CHAPITRE 'III ADDITIONNEL
il ne s’agit que d'amitid et de pltrenlé entre les t'aniilles régnantes des deux nations. Ee monarque espagnol veut venger sa famille outragée et dépossédée , et la rétablir, s’il le peut, sur le trdne de France, qu’elle occupait ; qç, cetle cause n’est point de celles^ auxquelles on doive faire le sacrifice de la dqstruchon du royaume dont la conservation est la ipi soprônie : la parenté n’ést "qu’une affaire particulière. li existe entre les' nations des- rapports d’un ordre plus élevé et d’un intérêt plus réel que celui des fainilles régnantes. Jamais l’Espagne n’a dù s’unir avec la France plus étrorteinent qu’à présent , p^r la raison Ijqe d’autres puissances pourront ■ se prévaloir de leur séparation pour leur faire la loi pce qui serait impossible, "si elles pouvaient toujours rester unies , ainsi qu’elles rbut été de tout temps. Parmi c^s puissances,- la ]>lus à îfFaindre, c’est l’Angleterre, dont la politique astucieuse fit semblant d’abord de ne point s’immiscer dans les affaires intérieures de la France ; mais qui se déclara bientôt en faveur du rétablissement de la famille qui l’avait gouvernée jusqù’alors , en sotidoyant'Ies ■■ princes d’Allemagne , en armant de nombreuses escadres , et en engageant surtout l’Espagne dans la querelle contre la France pouf les épuiser toutes deux. Ptiisqu’ellc a toujours en vue leur destruction , avouons qu’cljc a copiplétemciK réussi en ce point. ^
« Il est très facile à l’Angleterre de prolonger la lutte, au moyen de sommes d’argent données aux uns , et de forces envoyées pour secourir les autres. Elle sera certainement au comble de sa joie ; toutes les colonies françaises sont ou soulevéespu déjà en son pouvoir; les possessions espagnoles, très éloignées de la métropole el voisines des colonies anglaises, SC ti’ouvent 'anjonrd’hui mal défendues, puisqii’après la perte des colonies françaises elles ne peuvent compter sur aucun allié. Une expédition anglaise nous ferait bientôt re|teniir de l’appui inconsidéré que nous avons'donné aux VI. m 5
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insurgés de la Nouvelle- Angleterre, Quels sont nos moyens ,
je le dèmande, dans le cas d’une semblable agression ?
« Je n’ajouterai quün mot; nous avoiisitoujours chex nous ^
l’Angleterre, maîtresse de Gibraltar : le Portugal, qu’on peut regarder comme une provinçe anglaise, se trouve sur. notre flanc ; la nouvelle France est sur nos derrières prête à se venger de notre inimitié. Si elle parvient^à pénétrer avec ses armes dans l’intérieur du pays, la dévastation et la terreur qui les accompagneraient ne calmeraient certainement pas le mécontentement général du peuple. »
Cette opinion du-comte d’Aranda , également honorable pour son esprit et son patriotisme , fut remise d’abord au duc de l’Alcudia ; mai's on ne la lut devant le conseil d’état (pie le 1 4 du même mois. Avant de rendre compte de ce qui se passa dans cétte séance, il importe de faire savoir qu’un cdinmencemeiit de mésintelligence réelle existait déjà entre le jeune ministre et le comte d’Aranda. La considération dont un homme aussi expérimenté que ce dernier jouissait pour tontes ées affaires politiques , ne pouvait que porter ombrage au duc. qui était ébloui par l’éclat dfe sa faveur auprès du monarque, et;qui, avec la présomption naturelle à son âge, s’imaginait peut-être que ses avis valaient bien mieux pour le bien du pays que ceux d’un homme blanchi dans la carrière des affaires publiques. Le comte était d’àillcurs, assez porté à l’indépendance par caractère; quoiqu’il ne se souciât pas de rompre en visière avec un jeune favori élevé aux premières places et, aux dignités tes phis éminentes de la monarchie, qui n’avait d’autre mérite que les agrémens de sa figure et la faveur de la reine, néanmoins il chercha toujours à conserver dans ses rapports fréquens avec lui la dignité propre à son rang, et le souvenir des services importuns qu’il avait rendus a i’Eiat. Cette indépendance blessa peut-être le duc, habitue a voir les personnages les plus élevés se courber devant lui. Quoi
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qu’il eu spit ^ le .comte- d’Aranda , en clierchaut à s’expliquer, la cause de l’orage suscité contre lui , affirme que le duc était déjà mal disposé envers lui avant la' séance du conseil d’état. Il raconte -même qu’étant , le 3 mars , dans l’antichambre de la reine avec plusieurs personnes de sa cour, et la conversation étant venue à tomber snr une nomination prochaine des cardinaux espagnols qu’il s’agisiait ' de faire a Home , le comte dit devant le duc de l’Alcudla : L’affaire des cardinaux. regarde le ministre seul. « C’est vrai ,
« M. le comte, répondit celui-ci; vous aurez occasion de a-connaitre ()u’en fait de cardenales- , je suis expert. » ( Cardenales est un mot à double entente, qui signifie les cardinaux et les meurtrissures. ) Le comte ne vit pour le moment, dans la réponse , qu’une plaisanterie; il se çontenia d’ajouter : Cçirune vous êtes habitué à monter tçus les jours au manège. des chevaux rétifs , 'vous devez, en effet, avoir appris à bien manier le fçuet. La séance du conseil d’état montra au comte d’Aranda que le duc de l’Alcudia attachait aux mots qui lui étaient échappés , une signification tout-à-fait différente.
