30 mTRODDGTIOH HISTOAIQOE. SSCT. XI.

de ce saint homme 9 qui est ma seule oonaolatioii? n est permis aa plus simple iadÎTidu de choisir son confesseur^ moi senle je me trouve privée de mon guide spirituel ; je suis la seule personne dans le royaume qui soit tourmentée sur ce point* M Le désespoir et la plainte furent également inutiles. Après une négociation conduite par le nonce du pape^ la reine fîit forcée de r«a^ voyer son favori. Celui^ dut se regarder comme (art heureux d'avoir pu quitter Madrid et de n'avoir pas été immolé à l'esprit de parti ou à U fureur du peuple. En février 1669, il se retira à Rome 9 où la fiiveur de sa royale protectrice lui procura le titre d'ambassadeur et la dignité de cardinal. Néanmoins nous devonsdireàlalouaoge de ce ministre disgracié qu'il donna un singulier exemple de désintéressement. Il refusa les offres d'argent qui lui furent &ites par jdusieurs personnes , entre autres le cardinal d'Aragon et le comte de Penaranda; et préféra , pour employer sa propre expression^ quitter l'Espagne en pauvre prêtre , comme il y était venu. Ce ne fut pas s^ns peine que l'on put lui faire accepter deux mille pistoles de la part de sa protectrice pour son voyage k Rome, à la place d'une pension de deux mille piastres ; mais il refusa l'ambassade qui lui fut alors proposée.

La répugnance de la reine è admettre don Juan dans ses conseils donnant lieu à de nouveanx

JITTROBUOTION HISTOKIQUE. SECT. II. 27

trouUes, les commotions qui éclataient sur divers points à la fois paraissaient annoncer comme prochaine la guerre civile. A la fin, par Tinter- ▼ention du nonce , on put parvenir à ménager un arrangement. Don Juan IFut réinstallé dans le gouvernement des Pays-Bas, sans que cela lui imposât l'obligation de quitter l'Espagne ; mais pour l'éloigner de la cour, on le nomma vice-roi d'Aragon et de Catalogne.

L'exil de Nitard donna pourtant lieu bientôt à l'élévation d'un nouveau favori. Don Fernando de Valenzuela , un des nobles de la province de Grenade, avait accompagné le duc de l'Infantado dans son ambassade de Rome, en qualité de page ; h son retour, il avait été récompensé par l'ordre de Saint-Jacques.

La mbrt du duc de l'Infantado détruisit toutes ses espérances de fortune. Réduit par ce malheur à une détresse extrême, il se vit, pour gagner une modique subsistance, dans la nécessité de se livrer k la poésie, et il composa des comédies qui paraissent n'avoir pas été sans quelque mérite* n parvint à s'introduire chez le confesseur , à l'époque où celui-ci jouissait de sa plus grande puissance. Le jésuite ne fîit pas long-temps sans s'apercevoir que Valenzuela était d'un caractère hardi, adroit et propre k l'intrigue ; il lui confia donc ses secrets et ceux de la reine sur don Juan

28 IKTRODUGTlOIf HISTORIQUE. SECT. II.

et ses adhërens^ dont il le chargea d'épier la con* duite. Le nouveau confident saisit cette occasion favorable pour établir sa fortune sur des ba3es solides. Parmi les femmes qui étaient au service de la régente se trouvait Eugénie^ allemande d'origine^ qui jouissait d'une grande faveur auprès de sa maltresse. Valenzuela^ qui ne manquait pas de moyens de plaire , devint son époux; ce mariage lui ouvrit la carrière de la fortune.

L'estime que Nitard lui témoigna , et la fatveur j dont jouissait Eugénie auprès de sa maîtresse , disposèrent aisément la reine à verser ses faveurs sur TheureuxValenzuela. Elle le nomma sonécuyer, et le chargea de lui rapporter toutes les intrigues qui se tramaient contre Nitard. Lorsque le confesseur fut renvoyé^ il devint le confident intime de la reine; ses premièresalarmesfurentàpeine calmées qu'elle le fit venir dans son appartement. Là^ dans deux entrevues auxquelles sa femme fut présente, pour éviter tout motif de scandale, sa vivacité, ses manières agréables, ses formes gracieuses, affermirent la reine dans les sentimens favorables qu'il lui avait inspirés d'abord par son zèle et sa fidélité. C'est ainsi que la reine fut mise au courant de toutes les machinations secrètes qui se tramaient à la cour ou à la ville ; et comme sa ma-^ nière de vivre, fort retirée, la rendait étrangère en apparence à tout ce qui se passait dans les

IStRODUCTlOlï HISTOKIQUE. SKCT. II. ag

cercles de la capitale ^ il ne fut pas difficile de remarquer qu'elle recevait des communications de la part de quelque esprit £aimilier.

On apprit bientôt que cet esprit familier était Valenzuela; on s'empressa de toutes parts autour de lui^ dès qu'on sut qu'il était le distributeur des grâces et des emplois , et qu'il dirigeait tous les ressorts de l'administration. U monta rapidementaux premières places , et devint bientôt aussi puissant^ mais non moins haï que le père Nitard. n fut nommé grand^uyer, créé grand d'Espagne de la première classe avec le titre de marquis y et enfin devint premier ministre.

Valenzuela^ quoique doué de beaucoup d'esprit et d'une capacité reconnue^ n'avait ni le' caractère ni les qualités qu'il fallait avoir dans sa position délicate. En vain il cherchait à acquérir de la popularité par des travaux magnifiques , par des diversions publiques ou par des actes de libé-* ralité ; la pauvreté de sa famille , sa jeunesse et son élévation soudaine^ l'exposaient aux traits de l'envie et de la jalousie. Sujet à une vanité puérile, il augmenta son impopularité^ et donna lieu aux imputations les plus scandaleuses contre son auguste protectrice. Il se donnait l'air plutôt d'un amant heureux que d'un ministre public. On s'aperçut bientôt que dans les tournois il portait pour devise un aigle regardant le soleil ,

3o IHTRODUCTlOlf HISTOEIQinC. SEGT. II.

arec cette léj^nde : Tengo solo licencia , moi seul j'ai la permission.

Sur ces entrefaites^ Charles II atteignit sa quinzième annëe^ âge fixé par les lois pour la majorité. Il témoigna aussitôt son intention de confier k gouvernement à don Juan. Les larmes et les prières de la reine parurent d'abord devoir l'emporter dans l'esprit timide et incertain du jeune prince; mais au milieu même de la confiance inspirée par ce triomphe passager^ les ennemis du ministre revinrent à la charge , et obtinrent un succès décisif. Dans la nuit du ii janvier 16779 le jeune monarque s'enfuit de l'appartement qu'il occupait dan» le vieux palais ^ où il était gardé et retenu dans une sorte de captivité honorable , et se réfugia au Buen^Retiro* Don Juan fut rappelé immédiatement et nommé premier mi-* nistre ; la reine fut envoyée à Tolède , dans un couvent qui devait lui tenir lieu de prison.

Valenzuela réussit à tromper dans le premier moment la vigilance de ses ennemis. Après avoir^ dans une courte mais touchante eâtrevue, fait ses adieux à son auguste protectrice, il se retira a l'Escurial, où il se tint caché derrière le panneau d'une boiserie^ dans la cellule d'un moine dont il connaissait le dévoùment à sa personne. Les émissaires du gouvernement firent en vain plu« sieurs visites et recherches dans le monastère ; on

12STR01>UGT10N HISTORIQUK. 8BCT. II. 5l

ne le trouya point; mais la santë de Valenzueh ayant beaucoup souffert d'être si étroitement renfermé ^ on fut obligé d'appeler le chirurgien du couTent pour le saigner; et quoiqu'on eût exigé de celui-ci une promesse solennelle de garder le plus grand secret, il le trahit; le panneau de la boiserie fut enlevé y et le malheureux ministre fut trouvé plongé dans le plus profond sommeil^ avec ses pistolets et son épée à ses côtés. Après avoir subi un emprisonnement de plusieurs mois sans qu'on lui eût permis aucune communication avec sa femme ni avec ses enfans , qui se trouvaient en prison à Talavera , il fut )>anni et envoyé aux lies Philippines. (')

Doa Juan prit les rênes du gouvernement au milieu de l'allégresse d'un peuple qui le regardait comme son libérateur^ et qui mettait la plus grande confiance dans ses talens mûris par l'ex-

(*) Voici ce qœ nous arons pu récueillir parmi une foule de relations obscures et incertaines sur la destinée ultérieure de ce ministre. U fut conduit à Manille , capitale des iles Philippines I enfermé dans le château de Saint-Philippe , et logé dans une maison de bois qui fut bâtie exprès pour lui. Son emprisonnement , d'abord très sérère * fut adouci par la suite ; ayant obtenu la faveur du gouverneur » il eut la permbsion de s'amuser à jouer ses propres comédies. A la mort de don Juan^ la reine obtint l'ordre pour son rappel ^ mais il parait que cet ordre resta sans effet par les manœuvres d'Éguya.

£n 1689, on lui accorda la permission d'aller au Mexique,

Sa niTTRODUCTION HISTORIQUE. SBCT. If.

périence^ et dans des vertus épurées par le malheur. Mais on ne fiit pas long-temps sans s'apercevoir combien il est plus aisé d'éveiller que de contenter l'attente du public , et qu'il n'y a qu'un pas de la fiaiveur à la haine populaire. Avec des ressources à peu près épuisées , il eut à lutter, dès le premier instant de son élévation^ contre ce même redoutable ennemi qui avait déjà ébranlé plusieurs fois le trône de Castille.

Louis XIV^ tourmenté sans cesse du désir de s'approprier les restes considérables de l'héritage de la maison de Bourgogne , avait à peine signé la paix d'Âjbc-la-Chapelle, qu'il se prépara à attaquer les Provinces-Unies , qui avaient pris une part si active contre lui dans la dernière guerre, et dont le territoire était le rendez-vous des puissances confédérées contre la France. Il réussit à gagner l'Angleterre, renouvela ses anciennes liaisons avec la Suède, s'assura de l'appui des princes allemands sur le Rhin, et commença les

ou il fat bien accueilli par le vice-roi , comte de Galvez , frère de son premier protecteur, le duc de Tlnfanfado. On lui assigna une pension annuelle de i,aoo piastres; et, si nous devons ajouter foi à G«melli, dont les voyages sont souvent mêlés de quelques fables, son principal amusement consistait à dresser des chevaux; dans cette occupation il reçut un coup de pied de cheval dont il mourut, ^iaggi di GemelU nelle isole Philippine , vol. IV, p. 45. — Mémoires de la cour d^ Espagne,

nVTRODUCTIOll HISTORIQUE. SEGT. II. 33

bostilités en chassant de ses états le duc de Lorraine, qui organisait un corps auxiliaire pour leur défense. Dans cette circonstance, le gouvernement espagnol donna une preuve, quoiqu'elle fut la seule à la vérité , de son ancienne vigueur et de sa magnanimité, en rejetant les propositions insidieuses de la France , et concluant, en janvier 1672, une alliance défensive avec la république. Cette convention fut suivie de l'envoi de renforts dans les Pays-Bas. Mais la promptitude, la vigtfeur et la position avantageuse du monarque français renversèrent les plans tardifs de deux puissances si distantes l'une de l'autre , et si peu propres pour former une coalition. Au mois d'avril, la France et l'Angleterre déclarèrent en même temps la guerre à la Hollande. Avant la fin de la campagne, les Français avaient déjà pénétré presque jusqu'aux portes d'Amsterdam; les Hollandais, pour préserver leur indépendance, furent réduits à prendre dans leur désespoir le dernier parti qui leur restait, celui de rompre les digues et d'inonder le pays.

Une irruption faite sans provocation, et aussi beureuse d'ailleurs, éveilla l'inquiétude, et excita l'indignation générale. Une révolution s'opéra dans les Provinces-Unies : la faction puissante qui s'était attachée volontairement à la France fut renversée, et Guillaume, prince d'Orange, âgé de dix-hnit ans , fut choisi par la voix générale pour I. 3

34 JDNTRODUGTIOII HISl'OEIQUE. SBGT. II.

assurer l'ind^Kidance du pays que ses ancêtres aTaient conquis. La cour d'Autriche courut aux armes; et en septembre 1672^ une nouvelle alliance fut conclue entre l'empereur^ l'Espagne et les ProTmces-Unies. Louis se vit forcé d'abandonner toutes ses conquêtes avec la même célérité qu'il les avait Gadtes. En 1674» l'Angleterre l'abandonna, ainsi que plusieurs princes allemands ses alliés : il se trouva menacé.par toutes les forces .de l'Empire ; mais^ avec sa promptitude et sa vigu«ir ordinaires , il tira encore parti de cette défection. Pendant les campagnes de 1674 et . 1 675 , il ravage^ la Franche-Comté^ décida les Suisses à fermer aux Espagnols les passages qui conduisent de l'Italie en Allemagne^ et empêcha 1^ Autrichiens de remettre le pied de l'autre côlé du Rhin. Tandis queies Suédois sess alliés faisaient une diversion aux forces de l'électeur de Brandebouf g^ il dirigea ses efforts contre les Pays-Bas ^ et après avoir battu Les Hollandais et les Espagnols, il étendit ses conquêtes par la prise des principales forteresses qui couvraient ces provinces, n détourna l'attention des Espagnols par dès incursions en Catalogne, et par des insurnections fréquentes qu'il fomentait chez ce peuple turbulent^ toujours enclin à la révplte.

Profitant adroitemaxt des désunions qui accompagnent d'ordinaire la défaite et les luttes prolongées, Louis psorint. à attirer la HoUand^

INTRODUCTION HI3T(»IIQU£. 8EGT. II. 35

dans une paix séparée^ qui fut signée à Nimègu^^ n rendit tout ce qu'il ayait pris sixx Provinces* Unies, à condition qu'il garderait la Franche- Comte; et, en compensation de. la. remise de quelques places de moindre importance^ qu'il ayait conservées par le traité d'Aix-la-Chapelle j, il obtint de nouvelles cessions qui affermirent sa ligne depuis le canal jusqu'à la Sambre. L'Espagne se voyant ainsi abandonnée^ il nç lui resta d'antre ressource que de profiter d'un article par lequel on stipula qu'elle aurait , pour donner son consentement au traité , le terme de six semaines (*). L'empereur se vit également bientôt après dans la nécessité d'acheter la paix par l'échange de Philisbourg contre Fribourg dans le Brisgavr , ce qui contribufi encore à mieux éta-* blir le pouvoir de la France sur le Rhin..

