CHAPITRE PREMIER
Mort et testament de Charles II. — Philippe, duc d'Anjou, nommé son saccessenr. — La Jante prend les rênes du gouvernement. — Louis Xiy aocepte le testament. — Départ de Philippe de Paris , et son arrivée à Madrid. — Son caractère. — Instructions pour sa conduite et pour son gouvernement^ données par Louis XIY.
Ghables n mourut le 3 novembre 1700; il fut le dernier roi d'Espagne de la dynastie autrichienne^ laquelle avait gouverné cette monarchie depuis la mort de Ferdinand et Isabelle jusqu'à Fëpoque où commencent ces Mémoires.
Aussitôt que le roi eut rendu le dernier soupir, les ministres et les grands officiers de la couronne s'assemblèrent, selon l'ancien usage, pour pubher
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les clauses du testament royal. Gomme on entrait dans une nouvelle ère pour TEspagne, et qu'on brûlait du désir de connaître le souverain qui lui était destiné, une foule considérable de personnes de tout sexe et de toute condition se porta au palais. Les appartemens contigus à la chambre dn roi se remplirent d'un grand nombre de ministres étrangers et de principauxjseigneurs de la cour, qui attendaient avec impatience la nouvelle nomination. Enfin les battans s'ouvrent, le duc d' Abraniès se présente ; un ^and silence s'établit tout à coup pour entendre le choix du souverain. Les deux ministres de France et d'Autriche, Blécourt et Harrach, étaient debout près de la porte. Blécourt s'avança avec la confiance d'un homme qui s'attendait à une déclaration en âtveur de son parti; mais le duc, sans faire attention k lui, s'approcha de Harrach , et l'embrassa avec une démonstration de tendresse qui annonçait les nouvelles les plus satisfaisantes. Tout en répétant ses complimens malicieux et en réitérant ses embrassades, il lui dit : « Monsieur, c'est avec le plus grand plaisir, avec la plus grande satisfaction que je prends, pour la vie, congé de l'iUiistre maison d'Autriche-^ ■).... n L'ambassadeur^ qui, pendant le commencement de ce compUaient étrange^ s'était pi^esque mis en devoir d'exprimer
Digiti
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sa propre satisfkctioii et d'assorer an duc la £iyeur de «on souvenin y resta stupéfait d'uue insulte aussi inattendue. Il eut besoin de toute sa présence d'esprit pour ne pas se retirer^ et pour entendre le contenu du testament^ qui anéantissait ses espérances et renversait les projets de son auguste maître. ( ' )
Mëcourt sortit tout rayonnant pour aller transmettre l'agréable nouvelle de la nomination d'un prince français ^ et ce jour même y il envoya une copte du testament^ qui lui avait été procurée par
(*) Il parait qu'à ceUe époque les ambassadears d'Autriclie, dans les cours de Madrid et de Versailles , n'étaient pas instruits exactement comme ils auraient dû l'être, de ce qui concernait le testament. Peut-être affectaîent-tls de n'être pas au courant de ce qui se passait, et préfémient-ils 4e joner le rôle d'ignorana plutôt que d'aTouer leur défiûte. Yoieiy au reste , une aueedote rapportée dans lea Mé^ moires secrets du marquis de LomiUe ^ concernant l'ignorance où se trouvait l'ambassadeur d'Autriche à Versailles , lors de l'arrivée dans cette cour du courrier porteur de la nomination du duc d'Anjou , comme successeur au trône d'Espagne :
« Une lettre de la Junte espagnole au roi de France contenait les clauses de l'acte , et demandait une prompte réponse. Cette nouvelle ne surpri%personne , honnis, l'en- Tojé de Tempereur, Zinzindorf, qui, dans cette occasion, ne fit guère honneur à ses espions. Le pauvre homme ayant rencontré le lo, à midi, dans la galerie des Réformés, le marquis de Torcy qui emmenait chez lui M. de Louville pour oauaer de cette alfaire , l'aborda d'un air égaré , en
le zèle et l'empressement de. Portocarrero. (') Le fameux testament renfermait cinquanteneuf articles. Les onze premiers avaient rapport aux matières sle religion et de gouvernement intérieur; le douzième contenait les noms des personnes que Charles pourrait nommer ses héritiers. Cela servait comme d'introduction aux articles treizième et quatorzième , qui renfermaient des dispositions pour transférer la couronne au nouveau souverain.
