‹ L'Espagne telle qu'elle estChapitre 10 sur 15 · EN PROVINCE — LES GRANDES VILLES · texte numérisé non relu

EN PROVINCE — LES GRANDES VILLES

Sortons maintenant de Madrid.

L'atmosphère y est pernicieuse; Tair que nous y avons respiré est empesté. Montons dans un wagon de chemin de fer, et, par le train le plus rapide, à trente ou trente-deux kilomètres à Theure, transportons-nous dans une grande ville de province : à Barcelone, à Valence, à Séville ou à Malaga, qui sont les quatre grandes cités espagnoles dont la population dépasse cent mille âmes.

Pendant le trajet, ne mettons point la tête à la portière, car la vue de cette partie centrale de l'Espagne, l'aspect désolé de cette

terre jaunâtre et dépourvue de végétation, la rareté des villes et des villages, aussi jaunâtres que la terre et aussi dépourvus qu'elle de tout signe de culture et de bien-être, nous attristeraient profondément.

En sortant des grandes villes, nous y ferons une escapade, pour nous rendre mieux compte de l'état misérable dans lequel on les laisse.

Quand nous approcherons du littoral, ce sera l'occasion de porter nos regards vers la campagne, pour y voir les quelques oasis qui rompent un peu la monotonie du désert espagnol.

Si la grande ville vers laquelle nous nous dirigeons est fréquentée par des étrangers touristes, comme celles de l'Andalousie ou du nord de l'Espagne, il nous sera facile de nous installer dans un hôtel assez confortable.

A Séville, à Grenade, à Cordoue, à Huelva, nous en trouverons de fort convenables et à des prix modérés.

Dans les autres grandes villes, par exemple, il nous faudra nous accommoder un peu comme nous pourrons, et si la chambre ou la table laissent à désirer, nous nous en conso-

lerons en pensant que ce pourrait être pire encore.

Nous avons dit plus haut qu'en Espagne, sans compter la capitale , il y avait quatre grandes villes de plus de cent mille habitants. En effet, Barcelone — faubourgs non compris — en compte 250,000 en chiffres ronds; Valence, 144,000; Séville, 132,000, et Malaga, 113,000.

Il y a ensuite huit villes dont la population varie de cinquante à cent mille âmes, savoir, par ordre d'importance : Murcie (94,000), Sarragosse (83,000), Carthagène (78,000), Grenade (72,000), Jerez de la Frontera (65,000), Cadix (60,000), Palma de Majorque (59,000), et Valladolid (51,000).

Ensuite on trouve quelques deux douzaines de villes ayant plus de vingt-cinq mille habitants, et le reste est villes et villages au-dessous de cette importance.

Parmi les petites villes de cette dernière catégorie, il y en a qui ont une grande renommée historique. Tolède, par exemple, Timpé^ riale Tolède, compte aujourd'hui juste 20,000

âmes; et des cités aussi célèbres que Salamanque, Gérone, Ségovie, Léon, etc., etc., n'ont qu'une population moindre.

Parmi les 49 provinces actuelles (départements), il y en a dont la capitale (le chef-lieu) n'atteint pas 10,000 habitants, comme Téruel, Avila, Guadalajara, Cuenca et Soria. Par ciijue, en Andalousie, en Catalogne et dans quelques autres contrées, il y a des villes de 30,000 âmes et plus qui ne sont pas « capitales » .

Quand on parcourt les grandes villes espagnoles, on peut y observer une grande variété d'aspect, d'allure, de type, etc.

Bilbao, par exemple, qui est la ville la plus commerçante et minière de l'Espagne, diffère essentiellement de Barcelone, qui est la ville la plus manufacturière.

En Catalogne, les grandes villes portent empreint le cachet de la vie industrielle, qui est leur ressource la plus importante; tandis que les villes de l'Andalousie, qui vivent plus particulièrement de l'agriculture et de l'élevage du bétail, sont les villes les plus élégantes et les plus coquettes du pays.

Séville est, sans contredit, l'un des séjours les plus agréables de l'Europe, et chez elle, au milieu de coutumes typiques très caractérisées et dans ses ruelles qui se souviennent encore de la domination des Maures, l'étranger peut jouir de tout le confort de la vie moderne.

L'on y rencontre une société choisie qui n'a pas son équivalent en Espagne.

Que le touriste qui visite notre pays ne cherche pas dans ses grandes villes de modernes merveilles 1 II ne doit y aller que pour y admirer les souvenirs des temps passés.

