CHAPITRE XXVI
ta Capitulation,
Cependant les événemens se pressaient, dans la Péninsule : battus sur tous les points , ne trouvant aucune sympathie dans les populations des campagnes, le découragement s'empara des constitutionnels. Ils ne purent , dans aucune province du royaume , organiser des guérillas pour défendre la cause de la constitution. Au contraire,
en Catalogne , les terribles Somatenès descendaient des montagnes , et prenaient les armes pour Ferdinand.
Comme il y avait impossibilité d'opérer rien de décisif avec de l'artillerie de campagne sur une place comme Barcelonne, on fit quelques préparatifs pour commencer le siège. On débarqua à Mataro de grosse artillerie ; mais Pampelune étant tombée sous les canons du maréchal Lauriston , ce maréchal se mit en route pour arriver devant Barcelonne avec tout son matériel de siège. Il traversait la Navarre et F Aragon , et déjà il était à Lerida , lorsque nous reçûmes la nouvelle officielle de la délivrance de Ferdinand. Des salves d'artillerie furent tirées sur toute la ligne en signe de réjouissance : c'était à l'entrée de la nuit; Barcelonne en tressaillit. Les constitutionnels pensèrent qu'un grand événement avait dù arriver; et le lendemain , un parlementaire se présenta à nos avant-postes : il apprit que Ferdinand était libre. La nouvelle en fut portée au général Mina , qui proposa lui-même sa soumis-
sion. Saria , quartier-général du maréchal Moncey, fut le lieu où se débattirent quelques questions importantes. Les généraux Curial et Berge traitèrent de la capitulation avec les envoyés des constitutionnels .
Le 3 novembre les articles furent signés ; et le lendemain , à quatre heure9 du matin , toutes les troupes qui formaient le blocus se réunirent sous les murs de la place, pour faire leur entrée dans Barcelonne.
Ce jour-là Barcelonne , l'antique Barcino , la capitale du pays des Lacétaniens, où s'étaient reposés Annibal et Scipion , sur les tours de laquelle avaient flotté des enseignes si diverses daifs les temps anciens , dans les temps modernes et de nos jours, Barcelonne était belle a voir. Animée par une nombreuse population qui inondait la Rambla , vaste boulevard qui la sépare en deux parties, Barcelonne capitulée avait pourtant un
air de fête. Ses habitans voyaient sans effroi des*
troupes étrangères, car la conduite de l'armée avait conquis l'estime de toutes les opinions. Privés de toute communication avec la cam-
pagne depuis F investissement , les habitons de la ville sortaient joyeux , et quittaient avec ivresse les murs où ils avaient été prisonniers si long-temps. Sur la physionomie expressive des Catalans , on lisait qu'ils étaient heureux d'être délivrés du joug de Roten. Le peuple voyait sans déplaisir le retour du gouvernement absolu, que devait probablement rétablir Ferdinand ; chez les femmes , la curiosité l'emportait sur toute autre idée. Nos régimens si beaux , nos soldats qui n'avaient en rien l'air de farouches vainqueurs , attiraient leurs regards ; aussi les colonnes étaient serrées , encadrées par la foule. Lorsqu'elles débouchaient sur la muraille de mer, qu'elles se rangeaient en bataille , depuis l'Arsenal jusqu'au palais du Roi, suivies de cette immense population, que les airs si gais de France retentissaient au loin, tandis que les plus jolies femmes de la ville se pressaient aux ^fenêtres des nombreux palais qui bordent la Méditerranée, nos troupes avaient l'air de prêter à une fête le luxe de leurs brillans uniformes et de leurs couleurs si diversement variées.
LA CAPITULATION. iffi
Vrai! ce jour-là,. la ville de Barcelomie était belle à voir !
Dans son port, où se balançaient quelques vieux vaisseaux captifs depuis trois mois, entraient à pleines voiles les bâtimens de l'escadrille française , pavoisés comme aux grands jours, franchissant la barre en bondissant sur la vague; tandis que la Marie-Thérèse, la plus belle frégate de la marine, se tenant an loin, avait l'air de rallier au port les bricks et les goélettes, comme un alcyon qui veille sur ses petits . Ce jour-là tôt» eussiez vu tous les canots de pêcheurs s T élancer à la mer comme une troupe déjeunes cygnes; leurs Voiles blanches disparaissaient entre deux lames, pour reparaître ensuite , et leur longue ligne formée en croissant eritoxirait le port , d'où ils n'avaient pu sortir depuis long- temps.
Les privations que Ton avait éprouvées peudairt le blocus firent apprécier davantage encore les charmes d'une grande ville; qui offrait mille ressources de plaisir. De jolis logemens, d'excel-
lentes auberges, un bon spectacle, firent promptement oublier les fatigues de la campagne.
Le théâtre était fort suivi. Le théâtre italien comptait quelques talens de premier ordre.
D'assez bonnes traductions de tragédies, de drames, de comédies françaises, remplaçaient les anciennes comédies espagnoles ; ce qui charmait par-dessus tout, c'était cette danse espagnole si justement vantée. Tous les soirs nous voyions avec un nouveau plaisir le Boléro et le Fandango. « Fandango ! Fandango por los realistas! Fandango por los officiâtes franceses! ■ » criait le parterre, fier de nous montrer cette danse nationale si renommée , et qui plaît autant aux Espagnols que leurs combats de taureaux.
Au lever du rideau se dessinent immobiles et gracieux le Boléro et la Bolera, Rafaël et la Pépita. Rafaël porte une chupa (veste) de satin orange parsemée de paillettes; ses poches brodées, sa rézille, rappellent l'habit de Figaro sur
1 Le Fandango! le Fandango pour les royalistes! le Fandango pour les officiers français !
nos théâtres. La main gauche sur la hanche , le Bras droit en l'air, il attend quelques mesures de Torches tre pour voler au-devant de la Bolera. Pépita a la même attitude que lui : on dirait deux jolies statues qui posent pour un peintre. Us s'élancent tous les deux, voltigent, s'éloignent, se rapprochent; Rafaël poursuit Pépita, mais en vain; la Bolera lui échappe au moment où il va la saisir. Rafaël semble lui demander grâce, car il met un genou en terre et suit de la tête tous ses mouvemens, tantôt lents, tantôt précipités. Pépita, légère, insaisissable,
tourne et bondit autour de lut. Comme sa bas-
quine est éblouissante! comme son avantal, semé d'étoiles d'or, suit les mouvemens ondulés de son corps souple et gracieux ! Dans ses mains et dans celles de Rafaël, les castagnettes retentissent sans cesse, se mêlant à l'aîr vif et cadencé du Fandango. Mais la Bolera ralentit ses pas ; Rafaël se relève, la poursuit encore; Pépita semble vaincue, un bond la fait disparaître, et Rafaël s.'élance encore après Pépita.
Des fêtes brillantes , données par les Espagnols et rendues par les Français, prouvaient assez la bonne harmonie qui régnait entre l'armée et les habi tans de Barcelonne.
La délivrance de Ferdinand amena donc la reddition de Barcelonne, et ainsi fut terminée la campagne de Catalogne. Le quatrième corps eut de fréquens engagemens avec les troupes constitutionnelles. Le maréchal Moncey, avec peu de monde, tint bloquées les places de Figuières, de la Seu, d'Hostalrich, de Barcelonne , de Tarragone, harcela constamment les lieute? nans du général Mina. Le but de ses opérations fut de les empêcher de se jeter sur les derrières du général Molitor, qui s'avança hardiment en Andalousie par une marche rapide, et $ par un combat décisif, amena d'importans résultat* pour la campagne dans le midi de l'Espagne.