CHAPITRE XXIV
Un jour, au lever du soleil , un bataillon de chaque régiment prit les armes , mais ce jour-là c'était avec tristesse. Le canon des remparts de Barcelonne se taisait ; l'œil ne distinguait pas au loin ces rayons soudains qui , venant à se briser dans le canon poli d'un fusil ou sur la garde étincelante d'un sabre , révèlent malgré eux des tirailleurs en marche. Rien n'annonçait une
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sortie de l'ennemi; tout était silencieux. Les compagnies débouchaient par les chemins creux , et Ton n'entendait aucun propos joyeux , aucun lazzi de soldat; rien que le bruit monotone d'une marche cadencée. . .
Arrivés à la place d'armes , les divers détache? mens formèrent une troupe nombreuse. Alors la musique, les tambours, retentirent au loin, et la colonne se mit en marche avec la pompe militaire accoutumée. Elle prit un chemin en arrière de nos lignes , arriva dans une plaine bornée par une montagne stérile , et se forma en bataille. Tous ces soldats étaient amenés par leurs chefs, pour être témoins d>ne exécution. Un malheureux tambour-maître devait être fusillé- 11 était convaincu de désertion à l'ennemi. La loi est positive ; la mort devait expier son crime.
Dans ce lieu funeste , dans ce champ de mort, une fosse était préparée. Le malheureux parut escorté d'un détachement de son régiment. H s'avança ferme à la mort ; rien ne trahissait son
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émotion.. Ce pauvre Martin, disait-on, mourir si jeune! Et si vous saviez pourquoi il avait voulu déserter !
Ce n'était, je vous jure, ni par amour pour les constitutionnels, ni par haine pour la couleur de son drapeau. Aucun chef injuste n'avait non plus blessé son amour-propre de soldat. Il était aimé et estimé de tous. Explique qui pourra cette fatale destinée qui le poussa à risquer sa vie , à mourir fusillé pour avoir voulu passer à l'ennemi.
Martin était un des meilleurs tambours de l'armée. Tous les soirs, lorsque le vent apportait à son oreille le roulement des tambours de la place de Barcelonne , il souriait de pitié, haussait les épaules et s'écriait : « Quelles batteries! » Peu de temps après on le vit triste, soucieux; mille idées vinrent le tourmenter et fermentèrent dans sa tête. De hauts politiques rêvent la régénération d une nation : lui rêva une réforme dans les marches espagnoles. Il se vit entrant dans Barcelonne à la tête de ses tambours, suivi, admiré,
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chef d'école enfin ! Il engage quelques uns de ses camarades à passer avec lui à l'ennemi.
Trahi par l'un d'eux, arrêté entre nos vedettes et les vedettes espagnoles, il fut traduit pardevant le conseil de guerre, qui ne fit qu'appliquer la loi.
Le matin du jour où il allait mourir, plusieurs de ses camarades le visitèrent dans sa prison, et l'engagèrent à boire. « Pourquoi cela? dit -il, pour m'étourdir? J'allais tous les jours au feu à jeun ; je puis bien y aller encore cette fois ! » Un aumônier vint lui donner les dernières consolations, qu'il accueillit avec respect. On vint l'avertir que le moment était venu : il marcha d'un pas assuré. Arrivé à l'endroit fatal , il distribua à ses amis quelques effets à l'usage des soldats , son couteau , une épinglette , une patience ,* et dit à l'un d'eux , né dans le même village que lui : « Tu reverras ma vieille mère , et tu lui diras que je suis mort fusillé, mais sans être déshonoré; je n'avais rien fait pour cela. Tu lui diras que je suis mort comme un brave soldat
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digne du numéro de mon régiment; n'est-ce pas , mon colonel ?. . . » Tout le monde était violemment ému. On admirait cette douceur , cette résignation dans ce jeune homme, qui s'en allait à la mort comme en congé , quittant la vie comme il aurait quitté son régiment s'il eût fini son temps.
On lui présenta un mouchoir pour se bander les yeux. Il le refusa, demanda pour dernière grâce de commander le feu; on la lui accorda. Le peloton s'avança ; d'une voix sonore il prononça les paroles de mort. Au mot feu ! douze balles lui traversèrent le corps. Les différais détachemens défilèrent devant son cadavre palpitant. Deux sapeurs le poussèrent dans la fosse creusée à l'avance , le recouvrirent de terre et tout fut fini.