‹ L'Espagne telle qu'elle estChapitre 9 sur 15 · BANDITS ET ELECTIONS · texte numérisé non relu

BANDITS ET ELECTIONS

Ce chapitre ne sera que le complément du précèdent, puisque nous continuons à nous occuper des bandits et des élections.

A tout seigneur, tout honneur !

Dépêchons d'abord messieurs les bandit?.

Il y a quelques jours, les journaux nous annoncèrent que Melgares avait été trouvé mort dans la campagne; et, quelques jours plus tard, ces mêmes journaux nous firent savoir que Prasco Antonio, l'un de ses lieutenants, avait, après une résistance terrible, été tué par la gendarmerie (guardia civil). Comme en Espa-

gne, on doit toujours et en tout soupçonner un mystère, nous flairâmes quelque secrète relation dans cette double nouvelle, et nous profitâmes d'une occasion qui se présenta pour obtenir des données populaires et véridiques sur rincident. Nous obtînmes ainsi les détails suivants qui nous furent envoyés de Velez- Malaga, le pays môme du célèbre brigand.

Nous transcrivons littéralement :

« Quant à Melgares, nous écrivait-on, on croit ici qu'il est mort et toute sa famille a pris le deuil. Sa femme, dona [sic) Josefa, qui réside à Vêlez même depuis déjà trois ans, témoigne publiquement une profonde tristesse, et sa fille, Maria, mariée avec le fils^'de Sébastian Gloria, qui demeure dans la maison paternelle, à TAlgarrobo (petite ville près de Velez-Malaga) paraît, ainsi que son mari, très affectée.

(c Beaucoup de gens ne veulent pas croire qu'on ait tué Melgares, car tout le monde craignait sa bravoure et respectait ses exploits; mais on pense qu'il a été assassiné traîtreusement, par derrière, par Frasco An-

tonio, qui faisait partie de sa bande depuis quatre ou cinq ans.

« Ce bandit (Frasco Antonio) avait un frère curé à Malaga. Le gouverneur civil et un sieur Antonio M. G. s'abouchèrent avec ce prêtre, et ils lui proposèrent Vindulto pour son frère et une gratification de quatre mille piastres (20,000 francs) si celui-ci faisait disparaître Melgares. La somme susdite de 20,000 francs serait remisé au meurtrier en la demeure d'un frère du précité M. Antonio M, G., nommé Miguel et habitant Velez-Malaga où Frasco Antonio pouvait se rendre à cet effet.

« La proposition lui ayant plu, Frasco Antonio, grâce à la confiance que Melgares avait en lui, profita d'un moment favorable et le tua, à bout portant, d'un coup de fusil. Mais, lorsqu'il se présenta chez M. G. pour y toucher le prix de son infamie, au lieu de l'argent, il trouva un sous-ofBcier et deux soldats de la gendarmerie qui le tuèrent à son tour, ain^ qu'un de ses collègues surnommé El Vertedor qui l'accompagnait.

a La mort de Melgares est regrettée par

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nombre de personnes de cette contrée. Incontestablement, c'était un bandit; mais il se comportait en généreux et ami des pa^ivres.

Sa mort fut une trahison infâme, combinée par tous ceux qui jouèrent un rôle dans Taffaire. »

Ainsi s'exprimait cette lettre, qui reflète fidèlement l'opinion populaire sur les bandits de l'Andalousie.

Pour nous, nous sommes enclins à croire à

'exactitude des détails transmis, car, lorsque

les bandits arrivent à créer des embarras aux

autorités, il est assez d'usage d'employer tous

les-moyens pour s'en défaire.

Et ce que nous avançons, en thèse générale, se voit complètement confirmé par un livre qui, à cause de la position de son auteur et de la netteté de ses révélations, acquit une certainecélébrité.Nousvoulonsparlerdel' ouvrage intitulé : El Bandolerismo (le brigandage), par M. Zugasti, ex-gouverneur civil de diverses provinces andalouses, qui arriva à une certaine notoriété par les moyens plus qu'expéditifs qu'il employa pour faire la guerre aux bandits ; moyens qui n'atteignirent pas entiè-

l'espagnb telle qu'elle est 163

rement leur but, puisque, ainsi que nous venons de le voir, Fextinction du brigandage ne s'ensuivit pas, car Melgares et bien d'autres ont donné depuis des signes non équivoques de vitalité.

Il y a encore une chose plus curieuse dans toute cette aifaire.

Après tout ce que nous venons de relater , on doute encore de la réalité de la mort de Melgares, et il ne manque pas de gens qui croient volontiers aujourd'hui que toute cette histoire n'est qu'une farce, que le bandit vit et qu'il jouit d'une parfaite santé.

Comme se faisant l'écho de cette croyance, un député a interpellé le ministre, aux Certes , en lui demandant si la mort de Melgares était un fait accompU ou un canard ; et le ministre, pour toute réponse, a seulement su dire qu'il n'en savait rien, et que si, personnellement, il croyait au trépas du brigand, il ne serait pas surpris, cependant, qu'il fût encore en vie.

Si le ministre ne le sait pas, nous devons le savoir moins encore ; et il ne serait pas autrement surprenant que, dans quelques années

ou même dans quelques mois, Ton vînt à retrouver Melgares occupant une place dans quelque bureau ou quelque administration de l'État.

Une telle chose, pour choquante qu'elle puisse paraître, ne serait pas une nouveauté.

Ce ne serait qu'une seconde édition de l'histoire d'un autre bandit, prédécesseur de Melgares, qui, après avoir été donné comme mort et enterré, fut retrouvé titulaire d'un emploi bureaucratique et [émargeant religieusement un traitement annuel.

Tous ces détails peuvent donner une idée exacte de la situation morale dans laquelle on a plongé notre pays; et ils sont bien édifiants.

Mais, puisque nous avons accouplé dans les mêmes chapitres le brigandage et les élections, retournons à cette autre efflorescence de notre bien-être.

Pour en donner une idée plus précise, nous sommes tenté de faire la description d'une élection imaginaire, mais véridique cependant, puisque nous en emprunterons tous les détails à la réalité.