Le testament déclarait Philippe , duc d'Anjou, second fils du dauphin, héritier de toute la monarchie espagnole ; s'il venait à mourir sans enfans , ou qu'il fat appelé à la couronne de France , on instituait héritier son frère le duc de Berrjr^ sous les mêmes conditions. Venait après l'archiduc Charles, second fils de l'empereur, pour qui on prescrivait une pareille réserve , relativement h. l'union de la couronne d'Espagne avec les États autrichiens : on appelait en dernier lieu le duc de •Savoie et ses héritiers. Le testateur recommandait à son successeur immédiat d'épouser une ar-
lui demandant s'il était vrai qu'il y eût un testament^ et sur la réponse affinnative an ministre : « Sans doute , reprit-il vivement, la chose regarde monseigneur l'archiduc? — Oui y monsieur y répliqua M. de Torcj, tout de suite après le petit-fils de France » ; et sur ce , M. Zinzindorf devint blanc à s'évanouir. »
(') Le duc de Manchester à Vemon. Mémoires de Coié.
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chiduchesse : si le nouveau roi était mineur, ou s'il était absent y l'administration devait rester confiée provisoirement à une junte ou conseil de régence y composé, selon l'asage, de la reine comme présidente , et de principaux personnages tant ecclésiastiques que séculiers, savoir, le cardinal Portocarrero, primat, archevêque de Tolède; l'inquisiteur -général, don Balthasar de Mendoza; les présidens des conseils de Castille et d'Aragon , don Manuel Arias et le duc de Montalto ; et les comtes de Benavente et de Frigiliana , qui représentaient les grands d'Espagne et le conseil d'état.
Le testament avait évidemment trois choses en vue, savoir, d'empêcher le démembrement de la monarchie espagnole; d'éviter l'inconvénient de cumuler les deux couronnes , de France et d'Espagne , sur la même tête ; de maintenir enfin l'ordre naturel de la succession. Le choix du prince français était fondé sur ce principe , que le$ renonciations des deux Infantes, tante et sœur du testateur, n'avaient eu lieu que dans l'intention d'empêcher l'union des deux couronnes, et que ce danger se trouvant écarté par les dispositions testamentaires, le droit de succession devait reprendre son cours naturel et ordinaire.
Par un article du testament, ainsi que par un codicille fait le 5 octobre, on avait pourvu au
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sort de la reine devenue veuve. Le sucoessenr à la monarchie devait lui conférer le gouvernement des Pays-Bas, ou d'une partie des pro^ vinces d'Italie , à son choix : si elle préférait de se retirer dans quelque ville de l'Espagne y elle aurait le gouvernement et la juridiction dans l'endroit où elle jugerait convenable de fixer sa réai^ dence. (")
La junte de gouvemem^it entra immédiatement en fonctions. S^n premier soin fut d'annoncer au roi de France la mort du souverain espagnol 9 et la nomination de Philippe , duc d'Anjou. Un courrier fut expédiépour la France , porteur de cette communication et du testament. Il avait l'ordre y dans le cas où la cour de France n'accepterait pas le testament, de continuer son voyage jusqu'à Vienne , et d'offrir la sucoesaion à l'archiduc Charles , selon les dispositions du feu roi. En attendant, le changement du gouvernement avait été reçu en Espagne avec le calme caractéristique de la nation. Le peuple attendait avec intérêt, mais sans anxiété, la décision qui devait lui donner un nouveau souverain.