L'influence que la cour de France commença bientôt à exercer sur celle d'Espagne fut marquée par le mariage du jeune roi avec Marie-Louise, fille du duc 4'Orléans , frère de Louis Xiy. On avait concerté le mariage de ce prince , et le contrat même en avait été signé avec une princesse d'Autriche; mais don Juan, craignant que cette alliance ne rendit plus de pouvoir à la reine douairière, profita, du rac^

(') KoGs. , tome I, p. 211. — Traité entre la France et les P rovinces 'Unies , et entre la France et VEàpagne t 17 septembre 1678. Prontuario de TraUtdos, p. 179 et J97«

commodément avec la France pour former ce lien avec la famille du roi Louis. On s'empressa de négocier le mariage , par l'ambassadeur espagnol^ à son retour du congrès de Nimègue, et il fut célébré, en octobre 1679, à Quintanapalk, petit village de la vieille Castille. Dans les premiers jours de Tannée suivante , la nouvelle reine fit son entrée solennelle dans Madrid.

Don Juan ne vécut pas assez long-temps pour voir la célébration de ces noces. Ainsi que son prédécesseur, il s'attira le ressentiment d'un peuple aider par les conditions humiliantes auxquelles il avait été forcé de souscrire en signant la paix. Embarrassé par les désordres de l'administration, et abhorré à cause du traitement rigoureux qu'il faisait éprouver à la reine douairià*e, il finit par se voir en butte à tous les partis, par suite du bannissement de plusieurs nobles qui avaient montré de rattachement pour elle. Craignant aussi les machinations de ses nombreux ennemis, il perdit l'affection du jeune souveraiirt , qu'il tenait dans un état de. gêne continuelle. Enfin le traité du mariage avec une princesse de France mit le comble à ses fautes , qui étaient des crimes aux yeux du peuple , dont Fexaltation contre les Français était à son comble.

11 vit avec anxiété se former une coalition puissante contre lui.; il s'aperçut que la faveur du roi lui échappait peu à peu , et que la reine douav-

IMTRODUCTION BliSTORlQVE. SBCT. II. Sj

rièrc était courtisée par ses ennemis. Quoiqu'il fut accoutumé k braver les dangers et à supporter les disgrâces y il n'avait pas pourtant assez de magnanimité pour renoncer au pouvoir et pour quitter un poste qu'il ne lui était plus possible de conserver. Dévoré par le chagrin et par le désappointement, il ne songeait qu'à ses dangers et à ses embarras. Sa santé s'en ressentant graduellement, il succomba à une maladie de langueur, et descendit dans la tombe le 17 septembre 167g 9 à l'Âge de cinquante ans^ la seconde année de son administration orageuse.

Avec don Juan s'éteignit en Espagne le génie de la dynastie autrichienne. Une sorte de révolution eut lieu dans le gouvernement, qui accéléra la décadence de la monarchie. La reine douairière fut rappelée; mais étant devenue timide par suite de ses malheurs passés, elle n'osa pas d'abord prendre une part active danç la direction des affaires. Le roi, trop faible et sans expérience pour pouvoir gouverner seul, se trouva dirigé par une cabale composée de son confesseur, et de la duchesse de Torrenueva, première dame d'honneur de la jeune reine, vieille femme d'un caractère orgueilleux, et ennemie jurée des Français : Eguya, qui avait le titre de secrétaire d'état, dont il remplissait les fonctions, en faisait partie. Celui-ci s'était élevé, par ses manières souples et insinuantes , de simple commis aux premières, places de la monarchie.

58 INTHODUCTIOir HISTOKIQOE. SEGT. n.

Profilant deson accès auprès du roi^ il lui persuada de le nommer premier ministre ^ et panrint ainsi à la direction des aflaires. Mais n'ayant pas de ca* pacilé ^ et étant accoutumé seulement à la routine des bureaux^ son administration augmenta le désordre ^ et amena une stagnation presque totale dans les affaires. Chaque département devint un théâtre de confusion : les dépêches et les pétitions soumises au conseil restaient sans réjionses; celles présentées au roi étaient même rarement expédiées; et cette léthargie universelle^ dans toutes les branches de l'administration^ mit le comble aux calamités nationales.

Enfin la crainte de l'indignation publique l'emporta sur l'ambition de ce &vori. U se décida à se débarrasser dç la responsabilité de sa place. Seulement ^ croyant par là maintenir encore son pouvoir^ il conseilla au roi de choisir pour successeur le duc de Medinaceli^ dont la haute naissance et un esprit conciliateur étaient le principal mérite , mais que l'apathie et le manque d'expérience rendaient inhabile à gouverner, et plus propre par conséquent à être gouverné par les autres. Cependant Medinaceli s'apercevant cpi'il était dénué d'expérience, mais jaloux d'Eguja, appela auprès de lui des collaborateurs; il essaya de se délivrer des embarras de l'administration en renvoyant les affaires d'état devant des juntes nommées ad hoc y et composées de personnes A\^

IZfTRODUGTJOff BlfiTOBlQUE. SËOr. H. Sg

bnguées dans la carrière adminisIratiYe , ou jouis* santde crédit auprèsdu monarque. Dans le nomb» de ces juntes nous remarqtions une sorte de co-mité des finances , composé du président de Ca&tille et de celui du conseil des finances , du confesseur du roi^ d'un moine cordelier, et d'un Jésuite qui possédait la confiance du roi dans les matières spirituelles (^). Une foule de plans sortirent de ce ministère bizarre , plus extravagans et jAus im*^ praticables les uns que les autres : et comme ladétresse publique allait toujours en croissant^ les travaux d'hommes d'état aussi inhabiles ren-**

(^) La manie de créer des juntes pour l'expédition des affaires ({ne l'auteur des Mémoires attribue au duc de Medi- . naceli, parait a^oir été aussi partagée par Charles II. Outre ifù*'û était timide et méfiâint par caractère, on lui avait inapiré dès son enfance une grande horreur des fa.rom\ et craignant de rencontrer à tout moment des nouTeas» Lerma et Olivarèsy il tomba dans Textrème opposé :.il se méfiait de tout le monde. Il voulait tout voir par lui-méfaie; et ne pouvant pas donner une attention suivie aux affaires de l'administration , tout languissait.

Pour la distinguer d'une foule d'autres, la junte donv AOtit venons de parler Ait apjpdée /«nftt magna; elle éiaît composée des présidens des conseils de CastîUe et des ftnan-i ces^ de l'amirauté y du duc de MonUlto, conseîUer d'état; de deux membres du conseil de Castille; du. confesseur da roi, et du père Comejo, cordelier. On j discutait parfois des projets importans; mais au moment de les adopter , on était arrêté par des obstacles dont la source était rantorité aapréme elle-même*

4o INTRODUCTION HISTORIQUE. SECT. II.

dirent le gouvernement ridicule et le firent mé^ priser. Rien ne peut être comparé aux embarras du pays dans cette triste position ; des alteradons dans la valeur intrinsèque de l'argent en arrêtèrent la circulation et ruinèrent le crédit public; la cherté des denrées et la famine succédèrent à ces altérations de la monnaie (^). Le peuple, pour nous servir de l'expression proverbiale de la nation y fut réduit à subsister (') des rayons du soleil y tomar el soi. Les tremblemens de terre, les ouragans et les inondations accrurent le nombre déplorable de tant d'afireuses calami-

Ç*) « Depuis long-temps la monnaie a^ait été administrée sans lo jauté ; Taitération des pièces frappées dans les hôtels royaux avait encouragé la trande privée , tellement que le commerce menaçait ruine. Don Juan s'était sagement préparé de loin à faire une refonte générale , et rassemblait tous ses moyens pour ce grand objet quand il mourut.

a Mediiiaceli crut faire merveille , dans son empressement, de déclarer à l'improviste que la monnaie d'or et d'aigent ne serait plus reçue qu'au titre , et de choisir le moment où le trésor était peu chargé ; de sorte que les particuliers furent abîmés ) principalement dans les provinces les pins riches , telles que l'Andalousie et la Castille, où la circulation des espèces était la plus active. On pense bien que dans un pays où de telles opérations prévalaient en plein conseil , le ménagement de la recette et de la dépense , à quoi se réduit la véritable science financière y était essentiellement vicieux. » Mémoires secrets du marquis de Loumlle, tome I , pages 73 et 74.

(') Mémoires de la marquise de FtUars,

HfTBODUCTIOU HISTOHIQUE. S£CT. II. ^1

tes. Tandis que la disette dévastait les provinces y les cabales et les Êictions divisaient la cour« Le roi , incapable d'application , en proie à une maladie hypocondriaque qui approchait de la folie , était ballotté par les animosités et les prétentions de la reine -mère et de sa femme ^ en même temps qu'il était partagé sans cesse entre l'amour de cellç-ci et le ressentiment profond que lui causaient les insultes répétées du monarque français. Dans ce conflit d'intérêts opposa , Eguya jouait toujours un rôle fort important, et contribua à augmenter les embarras du gouvernement. Mécontent de la conduite de Medinaceli^ qui s'était affranchi de son intervention dans les affaires , il conspira contre lui avec le confesseur et la duchesse de Torrenueva. I] excita la jalousie d'un parti contre l'autre, et celle du roi contre tous; et, dans le but d'empêcher la formation d'un ministère moins ignorant, il se réunit enfin à Medinaceli lui-même , pour renverser le confesseur et faire renvoyer la duchesse dont le caractère altier avait déplu à la reine.

Après une* lutte trop longue, funeste à la prospérité de l'état, la voix de la nation , appuyée parles représentations des grands, auxquelles se joignait l'influence de la reine douairière , obtint que Medinaceli fût privé de la direction des af&ires. Une nouvelle administration fut orga-

nisée ^ à la tête de laquelle on mit lé comte d'Oropesa^ jeune seigneur dont la capacité et le caractère conciliant donnaient les plus hautes espérances. Ce nouveau ministre réforma les abus de l'administration , et traça de nouyelles règles pour le maniement des finances, beaucoup plus justes et plus i&ciles à exécuter que celles de son prédécesseur. Mais malheureuse" ment, par le cours rapide de guerres étrangères et lin nouvel embarras de besoins domestiques, le revenu public s'absorbait aussitôt qv^îl était versé dans la caisse de l'état; les trésors de l'Amérique , qui, selon l'expression d'un écrivain national (') , avaient été autrefois la grande ressource de la monarchie, n'étaient, pour ainsi dire , alors qu'une goutte d'eau , qui , au licm de désaltérer, ne &it que rendre la soif plus insupportable.

La mort de la reine, arrivée en 1690 (*), et le mariage subséquent du monarque avec une prin«

(») OaTw.

(*) On a prétendu que cette princesse était morte «mpoisonnëe. Le marquis de Lourille dit, dans ses Mémàires secrets , qn'eUe paya de sa vie l'inutile empire qu'eUe avait su prendre sur son époux pendant les dix années de leur union slérile. « Auprès d'un roi vertueux , défiant et irrésolu , tout le monde , et surtout une princesse du sang roya) de France , faisait ombrage , soit aux agens de l'Autriclie , dont ^influence était sourde encore; soit à une belie^mère

lltTRODUCTION HISTORIQUE. SECT. It« Ifi

c^sse âutrichieime^ opetë {>ar les snggestioBS de la reine douairière^ devint une source de nouvelles discordes. Oropesa^ quoique côïisidéré par le roi, îa% disgracié et remplace par le jeune comte de Melgar, connu sous le titre d'amirante de Castille, bel homme, d'une mise très recherchée, et plus propre à conduire une intrigue galante qu'à gouverner un royaume. Il jugea, ainsi que les ministres ses prédécesseurs, qu'il était instant d'être en mesure contre les Français qui le menaçaient de la guerre, et porta en conséquence bien plus loin encore qu'Oropesa la suppression des pensions, la réformé des emplois, l'impôt des contributions et la demande des dons gratuits.

absolue y qui , bien qu'Autrichienne , n'avait d'entrailles que pour la maison de Bayière ; soit enfin aux ministres , principalement au comte d'Oropesa , successeur de Medinaceli dans la faveur souverame , comme ce dernier l'avait été de don Juan , et chef par conséquent du parti bavarois. »

Madame de La Fayette va plus loin dans ses Mémoires sur l'année 1688. Non seulement elle affirme que la fille de Monsieur avait été empoisonnée, mais qu'elle le fut par ordre du Conseil d'Espagne.

On n'offre point de preuves de ces assertions dans les écrrits que nous venons de citer ; il nous sera donc permis de ne pas ajouter foi à des rapports vagues , lorsqu'il s'agit d'un fait aussi important et aussi atroce. Ajoutons que la froide scélératesse d'un conseil, délibérant et ordonnant l'empoisonnement d'une reine, a besoin d'être constatée par quelque chose de plus positif et de plus authentique «fixe des soupçons et des on dit.

En 1696 y la mort de la reine-mère, qui avait survécu à son crédit , n'eut d'autre effet que d'affermir l'influence de la reine épouse du roi. La détresse publique et la difficulté de trouver des ressources pour faire fiatce aux besoins du gouvernement amenèrent un rapprochement entre Oropesa et Melgar, qui se partagèrent le pouvoir. Oropesa fut nommé président du conseil de Castille, et ces deux hommes d'état, rivaux, firent trêve à leurs inimitiés pour remédier ensemble aux désordres intérieurs, et pour chercher à éloigner les dangers extérieurs qui menaçaient la monarchie d'une subversion totale.

La situation malheureuse de l'Espagne , et l'apathie ou la timidité des autres puissances, encouragèrent le monarque français à 'poursuivre son système d'agrandissement. Mettant à profit les clauses contradictoires qui avaient été insérées dans les traités précédens, il se traça une nouvelle règle de conduite, et sous des dehors pacifiques il tenta de nouveaux envahissemens avec plus de succès encore qu'en temps de guerre. Il établit des tribunaux ou des chambres dites de réunion^ à Brisach pour l'Alsace , à Metz pour les trois Évêchés , et à Besançon pour la Franche-Comté. L'objet de ces tribunaux était de réunir aux territoires déjà acquis par la Finance, non seulement quelques places ou districts peu considérables, mais des principautés entières et des provinces

IHTRODUCTIO» HISTORIQUE. SkCt. II. 4^

qui , d'après la tradition ou des documéns , auraient été autrefois considérées comme appartenant aux pays cédés. Sans compter beaucoup d'autres territoires^ il détacha de l'Empire la cité et le district de Strasbourg , la ville et une partie de l'évéché de Spire, Spanheim etMontbéliard, Deux-Ponts, Saarbourg, Weldent», et beaucoup d'autres districts d'une moindre importance. Il prit à l'Espagne Courtrai , Dixmude , Alost et Luxembourg. 11 réclama le comté de Chinay sous des prétextes trop frivoles pour être rapportés, et chercha même à s'emparer de la Navarre par la force des armes.

