CHAPITRE IX ADDITIONNEL
eation de conserver ces mêmes bienfaits. Le
peuple, comme les individus, expie par des mal- ' heurs , souvent même par de longues calamités, l’oubli de l’accomplissement de ce devoir : c’est une vérité confirmée par l’histoire de toutes les nations, que la liberté politique ne peut s’obtenir que par des vertus; elle en est le prix et la récompense. » 11 est d’ailleurs de fait que , pendant les, trois règnes dont nous avons offert le vaste tableau, les esprits ont étéipeu portés Vers ces discussions sur le droit public, qui, de nos jours, sont devenues d’un intérêt universel. U importe donc de ne pas confondre les époques ; car si les gouvernemens se montrent .sages en établissant des lois politiques, lorsque l’esprit des peuples est mûr pour les comprendre et les observer, il ne s’ensuit pas que des princes qui ont vécu dans d’autres temps, auraient dû accorder les mêmes institutiops , sans que les esprits y fussent préparés, sans qu’ils en eussent * même montré le moindre désir. Il est bon toutefois d’ajouter que Ifes ministres espagnols, se trouvant fort bien de l’exercice d’un pouvoir illimité, n’ont pas cherché à. affaiblir chez les princes "cette antipathie pour les assemblées délibérantes, que des conseillers ignorans ou perfides leur représentent sans cesse cortime funestes pour leurs prérogatives et pour le bonheu» des peuples qui leur sont cgnfiés.
3”. Ni le patriotisme et l’énergie des Espagnols, ni les intentions bienveillantes des princes de la maison de Bourbon qui les oiit gouvernés, n’auraient peut-être pas su (fi pour tirer la nation de la décadence où elle était tombée , si la niarche progressive dé la civili^atiotr en Europe n’eùt exercé en -même temps une influence propice de l’autre côté des Pyrénées. Mais l’Espagne, que l’indolence et la faiblesse des derniers rois autrichiens avaient rendue presque entièrement stationnaire, ou, pour mieux dire, tout-à-fait étrangèiH; au mouvement et aux progrès de l’esprit humain chez les autres peuples; l’Espagne, qui, dans l’isolement où elle avait vécu, n’avait éprouvé sous ses rois aucun de ces précieux besoins que l’industrie et le commerce font naître, sé trouva placée dans une position bien plus favorable par suite de l’avénement de la dynastie de Bourbon : les rapports politiques^ fréquens et non moins intimes entre des souverains de la même famille, firent passer bientôt en Espagne une foule d’idées et d’améliorations dans presque toutes les branches de l’administration publique. Depuis Orri, qui commença le premier à débrouiller le chaos des finances espagnoles, jusqu’à Maritz et Gauthier qui furent envoyés en Espagne pour construire des vaisseaux et établirtdes fonderies , les réformes ont été en général basées d’après les institutions qui floris-
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saiéiif. en France., Les Espagnols, naguère 'si avancés, si piiissans^ous Charles étaient alors réduits à emprunter aux autres nations de l’Europe les améliorations dont elles étaient redevai)les aux sciences et aux arts qu’ils avaient négligés, IjCS finances, l’armée, la * marine » le irommeree, l’industrie, les académies,- les étxiles, tiiut dut ^ régler d’après l’état de ceis»institutions cheB l’étranger, et surtdut en France. La littérature nationale elle -même, honteuse eu quelque sorte de l'al)altemenl dans lequel elle avait été si Jong-lemps* plongée, y vint puiser dns lumières et des conseils pour rentrer dans la belle carrière qu’elle avait jadis parcourue avec tant d’éclat. Les temps étaient bien changés aussi ppur la littérature castillane : elle avait peuplé jadis de ses docteurs et de ses savans les écoles et les académies d’Italie , de France et de la Hollande; maintenant, délaii>sée^ appauvrie, défigurée, elle n’attirait plus l’attention des nations élrai>gèrcs. Le tour de celles-ci était venu ppur la gloire -etla grandeur littéraires. i.ui France surtout comptait un nombre considérable d’écrivains, dont les ouvrages méritaient de .servir de modèles.. 11 faut dire, à la louange des Espagncds, qu’ils s’empces.sèrent dè les imiter : ajoutons qu’ils en ont été bien récompensés; car, grâce aux conseils et aux exemples des maîtres français, ils ont eu la satisfaction de voir bientôt
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leur littérature renaître plus belle et plus brillante que jamais, et atteindre même , vers la fin du dix-huitième siècle, à une perfection inconnue peut-être jusqu’alors.
