L'INVESTISSEMENT DE BA.RCELONNE
au loin une odeur douce et suave qui porte à la rêverie. Quelques palmiers élèvent dans les airs leur tige roide et droite , qui soutient une cime d'où retombent des feuilles longues et toujours vertes. •L'aloès y dresse sa hampe couverte de fleurs jaunes , et disposées comme autour d'un élégant candélabre. La température , sans être brûlante, favorise une végétation vigoureuse. De nombreux villages , une multitude de jolies maisons de campagne , bâties et décorées à l'italienne, donnent un aspect riant et animé à ce pays , image de la richesse et de l'abondance.
La division arriva à Gracia, joli village situé sous le canon et en face de la place. Elle s'étendit tooç les jours, pour former la ligne d'investissemlnt, qui commença depuis Badalona , par San-André de Palomar, San-Marti, Gracia, San- Gerbasio, Sarria, Espulgas , jusqu'à l'Hospitalet. Un demi - cercle fut donc tracé depuis le Besos jusqu'au Llobregat. La marine, secondant le blocus , devait empêcher l'entrée de tout bâtiment dans le port et croiser devant Barcelonne.
WX l'iUVRSTISSBMEWT DE h \ lier iu> m:.
Toutes les maisons isolées qui commandaient les chemins qui coupent la plaine de Barcelonne furent crénelées, et occupées par une, deux ou trois compagnies d'infanterie , liées entre elles par de petits postes. Dans quelques unes des nombreuses habitations placées à mi-côte, on remua de la terre, on fil des ouvrages pour placer quelques pièces de gros calibre. Chaque village reçut un ou deux bataillons de réserve, prêts à se porter sur lfe point qui serait menacé. La plaine, sillonnée par de profonds ravins, traversée en tous sens par des murailles qui soutiennent les terres, et par des haies d'aloès ou de càctus qui séparent les diverses propriétés , présentait un terrain accidenté, mervei4J|usement disposé pour faire agir des tirailleurs ; mais la cavalerie ne pouvait être que d'une faible ressource : des rampes furent pratiquées pour faciliter le passage de l'artillerie; et eu avant de la première ligne furent placées de nombreuses vedettes. ,
Le blocus dura trois mois. Là n'était point
l'investissement DE BARCELONNÉ. 2*3
la question ? elfe se décidait devant Cadix : la reddition de Barcelonne n'eût point fini la guerre, tandis qu'elle eût été terminée du moment où Ferdinand aurait recouvré sa liberté. Pendant ce temps , lé maréchal Moncey opérait en Catalogne , livrait de fréquens combats , protégeait et couvrait le biocris,
La division Curial fut renforcée d'une bri- , gade, tirée de là division Donnadieu. Nous aurions été évidemment trop faibles , si nous eussions eu affaire à un ennemi déterminé.
Presque tous les jours les Espagnols faisaient des sorties, attaquaient mollement nos lignes, cherchaient à nous attirer sous lë feu de la place : plusieurs fois les soldats , pleins d'ardeur, les poursuivaient avec un emportement qui devenait funeste, car nous perdions inutilement du monde. Dans les commencemens , rien ne pouvait les déterminer à profiter d'un pli de terrain, d'une maison isolée, d'un arbre, d'une haie , pour tirer avec plus d'avantage sans se compromettre. Toujours debout, ils se présen-
aa4 l'investissement de barcelonne.
taient à découvert, et se seraient crus déshonorés s'ils avaient usé de quelque ruse de guerre.
Dans la suite, ils devinrent plus prudens ,»et acquirent un sang-froid admirable par l'habitude qu'ils avaient d'aller au feu. Les Espagnols faisaient une prodigieuse consommation de poudre et souvent sans motif; la citadelle, la place, le MontJouich, le Fort-Pio, placé à quelque dis- • tance de Ta mer en avant de la citadelle , faisaient un feu nourri, et criblaient de bombes et d'obus les maisons occupées par nos troupes.
Le général Mina avait confié le commandement de Barcelonne au général suisse Roten , qui devint la terreur des habitans. Cet étranger se montra cupide et cruel : des exactions inouïes, des exécutions sanglantes , furent ordonnées par lui. Le général Mina , véritablement malade ou qui feignit de l'être, n'ordonna jamais rien qui pût laisser aucun souvenir odieux. Chose rare; ce chef , dont les pouvoirs étaient immenses, se comporta avec assez de modération pour qu'à sa chute on n'ait point essayé de se venger par
l'investissement de barcelonne, 3*5
de cruelles représailles : aucune réaction ne fut tentée contre lui, lorsque nous entrâmes dans Barcelonne.
Nous étions informés par des espions de ce qui se passait dans la ville. Privés de toute communication» avec la campagne , quelques habitons de Barcelonne obtenaient parfois des laissez-passer pour venir visiter leurs habitations. Ils s'attendaient à les trouver pillées, abîmées. Quelle fut leur surprise, lorsqu'ils n'apeiv eurent aucune trace de désordre , lorsqu'ils virent qu'aucun fruit n'était dérobé, que les oranges, les citrons, les grenades, restaient suspendus aux arbres. Leur étonnement était extrême, et ils ne pouvaient s'imaginer comment on pouvait obtenir cette discipline , au moyen de laquelle les propriétés étaient respectées à ce point, de conserver intacts des fruits ra* fraîchissans sous un climat brûlant. Le secret étaft <Jans la sollicitude constante de l'autorité supérieure , dans l'excellente administration des intendant militaires , dans la bonne harmonie
aa6 l'investissement de barcelonne.
qui régnait entre eux et les officiers-généraux , et, pour notre division, dans l'activité infatigable et ingénieuse à trouver des ressources du sousintendant militaire baron Sermet.
La solde, les distributions abondantes de vivres et de vin faites aussi régulièrement que dans la garnison, ôtaient au soldat tout prétexte de s'emparer de ce qui ne lui appartenait pas , et cette discipline s'obtint naturellement, sans efforts, sans qu'il, fût nécessaire d'employer aucune punition sévère. Le soldat est juste par nature. 11 est reconnaissant des soins qu'on a pour lui. S'il voit qu'il est difficile de pourvoir à ses besoins , s'il en reconnaît l'impossibilité , il ne demandera ni argent, ni vivres; il n'exigera que de voir ses chefs partager sa misère et s'occuper de pourvoir à un meilleur avenir. Un mot d'intérêt lui fera oublier une mauvaise position, et prendre gaîment son mal en patience.
Quelque chose que l'on puisse dire , on n'arrivera jamais à louer assez la discipline et la loyauté de cette armée. Depuis les officiers-gé-
l'investissement de barcelonne. 227 É
néraux qui commandaient de longues lignes , # jusqu'aux sergens , qui , détachés et pouvant échapper à la surveillance, commandaient des postes de huit hommes, tous furent inaccessibles a des propositions qui , faites secrètement , auraient pu les enrichir. Des négocians firent des offres considérables d'argent pour laisser introduire des marchandises ou des vivres dans la place, qui commençait à ressentir des besoins. Ils éprouvèrent partout des refus. Si la probité n'est qu'un devoir , il n'en est pas moins vrai qu'il est rare encore de trouver beaucoup d'hommes qui fassent leur devoir, dans un siècle où tout semble sacrifié a l'argent. On peut dire que si l'armée entra en Espagne sans peur, elle en sortit aussi sans reproche.