‹ L'Espagne sous les rois de la maison de Bourbon (volume 4)Chapitre 8 sur 22 · CHAP · texte numérisé non relu

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ayait autant de difficultés pour imposer dix pistôles que pour &i imposer dix mille : les honoraires ou gages de la maison du roi n'étaient pas payés; la solde des troupes était constamment arriérée , et les gardes du roi se voyaient souvent dans la dure nécessité de partager avec les mendians les dons charitables des couvens et des hôpitaux. (*) "

L'armée et la marine voyaient leur service dans une situation non moins déplorable.

Les deux traités conclus avec le Portugal et la Savoie, que l'on croyait utiles au maintien de la tranquillité et à l'affermissement du trône, étaient les causes principales de sa ruine , par l'imprudente sécurité k laquelle ils avaient donné lieu. Les firontières et les provinces éloignées avaient été aussi négligées les unes que les autres : on n'avait pas songé à fortifier les frontières de l'Andalousie, de Valence et de Catalogne, toutes trois considérées avec raison comme les dés de la Péninsule , et ces provinces se trouvaient dénuées de garnisons et de magasins , comme s'il n'y avait eu jamais aucune apparence de guerre. Les fortifications tombaient en ruines ; les brèches que le duc de Vendôme avait faites à celles de Barcelonne, pendant le dernier siège, n'étaient pas encore réparées : à peine depuis Roses jusqu'à Cadix"

( " ) Mémoires de Nonilles.

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existait-^il un seul fort, une seule place qui eût de la garnison et fût muni d'artillerie. Les ports de la Galice et de la Biscaye se trouvaient aussi négliges : les magasins étaient vides ; les arsenaux et les effets de construction et d'équipement épuisés ; l'art de construire des vaisseaux s'était perdu ; la marine royale consistait seulement dans les vaisseaux ai*més , destinés au commerce de FA* mérique du sud et dans quelques galions. Six vieilles galères étaient à l'ancre dans le port de Carthagène , sept autres dans les ports de l'état de Gènes : il n'y avait k Naples que six compagnies au complet ; en Sicile cinq cents hommes ; à peine trois cents en Sardaigne et dans les lies Baléares : il n'y avait que huit mille soldats dans les Pays-Bas et six mille dans le Milanais y deux gouvememens les plus exposés à une attaque.

La milice n'existait presque plus que sur les contrôles, encore était -elle mal disciplinée et sans expérience : les paysans étaient obligés de se procurer eux - mêmes des mousquets ; enfin toute l'armée n'allait pas au-delà de vingt mille hommes,

f G>mme il est très essentiel, pour juger des obstacles que le gouvernement de Philippe Y et de ses successeurs ont eu à vaincre, de bien connaître dans quel degré de dépérissement était tombée la nation espagnole sous Charles II, nous

croyons devoir intercaler ici le tableau animé qui en a été tracé par Fauteur des Mémoires secrets du marquis de Louville^ publiés à Paris ^ quelques années après ceux de M. Coxe, en Angleterre.

(c Point dWmes, dit-il, ni d'argent : point de justice ni de police ; point de liberté , point de firein; dans les colonies des vice -rois, dans les métropoles des capitaines sans cesse renouvelés , jamais recherchés ni contenus ; au centre une quantité de sénats, qui, sous les dénominations pompeuses de conseils de CastiUe ou de justice , d'Aragon, d'Italie, de Flandre, des Indes, des ordres, des finances et de la guerre, n'offiraient d'ailleurs aucune autre garantie que la volonté royale , et pouvaient sur toutes choses répondre au peuple, el rey lo qidere asi^ le roi le veut ainsi; alors même qu'émancipés par un long usage d'usurpation , ils disaient souvent au roi : se obedece la orden, j no se cumple : on reçoit 'VOS ordres, mais on surseoit à leur exécution; vériitable oligarchie composée de gens unis par l'orgueil, divisés par l'ambition, et endormis par la paresse; voila pour le gouvernement. Un palais silencieux, asservi, au nom de l'étiquette, par des commensaux et par la reine, qui le remplissaient de leurs intrigues ; voilà pour la cour : enfin un épiscopat trop riche et trop dépendant de Rome ; une inquisition redoutable,

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et des milliers de moines, souvent hommes de talent et de mérite, mais la plupart opposés entre eux d'un ordre à l'autre, ou même de couvent à couvent ; tel était, en peu de mots, l'ensemble de l'Espagne sur la fin du règne de Charles II.

Veut-on considérer les eflFets de cet ordre de choses? Quelques traits particuliers en diront plus à cet égard que les grandes histoires des temps. Par exemple l'Espagne, en dépit de ses tableaux d'armées à cette époque , n'entretenait pas dans son sein six mille hommes (^) de guerre en bon état : et le roi n^avait dans son palais pour gardes qu'un ramassis de savetiers et autres bas artisans de Madrid, rendus à leurs professions toutes les fois qu'ils n'étaient pas emjdioyés et sous les armes. On les avait divisés en trois bandes; savoir : la flamande, l'espagnole et la tudesqne, comme pour donner du relief au souvenir glorieux de la possession des Espagnes, des P^^s- Bas et de l'Empire. Il y eut un moment , pour la sûreté de la capitale, on seul régiment de cava* lerie, fort de sept cents hommes, et commandé par le prince de Darmstadt, qui fut depuis si contraire à la maison de Bourbon : ce régiment

(^) Lf roarq[iiis de Sain^Philippe porte toutes les forces de terre de k monave^ie e «p^^foole , en 1 700 , à vingt nriUe hoiQnies , et la marine à trelse galères.

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fut renvoyé de Madrid par le crédit du cardinal Portocarrero, archevêque de Tolède, primat du royaume 9 de peur que don Henri de Cabrera, amirante de Castille, grand-ecuyer du roi, alors tout*puissant auprès de la reine, ne s'en aidât pour assurer sa domination, ce prince étant cousin gennain de Mane^de Neubourg, seconde femme de Charles II. La France y gagna, mais il n'existait plus aucun moyen de répression contre la populace. Aussi di^ns le soulèvement pour le pain, qui eut lieu le 29 avril 1699, accorda-t-on aux mutins tout ce qu'ils osèrent demander. De telles scènes n'étaient pas rares sous ce règne. Ou tre la grande sédition dont nous venons de parler, et celle qui eut lieu sous la première reine, Marie d'Orléans, où l'on massacra tous les Français qui habitaient Madrid, que n'avait-on pas tenté contre la reine-mère, ensuite contre don Juan d'Autriche, son ennemi, dans le temps qu'il gouvernait comme ministre du roi ? De l'aveu de tout le mcmde, dit Louville, il ne se pcusait aucune fite de taureaux y il ne se donnait aucune comédie qu'on ne mit fépée à la main* L'autorité royale, quoique reconnue sacrée, était souvent outragée fimte de moyens de se faire craindre, et les lois semblaient abolies pour favoriser l'impunité. Les églises et lés maisons des grands servaient d'asiles à tous les criminels.

Au moindre renchérissement du pain , il n'y

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avait plus de sûreté pour les ministres ni pour personne. Tout le monde était armé dans Madrid^ excepté le roi. Il n'y avait pas d'homme un peu riche qui n'eût au moins cent coupejarrets à sa solde : et sur les cent cinquante mille habitans de la capitale^ soixante mille hommes vivaient de cet infime métier (*"). Après cela, comment s'étonner que Charles II sortit le moins possible de son palais? Toutes les fois, depuis son second mariage , qu'il sortait pour aller se promener, les gens du peuple, si l'on en croit ses propres gentilshommes de la chambre, les lavandières du Manzanarès et les petits enÊLns couraient après lui, en l'appelant maricorij ce qui traduit en bon français veut dire nique^uille, et accablaient la reine des plus sales injures, sans qu'il y eût un seul garde auprès du carrosse pour réprimer ces infamies.

Le peu de soldats qui résistaient à la désertion étaient vêtus de haillons, sans solde ^ sans pain ( car il n'y avait plus de fonds spécial pour les troupes ) ; tandis que les officiers venaient dépenser en débauche, à Madrid, des appointemens dont ils avaient trafiqué avec les bureaux.

Quant aux généraux, il n'y avait plus de noble chez eux que la naissance ou seulement le rang. Avides d'emplois , sitôt qu'ils en avaient obtenu

{'*^) Ceci est visiblement une exagération.

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d'importaBS ^ ils ne demandaient plus qu'une chose y c'était de ne plus les remplir, estimant qu'il n'était pas possible de vivre hors de Madrid. Cest.bien à eux que s'appliquait le proverbe espagnol : Mjo de suspadres^ no hijo de sus ohras, fih de leurs pères et non, de leurs œuvres. Une personne de distinction , dont le fils venait d'être envoyé à son corps pour le commander, fit retentir la cour de ses cris, parce que^ disait-elle, on lui voulait tuer son enfant. Ainsi au milieu d'une noblesse brave, nombreuse et fidèle, l'étendard des Gonzalve, des Gid et des Cortès, ne réunissait plus que des mendians.

