CHAPITRE VI
Irun , situé à peu de distance de la mer , à une lieue de Fontarabie, est bâti, comme toutes les villes de la Biscaye, dans une heureuse position : là commencent les mœurs et les costumes espagnols. Les manteaux bruns et les cigarres , les longues tresses des femmes et les mantilles noires , un langage qui n'est point encore cette langue castillane noble et harmonieuse , mais le
ton criard des habitons du Guipuzcoa. Des hommes à cheval , portant en travers de leurs , montures de longues carabines , des convois de mulets , animent une route parfaitement tracée dans un pays hérissé de montagnes et coupé de torrens. Les routes royales d'Espagne sont monumentales, parfaitement entretenues, et bordées , pour la plupart , de dalles de granit pour les piétons. Elles sont constamment plus belles que nos routes de France, parce que d'abord, étant plus étroites , elles demandent moins d'entretien, et que, moins fréquentées, sous un climat où les pluies sont rares , elles sont moins sujettes à se dégrader. On reconnaît partout la bonne administration des communes , et leur sollicitude a veiller aux besoins des habitans et à préserver les voyageurs d'accidens. Il n'est point d'endroits sur ces routes , qui montent en serpentant sur des montagnes» élevées, qui ne soient garnis de hautes bornes pour empêcher les voitures de culbuter dans les précipices, pour peu qu'il y ait apparence de danger.
La Biscaye est une des prov inces les mieux cultivées et les plus industrieuses de l'Espagne. Ses habitans sont laborieux , agiles, lestes, et por- , tent sur leur physionomie l'image de la santé et du bonheur, car presque tous ont de l'aisance. Les maisons sont de jolie apparence , blanchies tous les ans : ce serait à tort que Ton accuserait de malpropreté les habitans de ce pays.
La végétation est admirable dans les vallées ; les montagnes, plantées de châtaigniers, sont cultivées partout où la terre peut payer le travail de l'homme. De .nombreux villages se dessinent sur les coteaux : on ne fait point un quart d'heure de marche sans rencontrer quelque hameau, et Ton passe par les villages d'Astigarraga, Ernani , Andoain, avant d'arriver à Tolosa , jolie petite ville, riche et commerçante, qui offre à la curiosité du voyageur des points de vue délicieux , de belles églises , et de jolies promenades le long de la rivière qui serpente dans une prairie étroite, dominée par des collines couronnées de forets.
ÉTAPES. 3l)
Les trois provinces qui composent le senorio de Biscaye , de Guipuzcoa , la Viscaya et l' Alava , ont des privilèges, des droits et des franchises, auxquels le gouvernement n'oserait point toucher. Elles défendent leur liberté avec énergie. Pour elles , le souverain se dépouille du titre de roi pour prendre celui de sehor, et, tous les ans, les députés de toutes les communes des trois prov inces se réunissent en assemblée générale pour discuter les intérêts publics.
A Tolosa aboutit la route de Navarre qui conduit a Pampelune. Rien n'est plus frais que cette jolie vallée , rien dè plus joli que les villages qui meublent cette partie de la Biscaye. Bétélu, célèbre daus le pays par ses eaux minérales, attire beaucoup d'étrangers. Deux rochers nus, escarpés, élèvent perpendiculaires leurs crêtes cachées dJta les nuages, asiles des aigles et des vautours, qui descendent en tournoyant dans l'abîme d'un torrent qui borde la route ; ces deux rochers , nommés les Deux-Sœurs , marquent la séparation du Guipuzcoa et du royaume de Navarre.
Là , cessent aussi les paysages verdoyans ; une plaine sèche et sans verdure forme un contraste frappant avec le pays boisé que vient de quitter le voyageur.
En reprenant à Tolosa la route de Madrid , on peut remarquer le luxe d'architecture que les Espagnols déploient dans les ponts nombreux jetés sur les rivières que traverse la route. Villa— franca , Villareal , Bergara , Mondragon , méritent d'être remarqués , à cause de leur position et de leurs sites agréables. Les défilés de Salinas, dangereux, si , en temps de guerre , une colonne s'y engageait sans être éclairée et fortement soutenue, ont exercé le pinceau d'un peintre habile, qui , dans un combat sanglant , y figura comme acteur. Le général Lejeune a peint l'attaque d'un convoi dans la guerre de l'indépendance , et ce tableau attira tous les regards comme toutflfce qui rappelle les hauts faits des armées de l'empire. On voit à droite et a gauche des défilés de Salinas , des maisons crénelées et autrefois entourées de palissades, qui servaient de refuge à
quelques compagnies d'infanterie destinées à protéger ces terribles passages , faciles a défendre avec peu de monde contre une armée nombreuse. ■
On monte encore après avoir dépassé le bourg de Salinas ; puis les montagnes s'abaissent insensiblement, et Ton aperçoit la capitale de l'Alava, Vittoria, bâtie au milieu d'une plaine fertile et bien cultivée. Cette ville a quelques beaux monumens , entre autres une place régulière entourée d'arcades,, sous lesquelles se réfugient les promeneurs dans le mauvais temps : cette place sert aussi aux combats de taureaux. Un jardin public que l'on nomme la Florida, parfaitement dessiné , orné de vases et de statues , est le rendez-vous de la bonne compagnie et des jolies femmes de Vittoria.
