‹ L'Espagne. Souvenirs de 1823 et de 1833. Par M. Adolphe de BourgoingChapitre 50 sur 58 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

ttoUur*.

La. route côtoie constamment le bord de la mer; le pays est triste et inhabité. Les montagnes, incultes, ne produisent que des palmiers nains, des lauriers et des bruyères. Le voyageur n'est distrait que lorsque, après avoir atteint la croupe d'une montagne , il découvre au loin la mer, et derrière lui la route qu'il vient de par- -ir^qui se déroule , serpente, et se perd der-

rière l'escarpement d'un rocher, pour reparaître encore, animée par une caravane de mulet ie^.

Le costume des Valençais diffère de celui des Catalans. Le îong bonnet incarnat est remplacé par un mouchoir rayé, noiie" autour du front, et qui laisse a découvert les cheveux sur le som-

met de la tête. Ils portent un jupon de toile blanche attaché par une ceinture , une guêtre écossaise qui serre le mollet et laisse à nu le pied chaussé d'une espadrille ; sur leur épaule flotte une couverture blanche rayée de carreaux bleus. Les femmes sont nu-tête , et retiennent leurs cheveux avec de longues aiguilles d'argent. Elles sont grandes , bien faites , et se livrent aux travaux des champs avec les hommes, dont elles partagent la fatigue. Il n'est pas en Europe de peuple plus laborieux et plus intelligent que les Valençais. La culture a, dans cette province, atteint un degré de perfectionnement qui laisse bien loin derrière elle les cultures de Flandre et de Belgique. Si les Valençais sont favorisés par le climat, il est juste de dire aussi qu'ils font

VALETVCE.

tout ce qui est nécessaire pour seconder, par un • (£\ail assidu, la fertilité du sol. Leur système d'irrigation, le même que celui des Maures, est admirable. Chaque propriétaire reçoit a des jours et a des heures fix*es l'eau, qui séjourne sur son terrain et coule ensuite fertiliser les champs voisins. .

Les petites villes de Vinaroz; Bénicarlo , ornée de jolies promenades , célèbre par ses vins , dont elle fait un grand commerce; Alcala de Ghisbert, Torreblanca, Oropesa , Nulès, n'offrent rien de remarquable. On traverse les villages d'AJmenara et de Llorsa , et l'on arrive a Murviédro , bâtie sur les ruines de l'ancienne Sagonte. ( Note 4. )

En quittant Murviédro , et à mesure que l'on % se rapproche de Valence, les villages se multiplient. Ils apparaissent de tous les cotés, blancs ou dorés , comme les villa d'Italie, dans la plaine qui s'élargit , dans les vallées fraîches et ombreuses, sur les montagnes qui , défrichées, dépouillées de plantes et d'arbustes inutiles , culti-

vées jusqu'au sommet , sont couvertes d'oliviers et de figuiers. Les terres sont soutenues par des murailles : on dirait des jardins aériens protégés par des terrasses sans nombre. Les villages de Tarnals, Masamagrell , de l'Emperador, d'Albalat, de Tabernas , tous riches , populeux , bâtis avec luxe , traversés par une route admirable , vous mènent jusqu'au Guadalaviar, sur lequel sont jetés cinq ponts qui donnent entrée à Valence.

Si vous aviez vécu dans la Huer^ple Valencia, pays le plus fertile de TEspagne, le plus déli-r cieux de l'Europe; si vous aviez respiré cet air si pur , si suave ; si vos yeux avaient été accoutumés à cette verdure fraîche et de teintes variées; si vous aviez été habitué a voir le luxe de végétation de ces plaines continuellement arrosées par une eau pure et jaillissante , dérobée au Xucar et au Guadalaviar; si vous aviez vu ces bouquets de palmiers couverts de dattes dorées , au milieu de ces champs qui produisent toute l'année des melons monstrueux et des légumes ex-

quis; si le soir vous vous étiez enivré de cet air embaumé des citronniers et des orangers toujours couverts de fleurs et de fruits, alors vous eussiez voulu naître dans la Huerta , y vivre et n'en jamais sortir.