Les places de la monarchie offraient le tableau de la plus complète dégradation , comme d'un dénùment absolu ; et je ne parle pas seulement de ceUes de Naples abandonnées à un vice-roi , ni de celles du Milanais, où commandait le prince de Yandemont, alors suspect aux Espagnols comme il le fiit depuis à la France, ni des frontières des Pays-Bas que le duc de Bavière, gouverneur, faisait si imprudemment garder par des Hollandais, ce qui pensa devenir funeste au commencement de la guerre de 1701 ; je parle des places mêmes qui, avec la mer et les Pyrénées, couvraient l'Espagne.

Les finances allaient-elles mieux?.... L'argent devait arriver au trésor de deux manières : i " . par les concessions votées dans les provinces qui

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avaient conservé des états ou Tombre de ces assemblées ; 2^. par des impots combinés établis et perçus avec prudence. Au lieu de cela, qu'on se figure les états payant en secret des ministres et des favoris dont ils dépendaient pour en obtenir la faveur de donner au roi le moins posôble, tout en recevant du roi des présens pour lui accorder beaucoup : de plus, chacun des conseik prenant et dépensant de son côté sans correspondre avec aucun autre, les recettes mortnées qui se croisaient , s'obstruaient les unes les autres ) et se perdaient dans les canaux mêmes qui devaient faciliter leurs cours , tandis qu^one foule de sujets pressurés par les exacteurs subalternes abandonnaient les travaux productif et couraient se réfugier dans les grandes villes^ non pour fléchir une autorité qui n'entendait rien , puisqu'eUe ne s*entendait pas elle-même y mais pour partager avec elle, sous le nom de surnumémires, de commis, de familiers, de secrétaires^ les dépouilles du peuple, à force d'importuner les ministres , d'assiéger les chancelleries , de courtiser les servantes de la reine et les filles des médecins.

Ces malheureux finissaient par dévorer en gratifications secrètes ou avouées une bonne partie du revenu de l'État. Une autre part distribuée au nom du monarque , souvent k son insu , enrichissait ouvertement les pei'sonnes en crédit.

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Le reste arrivait jusqu'au roi , et en prenait qui pouvait, sans compter pour le service public , lequel ne se trouvait jamais lait que par hasard. Le mal produisit un remède pire encore, ce fut la vente des titres de Castille, des grandesses et des dignités les plus révérées, jusqu'à l'emploi de vice-roi des Indes. Le scandale, si sensible aux Espagnols, parce qu'il touchait aux mœurs de leur monarchie, avait commencé sous l'administration de Valeneuela. Il s'était accru sous don Jaan, et avait atteint son comble sous l'ami* rante, quand il eut subjugué la reine, temps où s'ouVrûrent des enchères publiques pour ce nouveau commerce. Ce fut alors que l'afBdé du secrétaire du marquis de Santillana et le fils du maître des œuvres Joseph del Olmo, et Jean Prteto, entrepreneur à Madrid, et Castromonte, devinrent les uns titulos de Castilla^ titrés castillans, les autres grands d'Espagne. Ce fut alors que la Berbps , dame dlionneur de la reine et sa favorite, soutenue d'une bande d'Allemands comme elle, dont elle avait rempli les ministères , fit vendre presque tous les capitaux des reautes espagnoles, une quantité considérable de cenx de Naples, et (ce qui fut très pénible pour les gens de bien ) Un capital de six mille ducats de rente sur les trois cent mille provenant des gabelles, dont autrefois le comte d'Onate avait <x>mposé une espèce de caisse militaire pour

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rentretien des troupes. Cette dame se fit donner en récompense de tant d'opérations dix mille ducats de rentes sur les fie& revenus à la couronne à défaut d'hoirs ^ et elle en acheta^ près de Cologne^ un fort beau fief de cent mille doublons. Elle aurait été bien plus loin, sans la France qu'elle gênait et qui la fit partir.

Don Antonio Ubilla (*), secrétaire du conseil, assistait bénévolement à ces déprédations, aussibien que le père Carpani, moine carme, et envoyé de l'électeur de Trêve, qui se vantait d'avoir fait passer par ses mains , en peu de temps , pour deux millions de ducats, de ce qu'ils appelaient merced de corte^fawur du roi : ceci répond assez à ceux qui accusent la maison de Bourbon de la décadence de l'Espagne.

Nous dirons peu de chose de la justice séculière ; elle ne pouvait être que languissante dans un pays où l'on distinguait la voie de droit , via de justicia, et la voie de l'autorité ou la justice administrative , via de gobemo. D'ailleurs le pouvoir judiciaire, amovible en Espagne, relevait principalement de la présidence de Castille ; et comme cette magistrature éminente avait été

(*) Ce même Ubilla , créé marquis de Ribas en 1703 , a laissé un journal fort insignifiant des faits et gestes de Philippe V jusqu'à son retour d'Italie. C'est l'œuvre d'un commensal du palais , plutôt que le mémorial d'un ministre detar.

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constamment donnée par l'intrigue ^ dont l'essence est le changement^ on ayait vu tour à tour à la tète des tribunaux , dans l'espace de quelques mois, le comte d'Oropesa, puis don Antonio Arguelles, confident de Tamirante, puis don Manuel Arias , puis de nouveau le comte d'Oropesa , puis encore Arias pour la seconde fois, et chacune de ces mutations étant Teffet d'une lutte entre les partis, avait dû entraîner le triomphe d'une foule de partisans du vainqueur qui ne l'étaient guère des lois.

La justice ecclésiastique n'était guère plus consolante. Néanmoins on tomberait dans une grave erreur si l'on adoptait les préjugés de bien des gens contre le clergé d'Espagne. La vérité commande de dire que de toutes les classes de la société dans ce royaume , et à cette époque , le clergé était le plus fécond en personnes de talent et de probité Je dirai la même chose des confesseurs. Il s'en trouva beaucoup depuis dans un poste où il était difficile de l'être, parce que le pouvoir le plus absolu en matière d'administration y était attaché. De ce côté pourtant on eut à souffirîr de grands maux ; mais aussi pourquoi faire du confessional un ministère politique? f Notre auteur poursuit ainsi :

n est donc évident que dans cet état de ruine totale au-dedans et dans un tel manque de moyens de faire la guerre au-dehors, la conservation de

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la couronne dépendait absolument des efforts de Louis XIV. Les mesures que Ton fut dans le cas de prendre pour atteindre ce but^ firent bientôt évanouir les espérances trompeuses que lavénement de la nouvelle dynastie avait fait naître.

Portocarrero voulant se fiaire un mérite de son zèle pour le service du roi ^ et suppléer surtout au déficit qui se âdsait sentir dans les revenus publics^ opéra la suppression de plusieurs emplois : entre autres . nombreuses réformes il réduisit de quarante-deux à six le nombre des gentilshonmies de la chambre du roi. Il supprima plusieurs places dans la trésorerie, ainsi que dans divers tribunaux et conseils ; mais il y avait dans ces réformes plus d'apparence que de réalité, car les économies obtenues par ces moyens n'allaient pas au-delà de deux cent mille piastres , et cependant elles mirent un grand nombre de familles dans l'embarras, et furent la ruine de beaucoup d'autres. L'épargne était donc trop peu considérable pour produire une utilité réelle; elle était trop générale pour ne pas éloigner du gouvernement une foule de personnes qui lui étaient sincèrement attachées; et d'ailleurs die devait nécessairement relâcher les liens qui unissaient ks classes nombreuses de la noblesse inférieure avec le trône. Le biographe de Philippe fait la remarque suivante : ce Ce fiit justement depuis celte époque que les nobles commencèrent à montrer

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plus d'indépendance et moins de condescendance aux volontés de la cour. » (')

Dans le cours de ces réformes ^ la main avide de Portocarrero n'épargna même pas les pensions ^ que la libéralité des monarques précédeus avait destinées à la subsistance des veuves pauvres et à la dotation d'établissemens de bi^iÊiisance. Parmi ces fôcheuses économies^ une dé celles qui indisposèrent le plus les esprits contre le gouvernement, fut le retranchement d'une partie de la solde des militaires. Au moment où ceux-ci s'attendaient à voir répandre sur eux les fnveurs qui accompagnent ordinairement l'avénement du souverain, bien loin de jouir de ces avantages, ils apprirent avec une surprise mêlée d'indignation qu'on allait diminuer et suspendre à la fois la paie ordinaire de leur petite solde. Cette impolitique et intempestive parcimonie découragea tout-à-£aiit le peuple qui s'attendait à voir l'avènement du nouveau roi marqué pair des libéralités et des faveurs, se berçant de l'idée que le pays reprendrait toute sa splendeur passée en corrigeant les abus et levant les obstacles qui s^étaient accumulés depuis des siècles*

La fierté de la nation espagnole fut profondément blessée par la publication d'une ordon-

(') Saiht-Philippe.

