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EN PROVINCE — LES PETITES VILLES ET LA CAMPAGNE

C'est surtout dans les petites villes et dans la campagne que le navrant état actuel de l'Espagne se présente dans toute sa nudité; car ici la face apparente disparaît presque complètement, pour faire place à la face réelle qu'on ne peut pas dissimuler.

La misère, l'ignorance, la superstition ou TindifFérence musulmane y régnent en maî- .tresses souveraines, en despotes ; et le système d'exploitation employé par les coteries, qui , de Madrid, ont étendu leurs filets jus-

qu'aux coins les plus éloignés, y produit seseffets les plus désastreux.

Dans les petites villes et dans les villages de toute l'Espagne — quelques contrées du littoral et bien peu d'autres exceptées — on ne rencontre point le moindre élément de culture moderne.

Pour y arriver, les routes manquent, et quand on y est, les moyens de satisfaire lies nécessités les plus rudinientaires font défaut .

Les auberges — nous ne parlons pas d'hôtels — y sont à peine connues, et les établissements tels que cafés, cercles, etc., ne le sont pas du tout.

Quand on échoue dans quelqu'une de ces malheureuses localités, pour ne point coucher à la belle étoile ni mourir de faim, on n'a pas d'autre ressource que celle de s'adresser à M. le curé, en lui demandant l'hospitalité, comme cela se pratiquait en plein moyen âge.

Si M. le curé est complaisant et bien disposé, il vous perrûet de partager sa pauvre pitance et de vous reposer sur un grabat allant

de pair avec sa table. Et, cela étant, vous devez vous estimer bien heureux et le bénir, car sans lui vous étiez sans, abri et obligé de fuir sans lest et harassé de fatigue.

Dans nos excursions, nous avons souvent dû à rhospita4ité d'un curé de village de n'être point forcé de vagabonder la nuit, brisé de lassitude et le ventre creux.

La main de l'administration publique n'atteint les petites villes et les villages que pour les exploiter.

Aucun agent protecteur ne s'y rencontre; mais les agents d'extorsion s'y voient souvent.

Lepercepteur descontributions et des impôts y arrive avec une régularité désespérante, et toujours soigneusement muni d'ordres de saisie et d'exécution; avec la même régularité s'y montrent aussi les commissions pour le recrutement militaire qui enlèvent les jeunes gens pauvres, les soutiens des familles pour les fourrer dans les casernes.

Par contre, les débits de tabac et d'autres articles de la régie sont souvent fort dépourvus, même de timbres-poste, et le service de

la correspondance ne s'y fait que d'une manière dérisoire.

Une seule citation sera plus éloquente que ■tout ce que nous "pourrions écrire, pour donner une plus juste idée de l'état dans lequel on a plongé le pays.

Actuellement il y a l'énorme, l'incroyable

total de CENT cinquante mille propriétés

saisies par TÉtat pour arriérés de payements

de contributions, qui seront mises aux en-

, chères par les agents du fisc.

Et ce n'est pas là le pire.

On parla un jour aux Certes de cette énormité, mais MM. les députés de toutes nuances n'ont pas daigné s'en émouvoir; et la voix qui s'était élevée pour dévoiler solennellement cette monstruosité s'est perdue dans le vide.

MM. les politiciens de Madrid n'attachent pas la moindre importance à de pareilles bagatelles; ils préfèrent de beaucoup employer leur précieux temps à discuter pompeusement si la souveraineté nationale réside dans le souverain ou dans le peuple.

Quel sarcasme de souveraineté pour un

peuple qui a cent cinquante mille de ses propriétés saisies par le fisc!

On doit bien supposer que, dans un tel état de misère, les populations des petites villes et des villages ne connaissent aucun de ces bienfaits superflus qui sont aujourd'hui la base de la vie sociale chez les populations plus fortunées sous le rapport administratif. Ainsi, l'éclairage public est un luxe qu'elles ne peuvent point se permettre, et il en est de même pour les autres services aussi rudimentaires.

Si quelque petite ville ou village est traversée par une rivière ou un ravin, les eaux torrentielles s'écoulent à leur fantaisie, et si, pendant la saison des pluies, elles produisent des inondations, c'est affîaire aux habitants de s'en tirer comme ils peuvent, ainsi que de pour- > voir aux moyens de traverser ces cours d'eau permanents ou intermittents, car l'administration ne leur fournit ni ponts, ni passerelles.

Tout est encore à l'état nature dans nos villages et nos campagnes, tout excepté la liberté qui s'y sent encore plus étouffée que dans les grandes villes.'

Parce que, s'il est vrai que radmimstration de nos politiciens n'arrive point jusqu'à ces endroits pourtout ce qui est utile, il estégal ement exact que leur poigne sait s'y faire sentir pour leur cau-ser des ennuis et des préjudices, et pour les faire participer à leur œuvre de démoralisation générale.