L'Espagne archéologique et monumentale historique est bien supérieure à l'Espagne actuelle.

Presque dans toutes les villes de quelque importance, la cathédrale gothique et quelques autres églises ou anciens monastères méritent une visite.

Tout le monde connaît les monuments sans rivaux que les Maures semèrent dans le midi de l'Espagne : l'Alhambra de Grenade, la mosquée de Cordoue, la cathédrale de Séville avec sa tour de la Giralda, sont

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plus renommés à l'étranger que chez nous.

Tolède est un résumé abrégé de toutes les époques, car à côté de sa superbe cathédrale gothique, il y. a les mosquées mauresques et TAlcazar en partie de la Renaissance — qui vient de brûler — ; mais la ville est également le résumé de notre état actuel. Cette ville, en effet, qui renferme tant de merveilles, ne connaît pas encore le gaz I Son labyrinthe de ruelles et de carrefours, où s'entassent les maisons les plus modestes et les plus riches palais, est éclairé à moitié par des fanaux à pétrole, fanaux qu'on n'allume même pas les nuits où — suivant le calendrier — la lune doit briller au ciel.

Cependant, cette situation arriérée de Tolède ne doit point servir de base à l'observation ; car, en général, ce ne sont pas les grandes villes de l'Espagne qui peuvent donner une idée bien exacte de l'état actuel et moral du pays.

L'étranger qui visite ces grandes villes ne peut pas se rendre un compte réel de notre vie précaire, car, dans ces centres, les apparences

sont bien supérieures à la réalité, fait qui peut s'expliquer par bien des raisons.

En Espagne, commeàpeu près dans toutpays méridional,, la vie se passe au dehors, à la rue.

Quand on se promène dans une de nos grandes cités, on peut beaucoup observer sans pénétrer dans Tintérieur des habitations.

Dans leurs quartiers centraux, on voit de grands magasins, comme partout ailleurs, et souvent leurs quartiers excentriques sont aussi très animés. Ordinairement, les rez-dechaussée des maisons ne servent pas d'habitation : ils sont occupés par de petits ateliers d'artisans, tels que menuisiers, serruriers, cordonniers, etc., etc., qui travaillent à la porte de leur boutique, presque dans la rue même.

Ainsi, l'animation se répand par toute la ville, ce qui lui donne un aspect d'ensemble agréable pour le visiteur ou le promeneur.

En outre, ces grandes villes, à l'instar de Madrid, qui absorbe le peu de vie qui reste à la natioi), absorbent à leur tour les miettes que la capitale a laissées aux contrées qui les environnent.

De plus, le caractère espagnol, en dépit des difiérences profondes qui existent entre les habitants des diverses régions — difiérences que nous avons déjà en partie fait ressortir — a cependant un côté commun : Torgueil de ne se présenter en public que sous l'aspect le plus agréable possible.

Dans nombre de familles peu aisées, on se nourrit fort mal et la vie intérieure se réduit au strict nécessaire, et parfois à moins encore ; mais pour sortir à la rue, rien ne leur manque — rien de ce qui frappe la vue surtout, et tout ce monde apparaît frisé, parfumé, orné de bijoux et plein d'élégance.

Le type de Fhidalgo castillan qui, sous son manteau brillant, cachait son corps dépourvu de chemise et son estomac \ide, est encore plus commun chez nous qu'on ne se l'imagine.

Dans le cours de nos excursions par l'Espagne, il nous est arrivé de souflrir presque de la faim, dans des maisons montées sur un pied luxueux, et dont le chef se donnait la satisraction d'avoir une petite voiture particu-

lière, afin de pouvoir se montrer dignement à la promenade.

La fierté d'hidalgo des régions centrales et méridionales de l'Espagne^ en faisant de la nécessité une vertu, a élevé la sobriété au rang d'une sorte de religion nationale, et, bon gré mal gré, on nous oblige à être sobres.

Pour se rendre mieux compte de ce fait, il suffit d'examiner les. bulletins des abattoirs de nos grandes villes. La quantité de viande consommée est toujours bien inférieure à celle de n'importe quelle ville de même importance de l'Europe centrale.

Pour ces raisons, et bien d'autres encore, l'aspect des grandes villes espagnoles est de beaucoup au-dessus de la réalité. .