Sa puissance , ses ressources et ses succès précédens effrayèrent les autres états de l'Europe. Après avoir inutilement essayé de former entre eux une coalition contre cette nouvelle forme d'agression, les parties lésées jugèrent convenable de s'en rapporter à un arbitrage. Par une trêve de vingt ans , conclue à Ratisbonne , avec l'empereur et l'Espagne, en 1684^ le monarque français fîit autorisé à garder une partie de ses nouvelles usurpatloil^. Il retint Luxembourg, Beaumont, Bouvines et Chinay avec leurs dépendances ; ety étendant sa frontière depuis la Sambre jusqu'à la Moselle, il lia les différentes parties qui avaient été démembrées de l'héritage espagnol avec celles arrachées à l'Autriche et à l'Empire. Il obtint de l'Empire la cession de Strasbourg et de

Kehl f ainsi que ceUe de toutes les ramions décrétées par les chambres de Metz , Brisach et Besançon, avant le i" août i68i( avec plein droit de souveraineté.

Ces envahissemens progressifs, qui, sous le nom insidieux de pacification , ii'étaient rien moins qu'un acheminement à la domination universdle, jetèrent l'alarme , et excitèrent l'indignation chez toutes les cours de l'Europe. Les petits états tombés sous les griffes de la France tournaient leurs regards inquiets vers les puissances étrangères , dont ils attendaient impatiemment leur délivrance. Quant aux grandes puissances, elles étaient dans la conviction qu'il n'y avait qu'une résistance franche, vigoureuse et commune, qui pût les sauver. Pendant quelque temps l'asservissement malheureux auquell' Angleterre se trouva réduite sous les règnes de deux Stuarts empêcha cette coalition universelle de se former, quoiqu'elle fût reconnue comme le seul moyen de pouvoir résister à une force aussi colossale. £n 1686, la ligue d'Âugsbourg prépara la glorieuse révolution qui affermit lesliBërtés et la religion de l'Angleterre , et devint la base de la grande alliance. L'objet de cette vaste combinaison était de mettre un terme aux agressions et à la tyrannie du monarque français, de l'empêcher surtout de mettre à exécution son dessein de s'approprier la succession espagnole.

INTRODUCTION HiSTORlQUB, SUT. II. fy]

Cette coalition fit reprendre les hostilités. Depuis que la France était devenue prépondérante y c'était la préfère fois qu'eUe se trouvait réduite à ses propres forces. Mais dans cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres, on put se convaincre qu'une grande et puissante monarchie avantageusement située, ayant un gouvem^OQient énergique, propre à employer toutes les ressources d'un peuple industrieux, avec l'armée la plus nombreuse et la mieux disciplinée de TEurope, commandée par les généraux les plus haHles, pouvait lutter avec avantage contre un nombreux concours de nations de divers intérêts, fatiguées par des troubles .intérieurs, formant, il est vrai, une masse énorme , mais hétérogène y incapable d'agir d'après un plan commun et bien arrêté. Fier de ses avantages, le monarque, français parvint à parer les premiers coups, qui étaient aussi les plus dangereux. Tenant en baleine les puissances coalisées du côté des Pays-Bas et de l'Allemagne, il pénétra dans la Navarre et dans la Catalogne^ soumit Barcelonne, et poi^ rapidement son armée sur rÉbre.

Enfin les divers états de l'Europe se lassèrent des malheurs d'i^ne guerre longue et désastreuse, et le premier feu du ressentiment s'étant calmé y chacun consulta ses intérêts , balança ses espérances et ses craintes. Le duc de Savoie, privé

de ses états, mais ébloui par la perspective d'ane alliance ayec la famille royale de France , donna le premier, en 1696, l'exemple d'une défection qui devint le signal de la dissolution de la grande alliance. La méfiance et les alarmes ayant gagné les confédérés, Louis proposa des conditions, modérées en apparence, en les comparant avec ses premières prétentions. Les puissances maritimes et l'Espagne s'empressèrent de l'écouter. Une scission formelle eut lieu en conséquence entre les alliés, et la paix fiit signée à Ryswick. Louis se réconcilia avec Guillaume III , en reconnaissant la succession protestante, et en s'engageant à ne pas donner de secours à ses ennemis. 11 fit de même avec les Hollandais; il leur restitua ses conquêtes et confirma leurs privilèges commerciaux; il consentit même à rétablissement d'une barrière qui les mît en sûreté du côté des Pays-Bas. A la grande surprise et au grand contentement de la nation espagnole, il abandonna non seulement ses conquêtes récentes , mais même une partie des districts qu'il s'était permis de retenir par le traité de Ratisbonne ('). Au milieu de la joie universelle que causait la fin des malheurs de la guerre, on oublia le grand principe de l'alliance, qui était d'assurer la succession d'Espagne à la maison d'Autriche ;

(') Traité entre la France et l* Espagne, signé à Ryswick le ao septembre 1697. Prontuario de Tratados, page 3 17.

I1ITBO0UCTION SISItmiQUfi. SlbQT* U. ^g

et l'empereur Laopold, après une courte et inutile résistance^ fut forcé de consentir à la paix, sans qu'il fût aucunement question de rédamations de la part de sa famille.

Pendant cette lutte au dehors, diverses révolutions avaient agité la cour de Madrid. L'avantage momentané que la France avait rejdrér^? l'âévation d'une princesse de Bourbon au trône avait été perdu pour elle par sa mort ; et le parti autrichien avait retrouvé son ascendant par le mariage entre Charles et Ëléonore^ princesse de Newbourg, sœur de Fimpératrice. D'autres changemens avaient eu lieu également dans l'administration. 11 ne fut pas possible à Oropesa, qui était rentré en faveur après une disgrâce momentanée , de tenir devant l'influence supé-rieure du comte de Melgar. Ce comte lui-même avait vu de nouveaux aspirans au pouvoir dans les ducs de Sessa et de Tlnfantado , ainsi que dans le comte de Monterey. Mais le compétiteur le plus redoutable de tous était le cardinal Portocarrero , qui , après avoir rempli le poste d'ambassadeur à Rome, avait été promu au siège archiépiscopal de Tolède I et qui, à l'avantage d'une haute naissance et la grande considération due à sa dignité, unissait une singulière force de caractère et des talens pour l'intrigue, qu'il avait cultivés et mûris dans une école aussi célèbre que celle de la cour de Rome. Finalement, ce fut

5o INTRODUCTION HISTORIQUE. SEGT. II.

dans un moment aussi important <{ue la santé do roi éprouva un changement funeste. D'une constitution naturellement faible , il fut attaqué d'une fièvre tierce ; elle eut pendant assez longtemps un caractère très grave, et les quatre dernières années de sa vie, depuis cette époque, n'offrirent qu'une longue chaîne de souffirances^ au point que sa triste existence ne fut qu'une maladie continuelle. (^)

(*) Lettres de mtuUvne la marquise de FUlars. — Mémoires de la cour d'Espagne, — O&tiz. — D^sormkaux. — Abrégé chronologique de l'Histoire d Espagne. — Œuvres de Louis XIV. — Diplomatie française; et différcns actes publics, conventions et traités^ ainsi que les Histoires d'Angleterre y de Hollande et de la maison d'Autriche, chap. lxt et Lxvi.

INTRODUCTION HISTORIQUE. SBQT. III. 5l

SECTION IIL 1692 — 1700.

Débats sur la saccenion au tr6ne d'Espagne. — Droits des principaux prétendans. — Polîtîqne de la cour de France. — État du parti autrichien en Espagne. — Ambassade de Harrach et d'Uar* court. — Réussite des intrigues de d'Harcourt. — Le cardinal Portocarrero déTOué aux intérêts de la France. — Premier traité de partage. — Charles nomme le prince électeur de Bavière pour son successeur. — Mort du prince. — Effet de ce traité en Espagne. — Manœuvres de Portocarrero et du parti français pour influencer l'opinion de Charles. — Son rapide dépérissement.— Disgr&ce d'Oropesa, partisan déclaré de l'Autriche , et de l'ami rante de Castille. — Second traité de partage et rupture entre l'Espagne et les puissances maritimes. — Singuliers efforts des partis autrichien et bourbonien. — Vacillations du roi ; il consulte les différens conseils d'Espagne , et soumet l'affaire à la dédsion du pape. — Résultat de ces consultations. — Les Français reprennent de l'ascendant. — Dernière maladie du roi. — Testament en faveur d'un prince français. — Mort de Charles.

La vie entière de Charles avait été marquée , depuis son enfance jusqu'à sa virilité, par des contre-temps et des malheurs. Entraîné dans des guerres fréquentes et funestes contre une puissance plus forte que la sienne , uni à des alliés qui avaient sacrifié les intérêts de l'Espagne à leur

5a IBTTRODUCTIOSr BJUiTOlUQUE. SECT. III.

propre convenance, il avait vu ses provinces ravagées ou démembrées, son armée et sa marine détruites, son royaume dans une situation déplorable d'appauvnsseo^epit et de faiblesse. Ces épreuves , quoique fortes , n'étaient cependant que le prélude de bien plus grandes afflictions encore. Désolé de voir sa race s'éteindre, sujet à une maladie longue et incurable, maîtrisé par une femme impérieuse qu'il n'aimait pas , traité comme un enfant par l'ambassadeur autrichien, Charles devint le jouet des partis opposés qui agitaient sa cour, et se vit réduit à la triste nécessité d'être témoin des efforts intéressés des puissances étrangères pour se partager ou pour s'approprier ses états. Enfin la frêle existence qui lui restait, partagée entre les soins et les chagrins, fut remplie d'amertume par la perspective des calaimtés dont son peuple fidèle était menacé^ et par la crainte que son héritage ne fût ravi à sa propre Camille , à laquelle il était tendrement attaché, et qu'il lie servit à augmenter la splendeur de la maison de Bourbon, sa rivale.

La succession à la couronne d'Espagne ayant fixé l'attention de l'Europe , et jeté l'alarme parmi les puissances , des intriguas , auxquelles la perspective d'un événement si prochain ne pouvait manquer de donner lieu , suivirent immédiatement le traité de Ryswick.

I^s principaux prétendans étaient le dauphin^

JIfTROIHJGTION HISTORIQUE. SECT. III. 55

le prÎBce électeur de Bavière , et l'empereur Leopold. (*)

Là prétention du dauphin était fondée sur les droits de sa mère, l'infante Marie-Thérèse , fille aînée de Philippe IV, malgré la renonciation qu'elle fit solennellement à la succession , laquelle avait été ratifiée par les Cortès, et confirmée par le testament de son père , avec les formalités requises par les lois de l'Espagne , pour lui donner de la validité.

L'empereur Léopold fondait ses droits, i"". sur ce qu'il descendait de Philippe et de Jeanne ; 2**. sur les droits de sa mère, Marie-Anne, fiUe de Philippe III. Pour éviter la jalousie qui eût plk s'éveiller parmi les puissances européennes , par suite de la réunion de tous les états et dignités autrichiennes dans une même personne , lui et son fils aîné Joseph abdiquèrent leurs droits en faveur de L'archiduc Charles.

' Le droit du prince de Bavière venait de sa mère , fille unique de l'infante Marguerite et de Tempereur Léopold; et quoique une renonciation lui eût été extorquée au moment de son mariage, elle n'avait été ni confirmée par le roi d'Espagne , ni ratifiée par les Cortès ; par consé* quent on étsdt fondé à regarder ce prince comme Fhéritier légitime.

{ ' ) y^oyez la table généalogique placée avant l'introductioB.

n y avait aussi deux autres prétendass, savoir: Philippe y duc d'Orléans , représentant les droits de sa mère, l'infante Apne, femme de Louis XTII ; et Victor Amédée , duc de Savoie , comme descendant de Catherine, seconde fille de Philippe II. Mais les prétentions de ces princes disparurent bientôt devant les droits des prétendans principaux.

La cour de France , dès le commencement de la célébration du mariage de Louis XIV avec l'infante y n'avait évidemment regardé sa renonciation que comme une simple formalité , pour satis£adi*e aux vœux des Espagnols , et dissiper les alarmes que les puissances européennes conçurent dès qu'elles entrevirent le projet d'unir les deux monarchies. Au moment même de cet acte solennel, Mazarin déclara que, nonobstant cette renonciation , le roi pouvait prétendre à la succession des possessions espagnoles par sa femme. Dans les temps postérieurs, la correspondance diplomatique , et même les pièces officielles qui sortaient du cabinet français, étaient constamment basées sur ce même principe, savoir : qu'il n'y avait pas de renonciation d'une princesse espagnole ou française qui put invalider les droits de ses enfans, ou changer les lois de la succession établies entre les deux pays.

A la faveur de cette distinction subtile ^ les droits étaient tenus en réserve , jusqu'à ce que ,

selon la remarque de BariUot , le public se fut accoutumé à entendre souvent parler des droits du dauphin à la couronne d'Espagne , et à les regarder comme étant mieux fondés que ceux qui dépendent d'une renonciation remplie de nullités ('). Les jalousies y les craintes et les petits intérêts d'autres puissances favorisèrent ces desseins. Le monarque français parvint à dissoudre la grande alliance ^ sans qu'il fût question du principe qui avait donné lieu à sa formation; et la succession à la couronne d'Espagne y quoique vraisemblablement elle dût devenir l'occasion d'une nouvelle guerre , resta dans le même état d'incertitude qu'avant le commencement des hostilités.

Pendant que le monarque français était profondément occupé à mûrir en secret ses desseins^ le mariage de Maigumte, fille unique de Léopold et de l'infante Marie-Thérèse, avec rélecteur de Bavière , et la naissance de leur fils , Joseph-Ferdinand I en 169^, divisa les intérêts dela&mille d'Autriche. Le droit du jeune prince étant considéré comme meilleur que celui dj& Léopold, il fut naturellement soutenu par la reine-mère et par quelques membres du cai>inet, . à la tète desquels se trouvait le comte d'Oropesa, alors président du conseil de Castille. Ce parti

(') Barilîot à Louis XIV, 3 avril i685. Fox, Histoire de Jacques II ^ app, page 65.

56 ]IVTROD€CT]ON HISTORIQUE. SEOT. III.

avait àlutter contre le pouvoir de la rdne^ épouse de Charles y qui s'était prononcée en faveur d'un prince autrichien.