Que si, plus tard , lorsqu’un désir immodéré d’innovations donna naissance chez nos voisins à cette secte prétendue philosophique , qui a failli bouleverser le monde par la confusion de ses fausses doctrines et la hardiesse de ses paradoxes, l’Espagne n’a pas su se défendre d’égaremens funestes par suite de son habitude d’imiter servilement les institutions, les mœurs, les modes, les opinions et l’esprit des Français, il serait injuste de méconnaître pour' cela les bienfaits réels que nous venons de signaler. Les philosophes français du dix-huitièmesiècle ayantsoutenu avecune’égale ardeur, dans leurs écrits, d’utiles vérités et des sophismes dangereux, et l’esprit de leurs nombreux lecteurs n’ayant pas toujours embrassé leurs dogmes avec assez de discernement , force a été de les distinguer et les séparer plus tard. Par malheur, cela n’a pu avoir lieu ni en Espagne, ni dans d’autres contrées dè l’Europe, sans passer par de fortes secousses et sans çubir l’intervention toujours funeste ‘de la multitude ignare et passionnée. • - ~ ■ ’
• Vers la fin du règne de Charles III, l’affreuse tourmente qui a boulev^é la France peu d’années après sa. mort, grondait déjà d’une ma-
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nière effrayante. Sa politique avait puissamment contribué à en bâter la funeste explosion. On vit le roi d’Espagne, entraîné par l’avcuj^lement et l’imprévoyance du cabinet français, se déclarer le protecteur des philosophes de la Pensylvanie, et mettre sous l’abri de ses armes les colonÿ insurgés de la Nouvelle- Angleterre. Lorsque cette inconcevable faute, de \i part d’un monarque absolu , maître surtout du nouveau continent d’Amérique, fut consommée, il fallut l’expier. L’esprit qui avait enfanté l’insurrection au-delà des mers devint bientôt exigeant et impérieux en Europe. Vecs les dernières années de sa vie Charlej III, efl’rayé de la profondeur de l’abîme qu’il avait ouvert lui-même , devint méfiant et ombrageux pour son propre royaume. Ce'fut la cause des précautions, pour la plupart inutiles ou odieuses, que son ministre Elorida- Blanca prenait contre l’espritde réforme jusquelà si encouragé par la protection constante du gouvernement. Ainsi,^Charles, en descendant au tombeau, allait laisser à ses enfans un bel héritage, sans doute, mais il était aisé de voir que, placé dans le voisinage d’un grand incendie, il devait en coûter beaucoup pour n’en pas sentir les atteintes.
11 n’entre point dans notre sujet de déterminer ici l’influence que le règne- d’un prince aussi faible que Charles IV, et l’inexpérience du favori
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à qui il coiWia'ies rênes de Hital, ont dû exercer ^ sur la marche et-les progrès de la révolution fitan-' çaise ,’el, par suite, sur les destinéesde.rEfi'ropé. Iæs écrivains à qui cette tâche seV’a réservée, remarqueront' peut-être que les circonstances politiques de cette^ terrible crise étaient bien audessus des talens et de la capacité de ceux qui dirigeaient les conseils espagnols , et quedes hommes d’état qui jouissaient de la plus grande considération dans les autres pays de l’E^urope,- ayant échoué dans leurs eflbrts pour arrêter l’impulsion donnée en" .France aux espiâts, ou pour la mai- Iriser, oime devrait s’étonner nullement que le gouvernement de Charles IV ajt succombé aussi dans cette lutte générale, et qu’il se soit vu même dans la triste nécessité de devenir l’ami et l’allié le plus intime des gouvernemens qui se succédèrent en France pendant cette révolution., Oti est toutefois tôrldé à penser qüe m la mort n’eût enlevé, Charles 111 au coiqmencement de la révolution française, un prince aussi attaché,.qu’il l’était à .sa. famille , avec l’ascendant que lui donnaient son âge, son expérience et surtout la fermeté de sou caractère, n’aurait pu qu’être d’une grande utilité au monarque français dans les circonstances oi'i il se trouva, par ses conseils, ses démarches ou les secours .qu’il lui aurait procurés en temps convenable. t
Quoi qu’il en .soit, à la mort, de Charles, la na-
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lion espagnole touchait à une époque bien peu propice à sa tranquillité et à son bonheur. Jamais la monarchie ne s’était vue exposée à de plus grands dangers que ceux dont elle était menacée, [/administration bienfaisante et éclairée de ce • monarque aurait sulB sans doute dans un temps de calme pour commencer une ère prolongée de prospérité et de gloire; mais elle n’avait pas le • pouvoir de préserver l’Espagne des crises auxquelles l’exposait le voisinage de la France. A la vérité, en ne considérant la révolution française que sous le rapport des doctrines dont elle se servit pour alarmer d’abord tous les gouvememens de l’Europe , et pour en renverser plus tard quelques uns, l’Espagne était la nation qui offrait peut^tre plus de chances pour pouvoir lutter contre elle avec un avantage réel, L’amour des réformes, le désir des amélii>rations sociales, que nous avons eu occasion de faire remarquer chez les Espagnols éclairés, au dixhuitième siècle, avait toujours été accompagné du respect pour la religion et la royauté, qu’ils regardaient, avec raison, comme des institutioris sacrées et tutélaires, intimement liées au bonheur et à la èonservation de la société. Les croyances politiques et religieuses avaient été’ maintenues dans toute leur pureté , grâce à la sagesse caractéris^que de l’esprit national, en dépit du faux principe du doute universel , qui était le dognie
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fondamental , hautement avoué depuis longtemps dans les écrits des réformateurs français. Si l’on veut s’assurer que telle fut la sagesse avec laquelle on adoptait les réformes en Espagne, ou n’a qu’à parcourir avec attention les mesures administratives dictées par les hommes d’état espagnols, ou examiner les écrits des économistes et des littérateurs' de ce pays qui se sont le plus distingués ; .on n’y trouvera pas le moindre indice, je ne dis pas d’hostilité ou d’aversion', mais même de froideur ou d’indifférence ,' dès qu’il s’agit de la religion ou de la monarchie. Cet attachement était sincère et général. L’inquisition avait eu à lutter contre une foule d’ennemis qui voulaient la renverser ; mais les plus acharnés d’entre eux se bornaient à demander sa suppression et celle de beaucoup d’autres abus qui déconsidéraient la religion , sans qu’il entrât jamais dans leurs projets de porter plus loin leurs regards scrutateurs. Qu’y avait-il à craindre, en effet, pour la religion et la monarchie’, appuyées, comme elles étaient l’une et l’autre, par. l’autorité des traditions nationales ? 11 n’existait ni passions ni intérêts assez puissans pour leur disputer l’empire.^ Ajoutons à cette fermeté des croyances, des magistrats fidèles, dévoués, et remplis de zèle pour le maintien de la paix publique ; un clergé vénéré, investi d’un pouvoir immense dans l’exercice des hautes fonctions de son ministère, jaloux de ses