C'est au milieu de la Huerta que s'élève Valence, la ville aux rues étroites au-dessus desquelles flottent des draperies tendues; la ville aux terrasses ombragées d'orangers qui dessinent leurs pommes d'or sur des murs peints a fresque,* Valence au peuple remuant, vindicatif, passionné, qui, dans une fête, vous menace du poignard après vous avoir accueilli par un sourire. Dans ses rues , vous voyez circuler déjeunes et jolies filles , aux yeux noirs , aux sourcils arqués, au teint pâle, aux pieds effilés, enveloppées dans leurs mantilles, suivies de majos drapés de manteaux bruns, le sombrero sur l'oreille ; des religieux vêtus de noir, de gris, de brun , de blanc, de bleu ; des Franciscains et des Frères de la Merci, des Augustins déchaussés et des Trinitaires, des Hiéronymites et des Capucins, des

Carmes et des Minimes ; des Frères de l'Agonie, de Tordre de saint Philippe de Néri , de saint Sébastien, de saintrfaul, de saint Antoine; et le dimanche, lorsque les cloches de ses seize paroisses, de ses trente-quatre couvens, appellent ses soixante-cinq mille habitans aux offices , que le soir la foule se précipite en habits de fête à la place des Taureaux, qui s'élève en amphithéâtre vers l'Alaméda ,' alors Valence se présente à vous comme le portrait fidèle d'une ville d'Espagne , animée à la fois de son esprit religieux et de son goût passionné pour ces fêtes que Ton ne voit qu'au-delà des Pyrénées.

L'Alaméda et la Glorieta, délicieuses promenades, sont ombragées par des arbres rares en nos climats. Des allées de citronniers et d'orangers constamment chargés de fleurs et de fruits , des haies de myrte qui entourent un jardin plaiité de palmiers , d'yuccas, de cédras , de pamplemousses, de grenadiers, courbant leurs rameaux sous le poids de fruits monstrueux, forment un coup d'oeil ravissant.

En face de l'Àlaméda, une route superbe mène au Grâo ou port de Valence , petit et peu sûr. La distance de Valence âu Grâo se parcourt dans de jolies voitures qui stationnent à la porte de l'Alaméda. Depuis quelques années , des travaux considérables s'exécutent dans le port afin de le rendre meilleur , et de faciliter le mouillage de bàtimens plus considérables que ceux qui y arrivent aujourd'hui.

Hors de la ville, sur une petite place, s'élevait un monument consacré à la mémoire du général Ellio, qui, victime de sa fidélité à Ferdinand, mourut fusillé par les constitutionnels. Ce monument reste inachevé. Sans doute on aura craint de fatiguer les yeux de ceux qui firent tomber Ellio sous leurs balles. Son fils a reçu du roi un titre qui vaut mieux que celui d'une principauté : il se nomme et marques de la

Lealtad, le marquis de la Loyauté. Heureuse la

nation chez laquelle un souvenir glorieux remplace une récompense pécuniaire.

La cathédrale est \aste, ornée de quelques

VALEflCJi, s ^79

monumens et de chapelles décorées avec plus de richesse qae de goût. Du haut de sa tour , appelée el MigueletG, on embrasse un coup d'ceii ravissant , un des plus beaux points de vue d'Espagne; au loin , la mer, la Huerta dans toute son étendue et ses incomparables beautés , les mqn-* tagnes du royaume de Valqnee , d'abord collines fertiles qui s'abaissent jusque dans la plaine, puis montagnes arides et nues qui grandissent et ferment l'entrée de cette province en la séparant de Murcie et de la province de Cuença. A droite se dessinent , encadrés par le Guadalaviar et le Xucar, les marais immenses d' Albuféra, affermés par la couronne. C'était l'apanage d'un de nos plus célèbres maréchaux, Suchet, dont le nom est redit avec respect et reconnaissance par les habitans de Valence, à cause de l'intégr*é de son administration. Loin de la France, on ç#t Çer d'entendre vauter les hautes vertus de ceux qui l'ont illustrée. (Note 5.) ; . ,

