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peut-être , après de pénibles recherches , n'arriverait-on pas a savoir la vérité, car elle fut constamment environnée d'un voile si épais , qu'elle est encore inconnue à beaucoup d'Espagnols qui n'ont jamais abandonné le parti de Ferdinand.
Le peuple , dont l'instinct est admirable , ne se trompa point , parce que son attention, constamment portée vers un seul but , ne lui permettait pas de se distraire sur d'autres objets, ou que les masses se sentent douées de cette seconde vue dont sont privés si souvent ceux qui les gouvernent. Au départ de Ferdinand de Madrid, le peuple espagnol gémit en se voyant orphelin de son nouveau souverain , qu'il venait de recevoir dans la capitale avec d'étonnantes démonstrations de joie ; il fit entendre de lamentables cris lorsqu'il sut que les dernières personnes de la famille royale , don Antonio , oncle de Ferdinand , et don Francisco, frère du jeune monarque , se préparaient à quitter la capitale , abandonnant les rênes du gouvernement à une junte composée de personnages distingués par leur
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capacité , mais qui se trouvèrent entraînés par les événemens sans pouvoir les maitriser.
Le grand-duc de Berg, Joachim Murât, le brave entre les braves , le plus vaillant soldat de l'armée , comme en même temps l'homme le moins propre a mener une affaire politique , commandait en chef les troupes qui venaient d'envahir la Péninsule. Son quartier-général était établi à Aranda, lorsqu'il apprit l'abdication de Charles *IV en faveur de Ferdinand VII. Il annonça son arrivée à Madrid , et la cour lui envoya un officier aussi distingué par l'élégance de ses manières que par sa haute capacité et son dévouement a son pays, Velarde , capitaine au corps royal d'artillerie , qui devait le féliciter, l'accompagner partout, et veiller à ce que rien ne manquât au grand-duc dans ce pays où il était reçu en allié.
Velarde avait pour ami Daoïz, officier dans le même corps. Liés d'une amitié qui ne devait finir qu'à la mort , ces deux jeunes Espagnols s'étaient communiqué leurs craintes sur les
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événemens qui menaçaient la Péninsule. Ils gémissaient sur l'aveuglement du souverain qui se laissait dépouiller de ses forces, et ils avaient versé ensemble des larmes de rage en voyant les plus belles troupes d'Espagne passer la frontière , et cneminer par étapes sous les ordres du i brave La Romana , pour aller bivouaquer sur les bords glacés de la Baltique , si loin de leur patrie, à laquelle elles devenaient inutiles. t
Velarde accepta avec empressement la mission de joindre le grand-duc, et promit à Daoïz que là, il verrait sj leurs pressentimens n'étaient point trompeurs , qu'il observerait la conduite des Français , et qu'il ferait ses efforts pour deviner farrière-pensée du beau-frère de l'empereur.
Le grand-duc, instruit des événemens d'Aranjuez , arriva en quatre jours d' Aranda a Madrid , où il fit son entrée le 23 mars. Daoïz vit sur-lechamp Velarde, dont la figure portait l'empreinte d'une profonde tristesse.
« Eh bien! qu'as - tu observe? Les Français, « dans quelles dispositions sont-ils?
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— « Exigeans par l'habitude de la victoire !
« Ils nous traitent déjà en ennemis conquis.
— « Et le lieutenant de l'empereur, le grandes duc , as-tu pénétré ses intentions ?
— « Sur-le-champ , Daoïz ! Murât n est -qu'un « soldat , sans idées politiques ; il se laisse facile- « ment deviner. Il ne comprend point la nation «espagnole; il nous prend pour des Italiens.
« Déjà une partie de la Castille est exaspérée de « l'insolence des soldats français. J'ai vu que sous « les manteaux déchirés des Castillans il bat des « cœurs généreux. La moifcire étincelle produira un immense incendie. Avant-hier, en « traversant Buitrago, un malheureux gênait le « grand -duc sur son passage. Murât le frappa « d'un coup de cravache : le Castillan voulut ri-
«poster; mais j'intervins heureusement, et, le « conduisant à l'écart, je lui glissai dans l'oreille « ces mots, qui produisirent sur lui un effet ma- « gique. «Dors, ami , jusqu'au moment du ré- « yeil! a II me comprit, car il me serra convul- « sivement la ma». Daoïz , si l'Espagne sort de
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« sa léthargie , nous trouverons de dignes des- « cendans de Pélage î Nous n'avons jamais été « conquis, nous ne le serons jamais.
— « Comment parle-t-il de nos prêtres ?
— « Avec dérision.
— « Il est perdu s'il ne respecte point nos « croyances ! Mais qui se mettra à la tête de la « nation? Godoï l'a corrompue. L'insouciance k du vieux roi a laissé dissiper nos trésors , nos « flottes, nos armées. Ferdinand nous est en- « levé!... Plus de chefs!... Qui dirigera le mouavement? „j|
— (( Ami , dans la crise qui se prépare, il y au- « rait folie à vouloir tout prévoir. L'Espagne va a être le théâtre d'événemens qui surprendront « les nations. Le mouvement commencera par le « peuple. Eh bien! le peuple nommera ses chefs. « Chacun sera classé selon son dévouement a la « patrie, son énergie, sa capacité. Dans la révo- (! lut ion qui va avoir lieu, les ordres de l'état se-
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« nent des commandemens, qu'ils les méritent;
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ce si un homme du peuple obtient la confiance « des masses, qu'il les dirige : il n'y aura « d'exclusion que pour les faibles et les timides.
