LA VIE MATERIELLE
Voyons, maintenant, quelles sont les ressources du pays ; voyons quels sont ses moyens d'existence, de vie.
Commençons par l'étude de l'origine des grandes fortunes, puisqu'au milieu de la misère générale, quelques richards lèvent leurs têtes superbes — comme ces pyramides imposantes mais stupides, au milieu du désert égyptien.
Si nous arrivons à développer cette thèse de l'origine de ces grandes fortunes, nous aurons trouvé, sans doute, la première des ressources du pays.
Avant tout, nous devons définir ce que nous entendons par grandes fortunes. Parmi nous, une grande fortune est celle qui dépasse cinquante millions de francs. Il y en a un certain nombre de ce calibre, et pourtant, nous devons les examiner et en faire Tautopsie. Nous ne serons obligé de nous donner grand'peine pour en rechercher Torigine, car elle est la même pour tous les cas, sans exception.
Il n'y a pas en Espagne une seule personnequi ait réuni une de ces opulentes fortunesparle commerce naturel et de bonne foi, ni par l'industrie légitime. Tous ces Crésus, tous^ qu'on l'entende bien, ont amassé leurs capitaux en traitant avec l'État : soit en lui prêtant de l'argent, soit comme entrepreneurs des services de l'administration générale.
Veut-on des exemples ?
Le richard Manzanedo, qui mourut il y a quelques années, avait gagné les douzaines de. millions qu'il laissa à ses héritiers dans des aflfeiires avec l'État.
Antonio Lopez, à la mémoire de qui des»
flatteurs ont érigé une statue au milieu d'uiie^
l'espaowe telle qu'&llb est 247
des places publiques de Barcelone, réunit le& cent ou cent cinquante millions de francs qu'il comptait à sa mort par la subvention de l'État à sa flotte transatlantique de bateaux à vapeur, et à l'aide des contrats qu'il passa avec Fad^ ministration pour le transport des troupes pendant la guerre séparatiste de Cuba.
La fortune Lopez présente un des exemples les plus frappants de la formation de telles . richesses.
Son total, à la mort de son possesseur, représentait presque exactement le montant des subventions qu'il avait reçues publiquement de l'État, circonstance qui dit éloquemment combien ces subventions étaient ruineuses pour le pays et inefficaces pour son avancement et son progrès.
Avant les deux que nous venons de citer^ les grands richards de l'Espagne avaient réalisé des fortunes par les mêmes moyens, employés surtout pendant les périodes de nos grands malheurs et de nos guerres civiles.
Actuellement, nous avons comme grands richards entr'autres le marquis del Campo,
dont les millions sont sortis principalement de contrats avec l'État pour la fourniture des tabacs;
M. Emmanuel Girona, de Barcelone, constructeur des voies ferrées subventionnées, et qui, parmi ses exploits, dota la ligne de Saragosse à Barcelone, dans les plaines de TAragon, d'un développement inutile de quelques douzaines de kilomètres qu'on lui paya de deux cent à deux cent cinquante mille francs chaque ;
Salamanque, le splendide millionnaire prédécesseur de ces deux derniers, qui jetait les millions par les fenêtres quand il donnait une fête, et dont les prodigalités sont restées célèbres dans le pays, ne s'occupait pas d'autres affaires que de celles dans lesquelles l'État était partie intégrante.
De tels moyens d'acquisition donnent aux possesseurs de semblables fortunes un esprit d'effronterie et d'orgueil inconcevable.
Un créancier de M. le marquis del Campo, par exemple, ayant eu l'audace grande de le déférer aux tribunaux pour obtenir le légitime
remboursement d'une petite somme, eut la stupéfiante surprise d'apprendre que le pauvre marquis ne possédait aucuns biens, ni meubles, ni immeubles, sur lesquels on pût opérer saisie. Le lit même dans lequel il couchait, et les chaises de sa maison ne lui appartenaient pas, selon le résultat de l'enquête : ils étaient empruntés ou loués ; et la justice fut impuissante à faire payer cette dette insignifiante à ce créancier de l'un des plus opulents capitalistes de l'Espagne.
Les moyens à employer pour faire de telles fortunes ne sont pas aussi compliqués qu'on le pourrait supposer.
Il suffit presque uniquement à celui qui veut y arriver de bien posséder l'art de manier habilement le tripotage.
Et tous ces fervents du million le manient à merveille, il faut le confesser.
L'un, par exemple, nomme pour son avocat assesseur M. un tel, chef d'un des partis madrilènes, et lui assigne une pension splendide, quelquefois de cinquante, de cent, même de deux cent mille francs par an.
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Le même, ou un autre, crée une grande entreprise, et son premier soin est de répartir entre les grandes figures de la politique naadrilène quelques milliers d'actions libérées, bien entendu, et de faire nommer ces mênaes personnages membres du conseil d'adniinjstration, avec des honoraires annuels de quelques milliers de francs. Mais il ne faut pas qu'on s'imagine que ces libéralités soient suffisantes. Non ! chaque fois que le richard combine une nouvelle affaire, le pot-de-vin doit également se renouveler, et son montant doit toujours être proportionné à Fimportance du négoce.
Après ces grandes fortunes viennent celles qui se sont formées, par des moyens semblables, dans les colonies que nous avons encore.
Chez nous, la qualification à'^Indien ou d'Américain est synonyme de riche, car nos compatriotes qui vont tenter fortune en Amérique ou aux Philippines ont l'habitude de revenir à la Péninsule pour jouir, en rentiers, du produit de leurs opérations.
Lorsque, il y a encore quelques années»