La cour de Madrid continua d être ainsi partatagée jusqu'à ce que ^ par la mort de la reine^mère et par la retraite d'Oropesa, la reine femme du roi eut le dessus. Pour mettre ce changement à profit y l'empereur Léopold envoya à Madrid Ferdinand-Bonaventure, comte de Harrach, comme sonambassadeur, diplomate expérimenté et vieilli dans les affaires. L'empereur se flattait que, si la nomination d'un archiduc pouvait être assurée durant la guerre, il obtiendrait au moins la garantie des puissances maritimes en faveur de ses prétentions , pour l'époque où la paix serait rétablie.

Le ministre autrichien trouva en arrivaal à Madrid la cour divisée en deux partis. La cause de l'archiduc était soutenue par la reine , le car* dinal Portocarrero, le comte de Melgar (l'amirante de Castille), ainsi que par la majorité du cabinet et des principaux seigneurs de la cour : celle du prince de Bavière l'était par Oropesa, qui y malgré son éloignement des aflPaires, était consulté par le roi, par le marquis de Mancera et quelques autres ministres* La seule personne de considération qui penchât un peu pour la maison de Bourbon était le comte de Monterey ^ président du conseil de Flandre, et cela plutôt

IlfTBODUCTION HISTORIQUE. SBCT. III. 5j

plur avenioxi pout les Allemands que par attache^ ment pour la France.

Le roi était personnellement favorable aux prétentions du prince de Bavière, si toutefois les penchans d'un prince aussi &ible et aussi irrésolu pouvaient être comptés pour quelque chose; mais il flottait sans cesse dans ses désirs et écartait à dessein toute conversation sur un sujet qui contribuait à le rendre encore plus hypocondriaque , en frappant son esprit de l'idée de sa dissolution prochaine.

Cependant la reine n'avait pas les qualités qui lui étaient nécessaires pour tirer parti des avantagea de sa position. Elle était vaine , altière, inconstante, et manquait de talens pour la di^rection des affaires. Elle se laissait entièrement gouverner par ses alentours allemands, particulièrement par la comtesse de Berlips sa première dame d'honneur, femme d'humble extraction, et par son confesseur le père Chiusa , jésuite al* lemand. Considérant leur résidence en Espagne comme très passagère , ces courtisans se livrèrent à la pins indécente rapacité. La partialité de la reine pour les Allemands, jointe à la vénalité de ses fiivoris, mécontenta un peuple qui, par caractère , n'es t jamais bien disposé pour les étrangers. Il faut ajouter que le parti autrichien perdait de sa force par les diqmtes qui avaient lieu

58 IISTRODUCTION HlSTORIQUlî. SEGT. III.

entre Portocarrero et Famirante , au sujet de la présidence.

L'ambassadeur autrichien réussit enfin à mettre quelque accord dans des éiémens si hétérogènes. Il obtint même du roi la promesse de nommer l'archiduc, à condition que l'empereur l'enverrait en Espagne avec une force de dix mille hommes pour l'aider à repousser l'agression que Ton craignait de la part de la France. Mais d'une part, le trésor épuisé de Léopold, de l'autre la crainte d'exposer son fils favori aux fatigues d'un voyage aussi dangereux, l'empêchèrent d'accepter la proposition. En outre, les partisans de l'empereur eux-mêmes s'éloignèrent de lui lorsqu'ils le virent demander le gouvernement du Milanais , parce qu'ils regardèrent cette démarche comme annonçant l'intention de démembrer la monarchie plutôt que d'assurer l'objet des vœux de tous les Espagnols, savoir , l'indivisibilité du royaume. Ces dissensions ayant empêché d'en venir à une décision définitive avant la fin de la guerre , Léopold perdit la coopération des puissances maritimes : un vaste champ fiit alors ouvert aux combinaisons politiques de la France.

Louis XrV avait suivi attentivement les dispositions du peuple espagnol et de la cour, et il avait tout préparé pour faire nommer un prince

INTRODUCTION HISTORIQUE. SEGT. III. Sq

firançaôs, ou tout au moins pour exclure les princes autrichiens. Ce fut dans ce but que dans sa négociation pour la paix de Bysyrick il s'était montré si magnanime , et qu'il restitua sans compensation toutes les places qu'il avait pnses aux Espagnols. Après la conclusion de la paix il chercha par tous les moyens et dans les mêmes intentions à gagner l'affection du roi d'Espagne et de son peuple. D'un autre côté il ne Ucencia pas son armée ; au contraire il augmenta ses forces sur les frontières, forma des magasins, et remplit de vaisseaux de guerre ses propres ports ainsi que ceux des Espagnols.

Pour balancer l'influence autrichienne , et s'assurer un parti parmi les naturels du pays, il envoya sous. le titre d'ambassadeur le marquis, depuis duc d'Harcourt, gentilhomme dont l'habileté et la munificence étaient propres à flatter l'orgueil de la nation espagnole et à déraciner ses anciennes préventions contre la France. Le premier et le principal point de ses instructions était la nomination d'un prince français : s'il n'était pas possible d'y arriver, il était chargé d'écarter, à quelque prix que ce fat, les prétentions de l'Autriche, en favorisant celles de la maison de Bavière, ou même celles d'un grand d'Espagne (*), si quelque

(^) On faisait allusion à la maison de Medinaceli, dearendante de Ferdinand de la Cerda , fils aîné d'Alphonse X, dit le Sage; l'histoire raconte les troubles dont la Castille

60 INTRODUCTION HISTORIQUE. SEGT. m.

Êunille iUustTe pouvait se mettre sur les raii||;s. A son arrivée à Madrid , où il fit ane entrée grillante et magniBqtie^ il trouva le parti autrichien dominant. Le roi lui-même était jaloni de transférer à Tarchiduc^ son neveu , la couronne de ses ancêtres y et il l'e&t déjà fait sans les craintes que la France lui inspirait , et s'il y efrt été autorisé par le consentement et l'appui de Léopold. Cependant rien n'avait été négligé par la prévoyance de la reine sur les moyens qui pouvaient faire atteindre à ce but. Les Allemands étaient tout-puissans à la cour; les deux gouvei^ nemens principaux , celui de Catalogne et cciai de Milan ^ dont on croyait les habitans disposés à embrasser k cause d'un prince autrichien , furmt confiés au prince de Darmstadt et au prince de

fut agitée da temps de ce mosarque » lors([a'ayaat déshérité son £ls don Sanche-le-BraTC j à cause de sa rébellion , les Cortès et la fortune soutinrent celui-ci contre les prétentions des înfans de la Cerda.

Louis XIV, qui indiquait le cas possible des prétentions de cetf e famille , savait bien que ce cas était fort peu probable ; il savait aussi que le duc de Medinaceli d'alors manquait des talena et de la capacité nécessaires pour oeite démarche hardie ; que le peuple espagnol était loin de songer à appuyer les prétentions de cette maison dans l'état d'asservissement et de faiblesse où il se trouvait réduit. Louis XIV savait tout cela : mais il entrait dans sa politique de chercher a éveiller tous les intérêts 9 et d*épaiser toutes les combinaisons pour éconduire la maison d'Autriche.

INTRODUCTION HlâTORIQUfi. 6BCT. III. 6l

Vaudemont, AUemaiids^ tous les deux au service de r Autriche ^ tandis que la yice-^royauté de Naples était occupée par le duc de Popoli^ attaché à ce même parti. Malgré ces ayantages^ la mesquinerie » la présomption et la roideur de Tambassadeur autrichien, lui donnaient une grande défaveur devant Tadresse^ l'affabilité et la munificence du duc d'Harcourt, qui était puissamment secondé par sa femme, laquelle réunissait à des manières charmantes toutes sortes de qualités et d'agrémens.

D'HarcQurt profita en homme habile des divi- »<ms du parti autrichien. U gagna la comtesse de Berlips que Harrach avait offensée en essayant de mettre un frein à sa cupidité, et d'obtenir sa démission; il leura Ghiusa de la perspective du chapeau de cardinal : par ce moyen il établit une correspondance secrète avec la reine elle<*méme, excita son mécontentement contre Harrach et refiroidit son zèle pour les intérêts de sa £unille , en lui fEÔsant entrevoir l'espérance d'un mariage avec le dauphin quand elle serait devenue veuve. U se rendait agréable dans les sociétés en racontant anx grands les intrigues ou les bévues de la cabale autrichienne ; c'est par là qu'il les indisposait contre le caractère impérieux de Harrach et même contre celui de l'empereur. Sans ou-« Uier de faire sa cour au clergé , il disposa peu à peu les esprits de k cour et de la ville en £ftrt

6a INTRODUCTION HISTORIQUE. SEGT. III.

veur de la maison de Bourbon. Le chef-d'œuvre surtout de sa politique fiit d'avoir gagné Portocarrero, qui, par sa naissance, la dignité de sa position et l'influence personnelle qu'il avait auprès du roi, devait ùire pencher la balance en faveur du parti qu'il épouserait. Le cardinal , jaloux de l'amirante , se décida à mettre tout eu œuvre pour consommer la ruine de ce même parti qu'il avait d'abord soutenu, mais qu'il abandonna dès qu'il ne lui fut plus permis de le diriger.

Le premier résultat de ces intrigues fut le départ de Harrach, qui, se sentant dans l'impossibilité de lutter contre un ennemi aussi adroit, demanda son rappel et quitta la cour avec humeur : il fit par-là beaucoup de tort à la cause de son souverain. Louis son fils, qui le remplaça, non moins altier et aussi peu communicatif, était loin d'avoir les talens, l'expérience et la sagacité de son père. Le changement de ce mi- .nistre, dans l'état critique où se trouvait le gouvernement, contribua beaucoup à augmenter l'influence de la maison de Bourbon.

Pendant qu'on faisait jouer ces ressorts secrets à Madrid, la conduite publique de Louis était habilement calculée pour le plus prompt accomplissement de ses desseins. Ses préparatife de guerre efirayaient l'empereur, qui n'osait prendre un parti décisif. Résolu de ne se relâcher en rien

sur les prétentions de sa famille ^ il mit à profit les débats particuliers des puissances maritimes^ et leur sollicitude^ pour aviser aux moyens de prévenir le renouvellement des hostilités. Il feignit d'abandonner la cause du prétendant afin de se réconcilier avec GuiUaume m. Cette ruse lui réussit, n évita adroitement d'entrer dans la lutte contre les membres de l'alliance colleictivement^ parât très zélé pour la paix, et sut attirer le monarque anglais dans une convention qui ne pouvait qu'irriter l'empereur et armer les Espagnols pour compléter le démembrement de leur monarchie ; savoir , le premier traité de partage- Ce fut Torcy qui en fit la première proposition an comte de Portland , pendant les conférences pour la condusion de la paix : il fut conclu entre la France et les puissances maritimes. L'Espagne, les Indes et les Pays-Bas , étaient garantis et reconnus appartenir au prince électeur de Bavière; Milan, à l'archiduc Charles ; Naples et la Sicile, avec le marquisat de Finale et la province de Guipuzcoa , au dauphin ; si le prince de Bavière venait k mourir sans enfans après son avènement, la couronne d'Espagne devait passer à son père. Dans le cas où les familles de Bavière et d'Autriche refuseraient leur adhésion à ce traité, les alliés devaient réunir leurs forces pour les attaquer, sauf ensuite à se partager entre eux leurs possessions et droits respectif. Ce traité devait

byGoogk

rester sous le sceau du secret, et Guillaume était chargé de demander à Fempereur son consentement.

Au moyen de cette conrention Louis XIV réussissait à séparer de l'Autriche les puissances maritimes. Il les forçait k surseoir sa propre renonciation , ainsi que celle de l'électeur de Bavière f se préparant en même temps par-là un moyen d'opposer les prétentions de cette dernière maison à celle de la famille d'Autriche. L'élec* teur de Bavière^ qui jusque-là avait été très attaché à la maison d'Autriche, ne pouvait que l'abandonner. Cette convention lui offrant une per^ sjpective bien plus brillante, il devait être à peu près certain que l'élévation de son fils au trône d'Espagne serait tôt ou tard récompensée par la cession des Pays-Bas à la France.

L'empereur fut hautement indigné de ce qu'on osât méconnaître les droits de sa famille, en lui donnant, comme compensation, le Milanais, qui devait revenir à l'Empire à la mort de Charles, et de l'injuste substitution de la couronne d'Espagne à l'électeur de Bavière. Il refusa en conséquence d'adhérer à un traité aussi peu honorable et aussi contraire à ses droits.

Les clauses de ce traité firent la plus vive impression sur la cour d'Espagne et sur la nation. Elles s'offensèrent de voir les puissances étrangères disposer à leur gré de la monarchie eastil-

lane. Louis profita de ce ressentinient pour jeter le blâme sur les puissances maritimes qu'il accusait en secret d'en avoir été le principal mobile. Cette politique lui réussit complètement : à la vue des préparatife militaires de Louis, le roi Charles n'osa pas nommer un successeur autrichien : il ne lui resta d'autre alternative que de choisir un prince bavarois ou un Bourbon. Si le monarque français eut exigé une décision prématurée en faveur de sa famille, tout son plan aurait été renversé : il se contenta donc d'écarter le rival le plus dangereux, sans chercher à influencer directement l'opinion de Charles , qui se trouvait déjà, par suite du traité, dans la nécessité de nommer son successeur. Une consultation ayant été demandée aux jurisconsultes et aux casuistes les plus renommés d'Espagne et d'Italie, leur décision fut feivorable au prince de Bavière. En conséquence on rédigea un testament en sa faveur, d'accord avec les partisans de la France; mais pour avoir en tout temps un prétexte plausible d'annuler cette disposition, Louis XIV fit une protestation formelle contre tout arrangement qui pourrait blesser les droits de sa famille. Cette protestation fut présentée par d'Harcourt , avec l'approbation de Portocarrero , sous la forme d'un mémoire au roi , qui se répandit dans toute l'Espagne avec une incroyable célérité.

A peine cette résolution venait d'être prise , I. 5

66 INTRODUCTION BI5TOKIQUB. SBGT. UI.

que la mort prématurée du prince bavarois^ arrivée le 8 février 1699, trompa Fespérance du monarque espagnol, et rendit de nouveau la question de la succession bien plus épineuse , puisque la balance devait pencher alors du côté de r Au triche ou de la France. Dans cette crise importante , Louis déploya une rare habileté ; mais il Êiut convenir aussi qu'il fut merveilleusement secondé par son client Portocarrero. Les partis français et autrichien se trouvèrent plus que jamais en présence. La reine se prononça avec plus de force qu'auparavant en faveur de l'archiduc. Oropesa suivit son exemple; l'amirante retrouva toute son activité ; l'inquisiteur général Mendoza se joignit à cette nouvelle coalition : quant au confesseur^ le père Frojlan-Diaz, quoique élevé à cette place par Portocarrero^ il refusa d'imiter la défection de son protecteur. Pour tenir en respect les partisans de la France» un corps de troupes étrangères , sous le commandement du prince de Darmstadt, reçut l'ordre de se tenir à peu de distance de la capitale.

