‹ L'Espagne. Souvenirs de 1823 et de 1833. Par M. Adolphe de BourgoingChapitre 8 sur 58 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Lors de L'arrivée à Madrid des troupes françaises, dans les premiers momens de désordre et d'inquiétude inséparables de l'occupation d'une grande ville par une armée étrangère, on laissa la plupart des officiers dans les quartiers occupés par les différentes troupes. Peu de temps après, lorsque le service fut régularisé, des billets de logement furent distribués , et chacun se fai-

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sait, avec joie ou chagrin, part de son bonheur ou de son désappointement , selon que le hasard lui avait donné des hôtes aimables ou ennuyeux.

Maurice de Trans était capitaine dans un de ces beaux régimens de cavalerie de la garde royale , modèles de discipline et de bravoure , aussi imposans par leur belle tenue qu'admirables par leur fidélité. C'était un de ces jeunes gens qui , nés d'illustres maisons , servaient pour l'honneur de servir le roi ; prodigue de son sang, insouciant de sa vie, lorsqu'il s'agissait de prouver son amour à la France, car il confondait dans ses sentimens et le roi et la France. Jeune, riche, espoir d'une famille dont il était l'idole , Maurice était remarqué dans les salons de Paris par ses manières élégantes , son caractère aimable , son esprit orné , autant que dans sa caserne il était aimé de ses soldats , à cause de sa tournure martiale , de sa franchise , de sa connaissance du service militaire, de sa justice et de sa sévérité.

Lorsqu'il eut reçu son billet de logement , il se dirigea calle de Hortoleza , vers une maison

de belle apparence , près de la porte de Fuencarrai , à peu de distance du quartier occupé par son régiment. Un domestique vint lui ouvrir la porte, et le mena dans un bel appartement qui lui était destiné.

Maurice était logé chez le marquis de Casamayor, députe de la ville d'Alcala-la-Real en Andalousie , où il avait de grandes propriétés , à l'assemblée des Cortès. Il avait laissé la comtesse Blanca , sa fille , a sa sœur la comtesse de Salzedo au moment où Ferdinand était emmené à Cadix. La vie du marquis de Casamayor avait été orageuse. Irrité de la faveur insultante de Godoï , il gémissait des abus introduits dans le gouvernement , rêvait la régénération du peuple espgnol , avait cru la voir dans la nouvelle dynastie que Napoléon voulait élever sur le trône de la Péninsule ; et après le départ de Charles IV et de Ferdinand il avait été attaché a la cour de Joseph. Le marquis de Casamayor, au retour de Ferdinand, avait voulu laisser s'écouler quelque temps avant de revenir en Espagne , et il avait

fixé son séjour à Florence , où il passa huit années occupé de l'éducation de sa chère Blanca , sur laquelle il avait concentré toutes ses affections.

Au moment de la révolution Casamayor fit partie de cette assemblée qui , à l'exemple d'une assemblée trop célèbre en France, voulait juger son roi.

L'arrivée d'un officier de la garde française dans cette maison jeta quelque trouble, et . causa quelque embarras. Mais l'armée s'occupait peu de politique ; et elle ne seconda aucun esprit de parti ; elle combattit les constitutionnels, mais ne servit jamais les vengeances particulières. Loin de là , ce fut en quelque sorte une sauvegarde contre les passions exaspérées, d'avoir chez soi un officier français. L'armée resta toujours étrangère aux réactions qui purent avoir lieu après la contre-révolution.

Maurice , après avoir pris possession de son nouveau logement , demanda s'il pouvait se présenter devant les dames de la maison. Il fut in-

Diqitiz

troduit dans un de ces vastes appartemens comme on en voit dans les hôtels ou principales maisons de Madrid , élevés , larges , immenses , plus agréables à habiter l'été que dans la saison d'hiver, car toutes les précautions ont été prises contre la chaleur insupportable de ce climat , et aucune contre le froid plus insupportable encore. Au fond de l'appartement était une table ronde, sur laquelle se trouvaient des album de musique, de [dessins et des livres italiens. La comtesse de Salzedo était assise sur un canapé, et à côté d'elle était Blanca.