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nance royale qui accordait aux pairs de France le même rang et les mêmes honneurs qui avaient appartenu jusque là exclusivement aux grands de la Gastille. Il OaJlut que Philippe usât de toute soki influence et qu'il eût même recours aux menaces pour apaiser les grands ^ dont l'orgueil s'était soulevé contre cette mesure. (*)

{*) Le duc d'Arcos adressa an roi une réclamation respectueuse à ce sujet y où il disait : Votre Majesté voudra bien considérer qu'il n'y a en £si>agne> et qu'il ne peut pas même exister aucune dignité , grade y ni rang intermédiaire entre le roi et les grands , si ce n'est l'héritier présomptif et les infans : tandis qu'entre le roi très-chrétien et ses ducs et pairs , il y a quatre classes intermédiaires , savoir : les héritiers présomptifs , les princes du sang , les princes illégitimes et les princes étrangers. Il en résulte que les pairs de France ne peuvent que gagner à avoir le premier rang en Espagne , et que les grands d'Espagne ne peuvent pas être dédommagés en ayant le quatrième rang en France. Il ajoutait que 1^ grands avaient toujours été réputés égaux aux princes des maisons souveraines , quand elles n'étaient pas ro3rale6 ; que lorsque les cours de France et d'Espagne nommaient des représentans , et que le choix de la France tombait sur des princes du sang, ceux d'Espagne étaient toujours des grands, sans qu'il y eût pourtant de part et d'autre la moindre différence dans le traitement *. Philippe Y, pour toute réponse à cette représentation , donna l'ordre au duc d'aller signaler son zèle à l'armée de Flandre.

Plus tard > lors de réchange de l'infante , destinée à être femme de Louis XV , et de la fille du duc d'Orléans , qui

* Mémoire manuscrit du duc d'Arecs à Philippe V.

Le mécontentement des Espagnols s'accrut par la pétulance et l'étourderie de quelques Français qui voulaient absolument donner le ton dans tout ce qui concernait les costumes ^ les usages et les manières^ jusqu'à vouloir réformer la cui«* sine foyale pour lui substituer la cuisine française et des cuisiniers français. Us prétendaient aussi faire admettre l'uniforme français, et abroger plusieurs points de l'ancienne étiquette. On peut se faire une idée de l'impression que ces innovations y quelque insignifiantes qu'elles paraissent aux yeux de la raison, pouvaient produire sur l'esprit d'un peuple qui tenait avec opiniâtreté à ses usages, par ce qui arriva pendant les préparatife pour le mariage du roi.

Philippe donna l'ordre au marquis de Villafranca, grand majordome du palais, chargé du

derait être mariée an prince des Âsturies : il y eut quelques difficnltëfl sur l'acte d'échange , entre le prince de Rohan et le marquis de Santa Cmz; le premier axait pris le titre d'altesse dans l'acte français. Santa Cmz , majordome major de la reine d'Espagne , chargé de conduire l'infante , déclara qn*on passerait tont ce qu'on vondraît dans l'acte français , parce que l'Espagne n'avait pas à régler les titres et les qualités des Français ; mais que dans l'acte espagnol on ne donnerait à l'un et à l'autre qjx* excellence. Le prince de Rohan ▼oyant que dans cet acte Santa Ci^z ne prenait pas même le titre de grand, ne prh pas celui de duc et pair , et se contenta de signer l'échange des princes sans addition des qualités. Duglos , Mémoires sur la Régence, vol. II , p. 117. I. II

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garde-meuble de la couromie y de faire remettre à uu tapissier français les tapis ^ les draperies et autres omemens dont on se servait en pareille circonstance. L'attachement que cet austère espagnol ayait pour la France ne l'emporta pas sur les préjugés nationaux » il ]*efiisa d'obéir à l'ordre du roi ; et sur les remontrances <]ae le tapissier porteur de Tordre ^ osa faire : « nous sommes en Espagne, lui répliqua le marquis ; il &ut feire comme on fait en Espagne. ' » Et il fallut de nouveaux ordres du roi très posÂtife pour qu'il obéit. (*)

' N0AILLBS9 tome II, page 121.

{*) Il finit pourtant, conirenir que parmi les innoTations introduites par les Français , et qui choquèrent la gra* vite castiUanne » toutes n'eurent pas le cachet de la frivolité , et qu'il y en eut qui firent hoaneur à ceax qai eurent le courage d'attaquer de front des préjugés nationaux et des u^ges vraiment barbares. En voici on exemple : on avait introduit l'usage, à l'avènement des derniers monarques espagnols de la dynastie autrichieime , de leur offrir le spectacle cruel d'un autofêe^fé. Tonte la famille royale assistait à cette affreuse solenaité. Lorsque Charles II épousa, en 1680» Marie-Louise de Bo«rbon, fiUe du duc d'Orléans y et nièce de Lomîs XIV ; la dureté des inquisiteurs était si grande , dit M. Llorente dans son Eittoire de V Inquisition d'£sp<ign€, et le goût de la nation si dépravé , qu'on s*iinagina flatter la nowelle reine , et lui rendre un hommage digne d'elle , en associant aux réfoms* sances de son mariage le spectaeie d'un grand auto-da-fi, composé de cent €Ux-huit vicumes, dont une grande partie

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Le changement de souverain amena d'autres

inconyéniens on plutôt d'autres désordres, que

toute FactÎTité et la vigilance de la cour de France

ne purent empêcher.

devait périr dans les flammeft et éclairer les derniers inomens de la fête.

On ne manqua pas de célébrer de cette manière Tavénement de Philippe V. Un auto-da-fé eut lieu en effet en 1 701 , mais le roi refusa de se montrer au milieu de cette scène baribare.

L'honneur de ce refus, de la part du roi^ appartient à Lou- Tille 9 q[ui détourna le monarque d'y assister. Il demanda a M. de Torcy si le roi assisterait au petit auto-da-fé qu'on ▼oulait lui faire voir exercer sur des juifs; le ministre écrivit de sa main : « il ^ e faut accommoder au génie des peuples ; le roi pourra néanmoins se retirer au moment du feu. »

Heureusement pour la dignité royale , on ne jugea pas convenable à Madrid de suivre cet avis ; le roi ne parut pas du tout. Il y aviut certes alors un grand mérite à ne pas courtiser l'inquisition , car elle était encore bien puissante à cette époque. On annonça au roi , disent les Mémoires de NoaiUes , un autch^a-fé pour le jour de son entrée solennelle , dans lequel l'inquisition deyait faire brûler trois juifs. Qn lui en parla comme d'une fête et comme d'un divertissement royal ; on seigneur osa se féliciter de n'avoir jamais manqué d'as*< sister à un aussi gnmd acte de religion. Louvilie eut le courage de représenter q^e les souverains ne voient jamais les criminels que pour leur faire grâce ^ et que les lois du royaume ne permettant pas de l'accorder en pareilles circonstances , il conyenait que le roi se divertit à autre chose qu'à un spectacle de cette nature : le roi déclara qu'il ne s*y montrerait pas.

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 l'occasion de l'avènement d'un prince français^ Madrid fut assailli d'une nuée de gens avides ^^et de basse extraction ^ qui s^ rendirent de France dans le but d'exploiter cette terre promise; une foule de femmes de mauvaise vie^ de joueurs^ de filous et de faiseurs de projets que l'appât du gain y avait attirés, déconsidéraient leur pays natal par leur vil commerce, et donnaient une nouvelle force à cette ancienne antipathie ou haine nationale qui avait mis une barrière insurmontable entre les deux peuples.

Toutes ces causes réunies excitèrent le mécontentement d'une nation attachée à ses anciens usages, et qui se souvenait toujours de sa grandeur passée. La nomination d'un Français à la direction des finances donna encore plus de force à la haine générale. Portocarrero étant fort audessous du talent requis pour baser un nouveau plan de finances, Louis, sur la proposition du conseil, avait envoyé Orri, homme d'une naissance obscure, qui ayant occupé un emploi su- .balteme dans l'administration française, avait acquis de grandes connaissances en économie politique. Déjà il s'était fait remarquer lorsqu'il était employé dans l'octroi. Plus tard il devint intendant de la duchesse de Portsmouth dont il perdit bientôt la protection, ce qui le fit retourner à son premier emploi dans l'octroi. Doué d'une grande perspicacité, actif et très complai-

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saut, il trouva les moyens de se rendre utile à quelques fermiers généraux, et d'être employé dans plusieurs missions délicates qu'il remplit à la grande satisfaction de ses che&, jusqu'à ce qu'enfin il f&t connu de M. Chamillard, qui se déclara son protecteur. En même temps quelTon appréciait ses talens et ses connaissances, on pensait que l'obscurité de sa naissance le mettrait à couvert de la jalousie de Portocarrero et de la princesse des Ursins* H fut donc choisi comme la personne qui pouvait le mieux convenir pour bien examiner l'état des finances d'Espagne , et pour tracer avec sagesse le plan d'un nouveau système administratif. Mais alors même qu'il eût été possible h. un étranger de devenir populaire dans un emploi où l'on se fait tant d'ennemis, il est toujours certain qu'Orry n'avait pas les autres qualités requises pour réussir. Autant il était complaisant et officieux envers ceux dont il dépendait, autant il se montrait hautain et impérieux avec ses inférieurs. Son caractère était irritable et despotique, et il n'avait aucune connaissance des manières, des préjugés ni des opinions du peuple espagnol.