On ne pouvait pas espérer de vaincre facilement un parti si puissant ; mais l'ambition trompée de Portocarrero le porta à tenter de nouveaux efforts. Sa position , son adresse et sa dignité lui fournirent des moyens surs de réussir. On parvint à persuader au mélancolique monarque que sa maladie n'était que l'effet de quelque maléfice; on fit répandre

partout en même temps des bruits qui inculpaient la reine y Famirante et Oropesa. L'autorité de Portocarrero , et celle du grand-inquisiteur , déterminèrent le confesseur à avoir recours aux exorcismes. Les terribles expressions employées dans cette efirayante cérémonie augmentèrent la faiblesse du roi malade : il tomba dans un état d'abattement qui donna des craintes sérieuses. Comme il persévérait dans ses appréhensions d'ensorcellement^ on lui persuada qu'il fallait consulter une femme de Cangas y dans les Asturies, qu'on exorcisait alors en la croyant possédée : le crédule confesseur consentit à se charger lui-même de la commission dangereuse de poser la question 9 et il l'adressa à l'exorciste. Ceux qui avaient conseillé une démarche aussi grave étaient trop adroits pour que le résultat ne remplit pas les vues qu'ils s'étaient proposées. Le démon répondit que le roi était ensorcelé ; il nomma même plusieurs personnes coupables de ce crime. La reine ne pardonna pas au confesseur cette nouvelle imprudence ; elle se réunit à ses adversaires pour obtenir son renvoi : le père Nicolas Torrès le remplaça. Les principes de celui-ci étaient si peu fixes ^ qu'il passe pour avoir adhéré aux deux partis opposés. (*)

(*) Rîcn n'annonce qu'il y ait eu de la supercherie politique dans les exorcismes auxquels Charles II se soumit , ni

Sur ces entrefaites, Portocarrero , qui s'était retire dans son diocèse , fut rappelé par le roi ,

dans les consultations adressées au démon au sujet de sa maladie. Le cardinal Portocarrero , et le grand-inquisiteur Roccabertiy crurent peut-être tout bonnement qu'il y avait eu un sort jeté sur le roi , et ils cherchèrent à savoir cpielle serait la manière de l'en débarrasser ; cette opinion ne ferait pas sans doute honneur à leurs lumières y mais il ne parait pas 9 au fait , que ces. deux prélats aient eu un grand fonds d'instruction ; il suffisait d'ailleurs que cette croyance fût générale pour qu'ils s'y conformassent.

Une preuve que l'attachement du cardinal Portocarrero aux intérêts de la France n'eut aucune influence dans les déplorables scènes que l'on vient de lire, c'est que, lorsqu'on exorcisa Charles pour la première fois , le prince de Bavière , désigné pour successeur à la couronne y vivait encQre : la lutte entre la France et TAutriche n'avait point commencé pour le testament de Charles II.

Il est certain aussi que dans la question adressée à la possédée de Cangas , il ne s'agissait pas du tout de la succession à la couronne. Le roi n'ayant point d'enfans , et se trouvant hors d*état d'en avoir a l'âge de trente ans, on demanda au démon s'il était maléficié : dans le cas d'une réponse affirmative , quelle était la nature du sortilège ? s'il était permanent ; s'il avait été attaché aux choses que le roi mangeait ou buvait , à des images ou à d'autres objets : s'il y avait quelque moyen naturel d'en détruire l'effet ; dans quels lieux on pourrait le trouver ? On ignore la réponse précise à ces différentes questions. Qn a prétendu que la possédée déclara qu'il y avait eu un sort jeté sur le roi par une personne qui fut , dit-on , désignée. On ajoute que cette révélation avait été accompagnée de plusieurs détails extrêmement délicats j les ennemis de la maison d'Autriche , qui

diaprés les instances secrètes d'Harcourt. Au même moment, un nouveau complot était mis

étaient en grand nombre , se plaisaient à répandre des bruits injurieux à la reine. .

La possédée de Cangas ne fut pas la seule consultée. Voici ce qu'on lit dans un manuscrit espagnol conservé à la Bibliothèque du Roi à Paris , avec'ce titre : Extrait des papiers et documens sur le procès du père Froyîan-Diaz , confesseur du roi Caries IL Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis l'interrogation de la possédée de Cangas , lorsqu'une femme écbeyelée , et jetant de grands cris , entra dans le palais du roi 9 demandant à parler à sa majesté, qui donna ordre de la laisser entrer. On ignore ce qui se passa dans cet entre-' tien ; mais aussitôt qu'elle sortir , le roi envoya quelqu'un pour la suivre , et pour observer dans quelle maison elle entrait. On apprit bientôt qu'il 7 avait dans la maison deux possédées ; le roi ordonna au confesseur Diaz de les exor*» ciser en présence d'un capucin récemment arrivé d'Allemagne y qui passait pour être très savant en matière d'ensorcellement , et de chercher à savoir par elles quelle était la nature de sa maladie. Le démon se répéta : il fît à peu près les mêmes réponses qu'à Cangas.

Mal advint au confesseur de cette interrogation y la seule qu'il dirigea ; car , d'après le manuscrit où on lit ces détails , ce fut le grand-inquisiteur Roccaberti qui dirigea celle adressée à la possédée de Cangas. La reine se lassa à la fin de ces consultations-, qui la mettaient en butte à la malveillance. Le grand-inquisiteur Roccaberti étant venu à mourir, Tévéque de Ségovîe, Mendoze , le remplaça : il était lié d'amitié avec des moines de l'ordre de Saint-Dominique , ennemis personnels de Diaz , par suite des démêlés qu'ils avaient eus relativement à l'administration des affaires de leur ordre.

yO IHTRODUCTIOH HISTORIQUE. SECT. HI.

en œuyre par les partisans des Bourbons. L'arrivée ordinaire des approvisionnemens , dont quelques monopoleurs étaient chargés , cessa tout à coup. La populace se souleva , et , dans son indignation , elle éclata en imprécations contre l'amirante et Oropesa, qu'on supposait auteurs de la disette. Des attroupemens parurent devant le palais du roi , demandant à grands cris des secours^ et menaçant, si on les leur refusait, de se livrer à des mouvemens de vengeance. Le roi n'ayant pas voulu paraître en personne devant cette multitude fiirieuse, la reine se présenta au balcon, et essaya de calmer Tagitation du peuple, en disant que le roi dormait. Une voix rauque et sinistre partit du milieu de la foule, et fit entendre ces mots : a II jr a trop hng-'temps qu'il dort; il est temps qu'il soit réveillé par les calamités de son peuple. » Le tumulte augmenta: les raisonnemens et les prières devenaient également inutiles. Le malheureux monarque vint se

Us saisirent cette occasion pour le dénoncer au saintoffice , comme prévenu d'être suspect dans la foi.

Ainsi donc les consultations aux possédées de Cangas et de Madrid furent Teffet de l'esprit faible et superstitieux de Charles , et de l'ignorance ou de la servilité des personnages qui dirigeaient sa conscience. La coïncidence de ces scènes affligeantes avec les démarches des partis pour la succession de la couronne a donné sans doute lieu à des soupçons qui , comme cela arrive d'ordinaire dans cette sorte d'affaires politiques , ont été travestis en réalités.

INTRODUCTION HiSTORIQUB. SBGT. III. 7I

présenter au peuple en tremblant; il était pale et dé£ut. On promit ^ en son nom et en sa présence y que Famirante et Oropesa seraient renvoyés. La foule se retira de devant le palais^ et se porta furieuse aux hôtels des ministres inculpés^ qui purent à peine se sauver à la faveur d'un déguisement. Le pillage et la dévastation s'ensuivirent; la rage du peuple était au comble : on entendit les injures et les menaces les plus effrayantes contre la reine et le confesseur. En vain le corrégidor don Francisco Ronquillo parut au milieu de la foule, tenant dans ses mains un crucifix, et cherchant à calmer le tumulte ; en vain le saintsacrement fut exposé par les moines de Saint- Dominique : tous les moyens de pacification furent inutiles. Ce ne fut que la présence de la force armée qui força les mutins au calme et au respect qu'ils avaient refusés aux symboles sacrés de la religion ; la nuit vint , la foule se dissipa peu a peu^ et la ville reprit sa tranquillité..

Après un danger aussi pressant, le conseil de Castille essaya de faire des démarches en faveur de son président et de Famirante; ses efforts furent paralysés par les représentations de PortocarrerO; et par la crainte d'un nouveau soulèvement; Famirante et Oropesa forent exilés de la capitale. On nomma à la présidence de Castille don Manuel Arias, créature du cardinal. Les troupes allemandes reçurent l'ordre de s'éloigner.

73 INTRODUCTION lllSTOiUQUE. SECT. Ili.

et le prince de Darmstadt se retira dans son gouvernement de Catalogne. Ainsi il ne resta plus à la cour de partisans de la maison d'Autriche. Tout le pouvoir fut concentré entre les mains de Portocarrero et de ses adhérens.

Le monarque 9 dont la santé était toujours chancelante, quitta la capitale , et se rendit à FEscurial en avril 1700, fuyant ceux qui l'obsédaient pour la nomination d'un successeur, et tachant de calmer son esprit encore troublé par les scènes dont il venait d'être témoin bien malgré lui. Il parut d'abord retrouver dans cette retraite la force et la santé qu'il avait perdues : on eut même l'espoir de son entier rétablissement. Mais l'inquiète curiosité si naturelle chez les malades le porta à essayer d'un usage superstitieux auquel son père s'était soumis autrefois. Il descendit dans le caveau du Panthéon pour visiter les corps de ses ancêtres qui y étaient déposés , espérant que par l'intercession de leurs âmes les progrès de sa maladie seraient arrêtés. Le cercueil de sa mère , qui fîit ouvert le pretaier, ne lui fit pas une grande impression ; mais ce ne fut pas de même quand il vit le corps de sa première femme montrant à peine des symptômes de dissolution, et dont les traits n'avaient éprouvé qu'une altération légère. La vue de ce visage naguère si tendrement aimé, qui paraissait inaltérable , le frappa de terreur ; il recula en disant :

INTRODUCTION HISTORIQUE. SEGT. 111. yS

« J'irai la joindre bientôt dans le ciel. » Et il quitta le cayeau avec précipitation. L'effet de cette terrible émotion sur une constitution aussi frêle dut être profond. On ne put y remédier; son faible cerveau était tourmenté sans cesse de la crainte de sa dissolution prochaine^ et son imagination resta plus que jamais frappée que la nondécomposition des traits de sa femme annonçait qu'il allait bientôt la rejoindre dans la tombe.

Après un si funeste essai ^ son âme sensible ne put goûter un seul moment de calme à l'Escurial. H partit pour Aranjuez; et après avoir cherché en vain à dissiper par l'exercice et les amusemens la triste impression qu'il avait reçue ^ il reprit^ au mois de juin y le chemin de la capitale dans un état de santé plus déplorable encore qu'avant son départ. La présence du roi à Madrid et le pouvoir confié au cardinal fournirent de nouveaux moyens d'affaiblir l'influence autrichienne^ et de concerter mûrement avec la France le plan qui devait assurer le trône d'Espagne à un prince de la famille de Bourbon. A la même époque, la reine fut attaquée dans la personne de ses adhérens : la comtesse de Berlips et son confesseur reçurent l'ordre de quitter l'Espagne.

Cependant les intrigues et l'intervention des puissances étrangères pour régler la succession espagnole contribuaient à empirer la maladie du roi y et à favoriser les projets des adhérens des

74 INTRODUCTION HISTOHIQUE. SBGT. lU.

Bourbons. Aussitôt après la mort du prince de Bavière y on ouvrit les négociations pour un nouveau traité. Louis XIV réussit encore cette fois-ci dans ses combinaisons , et il eut l'adresse d'obtenir le consentement de Guillaume et des Hollandais pour un second traité de partage.

On y déclarait que FEspagne, les Pays-Bas et les Indes appartiendraient à l'archiduc Charles , comme héritier universel, à l'exception des cessions réservées pour d'autres puissances. Le dauphin, en compensation de l'abandon de ses prétentions, devait avoir Naples et la Sicile, les districts de Presidii et la province de Guipuzcoa. On y ajoutait, en échange du Milanais, le duché de Lorraine et.de Bar : l'empereur et son fils aine auraient à renoncer à leur prétention k la couronne d'Espagne en faveur de Tarchiduc Charles; l'on s'entendrait plus tard sur les moyens à prendre pour empêcher que les couronnes d'Espagne et de l'Empire ne fussent à l'avenir réunies sur la même tête. Si le duc de Lorraine refusait de consentir à cet arrangement , Milan serait destiné à l'électeur de Bavière, le duché de Luxembourg avec le comté de Chinay à la France ; ou bien Milan serait donné au duc de Savoie, et la France aurait Nice, Barcelonnette et le duché de Savoie , avec le royaume de la haute Navarre. On fixa un terme de trois mois pour que l'empereur pût faire connaître son adhésion. Si cela devenait

IltTROBUCriON HISTORIQUE. SECT. m. yS

nécessaire^ on emploierait la force pour empêcher rentrée de l'archiduc en Espagne ou en Italie jusqu'à la mort de Charles. Les trois états contractans devaient employer leurs bons offices pour obtenir Tacquiescement des autres puissances.

Il est aisé de voir, par les termes mêmes de ce traité, à quel état d'abaissement Guillaume et les Prorinces-Unies étaient réduits. Quant à l'ar^ chidnc , l'empêcher de paraître en Espagne jus-^ quk ce que le trône devint réellement vacant, c'était à peu près Texclure lui et tout autre prince autrichien , tandis que le même traité fournissait an roi de France un prétexte pour augmenter ses forces de terre et de mer sur les frontières d'Espagne et des Pays-Bas , sous le motif plausible de se charger du fiaordeau de l'exécution entière du traité.