La description ne pourra être bien complète, car pour cela un volume spécial à peine nous suffirait, mais nous tâcherons d'en tracer les lignes les plus saillantes.

Supposons un avocat sans cause ou un médecin sans clientèle — les deux types abondent en Espagne et encombrent les bancs du Congrès — qui se sent poindre le désir de faire sa carrière dans la politique, et qui, pour la commencer, veut se faire élire député.

S'il est Catalan ou Basque, par exemple, il doit, pour le choix d'un district, fixer ses regards sur l'autre extrémité de l'Espagne et donner la préférence, en Estramadure ou en Andalousie, à une contrée qu'il n'ait jamais visitée, même comme touriste. Aussitôt cela fait, si les élections sont prochaines et qu'il appartienne : soit au parti du gouvernement, soit à quelque parti opposant, mais protégé par le

gouvernement, il doit se rendre non pas

dans le district qu'i> aspire à représenter, mais bien à Madrid, au ministère de l'intérieur.

Supposons que M. le ministre lui accorde la grâce bienveillante de son appui.

Dès ce moment, il a la certitude de devenir député, et il peut commencer à agir comme tel.

L'affaire sera ordinairement fort simple.

Quelques jours avant les élections, M. le ministre avisera, par télégramme, le gouverneur civil de la province, que Monsieur un tel est son candidat officiel.

Le gouverneur appellera les maires de la circonscription électorale visée à son cabinet, transmettra Tavis ministériel.

S'il n'y a pas de mouvement, de concurrence dans le district, ces simples indications suffiront.

Chaque maire, le jour du scrutin, en enverra le compte rendu au gouvernement, avec indication de quelques centaines de voix, ou même avec le nombre en blanc — ce qui est le plus commun encore, — et notre homme aura la représentation législative officielle d'une contrée à lui inconnue, où il -n'aura jamais mis les pieds, et il deviendra un député, un élu de la nation I

C'est l'histoire la plus commune, et la plu-

part des députés, depuis bien des années, ne représentent en réalité pas plus les électeurs que le héros imaginaire que nous venons de présenter au. lecteur.

Maintenant, supposons que le gouverneur trouve chez les maires quelque esprit de résistance, ou que ceux-ci éprouvent quelque mouvement électoral contrariant dans le cercle de leur juridiction.

L'histoire alors devient plus intéressante et plus accidentée.

S'il se produit quelque résistance chez les maires, c'est au gouverneur civil qu'il appartient de la faire cesser, ou de la vaincre, avec l'aide constante du ministre.

On commence par exhorter le maire, et s'il résiste, on le menace; enfin, s'il ne se rend pas séance tenante, c'est l'occasion d'agir, et l'on agit sans perte de temps.

Le gouverneur civil, en vrai pacha, désigne une personne de sa confiance, ennemi bien avéré du pauvre maire, et il l'envoie examiner, vérifier, contrôler toute l'administration municipale du malheureux récalcitrant.

Que l'administration soit en règle ou non, cela est indifférent.

Le lendemain même, le pauvre maire, ainsi que tous ses collègues de même nuance, est l'objet d'un procès pour délit de droit commun, et la première mesure du pouvoir judiciaire, — de ce pouvoir que nos politiciens vantent toujours comme absolument indépendant et intègre, — est la suspension du magistrat, représentant élu du peuple, au dire des politiciens.

La suspension ordonnée, on lui substitue une créature du gouverneur ; et pendant que le « suspendu » essaie de se tirer d'affaire et qu'il dépense son temps, son argent et sa patience, le « remplaçant » fait les élections au gré du gouvernement.

De ces procès électoraux, nous pourrions citer des exemples dignes d'être mis en vaudevilles ou assaisonnés en opéras-boufïes.

Un de nos amis, premier adjoint au maire d'une ville importante, fut prévenu d'escroquerie pour avoir fait enlever des ordures d'un champ qui bordait une route municipale.

L'agent du gouverneur obligea le proprié-

taire du champ à déposer une plainte, et le juge — intègre et indépendant comme presque tous ses collègues — ordonna sérieusement les poursuites, et il commença par exiger de l'accusé une caution de quelques milliers de francs

Par une véritable chance, ce grand criminel ne fut pas préalablement fourré en prison, et il put s'estimer heureux de s'en tirer, en fin de compte, au bout de six ou huit mois d'ennuis, par une simple perte de temps et d'argent.

Qu'on n'aille pas croire que cette mesure de dépôts d'énormes cautions soit règle générale dans les procès.

C'est tout le contraire.

Ainsi un criminel vulgaire, de droit commun, un voleur, un escroqueur est ordinairement mis en liberté sous caution de quelques centaines de francs seulement, souvent même sous caution verbale de n'importe quelle per sonne patentée qui veuille bien répondre de la minime somme fixée. Dans la pratique déjà longue de notre profession d'avocat , nous •

avons vu bien des criminels, laissés en liberté provisoire, moyennant une caution personnelle de cinq cents francs, par ce même tribunal qui exigea une caution de cinq ou de dix mille francs d'un homme accusé d'un délit aussi ridicule que celui qui provoqua le procès que nous venons de citer.

C'est que l'intégrité et l'indépendance du pouvoir judiciaire forment aussi partie des topiques ou lieux communs conventionnels de la face apparente de nos politiciens de toutes nuances.

Par tout ce que nous venons d'indiquer, l'on voit bien que la résistance • que peuvent opposer les maires à la volonté souveraine des gouverneurs et du ministre est très expéditivement vaincue.

Quand la résistance provient d'un mouvement quelconque de l'opinion — ce qui est bien rare — ou de la lutte d'intérêt des personnages influents — ce qui l'est bien moins — alors la comédie se complique, et presque * toujours elle arrive à dégénérer en tragédie.

Dans tous les cas, Ton a commencé par Parrangement des listes d'électeurs, sans le moindre souci de la réalité.

Chaque personnage influent en concurrence dispose, supposons-nous, de telle ville ou tel village de son collège électoral, cela lui suffit : il tirera de cette ville, ou bien de ce village, autant de voix qu'il lui en faut.

