CHAPITRE XXX
iHotari*. — «tigHtionfr VII.
La capitale du royaume d'Espagne avait aussi participé aux bienfaits d'une paix de dix années. Madrid voyait des constructions nouvelles embellir ses places et ses rues. Un magnifique théâtre s'élevait en fac^lu palais du roi. Les idées <îe sévérité qui piflpvaient jadis à la cour les spectacles, avaient disparu. Le roi , la reine, les infans, étaient vus souvent au théâtre italien et
à la comédie espagnole. Des fêtes se donnaient au palais , et le luxe qui y était déployé vivifiait le commerce de la capitale. Les infans assistaient à tous les bals, à tous les concerts, plaisirs inconnus autrefois à ces princes , dont la vie monotone et sévère se passait dans les maisons royales où régnait l'ennui.
Sur les deux théâtres de Madrid , celui del Principe et celui de la Crux , se jouent alternativement les opéras italiens et les comédies espagnoles. Les vaudevilles de M. Scribe ont assez de succès , bien que ces pèces soient dépouillées de ce qui fait leur charme principal, les couplets et * la musique. Les saynètes , copies chargées de la vie privée, excitent parmi les spectateurs une gaîté qui gagne même les étrangers ; car les acteurs possèdent à un haut degré le talent de Timitation des scènes populaires. La gravité castillarte ne tient point devantes prologues, qui ne sont que des m mes dccotn^p, des tableaux sans action , mais qui trouvent de la sympathie dans tous les rangs et dans tous les âges. Une comédie
fort remarquable, Marcella, laisse bien loin der^ rière elle les anciennes comédies espagnoles. L'accueil fait a cet ouvrage , destiné à produire une heureuse révolution dans le théâtre espagnol , présage des succès a ce genre , jusque-là peu connu , copie fidèle des mœurs du jour.
Pour ceux qui avaient vu en 1823 l'armée régulière espagnole, et qui la revoyaient dix ans plus tard, il y avait une différence telle , qu'elle paraît difficile à croire. Les soldats espagnols, qui se présentaient aux officiers français sous un aspect si défavorable, sales, mal équipés, mal habillés , sont aujourd'hui aussi bien tenus que les soldats de nos régimens. L'infanterie de la garde royale porte à peu près le même uniforme que celui de l'ancienne garde royale française. Les hommes qui composent ce corps d'élite sont grands , et forment de beaux soldats. Plusieurs régimens d'infanterie de ligne sont aussi beaux de tenue et de propreté que les plus belles com- # pagnies de nos régimens. L'Espagne doit renoncer a avoir des corps de grosse cavalerie : les che-
igo MADRID. FERDINAND VII. ^
vaux qui conviennent à cette arme sont rares. La cavalerie légère trouve plus facilement à se remonter. Le génie et l'artillerie ont toujours été deux armes distinguées ; aujourd'hui , leur bonne tenue en fait des corps qui ne laissent rien à désirer. L'armée compte au plus quarante-deux mille hommes. En i852, vingt-deux régimens de milice venaient d'être licenciés : l'argent manquait pour les payer. Ferdinand , n'ayant point de chambres a sa disposition , ne pouvait, malgré sa dénomination de roi absolu, créer de nouvelles charges , et augmenter l'impôt. Cette impuissance du roi absolu est une amère critique de ces gouvernemens populaires qui , sous le balancier de chambres complaisantes, frappent a volonté monnaie sur les contribuables.
Ce serait une étrange erreur de croire que la eour de Madrid, qui suit encore les erremens de Philippe V |H>ur ce qui concerne le cérémonial et l'étiquette, soit d'un accès difficile. Le château est entouré de nombreuses vedettes; des postes de la garde veillent à toutes les issues; mais le*
MADIUD. FERDINAND VII. 29 1
factionnaires laissent le passage libre à tout le monde. Ces cuirassiers, ces grenadiers à pied, ces gardes-du-corps , ces hallebardiers, sont plutôt institués pour la splendeur du trône , que dans le but d'une odieuse défiance contre le peupie de Madrid. Dans cette cour fastueuse , où des baise - mains , des réceptions, des cérémonies imposantes, ont lieu souvent ; sur ces escaliers où se pressent les ambassadeurs , les prélats du royaume, les grands d'Espagne, les généraux, les chambellans, vous rencontrez, échelonnés jusqu'aux portes des appartemensdu roi, des pauvres couverts de haillons , qui exposent des plaies dégoûtantes , et allongent des mains décharnées
pour recevoir une aumône des mains blanches et délicates des princesses du sang royal. La reine a ses pauvres; le roi donne à ceux qu'il trouve sur son passage. C'est renseignement d'une haute philosophie que de voir tous ces malheureux réfugiés sous les riches portiques, appuyés contre les colonnades de jaspe du palais, attendant un denier de la main de leur seigneur et maître.
