MADRID
Madrid est une ville tout à fait originale.
La population s'accroit rapidement. Lors du recensement de 1860, elle n'atteignait pas 390,000 habitants; en 1877, elle s'élevait à 397,000, et aujourd'hui elle dépasse peut-être le demi-million.
Et cependant, cette ville, en apparence si prospère et florissante, ne possède presque aucun élément de production.
L'industrie y est presque nulle, et le commerce y est limité aux besoins de la consommation locale. La plus importante branche de son iftdustrie est l'imprimerie et quelques-
unes de ses annexes ; mais les éditeurs, de Madrid ne peuvent pas soutenir la concurrence de ceux de Paris, Leipzig et New- York pour l'exportation en Amérique, qui est le principal débouché de la librairie espagnole.
Madrid ne possède donc point de classe ouvrière proprement dite.
Lorsque les politiciens éprouvent le besoin d'en exhiber une, dans quelque but particulier, ils ont recours à quelques centaines de typographes et d'ouvriers en bâtiment.
Madrid, sans commerce et sans industrie de quelque importance, n'est pas non plus une ville agricole ; elle est située au beau milieu d'un véritable désert.
S'il est vrai qu'en 1877 la ville comptait, en chiffres ronds, 400 mille habitants, il est très certain aussi que toute la province n'arrivait pas à 600,000; de sorte que, sans l'énorme appoint fourni parla capitale, chacun des 7,762 kilomètres carrés de cette province ne renfermerait pas même 25 habitants.
Aussi, de quelque côté que l'on aborde Madrid, rien n'annonce au voyageur la proximité
d'une grande ville. Dans ses environs, et au delà de ses faubourgs, on ne voit ni villas, ni métairies, ni usines, ni établissements industriels ou agricoles.
La capitale de TEspagne est environnée de tous côtés par cette terre jaunâtre, sèche, aride et déboisée, dont nous parlions précédemment, et si quelques rares villages se montrent de ci de là à travers cette campagne désolée, ils sont aussi jaunâtres et misérables que le sol qui les nourrit.
Quelques instants avant de pénétrer dans la capitale de toutes les Espagnes, on se croirait à une distance énorme de tout centre important de population.
Le voyageur qui débarque à Madrid sous cette triste impression est frappé du contraste qu'offre la ville avec la campagne environnante. Son aspect vif, animé, éclatant même au centre et dans les promenades, dispose favorablement le nouvel arrivant.
Les allées du Prado, de Recoletos et de la Fuente Castellana, qui sont le bois de Boulogne de Madrid, regorgent chaque jour de
voitures et d'équipages de luxe, dont les longues files se déploient sur une étendue de plusieurs kilomètres. Les rues principales qui aboutissent à la Puerta del Sol fourmillent de flâneurs qui, par leur démarche nonchalante, montrent bien qu'ils ne vont pas à leurs affaires.
Au premier coup d'œil, on voit que Madrid est une ville de désœuvrés.
Une autre originalité de Madrid, c'est que la vie et l'animation s'y développent à l'heure où elles prennent généralement fin dans les autres villes.
Le Madrid officie], le véritable Madrid, s'éveille et commence à déployer son activité deux heures après que le gaz a remplacé le soleil. Pour aborder un personnage et le trouver de belle humeur, le moment le plus favorable est entre une heure et deux heures du matin. A ces heures avancées, les ministères sont ouverts; tous les hauts fonctionnaires reçoivent dans leurs bureaux, où l'on passe le temps à fumer, bavarder, médire, tramer des complots et des conjurations.
Les cercles politiques sont alors en pleine activité.
On se souvient encore que, lorsque M. Stanislas Figueras occupa la présidence de la République, comme il avait l'habitude de se lever à cinq heures du matin et d'aller au ministère, les Madrilènes, indignés de ce bouleversement des saines pratiques, s'écrièrent que, si le président s'était proposé de les obliger à se lever de bonne heure, il se trompait fort, et qu'il ne parviendrait en tout cas qu'à les faire coucher un peu plus tard. Et, en effet, bon nombre de politiciens se donnèrent dès lors le malin plaisir d'aller souhaiter le bonjour à M. le président de la République avant d'aller se coucher.