Il n'est pas extraordinaire, dans un collège où se trouvent, par exemple, plusieurs grandes villes de 30,000 âmes chacune, de voir leur influence, et partant le résultat, contrebalancés par un village presque ignoré, de quelques centaines — voire même de quelques douzaines d'habitants.

Le personnage influent obtient qu'on lui remette le procès-verbal de l'élection, avec le nombre de voix en blanc, et il le remplit à son gré et suivant besoin : s'il lui faut cent voix, il en inscrit cent ; s'il lui en faut mille ou deu x mille, il en écrit mille ou deux mille tout aussi naturellement et sans s'émouvoir.

Quand cette concurrence se produit entre des personnages également influents, la scène

comique commence par la confection des listes et se continue jusqu'à la validation de Télection par le Congrès.

Dans les collèges dont le bureau est exclusivement à la dévotion de l'un des candidats, sans intervention de l'autre, il est de mise que l'on commence par falsifier l'heure.

Si, par. exemple, l'heure de l'ouverture du vote est neuf heures du matin, on avance tout simplement la pendule d'un couple d'heures, et quand les premiers électeurs se présentent croyant avoir encore une demi-heure devant eux, il se trouve qu'ils sont d'une heure et demie en retard et que l'urne est déjà à moitié pleine.

Personne naturellement n'est entré dans la salle de vote, sauf les membres du bureau, .ce qui n'empêche pas que les bulletins mis dans l'urne se chiffrent déjà par centaines ou par milliers, suivant l'importance ou la nécessité du cas.

Bien souvent on met dans l'urne les bulletins de vote par paquets, tels qu'ils sont sortis de chez l'imprimeur. Point n'est la peine de se

donner le travail de rompre la ficelle qui les lie ni de les éparpiller.

Pendant la votation, les agents électoraux de Tun et de l'autre des personnages inifluents ne reposent pas.

Courant constamment d'un point à un autre, ils se donnent un mouvement de navette des plus comiques.

En voiture, souvent en carriole, parfois à dos de mulet, on voit l'agent directeur, accompagné d'un notaire, d'un juge à sa dévotion et des agents subalternes nécessaire^ ou utiles.

Souvent cette caravane est escortée par la gendarmerie ou par quelque autre escouade de la force publique qui, naturellement, a été mise à cet effet aux ordres dudit agent. S'il n'y a pas de force publique dans l'endroit, l'agent, alors, se fait accompagner par des amis dévoués ou salariés, armés jusqu'aux dents, ce qui leur donne l'allure de véritables hravi d'Italie au moyen âge.

Et tous ces éléments jouent à la volonté de l'agent: le notaire formule des protestations;

le juge,' intègre et indép€aidant, commence des enquêtes et ordonne l'incarcération de toute personne embarrassante gênant la manœuvre de son patron; et la force publique ou les brsivi exécutent les ordres qui leur sont donnés : soit pour conduire en prison les victimes des procès, soit pour s'interposer d'une manière plus expéditive par les armes.

Inutile d'ajouter que, lorsqu'il y a de la concurrence, ce jeu se joue en partie double, car chacun des candidats s'organise et s'arrange à sa façon dans le district à sa dévotion.

Ainsi, pendant que, dans une partie du district, les partisans de l'un sont bâtonnés, mis en prison, poursuivis, etc., dans une autre partie, ce sont les partisans contraires qui subissent le même sort.

C'est un mauvais procédé.

Au demeurant, ils sont tous quittes.

Les élections passées, tout est oublié ; et s'il y a quelque procès pendant, il ne résulte jamais de condamnation pour n'importe quel directeur de la farce.

Seul quelque pauvre innocent, qui a pris

la chose trop au sérieux, va expier en prison — et parfois au bagne — les fautes qu'il n^a pas commises.

C'est un complément d'action qui sert à merveille aux politiciens, pour la face apparente du jeu des élections.

Mais, toutes ces menées bizarres ne constituent pas le fond même des élections.

Ce fond se trouve toujours dans le cabinet de M. le Gouverneur, laquel, enfin de compte, déclare élu le candidat agréable à son maître, le ministre.

L'opération finale, soit l'approbation du dépouillement du scrutin est l'unique opération essentielle de la phase électorale.

Quand il n'y a qu'un candidat acceptable pour le parti dominant, la chose est très simple. On le proclame élu, et on lui en donne acte.

Quand il y a deux candidats acceptables ou plus — le cas est rare — c'est toujours celui qui a fait preuve de plus d'efironterie et qui a employé les moyens les plus violents qui est sûr de remporter la victoire. ^^

176 l'kspagne telle qu'elle est

Mais le cas le plus comique, et le plus tragique parfois, des élections mode espagnole se présente quand il y a un certain mouvement politique dans le district, c'est-à-dire quand de véritables électeurs ' prennent la chose au sérieux.

En vérité, le cas ne se présente pas communément, et quand il se présente, c'est ordinairement dans quelque grande ville.

Dans ce cas on a recours à des moyens invraisemblables.

On emploie l'armée de terre et de mer, la gendarmerie, la police, les sergents de ville, etc., etc.

Si la loi le permet, toutes ces forces vont, dirigées par leurs officiers, voter d'une manière correcte pour le candidat officiel.

Si la loi ne leur permet pas le vote, alors on les déguise en paysans, et ils vont aux urnes déposer les bulletins des morts et des électeurs imaginaires.

Quand la chose paraît nécessaire, les abords des endroits où l'on vote sont occupés militairement, et on ne laisse alors passer que les amis.

.Jtakn

Le final est toujours le même.

M. le Gouverneur, secondé par M. le Juge et par MM. les maires, proclame élu le candidat que le ministre a désigné, a nommé d'avance.

Tels sont les traits les plus saillants des élections espagnoles.

Tel est ce parlementarisme dont nos politiciens osent se vanter devant les nations étrangères.

Nos assemblées sont ce qu'elles doivent être: la réunion d'employés, de salariés du ministère, et, partant, de serviteurs qui lui obéissent aveuglément.

Le pays, le pauvre pays ne trouve pas moyen de faire entendre sa voix.