— « Velarde, je pense comme toi ; nous tou- <( chons a un moment décisif. Si le peuple espace gnol supporte avec patience les premières hu- « miliations qu'il recevra des Français, c'en est « fait de lui. Mais j'ai lu aussi dans les âmes de ce nos braves concitoyens : j'ai vu des cœurs ulcérés I Demain se relèveront des fronts qui se « courbent aujourd'hui. Un reste d'indécision, « une habitude de respecter les ordres du souce verain , enchaînent encore de puissantes voce lontés; mais le bandeau tombé, lorsque l'on « sera convaincu de tant de faiblesse , lorsque ce l'on verra que la complaisance pour Napoléon ce mène à un honteux esclavage , alors la nation ce puisera de la force en elle-même ; son réveil ce sera celui du lion. »
Les deux amis se séparèrent, sondèrent les esprits, et préparèrent les habitans de la capitale à saisir la première occasion de montrer qu'ils
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ne supporteraient point volontiers la pesanteur du sceptre impérial.
Cependant les divisions échelonnées sur h route de Madrid se concentraient dans la capitaie ; les troupes françaises étaient passées en revue sur le Prado. C'étaient ces mêmes soldats qui avaient promené leurs aigles victorieuses en Italie, en Allemagne, en Prusse, en Hollande. On remarquait cette infanterie de la garde impériale , troupe d'élite , contre laquelle ont lutft en vain les efforts des meilleures troupes de l'Europe ; et ces mamelucks, dont le costume, qui était celui des éternels ennemis des Espagnols , rappelait dans leurs cœurs des idées de liai ne et de vengeance ; et ces enfans de la Vistule , ces lanciers polonais, qui jetèrent une impression de terreur qui ne fit qu'augmenter lorsque Ton sut apprécier l'arme terrible qu'ils maniaient avec tant de succès. Murât cherchait à éblouir les habi tans de Madrid par de brillantes parades , mais il n'excitait point leur sympathie. Ce général , en se déclarant l'ami , le protecteur
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deGodoï, exécré de la nation , amassait sur sa tète toute» la haine que Ton portait au favori ; son faste ne paraissait que ridicule , et souvent sur son passage éclataient des murmures , ou se faisaient entendre d'ironiques sarcasmes.
Un jour, le peuple se précipite à la puerta del Sol , vers l'hôtel des postes, espérant voir arriver des courriers qui apporteront des nouvelles de leur bien aimé souverain Ferdinand , parti pour aller au-devant de l'empereur. On dit qu'au château Murât veut éloigner de Madrid don Antonio et le jeune infant don Francisco de Paula. On assure que le jeune prince verse des larmes , que Murât a fait employer la force , mais que l'infant s'obstine à ne point quitter Madrid. La mère de Velarde , la soeur de Daoïz , généreuses Espagnoles, âmes Spartiates dans un siècle de mollesse, se mêlent dans les groupes , gémissant *et pleurant sur le sort du jeune infant, « Lui « parti , qui donc nous restera de nos bien aimés « souverains? qui nous dit qu'en ce moment Fer- « dinand n'est point prisonnier ?^Qui sait? Murât « veut peut-être nous imposer pour roi son ami,
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(( l'amant de Pepa Tudo, l'exécrable Manuel!... » Et le peuple frémissait, et sur ces figures si graves on lisait l'expression d'une fureur concentrée. L'explosion sera terrible.
Au même instant un aide-de-camp du grandduc, que l'on reconnaît à son uniforme éclatant, passe au galop. «Le voilà, crie le peuple, « l'officier qui va donner l'ordre de saisir l'infant, « de le lier dans sa voiture pour l'emmener si le « pauvre enfant veut résister ! ...» Le peuple s'élance au-devant de l'aide-de-camp pour lui barrer le passage. L'officier persiste à avancer; il frappe, il est frappé. Il allait périr lorsqu'une patrouille s'avance , croise la baïonnette et le délivre.