Le nouveau ministre proposa de grandes réfor*mes dans la perception des revenus de l'État; voulant tout calquer sur le système financier adopté en France, il le fit avec une précipitation et une maladresse qui ne pouvaient que choquer la gra-*

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yité et la fermeté du caractère e^Mignol. Tontes les classes forent ti^ OfflSsDsees de ce moyen inconsidéré et peu refléchi qui tendait à déraciner tout d'un coup les abus; «mais le mécontentemeut fut à son comble quand il fîit question de reprendre les^efe que les grands aTaient ravis à la couronne dans les temps de troubles et de confusion. Les nobles demandaient tout haut la conTOcatkmdes G>rtès de Castille^ les seules qui^ en leur qualité d'assemblées nationales , pouvaient donnera ces innovations la légalité qui leur manquait. Ils rappelaient la nécessité de renouveler le pacte établi entre le monarque et le peuple par la confirmation des privilèges nationaux d'une part, et de l'autre par le serment de fidélité. Cette demande fiit soutenue par les membres les plos mdépendans du cabinet, et vivement appujéepar le peuple , qui conservait un respect profond et une affecticm particulière pour ces assemblées qu'on avait évité de convoquer pendant si longtemps. La proposition jeta le roi et ses amis personnels dans un grand embarras ; on n'osait pas réunir un corps qui pouvait porter des atteintes à rautorité royale : on crut devoir s'en rapporter à la décision de Louis XIV, qui fît très sagement en refusant de se mêler de cette affaire. Après une longue délibération , Philippe parvint à éluder la pétition , en déclarant que le voyage qu'il était sur le point d'entreprendre en Catalof^nc

pour recevoir sa fiancée rendait indispensdsle de différer la eonTocation des Gortès jusqu'à son retour. Cette promesse y quoique fiiite avec toute la solennité d'un décret royal , fut à peine suffisante pour calÉner Timpatience nationale. ( ' )

f Quoique depuis deux siècles le gouvernement espagnol eut successivement affaibli l'influence des Cortès, au point de pouvoir entièrement se dispenser de les convoquer pour les affaires de l'administration, elles avaient été pourtant constamment réunies pour prêter le serment de fidélité à l'avénement des nouveaux monarques. Cette cérémonie solennelle avait déjà eu lieu à Madrid pour reconnaître Philippe comme souverain des Espagnes, le 8 avril 1 70 1 . C'est de l'assemblée des Cortès, tenue à cette occasion, que M. Marina dit, dans sa Théorie des Cortès^ tome II , p. 33 de Védition espagriolej « qu'elle ne saurait être qualifiée de congrès national , selon la coutume de Castille , parce que le despotisme, qui abhorrait jusqu'au nom seul de Cortès , évita de les convoquer selon les forma- * lités requises , sous prétexte qu'elles occasionneraient de fortes dépenses et de fâcheux inconvéiiiens ». Cet arrêt de M. Marina nous parait trop

( * ) Ortiz , Compendio de la Historia d'Espana , tome VII, rJiap. III. MémoiresdeSawt'Phtîippe. Mémoires de Noaities. Mémoires iie Saint-Simon , toine*!! , page 3o.

Ij68 PHJLIP» Y.

sévère. Voici comme les choses se passèrent : Philippe arriva dans sa capitale au milieu de l'enthousiasme et de l'allëgresse de toute FEspagne* Aux incertitudes , aux craintes suscitées par le traité de partage^ succédèrent le%dme et la confiance. Toutes les villes et les chapitres ecclésiastiques des royaumes de Castille y de Léon , de la Catalogne, de Valence, d'Aragon et de Navarre , ainsi que les chancelleries , les audiences ( cours royales ) et les université du royaume, sollicitèrent avec instance la permission d'envoyer à Madrid des députés chargés de complimenter le monarque sur son heureuse arrivée et sur son avènement au trône. Le roi la leur accorda. Ce n'était pas assurément dans ce moment d'ivresse et d'un contentement aussi général que le gouvernement pouvait mettre en doute la docilité des Cortès. H devait compter, ce semble , non seulement sur l'obéissance , mais même sur un dévoûment entier de la part de cette assemblée, quelque forme que Ton . suivit pour l'élection de ses membres ; mais on considéra ( ce sont les propres expressions du décret du roi , dans le journal du'^marquis de Bibas, TJhilla)y que les provinces gémissaient sous le poids des impôts^ suite des efforts qu'elles avaient Êiits autrefois pour pourvoir à leur défense , et qu'elles se trouveraient entraînées dans de nouvelles dépenses si l'onrconvoquait les Cortès , uni-

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quement pour prêter serment de fidélité et d'obeissance. Le roi ordonna que les villes ayant voix aux Cortès dans les royaumes de Léon et de Castille donnassent leur procuration pour cet acte aux députes qui se trouvaient déjà à Madrid. On est d'ailleurs fondé à croire le gouvernement sincère dans les motifs qu'il exposait , lorsqu'on pense que le choix des personnes et le mode d'élection lui devaient être entièrement indifférens y puisqu'il ne s'agissait que de G>rtès dont toutes les fonctions se bornaient à l'acte solennel de la reconnaissance du souverain, sans qu'elles eussent à connaître d'aucune affaire de l'administration. Au reste ^ tout se passa dans cette assemblée selon les règles accoutumées. On en peut lire la rdation détaillée dans le journal d'Ubilla déjà cité. Tout y est consigné , jusqu'aux plus petits détails de cette importante cérémonie; les noms , l'ordre, les titres des personnes, les places qu'elles y occupaient, tout y est décrit le plus exactement possible. Le roi jura entre autres choses de conserver aux villes , bourgs et villages , en général et à chacun d'eux en particulier, leurs libertés , affranchissemens, exceptions et privilèges, etc. Les députés des G)rtès , de leur côté, s'engagèrent par serment, en leur nom et en celui de leurs commettans , à obéir à Philippe, en le reconnaissant comme monarque légitime des Espagnes.

lyO PHILIPPE V.

Ainsi donc le pacte entre le rot et les royaumes qui assistaient aux Cortex par leurs dépotés ^ se trouvait déjà autorisé ^ lorsqu'Orry alarma les grands par ses réfi>rmes financières^ et que ceuxci demandaient leur nouvelle convocatâcHi. 11 n'est pas étonnant que cette demande inquiétât la cour; il ne s'agissait plus d'une simple cérémonie d'usage, comme la proclamation du souverain ; on voulait appeler maintenant les Gortès à connaître des afiaires de l'administration. Quoique leur composition y depuis Gharles^^uint^ fiât bien moins redoutable pour la couronne, disent les Mémoires du temps, les abus étaient infinis, la détresse extrême; et la voix des G)rtès étant la seule qui pût faire arriver au monarque une réclamation avec quelque poids, il était naturel de penser que les peuples, consultés après un si long temps, ne manqueraient pas de défendre vivement leurs intérêts , et que les députés même dont on semblait avoir le moins à craindre ^ sauraient profiter de l'occasion pour se rendre nécessaires.

Ce fut le marquis de Villena, plus connu sous le nom de duc d'Escalona , qui ouvrit, dans le conseil, l'avisdeconvoquerlesCortès.Cet homme droit, zélé, instruit, et qui appartenait à une des plus illustres familles, pensait qu'il (allait corriger plusieurs abus, et faire de nouvelles lois conformes a la nécessité des temps ; que ces lois ,

publiées du consentement des peuples , seraient exécutées inviolablement ; qu'entre autres avantages ^ on obtiendrait une meilleure régie dans la perception des impôts; c[u'il était juste que le roi conservât ii la nation la plénitude de ses droits ; qu'un nouveau serment à ce sujet leur donnerait plus d'assurance; que les Castillans étaient contens de leurs privilèges ^ quoique ceux-ci fussent en bien petit nombre , et qu'ils ne se souciaient pas d'en demander de nouveaux, ni d'en avoir autant que les peuples de laxouronae d'Aragon : qu'ainsi le roi pouvait sans danger assembler les Gortès^ parce que cette assemblée ne ferait que confirmer le peuple dans la fidélité , l'amour , et l'obéissance qu'ils devaient à leur souverain.