Officiellement son représentant est celui qui, désigné par le ministère, a joué cette pasquinade que nous avons essayé, quoique légèrement, de décrire dans ces chapitres.

l'armée et la marine de guerre

Si nous tournons nos regards du côté de l'armée, nous y voyons l'immoralité, élevée à la hauteur d'institution légale, présider à toutes les opérations de son recrutement et de son organisation.

Notre armée n'est pas formée d'après le système allemand, parce qu'elle n'est pas basée sur le service général de l'instruction militaire obligatoire, ni d'après le système anglais du volontariat, ni d'après l'ancien système de recrutement par le tirage au sort.

On a fait un pêle-mêle des inconvénients, et des injustices criantes de tous les systèmes;

pêle-mêle qui donne comme résultat une armée composée exclusivement des jeunes gens les plus misérables du pays, mais qui, par contre, fournit aux gouvernements ce qu'ils désirent : des exemptions de service s'élevant chaque année à plusieurs millions.

Disons encore quelques mots sur cette matière, car le système actuel de recrutement et d'organisation militaire, supporté patiemment par le pays, complétera l'exposition de son triste état, et fournira une preuve de l'immoralité gouvernementale.

Ici, nous retrouvons encore les deux faces de nos politiciens.

Pour la face apparente, toutes les lois récentes, — et nous changeons la loi constitutive de l'armée presque chaque deux ans, — prescrivent pompeusement l'obligation pour tous les Espagnols de défendre la patrie les armes à la main.

Ainsi tous les jeunes gens qui atteignent l'âge légal durant l'année de l'enrôlement sont tenus au service militaire et rangés dans une des quatre classes suivantes :

Service actif permanent ;

Réserve active, ou avec congé temporaire ;

Recrues en dépôt, ou conditionnelles ;

Seconde réserve.

Ceci ressemble, au premier abord, au service général obligatoire, malheureusement adopté par la plupart des grandes nations du continent ; mais..., après que la face apparente a été présentée sous ce jour favorable, toute ressemblance disparaît, et, de fait, nous n'avons que le recrutement par tirage au sort et Texemption pour de l'argent.

Une loi fixe tous les ans l'effectif de l'armée permanente, qui ordinairement ne dépasse jamais le chiffre de soixante-dix mille hommes.

Tout soldat devant rester au moins trois ans sous les drapeaux, une conscription annuelle de trente à trente-cinq mille hommes serait suffisante pour maintenir l'effectif complet, les forces coloniales comprises; et cependant la conscription ordinaire s'élève toujours fort audessus de ce chiffre : celle de l'année dernière a été de soixante-dix mille hommes.

Nous exposerons les motifs de cette anomalie

Remarquons d^abord que, malgré tout l'apparat de la prescription légale qui déclare le service militaire obligatoire, ce service n'est fait que par ceux que le sort a désignés et qui n'ont pas pu payer pour se racheter.

Le reste appartient de nom à la réserve, mais de fait ne reçoit pas un seul jour l'instruction militaire, ne touche pas un fusil et reste, en un mot, tranquillement chez soi.

Nos réserves ne se composent, à proprement parler, que des jeunes gens qui, leur service actif fini, restent à la disposition plus ou moins nominale du gouvernement, jusqu'à ce qu'ils aient compté douze années à partir de leur tirage au sort, mais sans organisation et sans aucune instruction militaire ultérieure.

En calculant que, chaque année, le nombre des jeunes gens atteignant l'âge légal est de 160,000 environ, et que le contingent demandé est de 50,000 en moyenne, et en considérant que, sur ceux-ci, vingt-cinq pour cent sont exemptés du service pour divers motifs, nous voyons que ce qu'on appelle pompeusement Varmée nationale n'est constitué que par un

cinquième des jeunes gens aptes au service, et que ce cinquième sort tout entier de la classe la plus misérable de la nation.

Cette mystification constitue une immoralité frappante, mais les moyens par lesquels on y arrive sont encore bien plus blâmables.

Si, comme nous Pavons démontré, un appel annuel de 30 ou 35,000 hommes est plus que suffisant pour maintenir l'effectif de Farmée, pourquoi le gouvernement en demande-t-il le double, comme il Ta fait cette année, par exemple ?

La réponse est bien simple.

Le remplacement pour de l'argent existant, sur 70,000 hommes appelés il y en a toujours 10 ou 15,000 qui se rachètent en versant 1,500 francs entre les mains du gouvernement ; et, comme celui-ci a demandé beaucoup plus d'hommes qu'il ne lui en faut, il ne remplace pas ceux qui se sont libérés, et empoche honnêtement et simplement une somme de quinze à vingt-cinq millions de francs.

Anciennement, on appelait le contingent ixécessaire ; les jeunes gens tiraient au sort,

et ceux qui se libéraient étaient remplacés par des volontaires, que le gouvernement se procurait ; de teDe sorte que la charge ne retombait pas sur tous les déshérités de la fortune.

Aujourd'hui, le pauvre n'a presque plus aucune chance d'échapper au service militaire ; car il remplit par force et gratuitement la place que le riche a laissée vide, soit en se rachetant entre les mains du gouvernement, soit par le moyen d'abominables tripotages qui se font sur une très grande échelle dans les affaires de conscription par des agents sans scrupules, qui tous font de grandes fortunes.

Entrés dans une voie aussi ucrative, nos gouvernants n'ont plus connu de frein, et ils s'efforcent toujours d'augmenter le rendement de leurs tripotages.

Une loi, datant- de l'année dernière, élève de 1,500 à 2,000 francs le prix du remplacement pour les conscrits appelés par le sort à passer aux colonies, et l'âge légal a été abaissé de vingt à dix-neuf ans.

Nous aurons ainsi deux tirages au sort, cette année, et les produits des rachats s'élèveront à une somme énorme.

Et cependant nous possédons une armée qui n'arrive jamais à 100,000 hommes efTectifs, avec des réserves qui, toutes comptées, si Ton n'y comprend que les hommes réellement disponibles, dépassent rarement ce chiffre, et offriraient des difficultés de mobilisation insurmontables.

Et cette énorme contribution, si injustement distribuée, pèse lourdement sur le pays.

Dans la plupart des provinces, il existe une répugnance invincible et bien justifiée pour notre vie de caserne, et les familles, même les moins aisées, font des sacrifices ruineux pour y soustraire leurs fils.