La copie du testament, envoyée au cabinet français, était accompagnée de lettres de la junte, parlesquellçs on priait Louis de reconnaître le
( ' ) OaTis y Campendio de la EUstona d'Sspana , tome IV. LàMBSftTTf tome I.
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BOforeau moDafrque, et de Fenvoyer sans délai prendre possession de son trône. Le roi de France avait en tout le temps de prendre une résolution dans une affaire aussi importante , car il avait été régulièrement instruit des progrès de la négocialiooi y ainsi que des manœuvres de ses partisans ^ par des courriers que lui avaient envoyés Blécourt, de Madrid, et d'Harcourt, de la frontière d'fspagne. U savait le contenu du testament, et avait la certitude que Iç roi l'avait signé.
La cour était à Fontainebleau lorsque le messager espagnol arriva avec les dépêches de la junte. Les protestations solennelles de Louis XIV, pendant le cours de cette affaire, ainsi que ses engagemens envers les puissances maritimes, rendirent quelques ménagemens indispensables au moment d'accepter l'offire de la couronne d'Espagne, afin de pouvoir justifier sa conduite aux yeux de l'Europe. U refusa donc de recevoir l'ambassadeur espagnol lorsqu'il alla lui présenter le testament, jusqu'à ce qu'il eût entendu le conseil d'état. Ce corps fut convoqué : il se composait du dauphin, du chancelier de Pontchartrain, du duc de Beauvilliers, chef du conseil de» finances et instituteur du duc d'Anjou, et du marquis de Torcy, secrétaire au département des affaires étrangères. L'affaire de l'acceptation du testament y fut discutée aussi sérieusement que s'il eût été réellement question de prendre un parti sur cette
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grande affaire d'État. Il n'y eut qu'une seule voix , celle du duc de Beauvilllers, en faveur du traite de partage ; le chancelier^ se renfermant dans un cercle de formalités légales , se borna à la simple exposition de l'affaire ; Torcy donna avec calme son avis sur la nécessité d'accepter le testament : cette opinion fut vivement appuyée par le dauphin^ qui^ après avoir parlé de ses droits, déclara que son ambition se trouveraits atisfaite, puisque, par l'acceptation du testament, il deviendrait^i^ et père iTun roi. ( ' )
Louis XIV, après avoir écouté avec autant d'attention que de plaisir ces divers avis des membres du conseil, fît semblant d'adhérer à l'opinion de son fiLs, et annonça la résolution où il était d'accepter le testament. Aussitôt il fit savoir cette résolution à l'ambassadeur espagnol, dans une audience privée , et adressa immédiatement après sa réponse à la junte espagnole.
î Cette lettre se trouve en entier dans le Diario d'Ubilla : nous en donnons ici une traduction fidèle.
( • ) Membres historiques sur le testament et la mort de Charles IL Torcy, tome I, pages i5o, i57. Mémoires de Seunt-Simon, tome III, page i53.
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Lettre écrite par Louis XIV le 12 novembre 1700^ à la reine douairière d'Espagne^ régente^ et aux membres de la junte sous^eraine, en acceptation de la couronne d^ Espagne pour monsei^ gneur le duc d Anjou ^ son petitrfils.
« Trèshaute^ très puissante, et très excellente princesse, notre chère et bien aimée cousine et grande ; très chers et bien aimés grands et auti'es membres du conseil établi pour le gouvernement universel des royaumes et états dépendans de la couronne d'Espagne.