Celui, donc, qui n'a fait que se promener dans leurs rues, ou fréquenter leurs cafés, leurs théâtres et leurs casinos, n'a pu acquérir qu'une connaissance très relative de la situation de notre nation, n'a pu s'en form^ qu'une idée fort peu exacte.

En outre, il y a un autre motif pour la vie apparente des grandes villes.

L'immoralité gouvernementale et administrative, dont nous avons essayé de faire une description dans les précédents chapitres, n'est pas une exception dans l'ensemble de notre état social. Elle n'a pas seulement rongé les branches de l'administration publique ; elle a pénétré jusqu'au cœur de notre société.

C'est pourquoi nous sommes forcé, pour notre malheur, de reconnaître qu'une telle immoralité n'est qu'un pâle reflet de l'état du pays. Notre nation se trouve aujourd'hui dans la décrépitude, et tous ses membres participent à cet état et s'en ressentent.

Nous ferons observer en premier lieu que les farces électorales et les tripotages administratifs se perpètrent, non malgré le pays, mais avec son concours.

S'il est vrai que le ministre de l'intérieur dirige de son cabinet de Madrid la comédie grotesque des élections, il n'en est pas moins certain qu'il trouve jusque dans les moindres villages des agents nombreux, parfaitement disposés à le seconder et même à le surpasser en fourberies.

Pendant la courte durée de la république, nous eûmes un ministre de Tintérieur, homme intègre, qui se mit en tête de faire des élections parfaitement libres. De son côté, il tint parole ; mais, malgré sa non-intervention, les meneurs politiques et les chefs de coteries dans les grandes villes, et les caciques dans les villages et les hameaux firent, tant qu'ils rendirent stériles les bonnes dispositions du ministre, et les falsifications, les fourberies, la transmigration des âmes, la résurrection des Lazares et Tapparition subite de localités inconnues à la géographie, furent le cortège de ces élections comme de toutes les autres.

Le tripotage n'est pas non plus le fait exclusif des politiciens qui résident à Madrid.

Il n'est pas difficile de le retrouver dans toutes les administrations communales et provinciales, remplies pourtant par des bourgeois qui ne font pas un métier de la politique.

Dans les grandes villes, toute construction municipale coûte le double de son prix réel, et la moitié au moins de tout revenu éventuel disparaît en passant de la poche du contribua-

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ble dans la caisse publique. On n'est plus scandalisé en voyant tel conseiller municipal ou provincial qui, entré en charge sans fortune aucune, en sort, au bout de deux ou trois aias de fonctions non rétribuées, avec assez de bien pour vivre impudemment de ses rentes et faire bâtir des maisons.

Dans les villes secondaires, on suppute à haute voix, au café ou au cabaret, ce que la tolérance des jeux et de la prostitution rapporte bon an mal an à M. le Maire, et on calcule à un centime près ce que les tripotages de Toctroi produisent à tels ou tels conseillers municipaux.*

Au fond, d'ailleurs, personne ne les blâme ; les bavards se contentent de les envier, et tous leurs efforts ne tendent qu'à se substituer en leur lieu et place.

Si quelque moraliste chagrin se permet de souhaiter quelque chose de mieux, il est traité de rêveur ou de Don Quichotte fourvoyé.

Nous avons dit plus haut que l'immoralité, le désordre sont pour l'Espagne actuelle une note aussi caractéristique que le furent les

moines,, les manolas et les majos pour l'Espagne des romans et de la légende.

Pour en fournir une nouvelle preuve, nous allons profiter de cette occasion pour décrire • un type nouveau, né de notre instabilité politique, et tout aussi espagnol que les personnages peints par Goya et Velasquez.

Ce type est le guérillero-conspirateur.

On le trouve dans toutes nos provinces.

Sans compter les carlistes, qui sont innombrables, non plus que les bandits dont nous avons parlé, et qui se transforment aussi en guérilleros à l'occasion, dans les provinces du Midi, nous avons les Tonete Galvez de Murcie, les Salvochea de Cadix, et bien d'autres. A Valence, tout le monde connaît YEnguerino, et en Catalogne les noms du Xich de las Barraquetas, de Baliarda, d'Escoda, etc., sont devenus populaires. Dans la région vasco-navarraise, le Cojo de Cirauqui et bien d'autres n'ont rien à envier à leurs congénères des autres régions.

A Madrid même, au cœur de la nation, le type ne fait pas défaut : Becerra, Ducazcal et

d'autres sont devenus de grands personnages, grâce au métier de guérillero-conspirateur, et maintenant ils regardent avec mépris les Carbonerin et cent autres, qui persistent à exercer ce métier en toute conscience.