On se demandera peut-être pourquoi notre gouvernement, qui dispose pour le ministère de la guerre d'un budget de 140 millions de francs, se livre à des actes aussi blâmables pour se procurer 20 ou 30 millions de plus?

Pourquoi ne réduit-il pas son contingent à la mesura de ses ressources ?

Cela serait naturel et logique ; mais alors il ne pourrait plus se donner les airs d'un gouvernement organisé à la moderne; sa belle face apparente lui manquerait.

Grâce au gâchis actuel, notre gouvernement se présente devant les grandes nations comme disposant d'une armée relativement à la hauteur de celles qu'elles possèdent, et cela flatte énormément sa vanité d'hidalgo fièrement drapé dans sa cape trouée.

Nous pourrions faire des observations semblables au sujet de notre marine de guerre, mais nous ne le ferons pas afin d'éviter des répétitions.

Nous dirons seulement qu'avec un budget de 35 millions de francs, — budget qui égale celui de l'Italie, — nous n'avons pas un seul cuirassé de combat en état de rendre de bons services, et que les quelques frégates que nous possédons sont surannées et prématurément vieillies.

L'immoralité et la routine rongent notre marine de guerre, comme toutes les autres branches de l'administration et du gouvernement.

Comme preuve de cette assertion, nous allons citer un fait tout récent.

Au beau milieu de l'explosion populaire, plus ou moins réelle, produite par Taffaire des CarolineSf il fut question d'acquérir des vaisseaux de guerre dans les arsenaux étrangers, et quelqu'un proposa deux cuirassés qu'une maison anglaise était en train d'achever pour la Chine. Ce quelqu'un, qui, — malgré la dénégation qu'il fit publier, — n'était rien moins qu'un politicien de grande renommée, offrait ces navires pour la somme de 13 millions et demi chacun; or, le journal El Globo, en cherchant des antécédents, a découvert que ces mêmes navires avaient été offerts par la même maison pour 8 millions les deuXy au précédent ministre de la marine, M. Antequera.

Une preuve aussi éclatante d'immoralité, venant d'un personnage si haut placé; une spéculation aussi éhontée sur les malheurs publics, cela ne dépeint-il pas sous les plus tristes couleurs l'état d'abaissement de la nation espagnole?

Pour compléter la description de notre ma-

rine de guerre, nous ferons observer qu'à Madrid, ville située sur le plateau le plus central de l'Espagne et à quelques centaines de kilomètres du point le plus proche du littoral, il y a toujours, en permanence, un contingent considérable d'officiers et de chefs de marine, de tous grades et emplois, qui, depuis la fin de leurs études, n'ont pas revu la mer.

Dans un bassin artificiel qui se trouve au parc public de Madrid — le Buen Retire — il y a un tout petit bateau à rames et un canoi de dimensions plus réduites encore, destinés à l'amusement des hauts personnages de la cour; eh bien ! le seul service de ces bâtiments minuscules entretient un corps d'état-major de marine qui suffirait pour le commandement d'une escadre.

Les abus, dans l'organisation de notre marine, sont tellement enracinés, qu'il a toujours été impossible d'y porter la main.

Les missions à l'étranger sont si nombreuses et si superbement rétribuées, que Ton peut affirmer que tous les officiers ayant à Madrid quelque protection, peuvent, dans la

marine, suivre la carrière la plus enviable et jouir de la. plus belle existence qu'on puisse imaginer. A Liverpool, à Londres, à Marseille, au Havre, à Hambourg ou à New- York, on les voit fréquenter les lieux les plus à la mode, et mener, avec la plus étonnante légèreté, la vie joyeuse. Pour des attributions inutiles, qu'ils ne remplissent pas, ils touchent le double ou le triple du traitement qu'ils percevraient pour le service régulier à bord de leur navire.

Et c'est naturellement la nation amaigrie et dont l'état confine à la misère qui paie ces splendides générosités de ses honorables administrateurs.

Pour comble de honte, notre marine de guerre est tellement inutile, qu'elle est même incapable de parader dans les ports étrangers. En voici un exemple éloquent :

Il y a plus d'un an, on annonça urbi et orbi que notre marine de guerre allait entreprendre un grand voyage de circumnavigation et visiter les ports les plus importants du monde.

Le but, ou plutôt le prétexte de ce voyage,

était Tinstruction des élèves de marine ; maïs en réalité l'objet en était de fournir Toccasion d'un grand voyage d'agrément à quelques douzaines d'amis des ministres qui, sous le couvert de missions spéciales à remplir, s'embarqueraient aux frais de l'État.

Après mûre délibération, on choisit, pour cette excursion, la vieille frégate « Blanca », et l'on dépensa quelques centaines de mille francs pour la réparer et l'aménager convenablement pour un aussi long et aussi important voyage. Les machines furent examinées minutieusement, et les cabines furent pourvues de tout le confortable désirable pour satisfaire même les plus exigeants de ceux qui devaient les occuper.

Une fois tous ces préparatifs terminés, et après avoir fait le plus de boum-boum possible, <c la Blanca » sortit enfin un beau jour d'un de nos ports, avec toute la majesté dont elle était capable, et elle se dirigea vers les côtes d'Angleterre. Elle devait ensuite visiter les ports océaniques de la France, de la Hollande, de l'Allemagne et de tout le nord

de r Europe, traverser ensuite l'Atlantique, parcourir les côtes des États-Unis, du Canada et de toutes les contrées maritimes des deux Amériques; puis, par le Pacifique, aller vers ceux du Japon, de la Chine et de Tlnde pour rendre ensuite visite à ceux des Philippines et de TAustralie, et rentrer, par le canal de Suez, dans les eaux méditerranéennes, où elle devait promener enfin l'immaculé pavillon de Castille par les principaux ports de l'ancien Orient, de l'Italie et de la France. Alors, après plus d'une année et demie de navigation, elle aurait opéré sa rentrée en Espagne, qui, selon ce que disaient les journaux de Madrid, organes dévots du pouvoir et de ses chanchullosj se sentirait rajeunie par la perpétra^ tion d'un tel exploit, digne des beaux temps des Colomb, des Magellan et des Nunez de Balboa.

