‹ L'Espagne. Souvenirs de 1823 et de 1833. Par M. Adolphe de BourgoingChapitre 24 sur 58 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

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Si, à l'âge de vingt ans, vous eussiez fait partie de, cette belle armée qui, après des marches pénibles, arriva à Madrid dans l'été de 1823, belle de discipline et de tenue, comme si elle fût sortie d'une caserne pour aller à une parade , vous eussiez été fier de vous promener dans les rues de la capitale de l'Espagne avec cet élégant uniforme frayais qui n'a ni les formes

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amples et sans goût des peuples du Midi, ni la roideur de ceux du Nord ; vous eussiez vu nos jeunes militaires inondant, dans les momens de repos, les vastes allées du Prado, remplies de promeneurs , ou celles plus silencieuses du Retira ; vous eussiez vu nos élégans officiers de cavalerie parader autour des lourds carrosses dorés qui portaient lentement ces jolies habitantes des palais situés dans les rues d'Alcala ou de San-Bernardo, tandis que, assis sur des chaises adossées aux antiques sycomores, d'autres trouvaient un charme inexprimable dans des conversations a demi -voix avec les nouvelles connaissances qu'ils avaient faites depuis quelques jours. Chacun , au bout de quelques semaines, selon son rang, son grade et ses goûts , s'était créé une nouvelle famille, où il rendait soins pour soins, où il recevait attention pour attention.

Au coin de la Calle-Mayor et de la petite rue qui mène a la place de Guadalajara , sous ces arcades où se vendent ces belles oranges de

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Portugal , ces cédras , ces limons de Mayorque , ces dattes si jaunes et ces grenades monstrueuses d'Andalousie, on voyait des groupes nombreux composés des militaires de la garnison de Madrid ; on se pressait vers une porte étroite qui donnait entrée à un magasin de tabac. Adoptant sur-le-champ les usages du nouveau pays où ils

étaient destiués à vivre quelque temps, les

Français fumaient tous comme les Espagnols , et s'enivraient des douces bouffées de cette fu- • mée exquise sortie des feuilles de la Havane ;

mais ce qui attirait dans cette boutique obscure une partie de la garnison , c'était moins la qua^ lité de la marchandise qui s'y débitait, que les beaux yeux de Menechilda , la plus jolie fille de Madrid, qui, le lendemain de l'arrivée des troupes françaises, avait déjà une cour nombreuse. Pour découvrir de jolies femmes dans leurs retraites les plus cachées, nos militaires ont un instinct particulier.

Au bout de trois semaines , Menechilda avait fixé son choix ; et s'il venait encore quelques

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chalands , c'était pour admirer la piquante tournure , les beaux jeux , les grâces enjouées de la jolie marchande de la Calle-Mayor, mais sans espoir de voir leurs soins récompensés autrement que par un sourire ; car, je vous le répète, Menechilda avait fixé son choix, et l'Andalouse ayant volontairement donné son cœur, ne s'imaginait pas qu'il y eût possibilité de recevoir d'hommages que de celui qu'elle avait distingué parmi tous les autres.

C'était donc Franck , sous-officier dans un de ces régimeus de cavalerie légère où , *j|eune homme, vous eussiez voulu porter le dolman serré , la pelisse tombante sur l'épaule, la sabretache flottant cadencée et brillante , et le sabre retentissant sur un pavé inégal ; c'était Franck l'Alsacien , avec les cheveux blonds des enfans des bords du Rhin , ses yeux bleus, sa moustache droite et cirée , qui avait mis de côté les nombreux adorateurs de Menechilda ; Franck, gentil hussard , qui avait juré qu'il n'aimerait jamais que la belle Andalouse, et qui le croyait; c'était

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Franck qui avait reçu les premiers soupirs, les premières amours , et toutes les pensées de Menechilda.