Courbons nos fronts en traversant ces plaines, où nos armes reçurent un échec terrible, dans cette sanghfntg bataille livrée pap les Espagnols réunis aux Anglais. Les ossemens de nos soldats blanchissent dans les champs de Gamarra à côté
de ceux de leurs ennemis , et sur les coteaux qui dominent la vallée à l'ouest , on trouve encore des armes rouillées, des boulets et des débris de fusils. Ce fut le dernier effort de l'armée française en Espagne : elle passa ensuite rapidement la frontière , et le midi de la France fut envahi.
A cinq lieues de Vittoria , l'Ebre partage Miranda, la première ville à l'entrée de la Castiile r l'Ebre , fleuve célèbre , qui servait de limite à l'empire de Charlemagne; mais à Miranda ce fleuve est encore peu large , car il est près de sa source, qui sort des montagnes des Asturies.
Dans la Biscaye les routes sont assez fréquentées , parce que cette province a une population nombreuse, que les villes et les villages sont rapprochés les mis des autres ; mais en entrant dans la Vieille-Castille, on trouve rarement quelques voitures de roulier : les transports se font à dos d'ânes et de mulets. Ces plaines^nfies, désertes d'habitations, sans arbres ailleurs qu'aux environs des villages, éloignés les uns des autres de
ci i h [ et six lieues , impriment une tristesse indicible. La Vieille-Castille, c'est l'Espagne dépourvue de toute séduction, comme le royaume de Valence et l'Andalousie représentent l'Espagne avec ses charmes , ses souvenirs brillans , toute sa poésie. fc
Après Miranda , on s'enfonce dans les défilés de Pancorbo, dont les rochers s'élèvent en présentant les formes les plus bizarres; la route, qui côtoie un petit torrent , s'ouvre passage entre ces masses gigantesques, qui souvent ne présentent point d'issue et vous enveloppent sans que l'on puisse deviner la manière d'en sortir. Ces défilés inexpugnables, où, comme ceux des Thermopyles , trois cents hommes suffiraient pour arrêter une armée, couvrent merveilleusement , ainsi que ceux de Salinas et de Somo- Sierra, la ville de Madrid, et permettent d'en défendre au loin les approches.
A six lieues au-delà de Miranda, sur la droite de la route , se présente Briviesca , entourée de
quelques vergers : là finissent les arbres , et l'œil du voyageur ne trouve plus pendant une route de sept lieues qui conduit à Burgos, à travers le pays le plus triste peut-être de l'Europe, d'autre végétation que celle des bruyères et des genêts qui croissent clair-semés et rabougris dans cette plaine monotone.
Burgos, capitale de la Vieille - Castille , jadis riche et commerçant , offre l'aspect de la décadence. De jolies promenades bordent l'Arlançon, sur lequel sont jetés trois ponts bâtis avec solidité , comme le sont tous les ouvrages des Espagnols. Une magnifique cathédrale , dans laquelle on admire une grande richesse d'ornemens et quelques tableaux de Michel-Ange , contraste avec les maisons qui tombent en ruines.
.Llerma, sur l'Arlança , à gauche de la route , sur un mamelon, étale d'une manière pittoresque ses tours carrées, ses nombreuses arcades et ses murailles crénelées ; mais que l'on se garde de pénétrer dans l'intérieur de la \ille : la saleté et la, misère y présentent un tableau hideux.