Mais, comme dit le proverbe espagnol, l'homme propose et Dieu dispose, et ce plan, si amoureusement conçu et préparé avec tant de soins, ne devait pas se réaliser entièrement.

La frégate « Blanca » fit, comme elle put, la tratersée d'Espagne en Angleterre; mais aussitôt après avoir quitté les côtes du Royaume- Uni, son hélice se rompit, et « l'Orgueil des mers » — suivant la pompeuse qualification des marins en chambre de Madrid — resta en plan au beau milieu de l'Océan.

Par bonheur pour les jours sacrés des commissions de savants qu'elle avait à bord, un navire compatissant la conduisit jusque dans un port suédois où on put la réparer, non pas pour qu'elle fût en mesure de continuer soti glorieux voyage, mais tout juste assez pour que, clopin dopant, elle pût retourner aux côtes d'Espagne, qu'elle aborda non point en triomphatrice, mais en humble et pauvre vagabonde.

Eh bien 1 on pourrait croire qu'après tant de fi'acas un pareil fiasco dût remplir de honte notre corps de marine.

Que nenni!

Ce fut tout le contraire qui se produisit; et, en véritable Don Quichotte, il dit encore, comme le héros de Cervantes, tombé à terre

et incapable de se relever par suite de la bastonnade reçue : « Atended que no por culpa.

mia sino de mi cahallo, ysLzgo aqui molido xj quebrantado » (1).

Actuellement, on dépense bien des millions pour la construction de bateaux cuirassés, dans les arsenaux de France et d'Angleterre.

Hélas ! tout cela n'aboutira à rien d'utile.

Notre marine de guerre, comme toutes les branches de Tadministration, porte dans son sein le péché originel qui la condamne à être toujours vraiment espagnole."

(1) Remarquez que ce n'est point par ma faute, mais bien par celle de mon cheval, que je gis ici moulu et brisé.

hèé^

l'administration publique

Si telle est la base des institutions politiques capitales, il n'est pas difficile de se figurer dans quel état peuvent et doivent se trouver les autres branches de l'administration publique.

Aussi, nul ne sera surpris d'apprendre que les abus fourmillent dans tous les services de l'État.

Un nombre extraordinaire d'employés ne franchissent jamais le seuil des bureaux, si ce n'est le jour de la paye, pour empocher le traitement affecté aux emplois fantaisistes, imaginaires, dont ils sont les titulaires.

Tout récemment nous avons constaté que.

dans quelques branches de Tadministration, de nombreux petits messieurs, gandins et gommeux, émargeaient pour des emplois de garçons de bureau, de portiers, de balayeurs, etc., etc., tous emplois que, bien entendu, ils ne remplissent pas, mais desquels ils ne dédaignent nullement les émoluments, pour modestes qu'ils soient.

Dans certaines villes, nous avons vu des maires subventionner des. journaux de leur parti, ou d'autres partis, en prélevant des fonds sur le chapitre de la voirie municipale, de sorte que telle publication consommait l'ar* gent destiné à l'entretien de dix tombereaux.

Lors d'un récent changement de conseil municipal, à Madrid, le nouvel alcalde imposé par le gouvernement voulut tenter de se rendre populaire en balayant des bureaux de la ville la foule de parasites qui les encombraient et nuisaient à leur marche régulière.

Il commença par mettre la plaie à découvert; mais il fut bientôt arrêté dans cette voie de saine réforme par les clameurs de tous les partis politiques, intéressés d'une manière plus ou

moins directe à la continuation de ces abus.

D'ailleurs, en agissant ainsi, Talcalde avait moins en vue la moralisation de l'administration, que le discrédit que la divulgation de ces faits jetterait sur le conseil municipal d'opposition qu'il venait remplacer.

Dernièrement, des cabales politiques introduisirent à l'hôtel de ville de Madrid les chefs de tous les partis d'opposition, même les plus radicaux, et l'on peut bien être certain qu'ils n'ont pas apporté le plus petit remède à cet état de choses.

Les nouveaux édiles ont pris le parti infiniment plus commode de ne pas s'occuper de telles bagatelles.

Nous remplirions des in-folio, si nous voulions énumérer et dépeindre seulement les traits les plus saillants de cet état d'immoralité publique qui pèse aujourd'hui sur l'Espagne.

Ce n'est malheureusement pas un cas isolé que celui du comte de la Romera, qui vendit, pour dix mille francs, au New-York Times le texte du traité de commerce projeté entre

notre nation et les Etats-Unis, et qui, après cette scandaleuse violation d'un secret d'État qu'il put connaître grâce à sa position officielle, n'en continua pas moins à présider la Députation provinciale (conseil général) de Madrid.

Des faits de cette nature sont si fréquents chez nous que, malgré le bruit que la presse nationale et étrangère fit à propos de cette affaire, M. Canovas ne se crut pas obligé de flétrir, par une destitution méritée, son coreligionnaire infidèle.

Aujourd'hui, M. le Comte des Dix mille francs fait toujours figure dans le parti conservateur, et passe pour l'un de ses membres les plus honorables I

Pour avoir une idée précise de notre administration et du sans façon avec lequel les hommes politiques de Madrid disposent de tous les revenus de la nation, il suffit de fréquenter n'importe lequel de leurs cercles, alors que s'approche la saison des voyages d'agrément, des villégiatures.

L'année dernière, au commencement de

Tété, nous étions précisément à Madrid et nous nous trouvions dans les salons de VAteneo^ réunion de la société la plus sérieuse de la capitale, qui affiche de grandes prétentions scientifiques. On n'y voyait alors que des gens qui venaient prendre congé de leurs amis avant d'entreprendre leur voyage de vacances à l'étranger ou vers les sites à la mode du nord de l'Espagne.

Nous nous souvenons qu'en un seul jour, nous en comptâmes dix ou douze qui, tous, s'en allaient en Suisse ou vers les plages de la Belgique, de la France ou de l'Angleterre, splendidement défrayés par l'État de tous leurs frais de route et de séjour.