Il existe même une institution tellement espagnole que son nom — comime quelques autres que nous avons fait remarquer dans le cours de cet ouvrage — n'est traduîsible dans aucune autre langue européenne,, El Caciquisme (1), qui est répandu jusqu'aux points les plus reculés de la nation.

Dans le plus petit village ou hameau, il n'jr manque jamais Je Cacique, qui est le maître absolu de l'endroit.

Le cacique, pour peu important que soit te rayon de son action, a pour mission princîpale la farce électorale. Il doit assurer à son chef hiérarchique, le cacique supérieur du

(i) Le Cacique était le petit tyran des anciennes peuplades de l'Amérique, lors de la découverte et de la conquête de cette partie du monde.

chef-lieu du district, — lequel à son tour doit prendre le même engagement vis-à-vis du gouverneur de la province, — que les élections se feront toujours au gré du parti dominant ; et cette sujétion lui fait donner carte blanche pour tout ce qui peut lui convenir.

Le cacique est toujours comme le seigneur féodal du « bon vieux temps » , maître des vidas y haciendas (1) de tous ceux qui vivent dans le cercle de son action, de son autorité.

Il nomme et révoque tous les petits employés qu'il peut y avoir dans son district, et le premier effet de cette faculté est de pressurer ces pauvres Commis et d'en tirer tout le profit que comporte la misère de leurs émoluments. En sommie, il se livre à tous les tripotages qu'il peut, dans les limites de sa sphère.

Ainsi, par exemple, à l'époque de la conscription, quand le jour du tirage au sort ap^proche, le cacique fait ses combinaisons avec les jeunes gens qui doivent subir l'épreuve, et ceux qui arrivent à se mettre d'accord avec lui sont certains d'avoir un numéro favorable.

(1) Vies et biens.

Par son influence locale, il arrange tout à sa fantaisie, selon ses désirs et son intérêt, et toute affaire qu'il protège est toujours menée à bonne fin.

Par de tels mojens, le cacique « fait sa pelote »; il voit sa fortune augmenter chaque jour, et tous les ans il acquiert quelque bon lopin de terre, de ces lots que le fisc bu le tribunal fait vendre aux enchères quand leurs infortunés propriétaires se trouvent ne plus pouvoir supporter les charges imposées par TEtat ou ne pas payer quelque petite dette usuraire.

Car l'usure est une autre des grandes plaies qui minent et rongent notre campagne désolée.

Le pauvre campagnard ne jouit d'aucune institution utile ou protectrice : les banques agricoles et autres établissements de crédit foncier sont tout à fait inconnues dans nos contrées.

Et si, pour la face apparente, il y a à Madrid une pompeuse « Banque hypothécaire » jouissant des plus grands privilèges, elle n'est pas à la portée de nos modestes cultivateurs, qui,

pour leurs besoins, pour leurs nécessités de tous les jours, n'ont d'autre ressource que de se livrer à des usuriers. A l'époque de l'ensemencement, par exemple, il leur est prêté un hectolitre de froment, à la condition d'en rendre trois, quatre ou même six au moment de la récolte, laquelle, par suite de ces charges énormes, au lieu d'être pour eux une source de joie et de prospérité, n'est que le commencement de leur ruine.

L'usurier, cela va sans dire, quand il n'est pas le cacique lui-même, est toujours une de ses créatures, et, quoi qu'il arrive, il a toujours raison devant l'administration et les tribunaux. Il peut ruiner à son aise tous ses voisins. C'est ce qu'il fait d'ailleurs avec la plus belle désinvolture.

Nous avons dit que la fierté d'hidalgo des régions dirigeantes avait élevé la sobriété au rang d'une sorte de religion nationale.

C'est dans la campagne que son culte se manifeste dans toute sa splendeur.

Les habitants des petites villes ou villages ne mangent presque pas.

La viande est à peu près inconnue à leurs estomacs, et le vin, même dans les contrées les plus vinicoles, n'est qu'une boisson de luxe.

Du pain, plus ou moins noir, et quelques fruits ou légumes assaisonnés d'un peu d'huile constituent la nourriture habituelle de nos campagnards.

Le seul luxe qu'ils se donnent, c'est d'avoir, pour les jours de fête, un vêtement qui leur permette de se présenter à l'église ou sur la place publique d'une façon, à leur avis, convenable.

Qu'on n'aille point chercher dans nos campagnes le moindre mouvement intellectuel ou moral, on ne l'y trouverait pas : là régnée la tranquillité la plus désespérante. On y sait fort . bien que l'on ne peut rien espérer, et l'on n'y désire rien,

La chose publique n'a pas, pour les paysans, le moindre intérêt, et ils s'en moquent, ainsi que des politiciens, qu'ils ne connaissent pas, même de nom.

L'unique passion qui, dans quelques con-

trées, les étreint et les émeut, c'est le fanatisme.

Quand le curé, du haut de sa chaire, tonne contre les mœurs antireligieuses des grandes villes, et proclame que la religion est en péril, alors ils sont capables de prendre les armes et de se laisser conduire au combat.