Au milieu de la plaine la plus stérile du monde s'élève Aranda , partagée en deux par le Duero, qui coule jaune et vaseux entre des rochers incultes ; Aranda , dont les murailles tombent démantelées, présente l'aspect de la pauvreté, comme ses pâles habitans présentent celui de la faiblesse. Cette ville eut une journée de triste célébrité, à une époque où brillait de l'éclat le plus vif la gloire castillane. Lorsque Charles Quint débarqua à Viilaviciosa pour venir s'asseoir sur le trône d'Espagne, le puissant génie qui avait fait proclamer à Madrid Charles, roi de Castille, qui étendit la prérogative royale, arrêta les entreprises des grands, et forma une armée indépendante des barons pour contre-balancer leur pouvoir, qui résista seul à la noblesse alarmée de ses entreprises, qui remplit les trésors du roi , et soutint deux guerres étrangères pendant une régence de vingt mois, le cardinal Ximenès, épuisé d'austérités et de travaux , mais dont l'âme avait conservé toute sa vigueur, se fit transporter à Aranda pour aller au-devant de
son souverain. Mais les seigneurs flamands , venus avec Charles-Quint en Espagne , jaloux de ce grand homme, craignant son influence, dictèrent au jeune et ingrat monarque une froide lettre de remercîmens , dans laquelle le cardinal était invité a se retirer dans son diocèse de Tolède. Les expressions qui lui annonçaient que ses services étaient méconnus produisirent sur cette àme si fortement trempée, un plus funeste effet que les vicissitudes d'une vie nolitique si agitée. Ximenès expira de douleur, deux heures après la réception de cette lettre , monument d'ingratitude d'un roi qui lui devait la couronne, et le commencement cj une puissance qui a eu tant d'influence sur les destinées des deux mondes.
Puis, Somo-Sierra, misérable hameau composé de quarante maisons, situé sur le haut d'une montagne longue , roide , souvent couverte de neige et d'un abord difficile ; Somo- Sierra , célèbre par le combat livré sous les yeux de Napoléon , le 29 novembre 1 808, aux Espa-
gnols, qui défendirent avec intrépidité ce défilé fameux. Irrité de la capitulation de Baylen , Napoléon accourait d'Erfurt , où il avait reçu de l'empereur d& Russie des assurances de paix, pour prendre, lui-même, le commandement de l'armée d'Espagne , renforcée du corps du maréchal Lefebvre, et donner une impulsion nouvelle aux opérations d'une guerre qui traînait en longueur, et qui s'annonçait sous de fâcheux auspices. Napoléon avait dit : « Murât et Godoï <( m'ont trompé ; la nation espagnole montre u une énergie à laquelle j'étais loin de m'at- « tendre. Si la lutte continue comme elle a « commencé, avec des prédications, des croix « et des bannières , les prêtres et les moines « feront marcher contre mon armée jusqu'au « dernier Espagnol. »
La route qui mène à Madrid est bordée à gauche par un ravin profond, au bas duquel roule un torrent rapide , et dominée des deux côtés par des montagnes pelées , arides , déchirées par de profondes crevasses. Les Espagnols
avaient placé sur ces hauteurs une nombreuse artillerie et garni les défilés de tirailleurs rangés sur les rochers qui dominent la route.
Leurs meilleures troupes , par un feu terrible , défendaient la chaussée enfilée par leur artillerie; la position paraissait inexpugnable. Les premiers régimens du maréchal Victor s'avançaient sous le feu sans faire de progrès rapides , lorsque Napoléon donna Tordre à l'escadron de lanciers polonais de service auprès de lui de charger la batterie ennemie. Cette cavalerie fut d'abord ramenée ; mais ralliée par ses chefs , suivie par le régiment entier, elle gravit la montagne, culbute l'ennemi, s'empare des canons et enlève en un instant la redoutable position. Cette charge de cavalerie , la plus brillante dont fassent mention les annales de gloire des troupes impériales , acquit pour jamais aux Polonais cette réputation qui survécut aux désastres de l'empire , et les naturalisa Français. Huit officiers furent tués ou blessés grièvement. A ce combat fut blessé le comte Philippe de Ségur, auteur de
la campagne de Russie , qui , dans un style entraînant, a donné à ce drame l'intérêt d'un roman .
Buitrago, Lozoyuela, Caban il la s, San-Augustin , Alcobendas , sont les seuls points qui , semés dans ces plaines nues , sans verdure , desséchées par le soleil l'été , glaciales pendant l'hiver, attristent le voyageur par l'air misérable et sale de leurs habitans, dont les vêtemens déchirés laissent éntrevoir des corps amaigris et débiles. On dirait que Madrid est un centre où aboutissent la misère et la pauvreté , et qu'à mesure que les rayons s'éloignent de la capitale dans les autres provinces, on retrouve activité , force, vigueur et richesse.
Mais voici Madrid, qui se présente bâti sur un plateau immense , point le plus élevé de l'Espagne, plaine aride, infertile, sans en tours, sans un seul arbre, ni village, ni faubourg, qui annonce l'approche d'une grande ville; Madrid, que l'on surprend à Y improviste comme si l'on arrivait sur un corps d'armée qui , négligeant de
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se garder, n'aurait autour de lui ni vedette, ui avant -poste, ni grand' garde ; Madrid, placé comme une tente , oasis au milieu d'un désert ; Madrid qui dresse dans les airs les flèches de ses nombreux clochers et arrondit les arcades de ses couvens et les dômes de ses églises.