Mais eefiit surtout en Espagne que le traité produisit des résultats plus décisi&. La première non* veUe de cette négociation , qui fut aussitôt ébrui^ tée, remplit d'indignation l'esprit de Charles; il adressa les plus fortes réclamations à toutes les cours de l'Europe contre une si scandaleuse intervention. Il n'épargna pas les reproches à la cour de France ^ mais ce fut surtout en Angleterre et en Hollande que ses ministres prirent un ton iacoBnu jusqu'alors dans les communications diplomatiqnes. Il fit un appel énergique à la nation

76 INTRODUGTIOIf HISTORIQUE. SEGT. III.

anglaise et au parlement contre leur souverain , à qui il reprochait d'avoir agi de mauvaise foi dans cette mesure.

Quelque justes que fussent les c^présentations, et quelque pressans que pussent être aussi les motifs sur lesquels elles étaient fondées , aucun souverain ne pouvait souffrir un tel langage ni de semblables reproches contre sa personne ou son gouvernement. Guillaume donna Tordre ^ quoique à regret^ au ministre espagnol de quitter l'Angleterre dans dix-huit jours. Les États-Généraux refusèrent également de recevoir le mémoire du ministre espagnol en Hollande , et de le regarder comme revêtu d'un caractère public. La conséquence de ces mesures fut le renvoi de M. Stanhope, ministre d'Angleterre en Espagne, et l'interruption de toutes les communications amicales avec les puissances maritimes. Louis et ses partisans restèrent donc par là maîtres de continuer leurs intrigues à Madrid avec une bien plus grande sûreté.

Les différentes cours de l'Europe paraissaient disposées à temporiser, en attendant l'événement de la mort de Charles ; mais l'empereur, encou* ragé par les secrètes assurances de ce prince, et dans l'espérance où il était de voir son fils nommé unique héritier, différa, sous divers prétextes, son adhésion au traité , déclarant qu'il croyait sa £aimille en droit de réclamer la succession entière.

INTROBUGTIOIV HISTORIQUE. SICT. III. 77

Sur ces entrefaites^ Madrid devint le théâtre d'un violent débat entre les partis opposés. Portocarrero et ses adfaérens^ d'accord avec Fambassadeur de France^ mirent à profit le sentiment d'indignation que le dernier traité de partage avait excité. Autant le parti autrichien se trouvait découragé et affaibli par la timidité de la reine ^ et par l'exil d'Oropesa et de l'amirante^ autant celui de la France grossissait tous les jours par l'accession des principaux grands^ parmi lesquels nous remarquons particulièrement le marquis de Villafiranca, le comte de San-Estevan et le duc de Medinasidonia. Ceux-ci excitaient le ressentiment du roi et de la nation contre les puissances maritimes , comme étant les principaux auteurs de ce honteux parti^ge. Ils représentèrent le roi de France comme ayant pris part à regret au traité, et seulement par la certitude qu'il avait que les prétentions du dauphin ne seraient point écoutées : ils firent sentir en même temps que l'Autriche serait très faible si elle se trouvait abandonnée par l'Angleterre et la Hollande ; ils parlèrent avec exagération du pouvoir de la France, et ils finirent par introduire graduellement dans la discussion la validité des prétentions du dauphin.

Quand ils eurent produit sur l'esprit de Charles l'impression qu'ils avaient eue en vue, et que les droits d'un prince de la famille de Bourbon de-

jS INTRODUCTION HISTOHIQUE. SBGT. Ul.

vinrent Tobjet d'une discussion générale^ ils adoptèrent des moyens plus décisifs dans le but de surmonter un reste de répugnaiice que le roi conservait encore. Les principaux partisans des Bourbons, Portocarrero , Villena, San- Ëstevan, Medinasidonia et Villagarcia, s'assemblèrent chez Portocarrero pour concerter leur plan d'opération. Ce fut dans cette réunion que Yillena employa, le premier, un argument dont on se servit plus tard pour éluder la renonciation de rinfiamte d'Espagne; savoir : que l'intaoïtion ayant été seulement d'empêcher l'union des deux couronnes sur la même tête, ses descendans devaient avoir la priorité de droit si cet inconvénient pouvait être évité. U se chargea lui-même de proposer cette idée au conseil d'état, tandis que Portocarrero devait se servir de son influence auprès du roi pour obtenir son approbation.

Dans ce moment critique, d'Harcourt, soit pour donner le change à l'attention publique, soit pour être à même de diriger les mouvemens de l'armée sur la frontière, d'accord avec ses affidés de Madrid , laissa l'ambassade nominale de France à Blécourt ; et après avoir confié les véritables négociations à Portocarrero , il reparut bientôt dans le midi de la France pour prendre le commandement de l'armée. (♦)

(*) Voici hi cause du départ dé d'Harcourt , d'après les Mémoires du marquis de Satnt-Philippè r « Chercliant à

1NTR01HTGTI09 HISTORIQUE. SEGT. III. 79

Les manœuvres des partisans de la France éveillèrent la reine ; les conseils d'Oropesa et de l'amirante lui donnèrent de l'énergie et de l'activité. La cour de Vienne redevint en même temps agissante; Léopold offrit soixante mille hommes pour défendre les états d'Italie ^ et son ambassadeur rétorqua contre les Français leur propre argument y en disant que le roi de France s'était

faire peneher la volonté de la reine en faveur de la France 9 il lui laissa entrevoir la possibilité de son mariage avec le dauphin après Ja mort de Charles : la duchesse 9 sa femme , se chargea de représenter à la reine ce qu'il y avait de flatteur et d'avantageux pour elle dans cette union. Don Nicolas Pignatelli, duc de Monteleon, grandécujer de la reine, épousa les vues de l'ambassadeur français y et plaidait souvent devant elle la cause des Bourbons. On est fondé à croire que les propositions de mariage ne déplurent pas d'abord à cette princesse ; mais ' dans un de ces momens où l'attachement à la maison d'Autriche l'emportait dans son esprit sur toute autre considération , et voulant peut-être aussi éloigner d'Harcourt , qui était un agent redoutable pour les Autrichiens , elle révéla au roi la proposition qui lui avait été faite sur le mariage futur avec le dauphin : le monarque en fut offensé. Il s'affligea en voyant que les Français s'occupaient si vivement de sa mort , et donna ordre à son ambassadeur à Paris , le marquis de Castel Dosrius , de faire connaître à Louis XIV le sujet de plainte qu'il avait contre la conduite de son ministre. Le monarque français s'empressa de retirer le duc d'Harcoui't de Madrid : il entrait dans les vues de sa politique d'6ter à Cbarles II tout motif de mécontentement. »

8o INTRODUCTION HISTORIQUE. SBCT. III.

engagé de la manière la plus solennelle à démembrer la succession ; qu'il avait déclaré sa résolution de n'accepter aucun testament en faveur de sa famille y et par ^conséquent que l'indivisibilité et l'indépendance de la monarchie ne pouvaient se maintenir que dans la maison d'Autriche. Le roi Charles, naturellement très attaché à sa famille , fut ébranlé par ces considérations. Une permission tacite fut accordée pour recevoir les troupes impériales dans les états d'Italie, et des promesses furent transmises a Vienne, d'après lesquelles l'archiduc serait nommé héritier universel.

Portocarrero, de son côté, employait en même temps tout le pouvoir de son ministère sacré : il attaquait la conscience du roi. Après quelques ménagemens, il hasarda l'exposition des droits de la famille de Bourbon , et acheva de porter l'épouvante dans l'esprit du faible monarque par la menace des peines étemelles dans le cas où il négligerait de se nommer un successeur, ou ferait du tort par cette nomination à l'héritier légitime ; et, pour pouvoir décider avec connaissance de cause sur cette matière aussi importante que délicate, il lui persuada qu'il fallait consulter les plus profonds jurisconsultes , les principaux grands du royaume et les conseillers d'état. En conséquence les allégations des deux maisons rivales furent soumises aux plus célèbres avocats et légistes

inTRODUGTIOîf HISTORIQUE. SEGT. III. 8l

d'Espagne et d'Italie^ qui à runanimité se prononcèrent en faveur de la maison de Bourbon, pourvu toutefois que l'on prit des moyens efficaces pour obvier à l'union des deux couronnes SUT la même tête.

Charles, ballotte sans cesse entre les craintes superstitieuses qu'on lui avait inspirées et l'attacbement qu'il portait à sa famille, suivit le parti qui lui était suggéré par Portocarrero , de s'adresser au pape comme au père commun de la chrétienté, et comme au plus sûr conseil dans une matière aussi difficile. Le résultat de cet appel ne pouvait être douteux , à raison de la vieille inimitié que le pape Innocent XH nourrissait contre la maison d'Autriche.

Quand cette résolution eut été bien arrêtée, Charles choisit, pour le charger d'une mission aussi délicate, le duc d'Uceda, attaché à son service personnel, et en qui il avait la plus grande confiance. Un jour il lui parla en ces termes : « Duc d'Uceda , j'ai l'intention de vous envoyer c< à Rome comme mon ambassadeur. )) Le duc chercha d'abord des raisons pour être débarrassé d'une ambassade qui devait interrompre son service immédiat auprès de la personne du roi. Le monarque lui répliqua : « Vous savez que je n'ai « pas d'enfans et que je peux mourir d'un jour à w l'autre. Ne m'avez-vous pas déjà porté trois fois (€ dans vos bras comme si j'eusse été mort ? Ne I. 6

82 IMTRC»)ireTION HISTORIQUE. SSGT. III.

« VOUS ètes-YOus pas aperçu dernièrement que (( pour la tranquillité de mes sujets je m'occupais « de nommer mon successeur ? Eh bien ^ c'est pour « cette grande affaire ^ dont je suis responsable « devant Dieu et devant les hommes^ que je veux a absolument consulter le pape : et, comme il « faut que cette intention soit tenue secrète , j'ai (c jeté les yeux sur vous pour vous confier cette « mission , a laquelle je porte le plus grand inté^- « rêt. » Il termina par une remarque qui décelait l'impression que les partisans des Français avaient faite sur lui. « Quoique attaché à ma maison , ajouta-t-il^ mon salut étemel m'est bien ]dus cher que tous les liens de famille ; ainsi hâtezvous de remplir mon attente. » Le dnc^ en con-séquence^ partit pour Rome^ muni des opinions des jurisconsultes, et porteur de la lettre suivante que le roi adressait à sa sainteté. ( ' )

« N'ayant point d'eo^ns, et nous trouvantdans a le cas de nommer un successeur à là couronne (( des Espagnes pris dans les familles étrangères , « nous apercevons une telle obscurité dans la loi

(') ToTCj prétend que le duc d'Uceda était à Rome» et qa*il y reçut la lettre de Charles» avec Tordre de la présenter au pape ; mais l'anecdote que nous venons de raconter a été extraite de la narration faite par Uceda lui-même au maréchal de Tessé , quand il était en Espagne. Mémoires de Tessé y tome II , page 1 8 1 , sur le testament de Charles II, roi d*£spagnc.

INTBODUCTION HlâTORIQUE. SECT. UI. 83

<c sur la succession^ ainsi que dans toutes les H circonstances de cette affaire, qu'il nous est M impossible de prendre par nous-méme une f( détermination satisfisiisante. Notre intention est « d'observer la justice la plus rigoureuse ; et pour « pouvoir atteindre ce but , nous avons demande instamment l'aide de l'Etre Suprême, en le « suppliant de guider notre choix danâ cette pres- « santé occasion. Jaloux de bien Êiire, nous nous i< adressons k Votre Sainteté comme à un guide « infaillible* Nous vous prions donc de conférer <c sur cette importante affaire avec les cardinaux « et les théologiens que vous jugerez les plus sin* u cères et les plus instruits , et de vouloir bien , « après avoirexaminé avec attention les testamens i< de nos prédécesseurs depuis Ferdinand-le-Ca- « tbolique jusqu'à Philippe IV , les décrets des « Ck>rtès f les renonciations des infantes Marie^ « Anne et Marie«-Thérèse, les contrats de mai< riage, cessions et autres actes des princes aua tricfaiens depuis Philippe^-le-Bel jusqu'à nos u jours , statuer d'après les règles de la vérité et (V de la justice. Quanta nous, nous ne sommes « dirigé ni par amour ni par haine; et nous u atten<k>ns à cet égard l'opinion de Votre Sain- K teté , afin de régler uniquement sur elle notre (( conduite ultérieure. »

Ea recevant cette lettre , le pape affecta quelque répugnance à prendre sur lui la responsabilité

d'une affiiire aussi délicate ; mais enfin il remit les pièces aux cardinaux Albano ^ Spinola et Spada^ tous les trois attaches à la France. Après une délibération qui dura pendant quarante jours ^ la resolution fîit telle qu'on pouvait la supposer d'avance y savoir : Que le roi d'Espagne était obligé en conscience de transmettre sa succession au duc d'Anjou ou au duc de Berry, les plus jeunes enfans du dauphin, pourvu toutefois que des précautions fussent arrêtées pour empêcher la cumulation des deux couronnes. Innocent expédia sa décision accompagnée de la lettre ciaprès, bien propre à toucher l'esprit et à émou* voir la dévotion de Charles.

« Me trouvant moi-même y lui écrivait-il, dans a une situation analogue à celle de Votre Ma- « jesté, puisque je suis bien près de paraître de- « yant le tribunal du Christ et de rendre compte « à mon pasteur souverain du troupeau qu'il a u daigné confier à ma garde, il est aussi de mon (f devoir de donner à Votre Majesté un avis tel a que ma conscience ne puisse jamais m'en faire c( un reproche au jour du jugement dernier. (c Votre Majesté concevra aisément qu'elle ne « doit pas mettre les intérêts de la maison d' Auu triche au niveau de ceux de l'éternité , en ne (( perdant jamais de vue le compte qu'elle doit u rendre de ses actions au Roi des rois dont la u sévère justice ne ùât pas acception des per-

a sonnes. Elle ne peut pas ignorer que les enfant « du dauphin sont les légitimes héritiers de la « couronne^ et que ni l'archiduc ni aucun autre rc membre de la maison d'Autriche ne doit élever u yis-à-vis d'eux la plus petite prétention. Plus la (c succession a d'importance , plus l'injustice d'ex- « dure les héritiers légitimes serait criante et at- « tirerait sur votre tête la vengeance du ciel. D (( est donc du devoir de Votre Majesté de ne né- « gliger aucune des précautions que sa sagesse w pourra lui conseiller pour rendre justice àicelui « à qui elle appartient, en assurant au fils du u dauphin, autant que cela dépendra d'elle, l'en- (i tier héritage de la monarchie espagnole. »

Cependant l'autorité sacrée du pontife ne fut pas assez puissante pour faire taire dans le cœur de Charles ce que lui inspirait l'amour de sa famiUe. n consulta d'abord plusieurs grands du royaume, et soumit ensuite la question au conseil de Castille. Arias, qui en était le président, créature de Portocarrero , présenta un rapport dans le sens de la décision de Rome. Toutes les autorités publiques exprimaient les mêmes sentimens. Ce Alt alors que la reine déploya une nouvelle énergie. Elle ménageait secrètement une récon* ciliation avec les puissances maritimes, qu'elle regardait comme les plus sûrs appuis du prince autrichien. Les communications avec les dxSé-» rentes cours furent reprises, et à son instigation

86 INTBODI7GTIOI« HISTOBIQUE. S£GT. III.

ôn commença à ÙLire des préparatife de guerre en Espagne pour appuyer le testament de son mari.