On fit part de cette proposition à Louis XIV, à qui l'ambition ombrageuse de Portocarrero avait livré le gouvernement intérieur de l'Espagne. Ce ne fut que sur le refus de ce monarque de décider dans cette affaire délicate , que le conseil eut encore à s'en occuper.

L'opinion 'contraire à celle du marquis de Villena y prévalut. Nous ferons grâce au lecteur des motifs nombreux, et assez peu fondés pour la plupart, sur lesquels on chercha à l'appuyer; on peut les lire dans le compte que le marquis de Saint-Philippe a rendu de cette séance. Le conseil basa sa politique, dans cette circonstance^ sur la vieille antipathie contre les Cortès, léguée au

1721 PHILIPPE y.

gouvernement de Philippe par les monarques espagnols de la dynastie autrichienne^ et surtout sur la conviction où l'on était^ que l'affection des peuples de Castille pour ces anciennes assemblées n'était pas assez vive et assez passionnée , pour se soustraire à l'obéissance dans le cas où on refuserait de les convoquer. On va voir bientôt que le gouvernement suivit une marche tout-à-£ût opposée, à l'égard de la Catalogne et de l' Aragon , et que l'on ne dédaigna pas de négocier avec leurs turbulentes assemblées que Ton s'empressa de convoquer ; c'est que l'on savait que l'Autriche avait dans ces mêmes provinces un grand nombre de partisans. Ces ménagemens et ces transactions ne suffirent pourtant pas pour empêcher l'insurrection de ces provinces en faveur de l'Autriche : après leur soumission par la force , elles perdirent une grande partie de leurs privilèges, f

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Caractères opposés de Portocarrero et d'Arias. — Noayeaux membres des conseils de cabinet. — Embarras toujours croissans, et indolence de Philippe. — Le comte Marsin nommé ambassadeur pour remplacer le duc d'Harcourt, qui était tombé malade. — Ses instructions. -*— Philippe quitte Madrid. — L'administration confiée à Portocarrero pendant Tabsence du Roi. — Phib'ppe reçoit sa fiancée à Figuîère. — Caractère de la jeune Reine. — ReuToi des Piémontais qui raccompagnaient. -^ Précautions et jalo^es de la Cour de France. — Louis conseille Philippe de ne pas se laisser gouyemer par sa femme.

Les caractères et la conduite des deux principaux ministres, Portocarrero et Arias ^ ne firent qu'accroître les difficultés dont Philippe était en- YÎronné. Portocarrero, fier des services importans qu'il avait rendus à la maison de Bourbon^ s'empara de tout le pouvoir, croyant les plus hautes récompenses au-dessous de son mérite. Quelque adroit qu'il fut^ et malgré son grand usage de l'intrigue et des manèges de cour^ il n'était point expéditif en affaires, et manquait d'expérience pour bien gérer celles du gouver* nement. Ajoutez qu'il était vain, entêté, et aussi

réservé et peu communicatif quand il ne s'agissait pas de ses propres intérêts, qu'il était souple et caressant quand il avait quelque chose à craindre ou à espérer. Jaloux de son influence , il tenait le roi enfermé dans l'enceinte de son palais, et lai inspirait de la défiance contre les grands, quil représentait comme ennemis de l'autorité royale, en lui faisant craindre de tomber dans l'espèce d'esclavage honorable auquel Charles II s'était vu réduit* il employait en même temps, avec on égal succès, ses artifices auprès des grands , et les éloignait chaque jour davantage de la cour, par la défiance qu'il savait leur inspirer à leur tour, et contre la personne et ccmtré le pouvoir du souverain. Sa soumission à Louis XIV allait jusqu'à l'extravagance; il suffisait qu'une mesure fiât agréable à la cour de Versailles, pour qu'il la proposât sur-le-champ , sans examiner si elle était contraire ou non aux opinions et aux intérêts de son pays. Cependant, poussé par le même intérêt privé , qui , en toute circonstance , était le mobile de ses actions, à peine entrevojnait-il le retour de l'antipathie nationale contre les étrangers, qu'il se plaignait hautement d'être maîtrisé par le cabinet de Versailles , et provoquait contre celui-ci et contre la France la haine qu'il avait serul méritée par sa rigueur et sa bassesse.

Don Manuel Arias, président du conseil de

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CasUlle^ montrait plus d'espoît, et avait une plus grande capacité pour les af&ires que Portocarrero y mais il était aussi réservé et aussi intraitable que lui. U avait été d'abord chevalier de Malte; mais à cinquante ans ^ soit par ambitioD ^ soit par avarice, il se décida à endosser la soutane. Il venait d'être nommé archevêque de SéviHe. La célâ>rité de Ximénès était toujours présente à Vesprit des prélats espagnob; Arias brûlait de voir arriver le temps ou il pourrait réunir à la pourpre romame la dignité de primat d'Espagne et l'emploi éminent de grand-inquisiteur. Dur et repoussant pour ses inférieurs, il surpassait Portocarrero même en bassesse et en servilité auprès de ceux dont il attendait son avancement. Son langage sur la prérogative du monarque espagnol était empreint de tonte la pon>pe etde tout le pathos de la flatterie orientale, u Dieu^ disait-il, a placé Philippe à la tête d*un gouvernement non seulement monarchique, mais le plus absolu et le plus despotique de toute la chré* tienté, et ses sujets ^ sans sa permission, n'ont pas même le droit de remontrance. Le cardinal de Tolède, ajoutait-il, n'avait qu'un seul ange gardien pour le diriger, mais chaque roi en a deux, l'un pour la direction de sa conduite privée, l'autre bien plus puissant encore, pour le gouvernement de ses étals. » U inférait de cette assistance donnée par l'ange gardien , qu'un roi qui n'a que

des talens médiocres^ était plus capable de bien gonyemer que le plus habile ministre. (*)

Deux hommes de semblables caractères et mus par des intérêts opposés, ne pouvaient rester long-temps unis, aussi furent-ils bientôt entraînés dans des disputes, et dévorés par la jalousie , sans qu'il fut possible de les mettre d'accord, si ce n'est pour leurs intérêts réciproques, ou pour renverser leurs ennemis communs. L'urgence des affaires, et surtout l'espoir de ^re retomber aussi sur d'autres }e bl&me général de l'administration, les décidèrent à proposer l'admission de deux nouveaux membres dans la junte de gouvernement. Leur choix trahit leurs intentions, car il tomba sur le vieux marquis de Mancera , et le duc de Montalto ; ce dernier était un homme de la plus complète nullité. (^)

(') NoAILLSt.

(*) Lonville raconte , avec son esprit et sa malice ordinaires , des traits originaux concernant Portocarrero et le président : en voici un sur ce dernier. Le roi , et les Français qae Louis XIV avait placés près de sa personne, s*étaient prononcés en farenr d*un traité avec le Portugal , qui ent lieu en effet ; mais pendant que l'on discutait Taffaire au conseil , le président montra sa part d'opposition à cette mesure. Un jour il aborda le jeune monarque les jeux étin> celans , et lui dit : ( c'est le roi lui-même qui l'a raconté ) « Sire, puisque votre majesté veut apprendre pourquoi je suis si opposé au traité, je vais lui révéler une chose que je ne suis obligé de dire , ni au conseil d'état , ni à l'enToyé de

Ail milieu de ces embarras^ la constitution physique de Philippe s'altéra. Il se trouva accablé sous le poids de difficultés trop grandes pour son jeune âge. A son arrivée en Espagne, on remarquait son activité , son esprit et son inteUigence ( *). Peu de temps après il tomba dans une indolence extrême. Sa manière de vivre n'était plus aussi réglée qu'auparavant. Il se plaisait dans des soupers qui avaient lieu à minuit; il s'ensuivait que le lendemain les ministres passaient la journée entière à attendre le moment de l'entretenir y et que toutes les affaires urgentes soufiraient de ce désordre. On disait de lui avec raison : « Qu'il allait au conseil parce qu'il fallait y aller, mais qu'en sortant il ne se rappelait plus de ce qui s'y était passé; qu'il gardait tout le jour les lettres qui traitaient d'af- £dres, sans même les décacheter, et qu'il n'en parlait jamais ». L'exemple du monarque devint

France » : là-dessus y mettant la main sur son cœur, après avoir fait une belle protestation par sa croix de Saint- Jean , il avait ajouté : « Sire 9 c'est que le Portugal est à tous y comme ma calotte est à moi » ; et pour rendre la chose plus sensible , il avait 6té sa calotte.