Lorsqu'une ville d'un demi-million dliabîtants vit dans le luxe et l'éclat, sans agriculture, sans grande industrie et avec un commerce réduit aux seuls besoins de la localité, cette ville doit posséder des ressources spéciales, desquelles elle tire ses moyens de subsistance.
Madrid, en effet, a une ressource spéciale :
Madrid vit de la politique, grâce à laquelle il consomme une grande partie du budget de la nation.
Entrez dans un cercle aristocratique, et vous n'y trouverez que des gens qui, d'une manière plus' ou moins directe, vivent de la politique.
Celui-ci perçoit la retraite d'ancien ministre ; car, dans la pauvre et maigre Espagne, celui qui a été ministre un seul instant acquiert des droits à une pension à vie, et, à certaines époques récentes de notre histoire, on a changé chaque mois de cabinet.
Celui-là est un directeur général ou haut employé de quelque ministère, dont il ne visite jamais les bureaux.
Cet autre est l'un des cinq cents officiers généraux dont la majeure partie habite la capitale ; et si, par hasard, quelqu'un des assistants ne vit pas directement de la politique et consomme à Madrid le revenu de ses terres, afin de ne pas être une note discordante dans le concert général, il occupe ses loisirs en se mêlant des affaires financières de l'État.
Quand le cercle est moins aristocratique, le nom des sinécures ou des places varie, mais les moyens d'existence sont les mêmes.
Ce sont des employés de trois à cinq mille francs par an, en activité ou en retraite, ou bien des aspirants qui attendent la rentrée au pouvoir de leur parti.
Même dans les cercles d'opposition, ou se réunissent lés ennemis les plus acharnés du gouvernement et des institutions, ceux qui passent leur temps à machiner perpétuellement des complots trouvent encore le moyen d'émarger, âoit au budget national, soit au budget provincial ou municipal, soit encore à celui de quelqu'une des grandes compagnies qui puisent leur vie dans le gouvernement.
Nous avons dit qu'à Madrid il n'y a pas de véritable classe ouvrière ; il n'y a pas non plus de véritable bourgeoisie.
Les bourgeois qui vivent de leur métier, de leur commerce ou de leur industrie, sont étouffés dans toutes les manifestations de la vie sociale par la bourgeoisie officielle, qui les écrase par le nombre et par l'influence.
Mais les traitements et les pensions perçus directement ne suffiraient pas à eux seuls pour entretenir la vie dispendieuse et brillante de la capitale ; aussi les viveurs politiques ont-ils inventé une autre, source féconde de revenus.
Cette source, c'est le tripotage.
Grâce à lui, le fonctionnaire qui ne touche que trois mille francs par an en dépense cinq ou six mille pour son seul logement.
A Taide du tripotage, la femme de l'employé qui perçoit un traitement de quatre ou cinq mille francs se présente à l'Opéra couverte d'or et de pierreries, et occupe une loge dont l'abonnement suppose une dépense de trois ou quatre fois le montant de la solde du mari.
Les sommes d'argent que Madrid tire du tripotage sont incalculables.
La solution de toutes les affaires du pays est centralisée dans la capitale, et bien rare est l'affaire qui se traite gratuitement. Celui qui attend la solution d'une affaire doit commencer par graisser la patte à l'employé inférieur qui doit, en poser le dossier sur le bu-
reau de son supérieur. Après cela, le solliciteur fait une visite à celui qui doit terminer l'affaire, et Ton arrange le tripotage. Le potde-vin est fixé, naturellement, d'après l'importance de l'affaire. Souvent il acquiert des proportions énormes, et on a de nombreux exemples de gens qui soient devenus riches au moyen d'un seul tripotage.
Le tripotage est donc sans contredit la plus importante des sources de la vie et de la splendeur de Madrid.
Après tout ce que nous venons de dire, on s'imaginera facilement l'état dans lequel doit se trouver la politique.