« Nous avons reçu la lettre signée de Votre Majesté et de vous, en date du i*' de ce mois. Elle nous a été remise par le marquis de Casteldosrius, ambassadeur de très haut, très puissant et très excellent prince , notre cher et bien aimé cousin et grand, Charles II, roi des Espagnes, de glorieuse mémoire. Il nous a remis en même temps les clauses du testament du feu roi son maître, qui contient Tordre et le rang des héritiers que ce grand prince appelle à la succession de tous ses royaumes et états, et les prudentes dispositions qu'il a prises pour le gouvernement jusqu'à l'arrivée et majorité de son successeur. La sensible douleur que nous cause la perte d'un prince dont le mérite et les nœuds étroits du sang nous avaient rendu l'amitié si chère, s'est infiniment augmentée par la tou-
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chapte preuve qu'il nous> donnée ^ au raoment 4e sa mort, de sa justice^ de son amour pour ses fidèles sujets , de son attention à prolonger audelà du terme de sa vie le repos général de TEurope et la fidélité de ses peuples. Nous chercherons de notre côté à contribuer de tout notre pouvoir à l'un et à l'autre^ et à répondre à la confiance qu'il nous a témoignée^ en nous conformant entièrement à ses intentions exprimées dans le testament que Votre Majesté^ et vous, nous avez remis. Notre pensée s'appliquera de jour en jour à rétablir par une paix inviolable la monarchie d'Espagne dans le plus haut degré de gloire où elle s'est jamais trouvée.
« Nous acceptons, en faveur de notre petit-fils le duc d'Anjou , le testament du feu roi catholique. Notre fils le dauphin l'accepte également. Il abandonne sans difficulté les justes droits de la défunte reine sa mère et notre chère épouse , reconnus incontestables, comme aussi ceux de la défunte reine notre très honorable mère, d'après les sentimens de différens ministres d'état et de justice qui ont été consultés par le défunt roi d'Espagne : et loin de se réserver aucune partie de la monarchie, il sacrifie ses propres intérêts au désir de rétablir l'antique lustre d'une couronne, que la volonté du feu Roi Catholique et la voix des peuples défèrent seulement à notre petit-fils le duc d'Anjou. Il veut aussi donner à
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ses fiddes sujets la consolation de posséder un roi qui sent qijie Dieu l'appelle au trône ^ afin de faire régner la religion et la justice > d'assurer le bonheur des peuples, de rehausser le lustre d'une monarchie aussi puissante y et d'assurer la récom^ pense due au mérite qui doit briller souvent chez une nation également valeureuse, éclairée, propre au conaeil, à la guerre, enfin à toutes les fonc-^ tions de l'Église et de l'État.
« Nous instruirons notre petit-fils de ce qu'il doit à un peuple affectionné si intiolablement à ses rois et à sa propre gloire. Nous l'exhorterons aussi à se rappeler de son sang, à. conserver l'amour de sâ patrie, seulement pour maintenir la parfaite intelligence si nécessaire pour la com-^ joiune félicite de nos sujets et des siens. Tel a été l'objet principal de nos desseins; et si les naalheursde coinjonclures passées ne nous ont pas toujours permis de le manifester, nous espérons que ce grand événement changera l'état des choses, de telle sorte que chaque jour nous produira de nouvelles occasions de prouver notre estime et notre particulière bienveillance pour toute la nation espagnole, f
« En conséquence, trèis haute, etc. « Nous prions Dieu , etc.
(c LOUIS. »
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Cette réponse était accompagnée d'une lettre confidentielle écrite de la main même de Louis y dans laquelle il reconnaissait les services de Portocarrero par les plus flatteuses expressions de gratitude et de considération envers un ministre à qui son petit-fils devait principalement la couronne. U lui promettait sa protection en finissant par lui donner l'assurance que le jeune souverain se dirigerait par ses conseils. (*)
Quoique Facceptation du testament eût déjà eu lieu à Fontainebleau, on réserva la partie principale et les scènes les plus imposantes de cette représentation pour Versailles.