Après son départ , poursuit Louyille , j*ai été trouver le roi ; et n'ayant point de calotte à ôter , je l'ai remplacée par ▼os raisons, ( Il écrivait à M. de lorcy. )

(') Mémoires de Saint-Philippe , tome I , page 85. Mémoires de Noailles , tome II , page 54-

contagieux pour ses conseillers^ et un des grands qui avait présenté un mémoire^ successivement, au roi> aux principaux ministres et à Tambassadeur de France , disait avec autant d'esprit que de justesse : « C'est un singulier gouvernement que le nôtre ; un roi qui ne parle pas , un cardinal qui n'entend pas , un président de GasiiUe qui n'a pas de pouvoir^ et un ambassadeur fran« çais qui manque de volonté, n

Le conseil ayant en vain essayé de tous les moyens pour faire sortir Philippe de son apathie , s'adressa à Louis , pour le prier de recommander à son petit-fils la même exactitude et la même distribution de temps dont il donnait l'exemple dans la direction du gouvernement de son royaume. En conséquence, Louis fit là-dessus à Philippe de fréquentes et vives remontrances ; mais l'effet qu'elles produisaient n'était que momentané , car après un effort passager et qui ne durait qu'autant que le souvenir de la remontrance n'était pas effacé , Philippe retombait de nouveau dans son indolence habituelle.

Ija grave indisposition du duc d'Harcourt, qui n'avait été occasionnée que par la multiplicité des affaire^ et un travail forcé , augmenta encore le désordre du gouvernement. Blécourt, ministre en sou&ordre, était» loin de pouvoir remplacer son chef. Il n'avait ni l'avantage d'une haute naissance ni celui du rang pour pouvoir vaincre

l'indolence du monarque ^ et sauver le gouvernement d'une apathie funeste. Ses représentations n'eurent d'autre résultat que de lui attirer l'animadversion et leç insultes des ministres. Ainsi tout languissait de plus en plus. On fit des instances réitérées pour avoir un nouvel ambassadeur dont le rang, les talens et la capacité militaire pussent remettre en mouvement une aussi lourde machine. Le roi et ses ministres indiquèrent le duc de BeauvillierSy premier précepteur de Philippe; mais il était trop discret pour accepter un emploi aussi peu agréable que difficile. A la fin , Harcourt fut remplacé par le comte de Marsin, gen* tilhomme doué de grands talens politiques et militaires y quoique n'ayant en partage ni la discrétion y ni la prévenance , ni l'adresse de son prédécesseur.

Les instructions qu'il reçut de Versailles pour régler sa conduite, montrent, comme on va le voir, l'attention minutieuse que Louis XIV prêtait aux mouvemens de la cour espagnole : elles mettent en évidence ses projets ultérieurs, et offrent en même temps le tableau très animé et trop vrai de la détresse à laquelle le gouvernement et le peuple espagnol se trouvaient réduits , ainsi que de la tutelle où l'on tenait le jeune et indolent monarque.

a Pour rendre profitables les secours désintéressés que le roi dotncne à l'Espagne , il est urgent

l8o PHILIPPE Y.

de remédier aux maux qui affligent cette monarchie. Sa Majesté a senti la nécessité d'envoyer un homme de confiance qui suppléât le duc d'Harcourt pendant sa maladie^ et agit de concert avec lui y si sa santé lui permet encore quelque appli-cation aux affaires. Comme le comte de Marsin a fait connaître en toute occasion son zèle^ sa sagesse, son désintéressement et sa capacité dans la guerre^ qualités bien plus nécessaires aujourd'hui en Espagne que l'expérience des négociations f le roi l'a choisi à cet effet. Il suffira de lui donner une idée générale des affaires ^ l'instruire de particularités relatives à la personne du jeune roi, sa maison, ses conseils; lui indiquer la conduite à tenir envers ceux qu'on regarde comme malintentionnés; lui noter les principaux abus du gouvernement (le détail des autres serait trop long) , et aviser avec lui aux remèdes qu'on peut apporter avec le temps ; car on se flatterait en vain de les corriger tous au commencement d'un nouveau règne. La même confusion règne dans toutes les affaires. H semble que les rois d'Espagne y successeurs de Charles P% aient été plus occupés à détruire , par leur mauvaise conduite ^ la monarchie dont ils avaient hérité, qu'à la maintenir dans sa splendeur. La confusion augmenta eiK^3re pendant la durée du dernier règne , et les Espagnols disent qu'après un siècle de mauvais gouvernement , ils ont fini par n'en avoir pas

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du tout. On a vendu les emplois principaux; et cet abus a tellement encouragé la fainéantise^ qu on s'est éloigné entièrement du service militaire. Les droits de la couronne , dans les Indes occidentales, ont été sacrifiés à l'avarice des vice-rois, gouverneurs et autres officiers subalternes. Ils ont ruiné le commerce, et il est devenu la proie des étrangers et des plus grands ennemis de FEspagne«

(( L'incapacité et l'égo'isme des administrateurs ont entretenu le désordre dans les finances. D'ail-* leurs il suffit, en Espagne, de trouver un usage établi pour le suivre scrupuleusement, sans se donner la peine d'examiner si ce qui était bon dans un temps n'a pu devenir mauvais dans un autre.

i€ L'autorité royale s'est afiaiblie à proportion que les moyens ont manqué pour la faire respecter; de là les soulèvemens de la populace de Madrid. Il n'est pas étonnant non plus que le désordre se soit introduit aussi dans la justice; l'impunité est tellement assurée, que l'on commet toujours des meurtres sans qu'on se mette en devoir de rechercher les coupables. Le clergé, les moines surtout, ne sont pas mieux région que le reste.

« Dans cette monarchie, le pouvoir du roi a toujours été absolu. Les peuples , quoique impatiens d'être soulagés, sont très soumis : les

l82 PHILIPPE V.

grands^ divisés entre eux, mais sans suite , tremblans d'être éloignés de Madrid, sont trop paresseux pour être a craindre. Si Ton peut mettre de Tordre dans les finances et entretenir des troupes, principalement auprès de la personne du roi , rien ne lui serait difficile. Son naturel est excellent. Porté au bien , il ne peut manquer que par la crainte de malfaire ; mais cette timidité (') le rend indécis dans les moindres choses; il fiiut le déterminer et lui faire sentir qu'il est le maître. Les affaires se trouvant dans un si mauvais état, il n'est pas étonnant qu'elles l'ennuient, et qu'à son âge il cherche des occupations moins embar* rassantes. Il serait pourtant bien dangereux que l'ennui et le dégoût l'éloignassent des soins qu'il doit prendre. On ne saurait trop l'exercer à gouverner par lui-même , à s'informer de tout , et a s'instruire de ce qu'un roi doit savoir pour rendre ses sujets heureux. L'étiquette a jeté de tout temps une barrière insurmontable entre le prince et ses

(' ) Une lettre de la reine à Louis fournit une preuve assez curieuse de cette fâcheuse timidité. « Je prié hunablement YOtre majesté d'employer rautorité qu'elle a, par tant de motifs puissans , sur le roi votre petitrfils , pour qu'il s'ac* coutume à dire d'un ton de fermeté :je veux, ou Je neveux peu ; en un mot, pour qu'il vous imite. Il serait alors un prince accompli ; il se pourrait qu^alors je l'aimasse trop , et voui savez que dans toutes choses , même les plus louables, il faut de la modération. »

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sujets : les Espagnols eux-mêmes en conviennent. Sa IVIajesté souhaitait que son petit-fils se délivrât de cette contrainte : jusqu'ici l'intérêt de ses principaux serviteurs et celui des grands l'en ont empêché. L'exemple du dernier roi n'est pas une raison pour conserver cette étiquette. Les malheurs de l'Espagne sont attribués à cet isolement; une conduite opposée serait louée des peuples. Ils aimeront mieux que le roi ^ leur maître , suive l'exemple du roi de France que celui de ses prédécesseurs autrichiens ; et s'il y avait un choix à taire entre eux^ l'exemple de Charles I" serait meilleur à suivre dans une partie de sa conduite que celui de ses descendans.

u U importe de songer à établir une garde teUe que le roi doit l'avoir. U faut la composer de trois régimens, un de cavalerie et deux d'infanterie. L'un de ces derniers sera flamand ^ Tautre sera espagncd. Il faudra renvoyer les archers de la garde allemande , parce qu'il convient de supprimer en tout le nom allemand et de le rendre odieux aux espagnols. Si Ton peut avoir pour officiers des personnes distinguées , la garde sera sur un meilleur pied, cela engagerait peut-être la noblesse à servir dans les armées. »

On trace ensuite la conduite que l'on devait tenir avec les personnes attachées à la maison du roi , ainsi qu'avec les Français qui y avaient du service, et l'on fait l'exposition détaillée des mo-

l84 PHILIPPE V.

tifs qui avaient détermine le choix de la princesse des Ursins pour camareramajror (première dame d'honneur ) ^ puis les instructions continuent ainsi :