Que si on examine attentivement les motifs allégués pour justifier ces voyages, on se convaincra que là, la note bouffe est supérieure à toutes les autres. ^

Ce même jour dont nous parlons, par exemple, nous fîmes nos compliments d'adieu à un professeur d'histoire d'une Institution (Lycée) qui partait pour Paris, Rome, Vienne» Berlin et Londres sous prétexte d'étudier les écoles

primaires de ces divers pays ; à un autre, un médecin sans clientèle, qui partait pour la France et l'Allemagne, pour s'y livrer à de profondes études sur les lois civiles de ces nations ; à un ingénieur qui s'en allait en Suisse pour se livrer à un examen attentif des mesures prises contre le choléra, etc., etc., car nous n'en finirions pas si nous voulions tout énumérer.

Et tous ces braves messieurs partaient le gousset bien garni de billets de banque fournis par le ministère, et le portefeuille rempli des lettres de recommandation les plus efficaces pour les agents du gouvernement à l'étranger.

Une de mes connaissances, teinturier de son métier, mais bien poussé auprès de ceux qui concèdent ces faveurs, voyagea richement en Allemagne et en France, et gaspilla quelques milliers de francs du Trésor public pour étudier l'organisation de la police française et allemande.

Le cynique sans gêne avec lequel on procède n'a pas de limite.

Celui qui désire faire un voyage d'agrément pendant la belle saison, n'a qu'à se présenter

dans les bureaux de quelque ministère où il ait quelque bonne relation, et à exposer carrément sa demande.

Si on veut lui être agréable, TafFaire est simple.

On lui expédie un ordre de mission pour n'importe quoi, et ensuite on lui fournit l'argent et les recommandations nécessaires.

Quant à l'objet de la mission, il n'y a pas à se rompre la tête pour le remplir.

Dès que le favorisé est parti, personne ne se souviendra plus de la mission qui lui fut confiée, et une fois son voyage terminé, il peut rentrer tranquillement chez lui, sans plus de préoccupation, et y attendre la saison suivante pour essayer de recommencer.

Ce que nous venons de dire n'est qu'un bien faible échantillon des grands privilèges que ces Messieurs de Madrid ont su se ménager au prix de la ruine et de la misère générale de la nation.

Toute la pièce se joue à Madrid, et Madrid sait bien en tirer à son profit +ous les bénéfices.

Ainsi, nous voyons que, dans les cas de grandes entreprises, Madrid se fait faire des lois spéciales.

La ville avait besoin de grandes réformes intérieures, et conçut' le projet de la Puerta del Sol^ qui est une grande place sise au beau milieu de la capitale.

Cette réforme nécessitait la dépense de plusieurs millions, somme que le maigre Trésor municipal ne pouvait pas supporter.

A quel moyen recourir alors?

L'exubérante imagination des politiciens résolut promptement le problème. Toutes les grandes routes carrossables de l'Espagne, se dirent-ils, aboutissent à Madrid : donc, le centre des routes est le centre même de la ville. Ce raisonnement admis en principe, on en tira des conséquences. Les grandes rues de Madrid, continuèrent-ils, ne sont pas des rues; ce sont des routes, et le point confluent de ces routes n'est qu'un de leurs accessoires. Logiquement la nation doit payer ses grandes routes, ainsi que les travaux nécessaires pour leur confluence, et partant, il n'y a pas de loi

plus juste que celle qui ordonnera que la Puerfa del Sol soit payée des deniers du Trésor national.

Et en effet, toute la nation dut payer la grande place de Madrid et l'entretien des grandes rues affluentes.

Entrés dans une voie aussi subtile, les grands politiciens de Madrid ne s'arrêtèrent point en chemin, pour pourvoir leur capitale de. tout ce qui pouvait la rendre plus agréable aux dépens de toute la nation.

Il n'y avait pas d'eaux potables en abondance, et alors, suivant l'ingénieux système inventé pour la Puerta del Sol, on dépensa un tas de millions pour construire le CanaZ du Lozoya qui fournit surabondamment de l'eau à messieurs les Madrilènes.

Pour l'Hippodrome, on suivit la même procédure, précédemment employée pour 1 e Grand Théâtre Royal et bien d'autres lieux de simple divertissement ou d'utilité particulière pour la ville.

Actuellement, on complète la fête en lui faisant cadeau de quelques millions, pendant

qu'il y a un grand nombre de bâtiments en construction par le même système.

Pour les politiques qui pèsent sur PEspagne, c'est un principe indiscutable que Madrid seule est la nation et que tout est subordonné à ce principe.

Tant qu'il y aura une piastre en Espagne, Madrid en jouira et continuera à se présenter travestie en grande capitale et trônant au milieu d'un désert de misères et de nécessités de toute sorte.

Dans les choses moindres, les privilèges sont aussi nombreux.

Diverses fois, les pensionnés de l'État, civils ou militaires en retraite, ne pourraient percevoir leurs pensions qu'à Madrid ; ces pensions ne seraient pas payées en province.

C'était là un moyen très simple et très efficace d'augmenter la population et, partant, les revenus de la capitale, parce que, tout naturellement, les retraités qui savaient fort bien quelle différence il y avait entre Madrid et la province, abandonnaient leur résidence pour aller s'établir dans la capitale.

l'espagne tellç qu^blle est 203

De cette façon, Madrid arriva à attirer et à réunir dans son sein plus de la moitié des pensionnaires de rÉtat.

L'abus était tellement monstrueux qu'on ne put faire autrement que de s'en occuper à la Chambre. On fit des motions, et l'on parvint à présenter un projet de loi pour y porter remède. Eh bienl le croira-t-on? la majorité des députés refusa d'aller plus loin, et ce projet ne fut pas pris en considération.

Cependant, la plupart des membres de cette majorité ne siégeaient dans l'Assemblée qu'en qualité de représentants de districts provinciaux, et non point comme députés de Madrid 1

Peut-on fournir une preuve pluspôremptoire de la pureté de notre système parlementaire ?

Ces députés votaient en faveur de Madrid, parce qu'avant tout ils étaient des politiciens madrilènes, ne vivant que de la farce politique de Madrid.

Presque tous ne connaissaient, d'ailleurs, que de nom les districts qu'ils disaient représenter.