Telle est la maison de Bourbon , qui se rappelle (pie, parmi ses glorieux ancêtres, l'un d'eux pansait les blessés et secourait les infirmes de ses mains saintes et royales.
Il y a un sentiment monarchique profondément gravé dans les mœurs des Espagnols. Il leur faut un roi dont ils puissent parler avec respect. Il y a sympathie du peuple au roi. Lorsque, dans les rues , un écuyer ou un détachement de gardes annoncent le passage de la voiture royale, les promeneurs s'arrêtent, se découvrent, et il est facile de lire sur leurs physionomies qu'il y a chez eux plaisir à voir le roi, et nulle contrainte à rendre à leur souverain un témoignage de respect et d'amour. A chaque instant, des carrosses antiques, remplis déjeunes infans, traversent les rues; le respect du peuple est le même malgré leur jeune âge : c'est du sang royal ! il suffit , chapeau bas ! Comme il dit aussi , lorsque dans les rues une clochette annonce que le Viatique est porté à un malade , voila le Bon-Dieu ! à genoux î Et le peuple s'agenouille et s'incline respectueux,
en se signant. Quand le prêtre , porteur de la sainte hostie , passe devant un poste, la garde prend les armes; deux soldats raccompagnent au port d'armes, tête nue, tenant d'une main leur fusil, de l'autre leur bonnet d'ours, jusqu'au poste voisin; qui lui rend les mêmes honneurs. Dans ce pays le culte est solennel, ardent. Celui qui porte l'épée et la moustache fréquente les églises , ne craint point d'user de ses genoux les marbres des temples , et de frapper, avec humilité, une poitrine sur laquelle brillent des insignes militaires.
Ferdinand régnait encore ; mais les derniers instans de sa vie devaient être funestes h la tranquillité de l'Espagne. On conçoit que la chute d'un colosse ébranle un empire. Il est dans la destinée des héros que le monde tremble à leur avènement et au moment où ils disparaissent; mais Ferdinand tomber avec fracas, et porter un si rude coup a son royaume et peut-être â latranquillité de l'Europe! tel n'eût point dû être le destin de ce prince , qui ne devra sa célébrité
qu'au temps où il a paru, et aucun éclat aux vertus que l'on est en droit d'exiger d'un souverain. Ferdinand donna constamment des preuves de faiblesse. Idole du peuple espagnol au moment de l'invasion de Napoléon, s'il eût eu l'énergie de se mettre à la tête de ses généreux sujets , il se fut fait un nom. Il se laissa charger de fers et emmener captif à Valençay, quand les Espagnols défendaient sa couronne en versant des Ilots de sang. Plus tard , on lui arracha une constitution : il se la laissa imposer, la jura de mauvaise foi, puis, libre, exila ceux entre les mains desquels il avait fait le royal serment.
Ferdinand, mort dans la force de l'âge , était d'une taille ordinaire. D'épais sourcils ombrageaient des yeux qui ne manquaient pas d'expression ; son nez caractérisait la race dont il était issu ; sa bouche enfoncée lui donnait un air sardoniquc. Il était aimé dans son intérieur , et avait pour la reine Marie-Christine un amour dont elle profita pour le dominer avec l'absolutisme d'une femme italienne.
CHAMTRE XXXI.
JHark-Cljristiiw.
LoRsgu'EiN 1828 Marie-Christine, fille de François I er , roi des Deux - Siciles , et de Marie-Isabelle, infante d'Espagne, traversa la France pour aller épouser Ferdinand VII , cette princesse reçut dans les provinces méridionales l'accueil dû à son rang. Accompagnée de sa sœur madame la duchesse de Berry, elle charmait par ses grâces tous ceux qui la voyaient. Arrivée à
2o/> MARIE-CHRISTINE.
la frontière , elle jeta un regard de regret et d'envie sur le beau pays de France , et fut reçue en Catalogne par le capitaine-général de cette province. De Barcelonne à Madrid, les fêtes les plus brillantes lui furent prodiguées. Jeune fille, elle quittait joyeuse et insouciante le peuple bruyant et animé de son pays , les Napolitains et les Siciliens , pour aller régner sur les froids et silencieux Castillans. La couronne lui semblait un brillant joyau de corbeille que lui offrait un roi ; elle devait paraître légère à ses mains. Son front jeune etserein n'avait pas encore* été pressé par le diadème; elle ne connaissait de la royauté ni les soucis amers, ni les chagrins dévorans.
Le peuple de Madrid la reçut avec ivresse. La reine à laquelle elle succédait , Marie-Amélie de Saxe , poussait la dévotion à l'extrême , et ne prenait jamais part aux fêtes publiques. Marie- Christine s'y mêla de bonne grâce, et en jouit avec plaisir. Le peuple attendit, pour la juger, qu'elle assistât à un combat de taureaux. La jeune reine y parut, et soutint courageusement