Le roi fit venir dans son cabinet le dauphin avec ses enfans, les ducs de Bourgogne , d'Anjou et de Berry, et l'ambassadeur espagnol; puis s'adressant au jeune duc d'Anjou , il lui dit : (( Sire y le roi d'Espagne vous a fait roi. Les nobles vous demandent, le peuple vous désire, et moi j'y consens. Vous allez régner sur la monarchie la plus grande du monde, et sur un peuple brave et généreux, renommé de tout temps pour l'honneur et la loyauté. Je vous recommande de l'aimer et de mériter son amour et sa confiance par la douceur de votre gouvernement. » Se tournant alors du côté de l'ambassadeur, il ajouta : (f Monsieur, saluez votre roi. » L'ambassadeur
('} Siint-Phimppp. , tome I, page 59.
s'inclina profondément devant le nouveau monarque, et lui adressa des complimens flatteurs et respectueux. Soudain les battans s^ouvrent à un signal donné ; Louis s'avance avec cet air majestueux qu'il savait si bien prendre dans les grandes occasions, et dit aux personnes de la cour : i< Messieurs , voici le roi d'Espagne ; sa naissance et le testament du dernier roi l'ont appelé au trône. La nation espagnole tout entière le demande. Sa nomination est la volonté du ciel; j'obéis avec plaisir. » S'adressant de nouveau au jeune prince, il lui dit : « Soyez bon Espagnol, c'est votre premier devoir; mais souvenez-vous que vous êtes né Français pour maintenir l'union des deux couronnes. Vous rendrez ainsi les deux nations heureuses , et vous conserverez la paix de l'Europe. » (*)
Le jeune prince reçut ensuite les hommages dus à la majesté royale et les congratulations de sa &mille et de la cour. Louis employa le peu de temps qui restait jusqu'à son départ à le préparer à l'exercice des devoirs de sa nouvelle dignité.
La régence espagnole fit connaître, à plusieurs reprises, que le vœu de la nation était de posséder le plus tôt possible son souverain; qu'il y aurait du danger de laisser le temps aux adhérens de l'Autriche de revenir de leur surprise et de
(') Saivt-Simok.
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leur consternation ; et que Philippe serait proclamé publiquement à Madrid aussitôt que Tac-^ çeptation du testament serait notifiée. Ces représentations déterminèrent Louis XIV k hâter le départ de son petit-fils.
Le 4 janvier le nouveau souverain quitta la cour de France, qu'il ne devait plus revoir. U eut un long entretien avec son auguste aïeul, et en^ suite assista à la messe avec toute la famîUe royale, en présence d'un nombreux et brillant concours de spectateurs. Après cette cérémonie, la famille royale monta dans une seule voiture et partit de Versailles ; une foule de personnes suivirent à cheval les augustes voyageurs, quiarrivèrant à Sceaux, lieu désigné pour la séparation, an milieu des applaudissemens d'un peuple immense ^qui bordait la route. Les derniers adieux fureiiit touchans; la nature fît écarter l'étiquette, comme le sentiment fît disparaître les froids calculs de la politique ; la séparation (ut longue et douloureuse , on se quitta les larmes aux yeux et avec des témoignages réciproques des plus vife regrets.
Au moment de se séparer Louis présenta les princes de la* famille royale à Philippe, en lui adressant ces paroles mémorables : « Voici leË princes de mon sang et du vôtre « Les deux na-* tions doivent être considérées désormais comme n'en faisant plus qu'une. Elles doivent avoir les mêmes intérêts : j'espère que ces princes
voud seront au^i attaches qu'à moi-même. Dès ce moment il n'y a plus de Pyrénées. » Paiioles qui annoncèrent à l'Europe les efFrayans résultats que Ton devait attendre de la réunion de ces deux grandes monarchies dans la même fisimille.