Le parti français ne s'endormait pas. Louis publia, au mois de septembre, un mémoire dans lequel il prétendait que le seul moyen de maintenir la tranquillité publique était le traité de partage , et il menaçait de s'opposer par la force au passage des troupes impériales dans aucune partie des états espagnols. Cette menace, qui fut faite fort à propos , replongea Charles dans sa première perplexité. Son attachement pour sa famille disparut devant Fimpérieuse considération du bonheur de son peuple, et il sembla craindre que le roi de France , au lieu d'accepter le testament en faveur d'un prince de la famille de Bourbon , put persister dans son dessein de démembrer la monarchie , suivant le dernier traité de partage. Il proposa ce doute k Louis par son ambassadeur à Paris. Une question de même nature fut remise à Blécourt, à Madrid, par le duc de Medinasidonia , au nom des grands attachés k la cause de la France. Une assurance posititte k cet égard, y ajoutait-on , pouvait seule les décider à favoriser la nomination d'un prince de la famille des Bourbons,

• Dans la situation où Louis se trouvait » intë^ resHe, comme il l'était, à ménager les puissance» maritimes, il ne pouvait pas &ire une réponse

INTRODyCTION HISTORIQUE. SECT. III, 87

publique et positive; on est cependant fondé à croire qu'il témoigna en secret son intention d'accepter le testament^ quoique Torcy passe à dessein sur cette affaire importante sans nous Élire connaître la réponse. (')

Enfin l'affaire fîit portée au conseil d'état, le corps délibérant le plus élevé de la monarchie. Les membres présens étaient Portocarrero , Mancera ^ del Fresno , Villafranca , Medinasidonia^ Fuensalida, Montijo et Frigiliana. Les trois premiers présentaient chacun un mémoire qui roulait à peu près sur cet argument. « Le « royaume, presque entièrement détruit par les ce rigueurs du sort, demande à être relevé de ses « ruines : il y aurait du danger à différer le choix « d'un successeur, perce que si, dans les circonu stances présentes, le roi venait à mourir, chaque ce prince s'emparerait d'une partie de la monar- <f chie, dont la force générale a été épuisée par c( les guerres civiles. Chacun mettrait à profit u l'aversion naturelle que les Aragonais , les Ca-* « talans et les Valenciens ont pour les Castillans ; u et alors la splendeur et la majesté d'un trône

(') Voici ce qo'on lit à la page i43 des Mémoires de Torcy^ i fégard de ceux qui pensaient que Loms XIV n'accepterait pas le testament, et qv'il n'en aTait pas Tintention : Un tel discours , quoique faux , etc. ; on est donc fondé à penser qu'il y consentit.

88 INTRODUCTION HISTORIQUE. SECT. Ilf.

« aussi disjoint seraient outragées par la tyran-- « nie et l'ambition.

(( Ce ne serait pas même assez que de nommer « un héritier^ si celui sur lequel le choix tombait (( n'était pas en état de soutenir le poids d'un « aussi grand empire. Il est indispensable que (( le bon droit soit de son côté, car c'est le seul (( moyen d'empêcher les malheurs qui suivent « les usurpations, et d'éviter que l'autorité, quoi- « que légitime , puisse être confondue avec la ty- « rannie. Au milieu d'un si grand nombre de « maux la Providence ne nous laisse qu'un seul i< remède : il existe pour nous dans la seule maice son de Bourbon , si puissante et si généreuse ; « elle possède les droits les plus incontestables à « la succession. Avoir recours à toute autre serait « détruire la monarchie , qui deviendrait alors « une province de la France. Nous sommes donc « d'avis de nommer immédiatement le duc d' Ance jou successeur de la couronne , sous la con- (c dition expresse qu'à aucune époque les deux (c sceptres ne seront portés par une même main, w Sous ce nouveau roi notre gloire ternie brillera « d'un éclat nouveau. Non seulement nous n'au- « rons plus un ennemi aussi redoutable à com- (c battre, mais il deviendra pour nous le pli;» « puissant des protecteurs. >i (*)

(*) Mémoires de Saint-Philippe , tome I, page 3i.

Deux Yoix seules s'opposèrent à Topinion de la majorité. Ce furent les comtes de Fuensalida et de Frigiliana ('), qui ouvrirent l'avis de convoquer les Cortès de Castille, comme étant le seul corps national et légitime à qui appartenait le droit de décider cette question importante; mais on ne tint aucun compte de leur opinion ^ et le rapport fut présenté au roi par Portocarrero. Même après cette délibération , la cour et la ville formaient deux partis^ et leurs dispîutes se faisaient entendre jusque dans l'antichambre même du roi malade. (*)

Pressé d'une part par les Français^ assiégé de l'autre par la reine et les partisans de l'Autriche, l'esprit de Charles se trouvait combattu par des passions cotitraires, lorsqu'une crise, arrivée pendant sa maladie , annonça sa dissolu-

( * ) Désigné après sous le nom de comte d*Àguilar.

C^) Dans le mois de septembre parut un décret royal par lequel Charles s'eltgageait à ne pas nommer son successeur , et s*en remettait à Dieu de ce choix. La consternation se repandit aussitôt dans le conseil ; la plupart des membres se croyaient liés par le sceau royal ; et sans le cardinal y qui, soutenu par la logique puissante de San Estevan, montra cette fois une grande énergie , d'Aguilar et son parti triomphaient. Des remontrances furent résolues ; le cardinal se chargea de les présenter; un hasard singulier les rendit plus puissantes qu'on ne pouvait Tespérer. Dans la lutte perpétuelle où le roi moribond se trouvait engagé , soit contre les ministres , soit contre la reine et contre lui-

go INTRODUCTION HISTORIQUE. SECT. III.

tion prochaine. Son esprit^ naturellement fiûhle , dot s'efirayer encore davantage lorsque Porto* carrero lui exposa qu'il se trouvait en présence de rëternité, et que c'était le cas de recevoir le» conseils et les secours spirituels des ministres de la religion les plus pieux, pour l'accompagner dans ses prières, en se préparant lui-même à mourir avec résignation. Au milieu de ces cérémonies funèbres dont on effraie les mourans, les Ministres des autels lui représentaient le danger qu'il y aurait pour son &me s'il ne disposait pas de la couronne par un testament, et s'il laii»<sait par la son pays plongé dans les horreurs de la guerre civile. Ils le menacèrent de la vengeance céleste s'il se laissait diriger dans ses actes par des . moti& d'amour ou d'inimitié, et s'il écoutait les affections terrestres d'un cœur qui devait être bientôt réduit en poussière. Les Autrichiens, lui assurait-on , n'étaient pas plus ses parens que les

même , fuyant toujour» les résolutions et cherchAnt les avis, il prit un jour San Ëstevan à part , et lui commanda de lui parler sans détour sur les inconvéniens du traité de partage. Sire , dit le comte , en prenant le ton propliéti<{ue et mysté* rieux qui produisit toujours tant d'effet sur ce prince reli«gienx , mais crédnie , lorsque Jésus notre Sauveur fut amené dans le jardin des Olives, sa consolation fut de penser que de ceux dont son père lui avait corifié la charge^ il n'en avait perdu aucun. Ce peu de mots émut le roi jusqu'aux larmes , et fixa son indécision plus que toute autre chose. ( Lou VILLE , Mémoires secrets, )

IHTROOUÛTIOlf HISTOBIQUE* S£CT* III. QI

Bourbons n étaient les ennemis de son àme : son devoir était de se conformer à l'opinion de la majorité de son conseil, où se trouvaient les avocats désintéressés de la justice, et les véritables organes du vœu national.

Cette scène termina une lutte qui durait depuis si long-temps. Charles fît sortir les personnes qui entouraient son lit , et , en présence de Portocarrero et d'Arias , il dicta sa dernière disposition à Ubilla, secrétaire d'état, qu'il nomma notaire public pour cet acte. Le testament fut rédigé sur-lcM^hamp, et le 2 octobre il lui fut présenté pour y apposer sa signature. On lui en fit la lecture, et quand il fiit revêtu de toutes les formalités requises, on le mit sous une enveloppe qui iîit signée et scellée , selon l'usage , par les grands officiers de l'état. Alors Charles, profondément affligé d'avoir déshérité sa famille, témoigna par des gémissemens sa peine et ses regrets , et fondit en pleurs , s'écriant au moment même de signer : « C'est Dieu seul qui donne rc les royaumes parce qu'ils lui appartiennent. » Quand la cérémonie fut terminée, il ajouta : D^à je ne suis plus rien. Deux jours après, il confirma le testament par un codicille qui contenait quelques dispositions ultérieures relatives à l'impossibilité absolue dans laquelle il se trouvait de diriger les afiaires , et remit les rênes du gouvernement à Portocarrero.

ga INTRODUCTION HISTORIQUE. SECT. III.

Les dispositions du testament furent tenues secrètes , sans que la reine ni le parti autrichien en eussent la moindre connaissance, mais le soir même on les communiqua à Blécourt, qui s'empressa de les transmettre à la cour de France par le canal de son ambassadeur.

(( M. de Blécourt, écrivait d'Harcourt à « Torcy, a envoyé un courrier pour informer a sa majesté que le roi catholique a fait et signé i< un codicille par lequel il ratifie le testament « fait le 2 de ce mois en Êiveur d'un prince fran- « çais. n en a été prévenu par le duc de Médina- (c sidonia, le comte de San Estevan, et le duc de « Sessa. »

Après cet avis, il entrait dans plusieurs détails et faisait beaucoup de réflexions sur l'acceptation du testament, se décidant pour l'affirmative, et donnant des conseils pour les démarches qu'il croyait convenables, d'après son expérience et la connaissance qu'il avait du pays, afin d'assurer un plein succès.

(( Si le testament est accepté, disaitril, et si les Espagnols ne se divisent point entre eux , le duc d'Anjou sera installé sur son trône sans autre délai que le temps qu'U mettra à faire son voyage. Nous pourrons voir, pendant le reste de l'hiver, ce que voudront faire les princes alliés. Cependant j'ai de la peine à croire que s'ils voient le prince une fois installé à Madrid , ils osent com-

IIITRODUGTIO» HISTORIQUE. SEGT. III. gS

promettre leur commerce et leur tranquillité, étant assurés qu'ils ne pourront l'expulser d'Espagne. Le premier mouvement peut^ sans doute, être violent; mais la réflexion viendra bientôt calmer leur indignation, qui pourra être partagée par quelques têtes couronnées , mais non pas par leurs peuples, qui d'ailleurs se trouvent être si divers. » (')

D'Harcourt partit sur-le-champ pour Bayonne, afin de se tenir prêt à se mettre en mouvement au premier avis qu'il recevrait. Il était autorisé à ouvrir les dépêches qui arriveraient de Madrid et à agir selon les circonstances.

Pendant la lutte des partis à la cour de Madrid, on se disait déjà confidentiellement que la succession serait dévolue à un prince français; les puissances maritimes prirent l'alarme et firent les plus grandes réclamations pour qu'on leur fit connaitre les véritables intentions de Louis , qui , cependant, parvint à calmer leurs cramtes, ou du moins à éluder leurs importunités ('); ce qui ne l'empêcha pas, toutefois, de continuer ses pr^Muratife militaires sur terre et sur mer. Guillaume et le gouvernement hollandais, se voyant

(') Bordeaux, oct. So^ 1700. Harcourt à Torcy. Cette dépêche importante, et quelques autre», sont conservées dans la collection des papiers d*état d*Hardwick.

(») TlIlDAL.

g4 INTROOUGTIO» HISTORIQUE. SBCT. IH.

dans l'inipossibilité de prendre les précautions nécessaires contre un danger si imminent^ ne voyaient pas sans éprouver une grande anxiété s'approcher la crise qui les menaçait : la lutte n'était pas tout4i-£ût terminée à Madrid. Le i^i se trouva mieux un moment, il sentit réveiller son affection pour sa famille ; la reine et ses partisans redoublèrent d'efforts et lui arrachèrent la promesse de &ire un testament en faveur de Tarchiduc Charles ('). Des courriers furent envoyés à Vienne pour annoncer cette heureuse nouvelle; mais il était trop tard pour que cette promesse put se réaliser. L'amélioration de la santé du roi, qui avait ranimé les espérances » n'était que la lueur passagère qui précède ordinairement l'anéantissement total. Le roi s'éteignit peu a peu , et après une courte agonie il termina sa vie le 3 novembre, à l'âge de trente-neuf ans , la trente-septièmeannéede son obscur et malheureux règne. (')

(*) Tindâl.

(•) TiNDAL, Lettres de Schomherg^ Madrid, ai octobre. Oatiz y tome VI. DisoanÂUX , Histoire d'Espagne, tome Y, pages 147, 174. Tindal; Ottik&i, Sêoria délia guerrapor la successione alla monarcAia di Spagna. Targb , Histoire tie l'avènement de la maison de Bourbon au trône d'Espagne , liv. I, chap. I. Saint-Philippe, tome I, pages i et 61. Mé^ moires du comte de Harrach et delà Torre. Mémoire historique sur le testament de Charles II , roi d'Espagne , dans les Mémoires de Tessé. Mémoires de Saint-Simon , vol. VI. Lamberti; tome I. Miebillbs, continuation de Schmieit,

IHTROIAJGTION HJSTOftlQOE. SECT. III. g5

Nous ne pouvons quitter cette matière sans parler des Mémoires du marquis de Torcy , dont rintervention dans cette grande affaire comme secrétaire d'état, et l'affectation de candeur et de bonne foi, lui ont donné jAis de crédit et d'autorité qu'il n'en mérita. Il est hors de doute que le but de cet ouvrage célèbre a été de justifier les démarches de son maître, de proclamer sa sincérité, surtout de le défendre contre les accusations qui pesaient sur lui par suite de la nomination de son petitrfils comme successeur au trône d'Espagne.