Quel est donc cet inexplicable sentiment qui subitement enflamme le peuple de Madrid ? L'électricité est moins prompte, la foudre moins rapide dans ses effets. Le peuple agit comme un seul homme , semblable à ces machines remuées par une force invisible, et dont tous les mouvemens sont imposans par leur incroyable ra-
pidité : chacun s!arme à la hâte, saisit une vieille épée , un fusil , un sabre ; les Français qui
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passent dans les rues isolés ou en petits détachemens sont massacrés ; les femmes jettent par les .fenêtres , sur les ennemis de l'Espagne ( car d'aujourd'hui les Français sont regardés comme les assassins des Espagnols ) , des pierres , de l'huile bouillante, des meubles, pour les écraser. Deux mamelucks sont aperçus dans les rues d'Alcala : poursuivis, ils se réfugient dans le couvent des Carmes ; les religieux se. barricadent; les mamelucks se rappellent le cruel usage auquel est destiné leur sabre courbe ; ils tran*chent la tête des moines , les lancent par-dessus la seconde grille : sanglantes et défigurées , elles marquent d'un jet de sang leur passage en l'air , tournoient, tombent et bondissent sur le pavé, car cette foule si serrée s'écarte par un sentiment d'horreur impossible à décrire I Dès lors la fureur du peuple est à son comble ; plus de quartier pour de si cruels ennemis, qui outragent la religion , massacrent les ministres de Dieu, et renouvellent la haine à peine éteinte des chrétiens espagnols contre les musulmans.
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Cependant , au premier indice de ce mouvement populaire, si national, si prompt, Daoïz et Velarde avaient couru à leur caserne. Leur quartier, situé à la porte de Fuencarral , contenait vingt-six pièces d'artillerie et dix mille fusils enfermés dans des caisses. Depuis quelques jours ces deux officiers avaient préparé les soldats de leurs corps à un événement qu'ils prévoyaient. Accourant a la hâte, ils s'écrient que leurs frères sont assiégés dans leurs casernes; que les Français massacrent les Espagnols, égorgent leurs femmes et leurs prêtres. Ils jurent à leurs canonniers de mourir pour la défense de Madrid, pour leur souverain, pour leur religion. Les artilleurs s'attèlent eux-mêmes aux pièces , les mettent en mouvement , les chargent , et dirigent leurs feux dans les calles San-Be rnardo et Ancha San-Bernardo.Les caisses d'armes sont défoncées, les fusils donnés aux défenseurs de la patrie. On s'arme, on s'exalte; ce jour doit amener la destruction des Français et la délivrance de l'Espagne. « Ami , dit Velarde
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à Daoïz, ou nous sauverons l'Espagne, ou nous mourrons ici ! Que notre sang retombe sur nos ennemis ! Vive Ferdinand ! Mort aux Français ! »
Mais leurs intrépides ennemis n'étaient point restés oisifs. La générale bat dans les rues de Madrid ; les détachemens se massent, les troupes sortent de leurs quartiers ; l'artillerie enfermée au Retiro, les régimens qui occupent la position de San-Vicente et de San-Bernardino , qui domine la ville du côté du palais , prennent les armes, et entrent dans les rues en colonnes serrées. Les grenadiers à cheval de la garde impériale, cavalerie pesante si redoutable, les lanciers polonais, les mamelucks, exécutent plusieurs charges, refoulent et dispersent ce peuple armé à la hâte , qui combattait de sa propre impulsion, sans chefs, sans plan déterminé.
Plusieurs pièces de canon sortent du Ret^o , débouchent par la porte d'Alcala , vomissent la mitraille dans cette rue si large , et dissipent la foule.
Mais le canon espagnol se faisait entendre à
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la porte de Fuencarral : ce point offrait plus de résistance, car là commandaient deux chefs militaires, hommes d'exécution et animés du feu sacré. Une forte colonne de grenadiers français arrive au pas de charge par la place du duc de Ljria et de Berwick, traverse la place des Gardes-du-Corps, la place des Commandeurs de San-Jago , et arrive en face de la porte de Fuencarral , où plusieurs décharges à mitraille jettent dans ses rangs la mort, sans y répandre l'effroi. Sans tirer un coup de fusil, les grenadiers s'avancent au pas de charge , et emploient la baïonnette , cette arme si terrible entre les mains des Français. Les canonniers espagnols se font tuer sur leurs pièces ; Daoïz et Velarde expirent percés de mille coups, luttant avec un courage digne d'un meilleur sort contre une trompe dix fois plus nombreuse que celle qu'ils commandaient : ainsi périrent, premi ers martyrs de la liberté, ces deux jeunes Espagnols dont le nom fût devenu célèbre dans la guerre de l'indépendance. , „
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L'insurrection commença à* dix heures §lu matin : à cinq heures, «X ordre régnait dans « Madrid, »
Pendant trois jours des exécutions sanglantes eurent lieu par Tordre du grand-duc de Berg.
Coupables ou non d'avoir pris part à T insurrection, un grand nombre d'Espagnols furent arrêtés, condamnés, fusillés, sans qu'on accordât à leurs instantes prières les secours de la religion , sans recevoir aucune consolation d'un prêtre ; eux, Espagnols, traités ainsi ! quel crime! quelle faute î Aussi la journée du 2 mai 1808 donna naissance à cette haine que les Espagnols portèrent aux Français, et qu'ils assouvirent par des vengeances terribles. Napotéon y perdit ses plus braves troupes. Telle était cependant la présomptueuse confiance de Murât, qu'il s'écria : « Cette journée donne l'Espagne «à l'empereur! — Dites plutôt qu'elle la lui « enlève pour toujours », lui répondit le ministre de la guerre O'Farril.