‹ L'Espagne. Souvenirs de 1823 et de 1833. Par M. Adolphe de BourgoingChapitre 36 sur 58 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Le 28 juillet, la division se porta sur Moncada et Santa-Coloma : le soir le temps s'assombrit; un orage violent éclata et grossistes ruisseaux, qui, en quelques heures, devinrent des torrens fu*rieux et inguéables. A minuit, le maréchal Moncey arriva au quartier-général , établi- dans une misérable maison à demi brûlée dans la guerre de l'indépendance. Peu de temps après, l'ordre

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fut donné de se mettre en marche. A trois heures la division était réunie à San-Andreu.

Il est rare que l'on ait habité les camps sans avoir a raconter au moins une histoire 6ur ces femmes de soldat, mariées ou non, qui s'attachent aux régimens et aux corps d'armée , vendent l'eau-de-vie , s'exposent aux fatigues de la^ guerre, affrontent avec sang-froid le danger, usent, même avec les officiers-généraux, de cette familiarité qui va jusqu'au tutoiement ; héros en jupons , qui n'ont de leur sexe que le nom, toujours utiles , et que l'pn .est forcé d'admirer, à cause de leur bon cœur et dè leur intrépide humanité. C'est parmi ces femmes que l'on voit un admirable désintéressement , une générosité étonnante vis-à-vis le soldat , dont elles deviennent le protecteur, quand il est faible , la garde lorsqu'il est malade, comme elles en sont aussi l'amie joyeuse lorsqu'il a de l'argent pour s'amuser ; car elles ne comprennent point l'argent , comme l'avare > pour le garder et se faire une fortune. Sans soucis pour l'avenir, elles ne dési-

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rent l'argent que pour le dépenser, se procurer une carte d'entrée pour un bal , faire un bon dîner, boire de la liqueur fine , se donner un jupon éclatant ou un chapeau orné de panaches. Leur ambition est de pouvoir acheter un âne ou un mulet. Une vivandière qui possède un mulet, avec des tonneaux , et une cantine qui contient dçs saucissons et des viandes épicées, est reine dans sa division : elle fait le commerce en grand , et obtient la considération qui s'attache aux hautes fortunes. Elle peut avoir un ^eval pour elle et caracoler en tète du premier régiment de marche, toujours attachée au quartier-général. Ces dames ont pour mari, ou comme attaché, un vaguemestre ou un tambour-major ; et c'est un sapeur galant, qu'elles ont obtenu de la complaisance du colonel , qui , dans les chemins difficiles, conduit par la bride, l'animal qui porte le précieux dépôt de rogomme, où chacun vient, aux haltes, puiser, selon sa bourse ou le besoin qu'il éprouve de se rafraîchir.

Les régimens étaient établis au bivouac : quel-

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ques chevaux, appartenant au général et à l'étatmajor, avaient trouvé refuge dans une masure qui avait le mérite d'être couverte , et de présenter un abri contre la pluie qui tombait par torrens. Un officier d'état -major était debout devant la porte, veillant aux soins de l'écurie , lorsqu'un tambour-major s'approcha de lui, et demanda, un asile pour sa femme , pour Rose la vivandière. L'écurie était encombrée , il n'y avait de place pour personne : la galanterie française fut e#défaut vis-a-vis le sexe, et un refus sortit de Ta bouche de l'officier, qui allégua pour raison que si une pareille faveur était accordée, il n'y aurait pas de motif pour que tout le monde ne vînt réclamer une place dans un endroit si resserré.

te Lieutenant, dit le Umbour-major , je vou* observe que c'est pour ma femme , pour Rose, et qu'elle aura bientôt fait ; je vous jure que dans une bonne heure , ce sera fini.

— Je ne vous comprends pas , répond l'officier.

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— Mais, lieutenant, je vous observe que ma femme , que Rose est en mal d'enfant. »

Rose alors s'avança : on sortit deux chevaux pour laisser libre un coin cfe récurie. Sur deux lances croisées, on jetà un manteau ; et, derrière cette cloisdrt improvisé^ Hose , la courageuse Rose , donna naissance à un beau poupon , en

chantant une chanson connue :

Sijftst un petit garçon , il sera militaire , , H mangera du cheval comme son pauvre père; Vraiment, la pauvre enfant, etc. ,

pendant que le tambour-major sifflotait l'air des fantassins :

Pauvre tourlourou ,

Tu n'es pas FPérou , etc.

Il était huit heures du soir; à trois heures du matin la division était en marche; Rose, à son poste , à cheval , et son poupon enveloppé dans une capote de soldat, attaché sur le devant de la selle avec deux courroies, recevait le sein

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de sa mère , les soins du major, les caresses du sapeur et les bonjours de tout le régiment.

Les généraux Milans et Llobera avaient concentré leurs forces & Molins-del-Rey. Le général Donnadieu devait tourner cette position par Mar-

tore 11 : le général LtrdRie-Aymon avait l'ordre de détourner l'attention de l'ennemi par quelques préparatifs d'attaque, pour donner le temps à la division Curial d'arriver, de le combattre, et de le rejeter sur le général Donnadifl^, Mais dans cette campagne, l'ardeur des soldats, vierges pour la plupart de combats ; la noble ambition des généraux, qui voulaient à tout prix , par des affaires, légitimer déjeunes réputations, ou agrandir de vieilles renommées, contrarièrent plus d'une fois des résolutions mûries dans le silence , et firent échouer des plans sagement combinés.

Instruits de # la gloire a laquelle ils étaient appelés de combattre les Espagnols plus nombreux qu'eux et dans une position redoutable , nos soldats marchèrent avec une ardeur extrême. La division suivit la crëte des montagnes qui domi-

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