Lorsque Franck traversait la Calle-Mayor, il s'arrêtait chez Menechilda ; Alkirk, son cheval , restait attaché aux anneaux des arcos de la rue de Guadalajara. La jeune fille reconduisait Franck sous les arcos, apportait toujours au coursier des gâteaux et des azucarillos , flattait son cou nerveux, passait dans les flots de sa crinière ses doigts effilés ; et Ton eût dit aux hennissemens d'Al^irk , a ses trépignemens , a la manière dont il fronçait ses lèvres en mordant son mors, qu'il voulait témoigner sa reconnaissance à la belle amoureuse de son maître. Franck accompagnait partout Menechilda, et dans les allées de chênesverts du Retiro et sur les bords du Maneanarès ,

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si épais et si recherché , depuis la porte de Sân- Vicente jusqu'au pont de Ségovie, et aux messes basses de Nuestra Seîiora d'Atocha , et aux cérémonies si majestueuses de l'église de San-Isidro ,

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où*l orgue gémit en longs soupirs, ou grondeen tonnant sous les voûtes de cette église , la plus riche et la plus dorée de Madrid. Lorsque , agenouillée sur les nattes qui tapissent les saints parvis, Menechilda s'inclinait en frappant sa poitrine , que derrière elle se dessinait Franck ,

debout , immobile , la tête nue , appuyé sur son sabre , fixant les voûtes du temple , on eût dit un de ces groupes symboliques représentant la Force et la Religion, ou F Ange de la Guerre protégeant la Faiblesse. Menechilda priait Dieu pour Franck. L'Espagnole confondait dans son âme Dieu et son amant, et ses prières s'élevaient ardentes au ciel , car elle croyait sincèrement se racheter par de fréquentes stations devant la châsse de Santa -Barbara. Mélange inouï de croyances religieuses et Je faiblesse humaine, qui révèle une confiance secrète dans la bonté de Dieu.

Un jour, Franck passait au galop devant Menechilda. Son cheval glisse sur le pavé brillant et plombé, s'abat, et roule dans la poussière.

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Franck se frappe violemment la téte , et^ste immobile , pâle , sans connaissance. Transporté chez Menechilda , il reçut les soins les plus teudres. Au bout de quelques heures il revient de son évanouissement , et se réveille entre les bras de sa maîtresse. L'effroi qu'éprouva la jeune fille révéla chez elle un sentiment profond d'amour dont elle ignorait encore la force, «r Je ne savais « pas vous aimer autant, dit-elle à Franck; si « vous m'étiez infidèle, je mourrais"; si vous me « quittiez, je perdrais la raison. Conservez-moi « toujours votre foi, et ne me quittez jamais. » Franck jura sur l'honneur du numéro de son 'régiment qu'il l'aimerait toujours, et qu'il ne la quitterai! jamais.

Quatre mois s'étaient écoulés depuis l'entrée des troupes françaises a Madrid : déjà le bruit circulait qu'une division allait faire un mouvement rétrograde, et reprendre la route de France. Le régiment de Franck devait rentrer un des premiers. Cette nouvelle fut accueillie avec indiffé-

rence de la part de l'Alsacien; cependant, il

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s'imagina qu'elle pourrait faire de la peine à Menechilda : il prit alors un parti sensé, raisonnable , naturel , mais qui paraîtra inconcevable de barbarie a ceux qui auront pu penser que l'Espagnole était éprise d'une violente passion pour lui.

Un détachement de hussards devait partir quelques jours à l'avance, et précéder la division. Franck en faisait partie. Il résolut de cacher son départ à Menechilda. C'était un homme véritablement rempli de procédés et de délicatesse que Franck l'Alsacien, sous-officier de hussards.

Il partit : la veille; il avait quitté Menechilda comme à l'ordinaire.

Le lendemain elle ne le vit point : elle attribua son absence à des devoirs, à un service militaire. Deux jottrs se passèrent dans une attente pénible, dans des angoisses inexprimables.

Elle apprit enfin l'affreuse nouvelle.... le départ de Franck pour sa patrie ! Il ne devait plus jamais revenir à Madrid. Elle ne devait plus le revoir jamais!... Vous croyez qu'elle pleura?

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non.... pas une larme ne vint mouiller sa paupière; mais ses lèvres pâlirent et tremblèrent, son front devint brûlant. Mille idées se croisèrent dans sa tête : une seule les domina toutes; elle voulait revoir Franck et mourir.

Elle part, traverse Madrid, gagne la porte de Fuencarral, et marche long-temps, long-temps sur cette route blanche et poudreuse qui coupe cette plaine si triste, si uniforme, si brûlante, où l'on ne trouve point un seul arbre pour s'abriter de la chaleur, pas un village pour se reposer. Le soleil dardait ses rayons aplomb sur cette ^te dans laquelle s'opérait un affreux désordre, ufie désorganisation complète d'idées.... Menechilda perdait la raison.