Blanca , la plus belle des filles nées sous le ciel d'Andalousie , sous ce ciel brûlant qui imprime aux femmes de cette contrée un genre de beauté si poétique, qui colore d'une teinte brune des joues pales sur lesquelles s'abaissent des cils noirs et recourbés qui voilent un regard si tendre lors- (jue leurs veux reflètent quelque douce impression de leur cœur, et qui ajoutent tant de fierté à leur regard lorsque leur âme si vive est animée d'un sentiment d'amour ou de jalousie. La fille

du marquis deCasamayor était remarquablement belle ; elle ressemblait à une de ces divines créations^de Murillo, qui prenait, pour peindre les êtres angéliques dont il a peuplé le ciel , ses modèles dans la province qui avait donné le jour à Blanca.

Bien que Maurice eût assisté a toutes les fêtes brillantes de Paris, où est convié tout ce que la capitale offre de femmes jeunes et séduisantes ; bien qu'il eût vécu au milieu des cercles les plus distingués , néanmoins le caractère particulier de beauté de Blanca , son air de noblesse et de gravité, la dignité répandue sur toute sa personne lorsqu'elle se leva a son approche , produisit une impression qui le troubla ; et il eût été difficile de reconnaître à sa timidité le militaire français, embarrassé devant une femme, et l'homme de salon, qui trouva à peine quelques mots a balbutier pour exprimer à ses hôtesses le déplaisir qu'il éprouvait de leur causer l'ennui d'avoir a loger un officier étranger.

Un heureux incident vint a son aide. Maurice

voulut s'exprimer en espagnol ; mais il pariait assez mal cette langue, et , dès les premiers mots, confondant quelques expressions qui changeaient tout-^-fait le sens de ses phrases , il tenta de se reprendre, et s'embarrassa encore davantage.

Blanca sourit , et lui répondit en français. Dès ce moment , Maurice était sur son terrain : n'étant plus obligé de tourner toujours dans le même cercle des phrases et des mots qu'il connaissait, il fut ce qu'il était, d'une politesse exquise , spirituel sans prétention , et sa première visite put laisser a la comtesse de Casamayor et à madame de Salzedo l'opinion que loin d'avoir un hôte incommode , le hasard les avait servies a merveille , en leur envoyant un officier aussi distingué par ses manières que par l'élévation de ses sentimens.

Maurice , de retour auprès de ses camarades , fut interrogé avec empressement sur son billet de logement - mais il s'exprima avec beaucoup de réserve sur le compte de ses- hôtesses , et ne

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dit rien qui pût donner à penser que, sous le même toit que lui , vivait la plus belle personne qui eût jamais imprimé ses pieds andalous sur la poussière du Prado , ou pressé de !fes genoux les nattes d'espart qui tapissent l'église de San-Luis.

L'éducation des femmes espagnoles est , en général, négligée : imparfaites musiciennes, peu versées dans la littérature et les langues étrangères, ne s'occupant point de ces ouvrages dans lesquels excellent les femmes françaises , elles ajoutent peu d'agrémens à ceux quelles reçoivent de la nature. En revanche? elles naissent presque toujours belles , spirituelles et remarquables par leur tournure gracieuse ; si elles séduisent par la mobilité et l'expression de leur physionomie, elles connaissent aussi, au suprême degré, l'art de plaire. Douées d'une extrême vivacité, causant avec grâce et facilité, n'excluant même point une certaine familiarife dans la conversation, leur coquetterie est sans apprêt, parce qu'elle est innée en elles; mais lorsqu'à tant de

charmes elles joignent ceux d'un esprit cultivé , lorsque quelques défauts du caractère national sont corrigés par une éducation soignée , alors il est difficile de rien imaginer de plus séduisant qu'une Espagnole.

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