En quittant Valence pour prendre la route de Madrid , les villes de Massanassa , Catarroja,

Alginete, Alcudia, Montartal, sont si rapprochés les uns des autres , qu'ils semblent faire parlie des faubourgs de Valence , ajoutant encore à la beauté de ce pays , dont la description ne pourrait jamais assez faire soupçonner les merveilles. Un ambassadeur étranger s'écriait, en traversant la Huerta : « Dans ce pays fortuné on ou- « blie tout : on n'a plus de patrie, plus d'affaires; » on n'est plus ni mari , ni père, ni ami ; on n'est * plus qu'un être isolé de ses semblables , s'eni- « vrant des beautés de la nature, savourant le « bonheur de l'existence. »

On passe le Xucar dans une barque entre Alberique et Carcajente : les montagnes commencent, la fraîcheur de la Huerta diminue; mais Sellent et M ontessa sont encore dans le climat

dou*et tempéré du royaume de Valence. On

foule encore cette terre dont il est dit : Tierra de Dios; ajer trigo, y hoy arroz. Terre de Dieu; hier du blé, aujourd'hui du riz.

En se rapprochant -des hautes montagnes qui séparent le royaume de Valence de la province

VALENCE. 28l

de Murcie, le terrain devient plus sec, les arbres plus rares et moins vigoureux. On arrive au Puerto ou défilé d'Almanza. On gravit péniblement la montagne; et sur l'immense plateau qui domine le royaume de Valence, la température change subitement : l'air est vif, souvent froid ; joit que les vents qui courent dans ces plaines nues et sans arbres arrivent avec toute leur force sâns être brisés; soit que, passant sur les neiges de la Sierra-Morena , ils fondent à l'improviste, piquans et glacés. Suivons l'exemple des habit ; uis du pays , enveloppons-nous de nos manteaux, le proverbe nous y invite. Murciarw, tomalaropa. Habitant de Murcie, prends ton manteau.

Le Puerto est un de ces lieux destinés par la nature et marqués par la main des hommes à servir de point de retraite et de défense aux armées, qui y trouvent des positions stratégiques en temps de guerre. Le 2 juin 1808, le mare- • chai Moncey s'établit au bas du Puerto, après une attaque infructueuse sur Valence.

i8a VALENCE.

Si le Puerto d' Almanza présente des positions importantes , il est aussi un lieu de refuge pour les voleurs et les contrebandiers. Il est rare qu'il se passe quelque temps sans que la bande qui a le privilège d'exploiter ce défilé ne rançonne les voyageurs et les voitures publiques. A deux lieues du Puerto, au milieu d'une plaine assez fertile, à quelque distance de la pftite ville d' Almanza, s'élève une colonne qui rappelle la célèbre bataille d' Almanza gagnée par Philippe V contre les Anglais, les Autrichiens et les Portugais, le 25 avril 1707.

Traversons rapidement le nord de la province de Murcie, où l'œil fatigue^ ne trouve pour se reposer qu'un sol rougeâti e et sans végétation. El Bonete, el Villar, villages misérables, n'offrent rien de remarquable. Arrivons à Albacete, célèbre par ses marchés, où se réunissent les négocians de Valence, de Murcie, de Jaën, de Grenade, de Cordoue, de l'Estramadure ; Albacete, ville espagnole, aux rues sinueuses, aux maisons élevées, aux couvens grillés.