Considérée uniquement comme moyen d'existence par la capitale et comme moyen de parvenir par ceux qui la dirigent, la politique espagnole est subdivisée à l'infini.
Il y a des partis, des fractions, et des coteries pour tous les goûts, même pour les plus difficiles.
En observant les partis et les hommes politiques madrilènes, on remarque qu'ils présentent deux faces parfaitement distinctes.
88 l'espagnb telle qu'elle est
Leur face apparente, celle qu'ils présentent au public et aux peuples étrangers, est un composé de légèreté et de prétentions scientifiques qui ne manque pas d'un certain attrait.
Chaque parti ou coterie se groupe autour d'une bannière sur laquelle sont inscrits quelques principes généraux, que chaque individu jure de défendre jusqu'à la mort, comme le faisaient les anciens hidalgos des comédies castillanes 1 Ah ! qu'ils sont pointilleux et intraitables, nos politiciens, lorsqu'il s'agit de faire la moindre concession publique sur quelque point de leur programme 1 La recherche de la formule devient dès lors une œuvre de géants. Il faut ménager la dignité, les scrupules de conscience, l'amour-propre, le point d'honneur de ces hommes intègres qui, comme l'hermine, ne sauraient voir sans mourir la plus légère tache sur leur fourrure.
Et les badauds d'admirer 1
Voilà pour la face apparente.
Quant à la face réelle, c'est tout autre chose.
Les chefs de parti ou de coterie se moquent des principes, des bannières, des programmes, et penchent toujours du côté où ils entrevoient la satisfaction de leurs convoitises. Spéculant sur rignorance pubUque et comptant sur Tindifférence générale, ils ne se préoccupent que de rester toujours débout en sauvant les formes.
Tous les hommes politiques de Madrid, presque sans exception, sont des preuves vivantes de ce que nous avançons.
Canovas, par exemple, commença sa carrière politique par un programme révolutionnaire qui ébranla les fondements du trône d'Isabelle II.
Martinez Campos, le général de la restauration, improvisa sa carrière militaire durant la Révolution et dut son élévation rapide à ses amis d'alors, les républicains.
Romero Robledo, hier encore ministre d'Alphonse XII et l'âme de la situacion conservatrice, est l'un des auteurs d'un placard célèbre, où les Bourbons étaient déclarés race bâtarde et infâme.
Sagasta, qui dans sa soif de pouvoh? tantôt
menaçait don Alphonse et tantôt s'aplatissait à ses pieds pour mendier le ministère, Sagasta, disons-nous, fut un de ceux qui conspirèrent le plus contre la mère du roi, et il fut piteusement balayé du pouvoir par la restauration triomphante.
Martos, Thomme des formules et des distinguo , casuistiques, a sauté cent fois de la monarchie à la république, et il a maintenant un pied dans chacune pour rester au besoin du côté où le soleil brillera le mieux.
Caste! ar s'éleva par le fédéralisme, dont il fut l'apôtre le plus fougueux, et maintenant il saisit toutes les occasions de décrier ce système politique.
Salmeron...
Mais arrêtons-nous, car nous n'en finirions pas.
Nous verrons la face réelle des hommes politiques lorsque nous étudierons les effets de la politique en Espagne.
Nous avons dit que la face apparente des partis et des hommes politiques offre un composé de légèreté et de prétentions scienti-
figues qui ne manquent pas d'un . certain attrait. Nous ajouterons qu'elle est parfaitement ridicule pour tous ceux qui ont étudié un peu à fond Tart de gouverner les peuples.
Elle vit encore en plein romantisme et se réduit à l'emploi de mots sonores et ronflants ; elle ne descend jamais à la vie réelle de la société.
Le parti conservateur, par exemple, a gravement discuté pour savoir s'il devrait prendre le nom de conservatetir-libéral ou de libéralconservateur.
Très souvent on entreprend de longues discussions aux Certes pour décider où réside la souveraineté nationale, et les partis se passionnent sur des distinguo parfaitement byzantins.