Louis XIV se retira un moment pour calmer l'émotion que ces scènes lui avalent causée^ et retourna ensuite à Versailles. Le dauphin rentra àMeudon. Philippe prit la route d'Espagne^ accompagné de ses deux frères, qui, comme on le verra plus bas, ne se séparèrent de lui qu'à la frontière. Leur voyage ne fut qu'une fête continuelle ; ils n'entendirent partout sur leur passage que les témoignages de dévoùment et d'amour qu'un ^uple loyal et fidèle s'einpressait de rendre au petitrfils de son souverain, à ce priuce qui ajoutait la splendeur d'une nouvelle couronne à la gloire de l'illustre famille dès Bourbons. Les augustiâs voyageurs descendirent là Garonne sur des yachts itiagnifiques. En arrivant à Bordeaux ils y trouvèrent le connétable de Castille, envoyé auprès de Louis en qualité d'ambassadeur extraordinaire du nouveau gouvernement ; il présenta son respectueux hommage à son souverain. Les voyageurs se rendirent de là à Bayonne, à Saint* Jean-de-Luz, et ne se séparèrent qu'à l'Ile des Faisans, sur la Bidassoa, lieu mémorable où avait été conclu naguère , avec une solennité extraordinaire , ce traité qui devait exclure à jamais la
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maison de Bourbon du trône d'Espagne, et qui maintenant attestait le peu de valeur de cet engagement solennel. (')
Tous les Français quittèrent là le monarque espagnol, à l'exception du duc d'H!arcourt, du marquis de Louville et du cpmte d'Ayen. Le jeune roi , lorsqu'il arriva sur la limite de son nouveau royaume , fut aussitôt entouré d'un cortège magnifique, composé de personnes attachées à la cour, qui le reçurent dans une superbe barque sur la Bidassoa.
On a remarqué, comme un effet assez singulier de la nature du gouvernement espagnol, ainsi que de la situation précaire où il se trouvait, non moins que du caractère de ce peuple, que le cortège du roi manqua non seulement de magnificence, mais même de l'appareil qu'exigeaient les convenances; on n'envoya, dit-on, pour les dépenses de ce voyage, que mille pistoles (i 5,000 fr. environ), tandis qu'on venait d'accorder douze mille pistoles au connétable envoyé comme ambassadeur extraordinaire. (*)
Au reste, la curiosité, le respect et l'affection vinrent âuppléer à cette apparence de parcimo-
(') Mémoires de Torcy, tomeL Saint-Simon^ tome III, pages i5o, 172. La&rbt, tome Vil.
(*) Ce fait n*est point exact. La junte avait fait remettre cent mille pistoles au roi poui* les frais de son voyage; mais i| n'çn fît usage qu'en faveur des Espagnols» et fît compter
nie ; car^ dans tous les endroits de son passage , Philippe était accueilli par les acclamations des habitans^ enchantés et surpris bien agréablement à la vue d'un prince si jeune ^ si vif et si aimable ^ qui offirait un singulier contraste avec la décrépitude prématurée et l'air taciturne et abattu du feu roi.
Philippe, pendant son voyage , commença de niettre à exécution les conseils de son grandpère, n saisit la première occasion qui s'offrit à lui pour éloigner la reine douairière. Le prétexte de son renvoi fut une querelle qu'elle avait eue avec les membres influens de la junte. Elle adressa des plaintes à Philippe, qui lui fit cette réponse succincte, mais formelle. « Madame, quelques personnes cherchent par divers moyens à troubler la bonne harmonie que j'espère conserver avec Votre Majesté ; je trouve convenable, pour notre commun bonheur, que vous vous éloigniez de la cour jusqu'à ce que j'aie pu exa-< miner par itioi-mémç ce qui cause votre ressentiment. J'ai donné les ordres nécessaires pour qu'on vous traite avec tous les égards qui vous sont dus^ vous recevrez le douaire qui vous a été
svLT cette somme y par le duc d'Harcourt ,. six cent mille livres au gouverneur de Milan , pour servir a payer ce qui était dû aux troupes en garnison dans le Milanais. Tabgk» Histoire de l'Avènement de la maison de Bourbon , tome I y paf^e 3 10.
assigné par le feu roi : je vous autorise à choisir pour résidence la ville de l'Espagne qui ponrra mieux vous convenir. » La reine différa son départ pendant quelques jours , mais les mortifications continuelles qu'elle éprouvait de la part de Portocarrero, la décidèrent enfin à partir pour Tolède un peu avant que Philippe entrât dans la capitale.