Diçjttized by

valence. a 83

Cette ville vient de s'embellir d'une magnifique place de Taureaux; ses habitans fabriquent ces poignards si voilés, larges et tranchans, et ces couteaux fi ncmRè trempés , dont un ressort pousse en avant une lame longue et effilée, qui a peine à se refermer sous une main inhabituée

à manier le cuchillo di campa&a : on dirait la langue d'un tigre, qui, sortant de sa gueule, ne voudrait y rentrer qu'après avoir tâté du

Mmaya, premier village que l'on trouve dans la Manche , el Provencio , Pedroneras , el Pedernoso, nous conduisent sur les lieux célèbres par les aventures de don Quijote. Voici, à droite, les moulins enchantés dans lesquels le héros de Cervantes croyait combattre les géans. Ici le petit bois d'yeuses où il attendait, les yeux au ciel, la lance à la main , le résultat de l'entrevue qu'il avait fait demander à Dulcinée par son fidèle écuyer. Plus loin, l'hôtellerie où il fut armé chevalier. Et lk-bas, ce hameau isolé dans la plaine ne fixe-l^il pas plus que ne le ferait la

plus belle ville, l'attention du voyageur? Ce clocher, c'est celui du Toboso.

Dis, Cervantes, pourquoLjgpir pris pour théâtre des exploits de ton ïïeroT, le pays le plus triste du monde? Ton génie devinait donc la célébrité que tu attacherais à cette province où , sans toi , jamais le voyageur n'eût souri ? Tu as donc voulu jeter sur son passage la joie et la gaîté là où il n'eût trouvé qu'ennui et tristesse? Merci, bon Miguel! Tu devais être, Miguel, un ble compagnon dans les camps; toi, poète ingénieux ; toi , si vaillant soldat , qui nous racontes que, prisonnier cinq ans et demi, tu as appris à souffrir patiemment l'adversité! Fue soldàdo muchos anos 9 y cincoy medio caulivo, donde aprendio à tener paciencia en las adversidades ! Et lorsque ta barbe et tes moustaches d'or blanchirent avec l'âge , las barbas de plata, que no ha veinte ahos que fueron de oro , tu appelas à ton secours cette philosophie que tu avais puisée dans tes jours de détresse; car tu fus toujours malheureux , pauvre Cervantes ! Con-

sole-toi, Miguel de Cervantes, ta mémoire vivra aussi long-temps que les cavernes des sierras où Cardemo , par ses plaintes amoureuses , arrache encore des larmes à ton lecteur !

Les petites villes de Quintanar de la Orden , Corral de Almaguer , Villatobas , appartiennent» à la Castille nouvelle, et dépendent de la province de Tolède. La ville d'Ocana, célèbre par la bataille sanglante livrée en 1809, possède, au bas de la colline sur laquelle elle est bâtie , des bains romains parfaitement conservés.

Ce n'est pas une des choses lés moins remarquables de l'Espagne que cette brusque tfansition d'une température douce et chaude à une atmosphère glaciale, d'un sol stérile à un terrain riche et fertile; c'est ce qu'il est impossible de ne point remarquer , lorsqu'après avoir quitté Ocafia et ses champs arides , on descend dans la vallée du Tage, où l'on trouve. Ara njuez, habitation royale embellie par les travaux des rois d'Espagne; vallon enchanteur, rafraîchi par les eaux limpides du Tage, dont les bords sont o/n-

bragés d'arbres séculaires d'une hauteur prodigieuse. Un^goût parfait a présidé aux travaux qui ont fait des jardins d'Aranjuez^les plus agréables promenades du monde.

Le palais commencé par Charles-Quint a été •continué par Ferdinand VI et Charles III. Les terrasses sont baignées par le fleuve, qui entretient dans cette vallée une fraîcheur inconnue dans toute autre contrée de l'Espagne. Aranjuez est une des plus belles résidences royales qui existent en Europe.

Six lieues sépVent Aranjuez de Madrid. On passe* le Jarrama, on traverse Valdemoro, et Ton arrive à Madrid par le magnifique pont de Tolède et la porte d'Atocha. #

DigitizecTby

Page 1