(c Ces détails seraient tout-à-fait étrangers aux fonctions d'un ambassadeur qui résiderait dans toute autre cour que celle de Madrid. Mais aujourd'hui l'ambassadeur de France doit être ministre de sa majesté catholique ^ et il fatut que, sans en avoir précisément le titre, il en exerce les fonctions , qu'il aide le roi d'Espagne à connaître l'état de ses affaires et à gouverner par lui-même. On est fondé à espérer de l'esprit du prince , de l'éducation qu'il a reçue, qu'il aimera mieux suivre l'exemple du roi de France que de remettre, comme ses prédécesseurs, tout son pouvoir entre les mains d'un seul ministre, et de s'abandonner entièrement à ses conseils. Il voit, par les effets qui en ont résulté, la différence qui existe entre ces deux exemples.

a 11 y a des personnes qui prétendent que Fintérét de la France est d'empêcher le retour de l'ordre en Espagne. Cette opinion est tellement erronée, qu'on doit la regarder comme un artifice employé par les ennemis communs des deux couronnes. Les Français et les Espagnols doivent partager désormais entre eux les avantages dont les Anglais et les Hollandais jouissent depuis longtemps aux dépens de l'Espagne*

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u Si le duc d'Harcourt ne peut plus, à cause de sa santé , assister au conseil , il est à propos que le comte de Marsin y entre, et que cet usage s'établisse à l'égard de celui qui aura le caractère d'ambassadeur. Il ne s'agit plus de savoir si cela, portc$ra ombrage aux autres puissances de l'Eu* rope ; des ménagemens n'apaiseront pas leur jalousie. Les armées françaises de Flandres et d'Italie, les escadres de la France reçues dans les ports de l'ancien et du nouveau monde pour leur défense, l'autorité conférée à sa majesté de commander dans tous les états de son petit-fils ; voilà ce qui porte ombrage aux puissances et les fait craindre. L'admission de l'ambassadeur français dans le cabinet ne leur inspirera pas plus d'inquiétude qu'elles n'en ont déjà par tout ce qu'elles voient. Pour maintenir la plus parÊtite harmonie, Tambassadeur devra communiquer au roi d'Espagne tous les ordres qui lui seront transmis , de manière que toutes les affaires se traitent avec un concert unanime.

ce L'Espagne est hors d'état actuellement de dédommager sa majesté des dépenses qu'elle fait pour elle : l'ambassadeur ne perdra pas néanmoins de vue ce dédommagement, et il songera aux moyens de l'obtenir quelque jour. En conséquence, san&compter les dépenses pour la guerre, on trouvera joint à cette instruction un état de subsides fournis pour les alliances.

l86 PHILIPPE V.

« Le roi d'Espagne n'est guère moins iri'ésolu sur les heures de son lever et de son travail , que sur celles de ses repas ou de ses affaires les plus importantes. 11 £aut occuper toutes ses heures , remplir sa journée autant qu'il sera possible ^ et tâcher d'absorber l'ennui qui le tourmente déjà.

cr Personne n'a eu une influence plus réelle dans le testament de Chaiies II, en faveur du duc d'Anjou y que le cardinal Portocarrero, Aussi l'a* t-on mis, dès le commencement, à la tète des affaires. Il passe pour être bien intentionné , mais son incapacité est reconnue et la nation ne veut plus de lui. S'il souhaite véritablement se retirer sous prétexte que son âge avancé ou sa mauvaise santé, ainsi qu'il l'a écrit au roi» ïy oblige, sa retraite ne parait pas devoir être ^cheuse pour le service du roi. On prétend que par ambition il s'était uni au président de Castille, et que c'est encore l'ambition qui les a divisés. Le président parait désirer aussi sa retraite , mais persmme ne le croit sincère dans sa demande.

« Les autres conseillers d'état (') qu'il importe de connaître , sont : le marquis de Mancera « le marquis de Villafranca, le duc de Montalto, le comte de Santistevan, le marquis del Fresno,

( ' ) Il ne faut pas confondre le conseil d'état avec celai <lu cabinet ou le ministère ; c'est à ce coqJs suprême que Von s'adressait dans les cas eitraordtnaires ; c'était une sorte de conseil privé.

CHÀP. III. -— I7OI. 187

l'aniirante et le comte d'Aguilar. Mancera, président du conseil d'Italie , n'a d'autre guide que son devoir; mais âgé de quatre-vingt-six ans, il n'j a plus à compter du tout sur ses services. Villafranca possède la charge de grand-écuy er ; il mérite d'être récompensé, car ce fut lui qui, le premier, se prononça au conseil en faveur d'un fils de France. L'austérité de son caractère et son attachement extrême pour l'étiquette ne laissent pas que d'avoir quelques inconvéniens auprès d'un jeune prince. Montalto, président du conseil d'Aragon, est un brave homme, qui parait bien intentionné; mais inquiet et indolent à la fois, avec une intelligence assez bornée, il pourrait se laisser entraîner fecilement à des engagemens contraires à son devoir, purement par haine contre le cardinal qu'il déteste. Santistevan a montré plus d'inclination pour la France que tout autre. Del Fresno et son fils paraissent pleins de zèle et de probité.

« L'amirante de Castille a beaucoup d'esprit » parle et écrit bien : il affecte d'aimer les gens de lettres, entretient constamment chez lui quatre jésuites , qu'il fait manger à sa table ; mais il n'a cependant aucune étude. Il passe pour être avare, et veut être magnifique, dépensant sans goût et sans discernement, purement par vanité; il n'a jamais songé qu'à ses propres intérêts, aussi n'a-t-il pas d'amis. Aimant ses aises et ses plaisirs, il cher-

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chera probabrement plutôt à effacer les impressions que sa mauvaise conduite a occasionnées qu'à former des factions dans l'état. Il y aurait du danger à lui faire occuper les premières places; mais on ferait bien de profiter, quoiqu'en dise le cardinal , de l'extrême désir qu'il montre de se justifier auprès de son souyerain.

« Aguilar passe pour avoir bien plus d'esprit que rAmirante Q), plus d'instruction , de capacité et d'expérience dans les affaires; mais sa probité et son honneur sont suspects; on le dit entreprenant et hardi : l'ambition réglera sa conduite. Il a perdu près de 3oyOOO piastres de rente. On n'a pas été prudent de le laisser dans le conseil , ainsi que l'anourante. Le peuple les hait tous deux; ils n'ont aucun parti , mais il faut les surveiller.

i( Les différens conseils de Madrid sont pleins d'abus; celui des Indes plus que tout autre. Loin de punir les malversations, les coupables, au contraire, trouvent de l'appui, en raison du présent qu'on reçoit d'eux : ainsi les excès des

(-) Don Rodrigue Emmanuel Manrique de Lara, déjà nomme sous le titre de Frigiliana ; il prit celui ê^Jguilar par suite de son mariage avec Dona Antonia Ramirez d'Arellano , comtesse d'Agnilar. Nous le nommerons toojonrs le comte de FrigOiana , pour le distinguer de son fil», que les auteurs espagnols désignent sons le titre de comte d'Aguilar.

CHAP. iir. — 1701. 18^

vice^rois et autres officiers demeurent sans chàti* ment. Cette impunité et les fortunes immenses qu'ils amassent, excitent leurs successeurs à suivre le même exemple : si, au contraire, il se rencontre un homme délicat sur Thonneur, qui suive une marche différente, son désintéressement est puni par une honteuse pauvreté. Si c'est un employé subalterne, le reproche qu'il fait tacitement à ses supérieurs par sa Bonne conduite, ou par son attention à éclairer la leur, attire sur lui la haine de ces mêmes supérieurs. Il n'est pas long-temps sans perdre sa place , car malheureusement la vérité n'arrive jamais jusqu'au roi : le grand éloignemént la rend facile à déguiser, et des présens donnés à propos ont toujours su en obscurcir l'éclat.

i< La dilapidation des finances est bien connue. Un des principaux abus consiste dans ce principe que les anciens exemples passent pour des maximes inviolables, et qu'on n'ose pas proposer la plus petite innovation. Chaque province sait très bien ce qu'elle doit payer, et en quels endroits l'argent doit se dépenser. L' Aragon, par exemple, ne donnerait pas le moindre secours pour les besoins pressans de la Castille.

« Les églises d'Espagne sont immensément riches en or et en argenterie , qui s'augmentent tous les jours par le crédit des religieux. Conséquemment les espèces en circulation sont extrê-

igO PHILIPPE Y.

mement rares. On a propose d'obliger le clergé de vendre une partie de cette argenterie des églises. Avant que de prendre cette résolution, il en faudra bien examiner non seulement Tuti* lité qui est reconnue^ mais il faut aussi peser les inconvéniens de ce projet. Les revenus de la Cruzada seraient considérables s'ils étaient bien administrés. Celui qui est à la tête de cette administration se déterminera difficilement à donner des notions claires; il est soutenu par le cardinal.