De ce moment elle fut infatigable. La jeune fille délicate qui était harassée lorsqu'elle revenait du Retiro à la Calle-Mayor, marcha toute la journée sans prendre de nourriture, sans s'arrêter. La première nuit, elle la passa a Buitrago sous le portail d'une église. Le lendemain elle atteignit F arrière-garde de la division, et mar-

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cha long-temps confondue pêle-mêle avec les valets et les traînards de l'armée, et-, faut-il le dire, en butte à leiîrs propos grossiers, à leurs brutales plaisanteries. *

Au bout de quelques jcfurs ses pieds étaient nus, meurtris, ensanglantes; ses cheveux en désordre tombaient, souillés de poussière, sur son cou amaigri et roidi par la douleur; son teint était flétri par un soleil ardent. Menechilda, la jolie Menechilda, on ne la connaissait plus que sous le nom de la folle de Madrid. Les soldats criaient : Ohé, la Jolie? elle les regardait fixement, baissait la tête, et marchait toujours, toujours ! . . . Hélas , si elle avait pu pleurer !

Elle arriva un soir a Tolosa , et alla passer la nuit sous les colonnes cannelées qui soutiennent le portique de San - Anton. Elle avait froid la pauvre folle de Madrid. La lune était claire , le temps serein ; mais la nuit était humide et glaciale autant que la journée avait été brûlante. Sans nourriture depuis deux jours, Menechilda, accroupie contre uu des pilaires intérieurs de

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la voûté du portail , était absorbée, sans forces, sans pensées ; courbée sous le malheur, mais ne pouvant plus rassembler une idée , et ayant oublié et les plaisirs et les douleurs du passé ; Franck'était même effacé de son souvenir.

Elle commençait a dormir de ce sommeil lourd , fatigant , entrecoupé d'agitation , lorsque la grosse cloche de San- Anton sonna minuit. Une cloche plus petite , d'un son plus clair, tinta quelques minutes ; c'était l'heure de la prière des frères du couvent. Ce bruit la tira de son assoupissement. Elle se leva brusquement et se dirigea dans la rue des Arquillos , vis-à-vis de l'église où elle avait passé la nuit. Après plusieurs détours elle arriva sur le pont qui joint Tolosa à l'autre rive , en face de la route de Navarre.

La Déba roulait ses eaux limpides avec fracas, irritée de trouver son cours obstrué par des quartiers de rochers détachés des hautes montagnes au bas desquelles elle serpente en faisant mille détours. Débordant quelquefois dans une plaine basse, et%issant entrevoir comme à tra-

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vers un cristal des herbes vertes qui se déployaient en rubans d'émeraude ; d'autres fois , immobile , profonde et noire comme les rochers qu'elle réfléchissait, elle semblait ralentir son cours, la capricieuse, pour bondir, vaporeuse, éclatante de blancheur, et retomber en pluie au pied des aunes et des chênes-verts qui bordaient la prairie étroite et encaissée entre la route de Madrid et la chaîne de montagnes qui s'étend depuis les sources de l'Araquil jusqu'à l'embouchure de l'Orrio.

Au moment où la pauvre fille arrivait sur le pont , deux soldats ivres regagnaient leurs logemens ; ils crièrent : « C'est la folle de Madrid », et voulurent la poursuivre. L'un d'eux la saisit, lui pencha violemment la tête et l'embrassa.

Elle s'échappe de leurs mains , monte sur le parapet du pont , et s'élance dans la rivière.... Les soldats épouvantés s'enfuirent.

La pauvre fille tomba sur un quartier de rocher, et se brisa la tête.

La chute fut terrible. Ce court instant de

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douleur si vive lui rendit un éclair de raison , et lui rappela quatre mois de joies , de bonheur et de fautes.

L'eau qui tourbillonnait rapide sous le pont menaçait de l'engloutir. Elle voulut ressaisir l'existence qui lui échappait, et se raccrocher a la vie. Elle tenta de se cramponner au rocher; mais il était usé par les eaux de la Deba , poli , couvert de mousses glissantes , d'algues visqueuses.

Entraînée, elle leva la main droite pour faire le signe de la croix. Elle se repentit devant Dieu ; ses lèvres murmurèrent : « Ave Maria purissima ! » Personne- ne lui rendit le salut de son pays ; personne ne répondit : « S in Peccado concehida! »

Sa pensée intime , Dieu seul la connut. Ce fut un secret entre le Créateur et sa faible créature, entre le maître et la servante , entre celle qui avait péché et celui qui fait miséricorde.

Elle disparut.

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