Le nouveau roi arriva à Madrid le i8 février; mais les préparatifs pour son installation solennelle n'étant pas encore terminés» il s'établit provisoirement au palais du Buen-Retiro. Ce ne fut que le m avril qu'il fit son entrée triomphale. Elle eut lieu avec une magnificetice bien propre à flatter le goût d'une» nation fière et chevaleresque j et à manifester la grandeur d'une monarchie que ses sujets regardaient comme la plus puissante de toute la chrétienté. (')
Les regards de l'Espagne et de l'Europe étaient fixés sur le jeune roi qui allait commencer une nouvelle dynastie, et dont l'avènement était aussi une ère nouvelle dans l'histoire politique des temps modernes. Philippe venait d'entrer justement dans sa dix-septième année, et même à cet
( • ) Oetiz , Mémoires de Saint-Philippe , vol. I , pages 5o, 85. LAARBiTy Histoire de Louis XIV, vol. VII, pt^s 3b5 » 374* T ABCS , Histoire de l'événement de fa maison de Boot'^ bon au trône d'Espagne , tome II. DjâsoAHBAUx , Histoire d'Espagne, lomc V, pages 201 , etc.
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âge , où Tardeur et Fimpétuosité de la jeunesse sont dans tonte leur force ^ il montrait un caractère calme et doux, et justifiait pleinement la remarque de son instituteur le duc de BeauviUiers, qui disait que son auguste élèye ne lui ayait jamais témoigné on seul moment d'impatience ou de contrariété. Doué d'une telle docilité de caractère , élevé dans une cour dévote et monotone où tout portait l'empreinte de la soumission, accoutumé à vivre sous les yeux du Grand Roi> Philippe avait, depuis l'enfance, pour la personne et la volonté de son grand-^ère , une déférence et un respect qui tenaient de l'adoraûon. L'éducation profondément religieuse qu'il avait reçue lui avait inspiré une conduite morale et une décence parJbite teUes qu'on en voit rarement l'exemple dans les cours • La légère difformité de sa pérsontie 8e trouvait comme effacée par la dignité de son maintien ; il avait pourtant l'air lourd et embarrassé t ses excellentes qualités se trouvaietit cachées sous une timidité extrême qui lui donnait le cachet d'un manque total d'usage. Les dangers de sa position , et les difficultés dont elle était hérissée, étaient ibrt au-^iessus de soïi inexpérience. Elles demandaient un pritice d'une capacité bien supérieure à la sieitue, et d'un âge beaucoup plus mûr. On conçoit aisément qu'avec de teUes dispositions, il jyiait un soin extrême pour l'observer el po«ir diriger sa conduite ,
Voici les premières instructions données par le monarque français à son petit-fils ; elles renferment les conseils les plus sages.
« Ne manquez à aucun de vos devoirs , surtout envers Dieu ; conservez la pureté des mœurs dans laquelle vous avez été élevé ; faites honorer Dieu partout où vous aurez du pouvoir, donnez-en vous-même l'exemple ; faites tout pour l'illustration de sa gloire, c'est un des plus grands bienfaits que les rois puissent faire.
« Déclarez-vous en toute occasion pour la vertu et contre le vice.
«IN'ayezjamaisdel'attachementpour personne.
« Aimez votre femme ; vivez bien avec elle. Demandez-en une à Dieu qui puisse vous convenir. Je ne pense pas que vous deviez prendre une Aatrichienne.
i< Aimez les Espagnols et tous les sujets attachés à vos couronnes et à votre personne ; ne préfères pas ceux qui vous flattent le plus ; estimez ceux qui , pour le bien , hasarderont de vous déplaire , ce sont-là vos véritables amis.
c( Faites le bonheur de vos sujets; et, dans cette vue , n'ayez de guerre que lorsque vous y serez forcé et que vous en aurez bien considéré , bien pesé les motifs dans votre conseil.
u Essayez de remettre vos finances; veillez aux Indes et à vos flottes ; pensez au commerce. Vivez dans une étroite union avec la France,