Ceux qui ont voulu se donner comme les plus avancés ont soutenu la théorie que les droits de l'individu sont sacrés et ne peuvent être réglementés par aucune loi, et, tout en maintenant leur assertion, ils se sont empressés de réglementer ces mêmes droits.
11 y a des partis qui sont fondés sur cer-
taines distinctions et confusions du philosophe allemand Krause, presque oublié depuis longtemps dans son propre pays, et qui emploient une phraséolo^e bigarrée et inintelligible, apprise de seconde main.
Pour compléter le tableau, nous ajouterons qu'un parti, qui fut nombreux et populaire et peut le redevenir encore, est basé sur une petite brochure de Proudhon, qui passa presque inaperçue en France. Ce parti a pour article de foi les élucubrations et paradoxes contenus dans le Principe fédératif, et prétend organiser la nation par le pacte synallagmatique des individus, des communes et des provinces.
Cette face apparente suffit aux politiciens pour conserver leur autorité et dominer le pays.
Pour mieux assurer encore leur domination, ils forment entre eux, même entre les plus éloignés en apparence, une sorte de société de secours mutuels. Tacitement, tous acceptent un certain nombre de règles pour l'exploitation du pays, règles qu'aucun d'eux ne trahit jamais.
Tous sont d'accord pour considérer Madrid comme la tête et le cœur de la nation, et, lorsqu'il est question de conserver cette prééminence, monarchistes etrépublicains, conservateurs et radicaux, chantent sur le même ton; on n'entend pas une note discordante.
Ainsi, par exemple, lorsque la commission catalane alla présenter à don Alphonse le Mémoire régionaliste, tous les partis en jeu s'acharnèrent contre l'œuvré et ses auteurs.
Pour eux tous, la comédie honteuse qui a conduit la nation à deux doigts de sa perte est du pur parlementarisme, et gare à qui oserait y toucher 1 Si quelqu'un avait la hardiesse de combattre ce soi-disant parlementarisme, ou seulement de le critiquer, un toile général s'élèverait des rangs des politiciens de toutes les couleurs, et ce malheureux, unanimement accusé de vouloir nous ramener à l'absolutisme, serait bientôt écrasé sous le poids de cette passion publique et nationale dont nous parlons plus haut, habilement exploitée par les partis et coteries madrilènes.
Pour eux tous, tout ce qui est contraire aux intérêts généraux du pays producteur doit être soigneusement respecté par n'importe quel gouvernement qui succède à celui qui a été l'auteur de la mesure, sous prétexte que les grands principes de politique et de dignité nationales ne comportent pas autre chose.
Ainsi, dernièrement, nous avons vu M. Sagasta tomber sous le poids de l'impopularité habilement exploitée par M. Canovas et ses amis, qui combattirent avec ardeur le traité de commerce avec la France et les tarifs de la contribution industrielle, et qui, arrivés au pouvoir, continuèrent le même système en l'aggravant.
Quant au traité de commerce avec l'Angleterre, ruineux pour le pays, il n'a pas dépendu de M. Canovas qu'il ne fût exécuté, mais de l'espoir qu'a la Grande-Bretagne d'obtenir des conditions plus favorables, comme on l'a vu tout récemment, sous le ministère Sagasta- Moret.
Tous ces partis savent fort bien que la force de chacun d'eux est plus apparente que réelle ;
car il n'en est aucun qui ait jeté des racincîs profondes dans Topinion publique assoupie.
Aussi tous se tiennent par le bras ]yaur se soutenir réciproquement et la société dV' loges mutuels est toujours en activité pour prôuor celui dont le nom se trouve en vcMlctte sur FafRche politique.
Les politiciens madrilènes resseniLIent à ces longues files d'ivrognes que l'on voit souvent dans les ports de mer. Incapables de se tenir isolément sur leurs jambes, ils s'appuient les uns sur les autres, et man'lienl, ainsi pressés et en chancelant tout d une pièce, jusqu'au petit bateau qui doit les ramener à bord.
Les deux faces des politiciens constituent donc l'origine de leur force. Mais, il faut entrer dans quelques autres détails, qui seront l'objet du chapitre suivant.