« Quoique le roi dût avoir tant de grâces à Êdre, il n'en a presque aucune à répandre. Tous les gouvememens, emplois et commanderies sont donnés à vie pour plusieurs générations : les vice-rois et les principaux gouverneurs remplissent les charges les plus importantes , et choisissent ceux que le roi ne fait que nommer sur leur proposition. Les honneurs et les places sont réservés pour les Castillans. Cet abus provient du long séjour des rois à Madrid. Les autres Espagnols sont considérés comme étrangers, erreur dont le cardinal Portocarrero parait fort entiché.

« Un des principaux remèdes à de tels maux serait l'établissement d'un corps de troupes. On devrait commencer par la garde du roi. Son voyage projeté à Saragosse aiSn de confirmer les privilèges, et recevoir le serment de fidélité de

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r Aragon, serait une occasion favorable à saisir; car la dignité royale demande que des troupes l'accompagnent. U pourra visiter ses différentes provinces, séjourner dans les principales villes, et se faire voir à ses peuples. Si Ton peut mettre de Tordre dans les finances, corriger les abus des conseils, supprimer le grand nombre de survivances de toute espèce, faire abolir l'étiquette, observer la justice; le roi d'Espagne pourrait en venir bien mieux à bout et avec plus d'autorité hors de Madrid que s'il demeure dans cette capitale (') ». Telles furent les instructions^ dont nous avons cru devoir donner le détail à nos lecteurs.

Sur ces entrefaites y des négociations avaient €u lieu pour conclure le mariage du jeune monarque avec la princesse Marie-Louise de Savoie ; mais le caractère équivoque et intéressé de Victor-Amédée avait prolongé la discussion au point que l'impatience de Philippe fut poussée à bout. Enfin , toutes les dispositions furent achevées , et le roi eut la satisfaction d'apprendre que la cérémonie avait eu lieu le 11 septembre, en vertu de la procuration donnée au marquis de Castel- Bodrigo, et que la nouvelle épouse était sur le point de quitter Turin. Dans son impatience de conclure son mariage, et pressé néanmoins de fuir

{') Mémoires de Noaillcs, tome 11 , pages 89 et 111.

les intrigues et les dissensions de sa cour, il réussit à arfacher le consentement de Louis XIV pour son départ^ et à surmonter la seule difficulté qui s'y opposait , la composition du gouvernement pendant son absence. Après une foule de consultations et d'avis contradictoires, l'administration fut confiée à Portocarrero, avec le titre de gouverneur du royaume, et avec la mém? auto-rite absolue qu'il avait eue durant la maladie de Charles II. Philippe partit, accompagné d'un conseil de cabinet , composé du duc de Medinasidonia, du comte de Santistevan, tous deux dévoués à la France, et du secrétaire Ubilla qui venait d'être nommé marquis de Ribas. Afin de diriger sa conduite selon les vues do Liouis XIV, Marsin le suivait comme envoyé de France, mais sans titre d'ambassadeur, pour éviter ces disputes d'étiquette qui seraient devenues un obstacle à sa fréquente et confidentielle communication avec le roi.

Ce fut avec un plaisir inexprimable que le jeune monarque quitta cette capitale, que Saint- Philippe appelle avec raison l'antre de la discorde ; et comme s'il n'y avait pas eu assez de preuves de la faiblesse du gouvernement, une foule de gueux et de mendians vint l'insulter avec impunité au moment de son départ , en présence même du cardinal.

En Aragon , le peuple l'accueillit partout sur

son passage avec les plus vives et les plus sincères démonstrations d'amour et d'attachement respectueux. U fît son entrée à Saragosse avec une grande pompe. Le peuple^ à qui on avait donné de faux renseignemens sur ses défauts supposés et de corps et d'esprit, fut agréablement frappé de ses manières prévenantes et de son heureuse physionomie , et fît voir le changement que l'as* pect du roi lui avait fait éprouver^ en se pressant autour de sa personne^ et en lui donnant des témoignages de dévoûment et d'adulation les plus bizarres , comme de toucher son cheval et ses habits, et porter ensuite les mains sur les lèvres et sur les yeux, comme pour se sanctifîer. Mais il en arriva autrement en Catalogne, où le peuple ^ été de tout temps turbulent et jaloux de ses libertés. Le monarque eut occasion de s'aper* cevoir des effets de l'antipathie qu'on y nourrissait contre ses fidèles sujets de Castille.

Après s'être arrêté quelques jours à Barcelonne , il passa à Figuières pour y recevoir son épouse, qu'il avait si long*temps attendue. Leur union fut ratifiée le 3 octobre devant le patriarche des Indes (* ) ; mais la joie de cette première entrevue fut troublée par un incident qu'occasionna la jalousie du gouvernement français.

Marie-Louise avait à peine atteint sa quator-

(') Ortiz, tomeVU, page 5.

zième année ^ et elle paraissait encore plus jeune k cause de la petitesse de sa taille ; mais son esprit et son intelligence avaient la précocité qui est le propre de son climat natal; et à une singulière beauté y à un maintien extrêmement gracieux, elle joignait les manières les plus agréables. On avait sondé avec soin son caractère et la disposition de son esprit; et comme Fambition et la duplicité de son père étaient passées en proverbe f Louis XIV craignait que la cour la plus adroite et la plus entreprenante de l'Italie ne cherchât à avoir de l'influence , et à gouverner par les autres cours son petit»fils. Afibi donc d'empêcher les effets qyi pouvaient résulter d'une correspondance confidentielle avec Turin, il transmit des ordres sévères, quoique secrets, pour qu'on renvoyât tous les Piémon tais de la suite de la reine, au moment où ils auraient touché la firontière d'Espagne , et pour qu'on la mit alors sous la direction de la camarera mayor^ la princesse des Ursins, qui l'avait jointe auparavant à bord du bâtiment sur lequel elle avait quitté la côte de Gênes. L'exécution de cet ordre fiicheux fit une profonde impression sur l'esprit de la jeune princesse , sensiblement émue du chagrin des personnes qui l'avaient accompagnée. EUe fit éclater les plaintes les plus amères; le degré de ressen— timent dont elle se montrait affectée était bien fait pour justifier la prévoyance de la cour de

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Fmice. La princesse des Ursins et Marsin , selon }e6 instructions qnols avaient reçues pour cette circonstance, parvinrent à calmer la vive impresr sion du jeune époux; et même, après la ratification du mariage , ils lui arrachèrent la promesse de rester seul jusqu'à ce que l'esprit de la reine £ûit devenu plus calme et moins exaspère. L'expédient réussit : Louville fut envoyé eq France pour annoncer et le mariage et la victoire que l'on croyait avoir remportée sur les machinations de la cour de Turin.

La réponse de Louis renferme un grand nombre de conseils dont le but était de prémunir Philippe contre l'ascendant de la jeune reine.

c( J'attendais avec impatience, lui écrivait-il, la nouvelle de votre mariage. Votre lettre, et Louville que vous m'avez envoyé me l'ont appris; il m'a parlé de tontes les bonnes qualités de la reine. Elles pourront vous rendre heureux, si votre épouse en fait un bon usage. Je l'espère, quoiqu'elle ait mal commencé. J'attribue ce qu'elle a fait à de mauvais conseils. Vous devez juger, par cet exemple , de' l'importance de renvoyer à Turin tous les hommes et femmes venus avec elle; elle a de l'esprit, et elje verra qu'elle ne doit songer qu'à vous plaire ; et je suis persuadé qu'elle s'y appliquera, lorsqu'elle se conduira par elle-même ; pour son bonheur et pour }e vôtre , il faudra qu'elle se désabuse sur toutes

les idées et projets qu'on lui aura suggérés de vous gouyemer. Votre Majesté ne le souffrirait pas : vous devez bien sentir la honte d'une seipblaMe fafiiblesse^ à peine excusable chez des sujets ^ et tout-À-fait digne de blâme chez les roLs ^ exposés aux regards des peuples. N'oubliez pas l'exemple de votre prédécesseur. La reine est votre première sujette ; dans cette qualité et dans celle de votre femme ^ elle doit vous obéir. Vous devez l'aimer ; mais vous agiriez contre votre devoir si ses pleurs avaient assez d'empire sur vous pour vous engager à des complaisances contraires à votre gloire. Montrez de la fermeté dans le commencement. Je sais que les premiers refus doivent vous coûter^ et qu'ils répugnent à la douceur de votre naturel; mais ne craignez pas de causer de légers chagrins à la reine afin de lui en épargner de réels dans la suite de sa vie. C'est par cette conduite seule que vous préviendrez des éclats qui vous seraient insupportables. Souffiririez-vous que vos sujets et toute l'Europe s'entretinssent de vos querelles domestiques? Rendez la reine heureuse ^ s'il est nécessaire, malgré elle; contraignez-la dans les commencemens, elle vous en saura. gré plus tard; et cette violence sur vousmême lui donnera la preuve la plus évidente de votre affection pour elle. Relisez^ je vous prie, mes premières instructions à cet égard. Soyez persuadé que c'est mo^ amour pour vous qui me

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