204 l'espa.gne telle qu^elle est

A Madrid, une foule de gens expédient leur correspondance privée sans l'affranchir.

Cet abus provient de ce que les sénateurs, les députés et nombre d'autres fonctionnaires jouissent de la franchise postale; et par ces portes tous ceux qui le désirent peuvent entrer.

Sous l'égide économique du timbre du Sénat ou du Congrès, nous avons maintes fois reçu des circulaires commerciales, des prospectus de toutes sortes, des lettres de faire part, etc.

A Madrid, il n'y a que les naïfs — ou les quelques personnes trop scrupuleuses — qui dépensent de l'argent pour l'affranchissement de leur correspondance.

Tout ce qui peut rapporter quelque profit ou donner quelque splendeur à la ville a été centralisé à Madrid.

C'est là que sont installées les hautes écoles, c'est là que les sociétés mercantiles et financières ont leur siège directif, etc., etc.

A Madrid, il y a plus d'agents d'ordre public, c'est-à-dire du corps de police gouvernemental, que dans tout le reste de l'Espagne.

Il est vrai qu'une bonne paiiie de ces agents ne le sont point en réalité, et qu'ils ne prêtent aucun service : beaucoup sont cochers, valets de chambre, cuisiniers de hauts personnages de la coterie; mais ils touchent leurs gages comme agents de l'État.

C'est encore un moyen simple, mais pratique, de donner un vernis de splendeur administrative à cette pauvre capitale artificielle.

Mais tous ces privilèges énormes sont peu de chose en comparaison du grand privilège dont nous avons parlé dans un précédent chapitre.

Nous faisons allusion au tripotage, au c/ianchidlo.

Nous possédons, sur certains cas de c/ianchullo, des détails qui nous feraient rougir nous-même si nous les transcrivions.

Nous avons vu un haut personnage faire, tous les quinze jours, de Madrid à une grande ville de province, un voyage personnel pour empocher tout bonnement, et sans laisser ni trace ni vestige, des sommes importantes, que

le maire de cette ville deyait à un personnage plus haut placé encore, comme pot-de-vin de participation dans les tripotages qu'on lui permettait de faire.

Nous savons au juste l'importance des sommes qu'ont produites à tel et tel certaines affaires administratives de nature à provoquer des questions de cabinet, des crises ministérielles.

Dans notre pauvre pays , bien des choses paraissant impossibles et illogiques trouvent une explication presque claire par le tripotage.

Quand, par exemple, uue grande entreprise sollicite une subvention, et qu'ensuite on lui concède non pas la subvention sollicitée, mais une supérieure, la différence n'est pas autre chose que le tripotage.

Dans cette voie, il ne faut pas s'effaroucher devant les millions, car il y a des tripotages qui représentent des sommes invraisemblables et capables de convertir en gros richard le premier parvenu quelconque de la politique madrilène ayant la chance d'y toucher.

Nous pensons bien que cette peinture de notre administration pourra paraître un peu vive au lecteur étranger qui a le bonheur de vivre dans un pays régulièrement régi et administré, mais nous pouvons lui donner l'assurance que les couleurs que nous avons employées sont bien pâles encore pour refléter la réalité comme il conviendrait.

S'il nous était permis *de citer des noms et des cas particuliers, alors le tableau ressortirait avec une expression de réalisme qui laisserait loin derrière lui les romans les plus naturalistes de l'école de Zola.

Qu'on nous dise maintenant si la régénération de notre pays est possible par n'importe lequel des partis nous ayant gouvernés ou aspirant à le faire 1

Au moment de terminer ce chapitre, on nous annonce que la Société patriotique le « Centre Catala », que nous présidons, est menacée de se voir imposer une amende de 107,342 fr. 70 (nous disons cent sept mille trois cent quarante-deux francs soixante-dix centimes) pour l'énorme délit de ne pas avoir eu un des indi-

208 L'ESrAGNB TELLE Qu'eLLE EST

vîdus composant son comité présent au domicile de la Société au moment où se présenta uû inspecteur pour examiner si ses livres et pièces de caisse étaient munis des timbres de fr. 10 c. que la loi prescrit.

Mais que le sort de la Société n'inquiète personne.

Les inspecteurs sont envoyés de Madrid sans traitement, et en apparence pour inspecter et tirer leurs émoluments d'une partie des amendes produites par les fautes qu'ils dénoncent, mais en réalité pour réaliser une fortune rapide par un tripotage largement pratiqué.

M. l'inspecteur et ses hauts participants savent fort bien qu'ils ne tireront rien de la Société, parce que celle-ci n'est pas en contravention, et que nous ne consentirons pas à leur graisser la patte pour nous débarrasser de leurs obsessions; mais tel n'est pas non plus leur but.

Ce que ces messieurs se proposent, c'est simplement d'effrayer le menu fretin, chez lequel on se dit déjà à l'oreille que le tarif établi

L'ESPAGNK TELLE QU'eLLE EST 209

pour se débarrasser des persécutions est de quelques cents francs pour les cas ordinaires, c'est-à-dire quand le persécuté est en règle, et, dans les autres cas, de sommes bien plus considérables, suivant l'importance de la faute à cacher, et surtout Tétat financier de la victime.

Dans tous ces cas, on délivre à celle-ci un certificat établissant la régularité de sa position; certificat qui ensuite ne lui sert à rien, parce qull suffit que le gouvernement nomme un nouvel inspecteur et Tautorise à reviser les révisions antérieures , pour que les malheureuses victimes soient obligées de recommencer à graisser la patte au nouvel inspecteur.

Ce que nous racontons là ne manque jamais • de se produire, et c'est le cas actuel.

M. l'inspecteur qui réclame l'amende incommensurable dont nous avons parlé, est autorisé à faire remonter ses revisions jusqu'à l'origine de l'impôt du timbre, et il restera parmi nous jusqu'à ce qu'il ait arrondi sa bourse, pour faire place ensuite à un successeur de même farine.

Qu'on nous dise si jamais Rome, aux plus mauvais temps de ses proconsuls et de ses questeurs, était arrivée à un degré si éhonté d'exploitation des provinces conquises!

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