Le 14 mars 17941 le roi vint présider le conseil : il était accompagné du ministre ; le secrétaire du conseil Anduaga n’ayant aucun rapport à faire, le duc de l’Alcudia lui dit:
< Puisque n^s n’avons pas d’affaires pressantes à traiter aujourd'hui, on pourrait bien lire l’opinion du comte d’Aranda, que je n’ai fait que parcourir très à la hâte. » Le secrétaire conùucnça aussitôt la Jecturc devant le pomte d’Aranda, qui,* rétabli de son indisposition, était en état d’assister au conseil- On écouta en silence la lecture de l’écrit. , Lorsqu’elle fut terminée, le duc de l’Alcudia dit; L’auteur de cet écrit mérite d’être puni} il faut lui faire son . procès, ainsi qu’h plusieurs autres personnes qui forment des sociétés , et qui adoptent des principes contraires au service
Di
de Vctre Majesté, ce qui est un véritable scandale. Il faut prêndrc des mesures sévères contre eur^ Il est du devoir dés ministres de Votre Majesté de surveiller ces sortes d’affaires et d’étouffer les mauvaises doctrines qui se répandent chaque jour. • • .
comte d'Aramla surpris, indigné même, mais non pas déconcerté par cette sortie inattendue du miidstrc, répondit que le respect dù à Sa Majesté l’obligeait à garder de la modération; que sans cela il saurait satisfaire d’une manière constenable à de- semblables expressions. Il accompagna néânmoins ces paroles d’un geste de menace' pour le duc, peu compatible avec le respect dû<à la présence du monarque, et il ajouta qu’il fallait combattre "son opinion par des raisons, soit politiques, soit militaires, et qu’il serait prêt à la rétracter s’il les trouvait -mieux fondées que ses propres raisonnemens. Le duè insista et dit, entre autres cKoses, que le comte était infecté des maximes de la révolution française , dont il était le défenseur. Le comte rappela,alors les services qu’il avait rendus à la. couronne ; il dit qu'il avait blanchi sous l’armure aussi-bien que dans la carrière diplomatii^ue. « Il est étonnant, ajouta-t-il, que, sans faire aucune attention à mes services', sans Considérer' quç,je suis trois fois plus Agé que,votre excellence, que j’ai mérité de la bienveillance du roi le grade (k aepitaine-général et de président du conseil ; oubliant également que j'ai pacifié le royaume dans des momens critiques , lorsque votre excellence était à peine venue au monde ; il est étonnant, dis-je, que votre excellence me maltraite aitisi devant Sa Majesté, et les, autres membres du conseil qui sont ici présens. Sire , dit le comte en s’adressant au roi, le respect dù à la personne auguste de Votre Majesté, m’empêche de continuer, a
Je n ai que vingt-six ans, ilest vrai, dit le duede fAlcudia,
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rnaii je travaille quatorze heures par Jour jce' qu’on n'a pas" fait jusqu’ici ; je ne dors que quatre heures , et toute mon attention est absorbée par les affaires. . ^
Le roi gardait le silence. Quelques membres du conseil cherchèrent a étouffer la querelle ; le «ointe de Camponianes prit la parole sur les affaires de la campagne; mais quand il vint à parler des frontières de l’Aragon , il affirma qu’elles n’étaienf ppint difficiles à franchir. • A entendre le comte d’Aranda , dit le duc de l’A^ndia , elles sont inaccessibles.» Le comte se rapportant alors ayx écrits qii’il avait présentés au conseil, le roi rompit le silence et dit avec vivacité , et non sanj aigreur : Vous m’avez dit à moi qu’elles étaient impossibles à franchir ; le duc d’Alcudia a raison. Le ministre , encouragé par ces paroles du roi , revint encore sur la nécessite de faire au comte sort procès. «Je suis prêt , M. le dnc, dit alors le comte d’Aranda, à subir un procès ; je m’y soumettrai avec beaucoup de calme ; ’ * mais , à part ce moyen légal, il me reste encore ( il fit à ces mots un geste de menace adressé au duc") assez de courage, d’hortneur et de fermeté , malgré ma vieillesse. » Quelques . momens après, le' roi leva la séance.
11 était midi à peu près lorsque le conseil finit. A unes: heure et demie, l’ordre fut signifié au comte d'AVanda partir pour Jaën. Arrivé à cette destination, l’instruction du procès commença aussitôt. Faute de crimes, le juge qui en fut chargé se borna à demander au comte des éclaircissemens sur l'opinion lue au conseil d'il^at. Bientôt les désastres éprouvés par nos armes ne justifièrent que trop les craintes de cet habile homme d’état. L’Espagne qe put arrêter les troupes françaises airlvées sur l’Ebre , et qui menaçaient de prendre la route de la capitale, qu’en sigtiant une paix honteuse , suivie de près d’une alliance plus honteuse . encore avec celte même révolution tant détestée. Les con-
'CHAULES III.
•seils poar lesquels on- avait poursuivi le ccmite d’Âranda devinrent , quoique tard , et lorsqu’il n'était plus temps d’en tirer parti , la boussole du gouvernepent. •
Le comte d’Aranda , transféré de Jdën-à Grenade, eut la permission de se vendre plus tard à Épila en Aragon, où il mourut. (')
(') Relation écrite par le comte d’ArandA lui-méme. CoUtction de manuscrits de M, 19 duc de San Fernando.