Dans le cours de nos discordés civiles, les guérilleros-conspirateurs se sont entre-fusillés par douzaines, et un grand nombre ont échangé leur métier pour une place officielle, mais le type se reproduit toujours sans perdre aucun de ses caractères distinctifs.

Le guérillero- conspirateur est reconnaissable à ses allures et à son costume. Coiffé d'un grand chapeau à larges ailes, incliné sur Poreille, chaussé de grosses bottes, dont il frappe violemment le sol, tenant à la main une canne-gourdin dont la poignée est un buste de la République ou de Don Carlos, il se promène d'un air vainqueur, causant avec mystère et n'élevant la voix que pour proférer de formidables jurons.

A l'approche des troubles politiques, notre type exagère encore ses rodomontades et se donne des airs d'homme important. Au café,

au cabaret, il tire ses amis à part et leur montre complaisamment, mais en très grand secret, une nomination de colonel ou de général, signée par le chef conspirateur le plus en vedette pour l'heure, ce qui ne l'empêche pas, d'ailleurs, de s'esquiver souvent au moment du péril.

Ces hommes funestes, toujours prêts à lever l'étendard de la révolte pour qui les paye, sans en excepter la police, sont un vrai danger pour tout gouvernement faible; car, plutôt vantards que braves, ils n'osent pas affronter de véritables dangers et ne s'insurgent que lorsqu'ils sont sûrs de l'impunité.

A l'heure actuelle, les guérilleros-conspirateurs sont dans la joie.

La mort de Don Alphonse, sans successeur majeur, nous a légué un pouvoir extrêmement faible, car tout le monde s'accorde à reconnaître qu'une minorité d'au moins treize ans sous la régence d'une femme étrangère n'est pas possible.

Aussi tous les guérilleros des partis d'opposition s'agitent à qui mieux mieux.

Ceux qui aAorent les couleurs libérales organisent leurs forces, dans les grandes villes» Ils n'attendent que le signal, qui partira, seât d'un des partis politiques, fatigué de la situation expectante dans laquelle ils se tiennent tous actuellement, soit d'un groupe de joueurs à la Bourse, désireux d'empocher Içs bénéfices que leur produira une baisse certaine.

Ce dernier cas ne serait pas sans précé* dents, car notre Bourse, plus riche de perfidies que d'argent comptant, sait fort bien tourner à son profit l'immoralité générale ; et les conspirations, voire même les insurrections, sont des moyens qu'elle emploie, non sans succès.

Si l'on recherchait soigneusement les motifs qui ont produit en Espagne bien des coups de force ou des pronunciaimientos avortés, comme celui qui dans les derniers temps du règne de Don Alphonse causa la mort de deux officiers, fusillés à Gérone, et comme beaucoup d'autres, on trouverait sans doute qu'ils furent dus à. la cupidité de quelques boursiers sans conscience, qui ne reculèrent pas devant ces affreux

moyens pour se procurer un gain de quelques milliers de francs.

Pour toutes ces raisons, et pour bien d'autres encore, le métier de guérillero-conspirateur se perpétue parmi nous et donne à notre politique une couleur bien caractéristique.

Le gijérillero-conspirateur manque rarement de besogne.

Tantôt c'est le joueur à la Bourse qui l'occupe; tantôt ce sont les croupiers des jeux prohibés qui utilisent ses services ; enfin les politiciens sevrés du pouvoir ne peuvent pas se passer de son aide.

Les joueurs de toute espèce rétribuent ses services en billets de banque ; quant aux politiciens, lorsqu'il a réussi aies hisser au pouvoir, ils l'admettent à la curée des places.

L'armée compte beaucoup d'officiers, et même d'officiers généraux, qui y sont entrés grâce à leurs exploits comme guérilleros-conspirateurs.

Le plus sanguinaire des chefs de bande carlistes qui ravagèrent la Catalogne durant la dernière guerre, Miret, de simple civil qu'il

était, fut improvisé colonel de l'armée régulière.

Bon nombre de ceux qui atteignirent aux plus hauts grades de l'armée, par la protection du général Prim, étaient sortis de l'honorable classe des guérilleros-conspirateurs.

Le type que nous venons de décrire est un type vraiment espagnol, digne d'être étudié et connu des étrangers qui s'occupent de notre état politique et social. Son existence prospère explique bien des choses qui semblent presque invraisemblables .

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