Par l'exploitation de cette passion unique, on a pu allumer et soutenir les trois ou quatre grandes guerres civiles qui nous ont désolés depuis que nous sommes entrés dans le système pseu4o-parlementaire.

Nos paysans sont sourds à tout autre sentiment.

Les quelques familles qui demeurent à k campagne, dans les villages ou dans les petites villes, ne font que végéter. Leurs membres mangent, boivent, dorment, sans le moindrement se préoccuper de quoi que ce soit qui ne se rapporte directement à leurs personnes.

Si vous pénétrez chez quelqu'une de ces familles, il vous sera impossible d'y trouver un sujet quelconque de conversation qui ne se réfère à la vie matérielle imparfaite qu'elles

mènent, à leur fanatisme, si le fanatisme règne dans leur sein.

Quand les fils de ces familles vont à la grande ville la plus proche, ils fréquentent les lieux de débauche et de vice : rien autre chose ne les intéresse. S'ils entrent dans quelque théâtre, ce sera toujours dans celui où le spectacle est le plus libertin: ils ne conçoivent pas que Ton puisse prendre goût et trouver quelque attrait à des choses 'purement d'ordre intellectuel ou moral.

C'est à la campagne que ce que nous avons affirmé dans un précédent chapitre, que notre nation est une nation prématurément vieillie et décrépite, peut le mieux s'observer.

Cependant, les individus qui la peuplent sont physiquement intéressants.

Les femmes, surtout dans les régions, centrales et méridionales , par la régularité de leurs traits, par la finesse et le satiné de leur peau, l'abondance et le soyeux de leur chevelure, accusent l'une des variétés les plus parfaites de la race blanche.

Les hommes sont, en général, leurs dignes

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compagnons, et aussi bien les physionomies des uns et des autres ont une expression vive et animée. Ils usent d'un langage élégant et poli que difficilement on rencontre dans les campagnes, même chez les nations plus cultivées.

Ces mêmes gens, nonobstant, vivent si pauvrement, si misérablement, et sont dominés tellement par ce fanatisme musulman qui ne leur permet de rien désirer ni espérer, que le visiteur ne peut se défendre à leur égard d'un sentiment de pitié.

Bien des fois, en traversant les steppes de la Castille, nous avons été saisi d'une impression étrange au contact de ces populations in téressantes. Dans leurs pauvres demeures, qui sont quelquefois des maisons, mais le plus souvent des baraques, — voire même des fosses creusées dans la terre, — ces braves gens nous recevaient très dignement, et ils s'exprimaient avec une pureté de langage que nombre d'habitants des grandes villes pourraient leur envier, quoique cependant ils ne pouvaient rien nous offrir : pas une chaise, car

ils n'en avaient pas; pas même un verre d'eau, car souvent Teau manque dans ces plaines arides et désolées ! Rien que de bonnes paroles de politesse.

En ces occasions, nous avons médité, et nous avons compris la synthèse de Thistoire de TEspagne depuis la Renaissance; cette histoire condensée et personnifiée par ces deux grandes figures de la littérature castillane : Don Quichotte, Don Juan Tenorio.

Ce peuple vieux et décrépit, mais qui conserve encore quelques restes des traits éclatants qui le distinguèrent dans sa jeunesse, n'est, à vrai dire, que le héros de la Triste Figure, vaincu et épuisé, revenu à la solitude de son hameau pour y attendre la mort avec indifférence, puisque la vie a perdu pour lui tous ses attraits depuis quïi ne peut plus se livrer à ses exploits de chevalerie. Il n'est que ce Don Juan qui, après avoir fait trembler l'Italie et la Flandre, et tous les pays qu'il a parcourus dans sa jeunesse, en laissant à son pays une stèle de douleur et de remords, expie ses grandes fautes par une vieillesse préma-

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turée, sans autre soulagement que le souvenir des larmes qu'il a fait verser, des ruines qu'il a semées partout.

Tel est aujourd'hui le peuple des régions dirigeantes de l'Espagne.

Il dépensa toute la vigueur, toute la sève de la jeunesse en aventures bruyantes ; il se battit avec tout ce qu'il rencontra sur son chemin, comme le héros de Cervantes, sans jamais songer à tirer de la victoire d'autre profit que la ^satisfaction chevaleresque. Ses amours, comme ceux de Don Juan, parcoururent toute l'échelle sociale, depuis la « princesse altière » jusqu'à l'humble <c fille du pêcheur »; mais tous ces exploits passèrent vite. Sa virilité s'épuisa, et quand, après avoir pris un repos forcé, il voulut se relever, il s'en sentit incapable.

Avant le temps naturel, il était tombé dans la décrépitude.

Et cet état de décrépitude durera longtemps, puisque nos gouvernants, loin de faire des efforts pour y porter remède, ne semblent avoir d'autre but que celui d'empirer son mal.

en augmentant son « indifférentisme » par lïmmoralité, et en substituant, partout où ils le peuvent, au fanatisme le scepticisme le plus négatif.

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