L'auteur distribue avec une grande libéralité les épithètes d'injustes , de partiaux et d'ignorans à ceux qui mettent en doute la bonne foi de Louis; et il déclare, avec un ton de solennité que la vérité seule peu t donner le droit de prendre, que toute cette affaire fut conduite et terminée sans intrigues, sans négociations quelconques pro]»«s à engager le roi à nommer son successeur.

Ce que nous avons dit dans cette introduction prouve assea, ce nous semble, que ses assertions

vol. IX, cap. XIX, xxn ; vol. X , chap. i. Hbnrick. , vol. VII, page 36^, 4^2. Mâbly et Kocil, article de la succession tV Espagne». Diplomatie française , tome VI. Œuvres de Louis XIV, Lettres rfficielles du comte d'Hamherg de Lis» bonne , eidu comte de Manchester de Paris, 1 700. Mémoires de Coléêur les {iffaires d'État, Histoire de la maùson d'Àu* triche, chap. Lxvii.

g6 INTRODUCTION HISTORIQUE. SEGT. III.

ne sont pas fondées. Les remarques suivantes suffiraient d'aiUeurs pour démontrer que le ministre français se contredit lui-même et qu'il éprouve l'embarras de celui qui ayant la conscience de la vérité est retenu par des moti& puissans qui l'empêchent de l'avouer.

I**. Il représente Portocarrero comme l'instru* ment principal dont on s'est servi pour détermi* ner la volonté de Charles.

2*". Il avoue que ce ministre était sincèrement attaché à la France, même avant la mort du prince de Bavière (tome i*^*^ page 58), et il rappelle ses protestations réitérées de dévoùment à cette cause appelée par lui la cause de la vérité et de la justice.

S"". Il avoue que d'Harcourt instruisait constamment le roi de l'état de la cour d'Espagne, ainsi que de celui de la nation.

4*. Que cet ambassadeur entretenait une correspondance particulière avec Portocarrero; et entre autres pièces où il sollicita l'avis et l'approbation du cardinal, il cite son fameux mémoire en Êiveur du droit des Bourbons. Tome I, p. 85.

5". Qu'après le départ d'Harcourt , Portocarrero promit de communiquer à Blécourt tout ce qui pourrait contribuer à faciliter la nomination d'un prince français. Tome I, page i45.

6". Que Louis apprit les intentions de Charles en faveur de sa &mille par le cardinal Janson,

diargé d'ajffaires de France a Rome. Tome T^ page 145.

7*. Que Blécourt écrivit à sa cour, que, d'après les bruits qui circulaient dans Madrid, un fils du dauphin était appelé au trône, et que Portocarrero avait sans cesse travaillé dans ce but, et toujours avec "succès.

Nous nous abstiendrons de citer d'autres faits de cette nature qu'il nous serait très aisé de spécifier; ces aveux suffiront pour que le lecteur puisse juger si Louis XTV eut ou non connais-* sance des intrigues qu'on mettait en œuvre k Madrid en faveur de son petit-fils; s'il ignorait l'existence et le contenu du testament; enfin si on peut dire que la transmission de la couronne à on prince français eut lieu sans menées secrètes et sans aucune intervention humaine quelconque.

A la vérité, depuis que cette grande intrigue a cessé d'être une question nationale et personnelle (*) à la fois, le témoignage de Torcy n'a été invoqué que par ceux des écrivains anglais qui ont £sdt de cette discussion une affaire de parti; car, à l'égard des auteurs étrangers, j compris les Français, tous sont d'accord aujourd'hui sur les manœuvres que Louis XIV employa, etsurleâ ressorts qu'il fit jouer; tous représentent ^à con-

(*J On écrWait ceci en 181 3, la Restauration en France n'eut lieu qu'en 1814.

gS INTRODUCTION HI9T0KIQUB. 5BCT. Iff.

duite comme le résultat d'un plan arrêté potir placer un prince de sa famille sur le trône d'Espagne.

n est inutile que nous citions d'antres témoi* gnageâ du fait dont il s'agit^ mais nous ne pou-^ Tons nous dispenser de recommander à la curiosité du lecteur l'intéressant ouvragé de la Diplo^ moite française , dont l'auteur est un des plus modernes écrivains qui aient traité k fond cette matière , et qui a le mérite d'avoir fourni de pré- G^x et nouveaux renseignemens sur la politique de la cour de France. (Flassàn^ DiplamaUefntui' ùaise, tome IV, pages ao6 et 208. (*)

(^) Deux opinions , également erronées , an sujet du testament de Cbarles, sont Tune et l'autre' k rejeter : savoif y celle qui attribue cette transaction mémorable aux intrigues de la France exclusivement « et ceUe qui prétend <|ne o€ forent les inspirations Tenues d'en-baut qui détetmi* nèrent le cboix d'un prince de la famille de Bourbon. Pour démontrer l'absurdité de la première , il suffira d'observer que l'opinion générale des Espagnols était en faveur des droits de là maison de Bourbon , parce qnlls les croyaient ibietix fondée , et que d'un autre côté ils sentaient ansai Fàtantage de l'alliance avec un monarque ansèî pni^sant qtte Louis XtT l'était alor». Le conrage et l'eutbousicame q«a les Espagnols montrèrent pendant la guerre de la siMoea- •ion pour la défense de Philippe, prouvent évidemment leurs véritables sentimens à cet égard. Quant à la seconde , on ne voit pas pourquoi le ministre Torcy s'est donné tant dé peine pOttlr fkire accroire que son souverain ne s'était point mêlé de cette affaire. Craignait-il de ternir lâglûire de eé

HrrRODVGTIOlI HI»TQB|QU«. 3BCr. III. 99

f La relation intéressante tracée par l'autenr des Mémoires sur les dernières années du règne de Charles II , fournit matière à des réflexions pâaibles. On gémit sur le sort de la nation espagnole, tombée dansTaffaiblissement, et menamonarque par Tayeu sincère des démarches de #a politique? mais c'est au contraire un grand sujet de gloire , ce semble , que d'aToir si habilement manœuvré dans Tintérét de son royaume et de sa famille dans cette occasion importante.

Il était tout naturel que Louis XIV , dont la prévoyance s'étendait fort au loin, eut les yeux ouverts sur tout ee qui se passait à Madrid au sujet de. la succession : ou es| fondé à penser aussi qu'il eut des intelligences avec le parti français de cette capitale , qui désirait de Toir le trône d'Espagne occupé par un prince de la famille de Bourbon ; mais il n'est pas aisé de préciser l'époque à laquelle il se décida rar eette grande af&ire. Une telle résolution ne pouvait qii*4tr« subordonnée à de nombreuses circonstances , dont le coDCOfurs devait être apprécié par son cabinet D'une part, il fallait courir la chance d'une guerre acharnée contre les puissances de l'Europe ; d'une autre part, des arrangemens faTorables pour la France pouvaient être offerts au monarque français s'il n'acceptait point la couronne d'Espagne en îwÊ€wt de son petit^^ils , après que Charles II l'aurait désigné pour son successenr. Louis XIY agit donc en monaïqœ tM^ et habile ; d chercha à faire naitre des ciiv constanees favorables pour en tirer parti. La gloire de ce souverain ne pouvait soufïrir en aucune manière^ je le répète , alors même que son ministre Torcy eût déclaré f olenneilement que la diplomatie française avait travaillé à Madrid pour faiM ncMnmer le due d'Anjou.

lOO INTRODUCTION HISTORIQUE. SECT. III.

cée de plus grands malheurs encore par Finsouciance de son gouyemement. Cest surtout en réfléchissant sur ce qui se passa à Madrid relativement à l'acte mémorable qui transféra la couronne d'Espagne au prince de la maison de Bourbon, qu'une considération frappe vivement l'esprit. La nation espagnole avait été en possession, depuis le temps des Goths, d'inter-venir avec ses souverains dans toutes les affaires de l'administration : les élections des rois , dans les premiers temps de la monarchie , et plus tard, la succession héréditaire, les mariages des princes, les déclarations de guerre, les traités de paix ou d^alliance, l'établissement des impôts , en un mot, tout ce qui importait au bien public y avait été discuté par les Cortès. Or, c'est ce même peuple, dont l'histoire vante à juste titre le zèle ardent pour la conservation de ses libertés et le maintien de ses institutions , qui se trouve déchu , sous Charles n, de son ancienne dignité, au point qu'on ne le consulte même pas dans la grande affaire de la succession à la couronne.

Les jurisconsultes et les théologiens avaient, il est vrai, amené un état de choses aussi dëplo-* rable, en pervertissant les consciences, et en dénaturant tout-à-fait les notions en matière de gouvernement; les premiers, par leurs doctrines sur les sociétés civiles, présentées par eux comme des propriétés patrimoniales; les

IHTRODDCTION HISTORIQUE. SSCT. III. lOI

couds y par leurs maximes sur l'autorité des rois, c'est-à-dire par kuir théorie du droit disfin : mais en admettant qu'on dût considérer la couronne comme un grand fief, transmis d'après la même loi civile qui règle la transmission des majoratSy la convocation cies Cortès était, même dans cette hypothèse , d'une nécessité dbsolue ; car cette loi a laissé sagement aux tribunaux le soin et la faculté de décider le point litigieux lorsqu'il naît des doutes sur les successions. Or, quel autre tribunal pouvait être compétent si ce n'étaient les Cortès dans le cas dont il s'agit? Remarquons d'ailleurs que parmi les documens que Charles adressa au pape Innocent XI ^ lorsqu'il le consulta sur le point en question , comme étant , par leur nature , propres à l'édaircir, il comprit les décrets des Cortès genérales sur la succession à la couronne. Pourquoi ce monarque négligeait-il de convoquer une as^ semblée à laquelle il reconnaissait le pouvoir et le droit de statuer sur cette grande affaire? Au lien de demander l'avis d'un souverain étranger^ que ne s'adressait-il plutôt à la famille espagnole^ représentée par les Cortès, sur une matière qui l'intéressait directement?

Tout porte à croire que si les Cortès eussent é^è appelées à décider l'affaire de la succession , ou invitées seulement à donner leur avis> à éclairer surtout le monarque dans des conjonctures

102 INTR01ÏUGTION HISTORIQUE, SEOT. III,

aussi critiques ^ le petit*fils de Louis XIV aunit occupe également le trône de Charles*^uint. Les considérations qui déterminèrent PortocarrerOy Mancera et la majorité du conseil eussent aussi eih traîné cette assemblée; mais en portant le point en litige devant le seul tribunal compétent sur la matière ^ outre qu'on eût rendu hommage au droit sacré et incontestable que les peuples ont d'intervenir dans ces transactions importantes qui les touchent de si près, on eût aussi éviléles plaintes et les doutes sur la légitimité de celle^. Le comte Jean d'Amor y Sôria^ cité par Marina dans sa Théorie des Cortèsy dit à ce sujets dans son ouvrage intitulé Maladie chronique et doair gereuse de FJEspagne et des Indes y conservé par l'Académie royale d'histoire de Madrid ; u qne sur le point le plus essentiel comme le plus difficile pour le royaume , tel que la succession , les Cor tes générales n'avaient pas été convoquées; et qu'un testament ne pouvait être la règle à suivie pour la succession à la couronne. En effet, de ce qu'on a le droit de nommer par testament les tuteurs ou les gouverneurs du royaume pendant les minorités , il ne s'ensuit point qu'on ptaisse disposer de la succession ^ en méconnaissant les droits de la nation et de sesGortès générales. »

D'ailleurs on n'avait alors à craindre aucune résistance de la part de cettse assemblée ; la manière de composer les Cortès^ laL'pvécaa-

IHTRODUGTION BISTOIUQDE, SSCT. I|I. |o3

lions et les mesures p^r lesquelles la couronne n'avait que trop bien réussi à les asservir, donnaient l'assurance qu'elles seraient dociles aux volontésde la cour. Depuis Charles-Quint, la représentation nationale avait graduellement perdu de sa noble liberté et de son indépendance, au point de n'être plus qu'un vain simulacre de sa grandeur passée. Ajoutons que la maison d'Autriche avait, sans contredit , moins de partisans que celle des Bourbons parmi lesEspagnols, ainsi que l'a prouvé la défense nationale et opiniâtre de la cause de Philippe, attaqué par une alliance formidable. On eût donc, en convoquant les G>rtes, rendu plus légitime l'avènement de la nouvelle dynastie , sans courir les dangers ou essuyer les orages des assemblées publiques.

Ce n'est pas que l'on ne parlât souvent de cette convocation pendant la durée des intrigues qui avaient lieu à Madrid ; mais par malheur ce n'était que dans la défsdte que les partis invoquaient Tau*torité des Cortès : tant que chaque parti espérait de déterminer en sa faveur la volonté chancelante de Charles, il ne songeait pas à demander le secours de cette autorité; mais sitôt qu'il venait à perdre du terrain, il cherchait à embarrasser son adversaire en réclamant cette convocation. C'est ce que 6t le parti autrichien lorsqu'il vit )^ majorité du conseil prononcée en faveur d'un prince de la famille des Bourbons. Il n'était plii&

io4 ihtroditgtion historique, segt. ni« temps. On lui avait propose cette convocation, il l'avait refusée. Le conseil d'état avait émis ce vœu quand il en était temps encore; on n'y avait eu aucun égard.

Le marquis de Mancera disait , dans le discouK qu'il prononça devant le conseil d'état au sujet de la succession : « Sire , votre majesté se rappelle qu'il y a plusieurs années ce même conseil où je parle , touché des souffrances de vos peuples, osa vous présenter des remontrances. Il proposa de convoquer les Cortès des trois bras, los très brazos; de s'armer par terre et par mer, de fortifier les places, de les munir d'artillerie et de provisions de toute espèce : de telles mesures alors eussent pu devenir des remèdes salutaires, et nous n'aurions pas aujourd'hui la douleur de discourir de nos intérêts pendant que nos ennemis en disposent. Mais à présent. Sire, que vos sujets soût écrasés par la misère , que vos trésors sont épuises, que vous n'avez plus ni troupes, ni vaisseaux, et que d'aucun côté de l'horizon le jour ne se fait voir, que par rUnguno de los horizontes se cfesembre claridad, il faut renoncer à la liberté du choix , et je m'en console , en pensant que la Providence ne nous a peut-être placés dans cette situation forcée que pour montrer que là où la prudence humaine faillit, la sienne triomphe, et pour tirer elle-même notre salut du sein même de nos tribulations. » f

- fil-*' H

-•tî-i

"Pi sa»?»?

• -s si"

mm

rgÇ&i

;aft;fri

Page 1