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ORGANISATION DES PARTIS POLITIQUES DE MADRID

Après avoir signalé les lignes générales de notre farce politique, et tracé la silhouette des hommes qui la jouent, nous croyons que quelques détails plus circonstanciés ne seront pas dépourvus d'intérêt.

Avant tout, il faut bien qu'on sache qu'il n'y a pas un seul parti — ou bande — de cette politique que l'on appelle nationale, qui ait la moindre racine dans le pays.

En lisant un journal d'une couleur bien déterminée, en entrant dans un cercle où se réunissent des politiciens d'une même nuance.

on peut être sûr que, ni le journal, ni le cercle ne vivent le premier de ses abonnés, le second du produit de la cotisation de ses membres.

La vie de l'un et de Tautre est purement artificielle.

Si le parti auquel ce journal et ce cercle appartiennent est au pouvoir, ou près du pouvoir, la dépense est soldée directement ou indirectement par les fonds officiels.

Et qu'on n'aille pas supposer que nos gouvernants disposent, comme le chancelier de l'empire d'Allemagne, de « fonds des reptiles n^ ou de « fonds secrets », comme dans bien d'autres pays I

Que non pas !

Chez nous, tant de cérémonies ne sont pas nécessaires.

Quand on sent le besoin ou la nécessité d'avoir une certaine somme, on la prend tout simplement; et, ensuite, c'est affaire d'un employé subalterne de mettre la chose en règ]L^ soit par un transfert de crédit, soit par un chanchullo.

Et les exemples de toutes sortes abondent!

Il n'y a pas encore bien longtemps, au sein même du conseil municipal d'une grande ville, on avait organisé une société pour soutirer des fonds par des tripotages dans les travaux de construction et œuvres municipales. Cette société se composait de trois conseillers — une sainte trinité ! — appartenant, en apparence, à trois partis différents. L'entreprise soutenait deux journaux de deux de ces trois partis ; le troisième associé, plus pratique et moins désintéressé que ses collègues, n'entretenait pas d'organe : il préférait empocher tout bonnement la part entière lui revenant de V affaire.

Il est inutile de dire qu'il y a des exceptions, et qu'on pourrait nous en signaler quelqu'une; mais, en général, on sait que les exceptions confirment la règle.

Le journal El Globo, à Madrid, par exemple, la Publicidadf à Barcelone, et quelques autres — ont assez d'abonnés pour se permettre une vie indépendante; mais ces journaux ne doivent pas leurs abonnés à leur parti

seulement, mais à tout le public en général, et ce à cause de la gravure — cliché de troisième ou quatrième main — qui orne quotidiennement leur première page.

Les journaux qui, à Madrid et dans les autres grands centres de l'Espagne, jouissent d'une existence prospère et font la fortune de leurs propriétaires, sont des journaux ne dépendant d'aucun parti, d'aucune coterie, ou bien alors d'une indépendance aussi « dépendante » que la CorrespondéncisL de Espanà, la feuille qui a le plus grand tirage, et qui est toujours ministérielle... invariablement, quel que soit le ministère au pouvoir. A tout chan^ gement politique, elle change de couleur, et, souvent, on l'a vue combattre le soir ce qu'elle avait préconisé le matin.

Les hommes politiques de Madrid ont, non seulement dans la capitale, mais dans toutes les villes et communes de quelque importance, des cercles où se réunissent leurs partisans.

Il n'y a peut-être pas, dans toute la nation, deux de ces cercles comptant deux cents membres.

Leur vie est forcément aussi précaire, aussi éphémère que celle des journaux.

Il n'y a pas longtemps, à Madrid même, un gouverneur qui voulait faire du zèle en mettant dans l'embarras quelques politiques ennemis de son gouvernement, joua la comédie de prendre leurs cercles en flag:rant délit de jeu proliibé, moyen par lequel ces gens qui aspiraient à la direction de l'Etat soutenaient ces mêmes cercles.

Pendant qu'une coterie est au pouvoir, on peut croire que le nombre de ses adhérents augmente ; mais cette progression n'est jamais suffisante pour donner à ces cercles une vie indépendante.

Dans ce cas, le chanchullo officiel est la ressource qui permet aux: cercles gouvernementaux de se montrer publiquement avec un certain décorum.

Ce que nous venons de rapporter se passe plutôt dans les capitales et les villes d'une certaine importance.

Dans les petites villes et dans les grands villages, le jeu est bien plus simple. Il y atou-

jours deux ou trois hommes qui exploitent les affaires publiques ; et ces deux ou trois hommes suffisent pour fournir des comités à tous les partis existant ou pouvant exister. Ils sont monarchistes ou républicains, conservateurs ou radicaux, suivant le vent qui souffle et selon les besoins de la petite affaire ou c/ianchullo qu'on a entre les mains.

Par exemple, ces deux ou trois hommes, quand le gouvernement triomphe ou paraît triompher d'une insurrection, félicitent ce gouvernement de sa victoire, pendant qu'en même temps ils encouragent Ruiz Zorrilla à une conspiration prochaine.

Toute la question est de changer les noms ou les fonctions.

Le président Zorrilliste devient au besoin simple membre du comité conservateur ou constitutionnel, et signe, le cas échéant, comme secrétaire opportuniste.

Par ces moyens si simples, le champ d'exploitation des politiques madrilènes s'étend jusqu'aux coins les plus reculés de la nation, et l'immoralité et la farce productive parviennent

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jusqu'aux plus humbles hameaux, auxquels n'arrivent ni le chemin de fer, ni même la route carrossable,

« Mais, nous dira-t-on, les affirmations que vous venez de faire ne s'accordent guère avec les descriptions que nous lisons souvent dans les gazettes sur les grandes manifestations des partis! Nous y voyons, au contraire, que, lorsquVdi organise un meeting y ou quand les partis prennent part aux élections, les votants se comptent par milliers ».

A cette objection nous répondrons que les récits des gazettes ne sont que de la farce, de la pure Hirce, conséquence de la consigne de présenter toujours aux yeux des badauds du pays, ainsi qu'aux indifférents de l'étranger^ la face apparente de la politique bien parée,, bien K épatante »!

Tel députe, qui apparaît comme élu par plusieurs milliers d'électeurs, n'a, en réalité, obtenu que le nombre strict de voix à lui attribué par rêlément officiel.

En ces cas-kï, il y a, entre tous les politiques,, convention tacite de mentir effrontément, et

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de se pardonner, de se respecter mutuellement le mensonge.

Aujourd'hui même un des hommes de Madrid les plus éloignés des tripotages, don Francisco Pi y Margall, occupe une place dans la représentation nationale. On le dit député, élu par accumulation, c'est-à-dire, non point par une seule circonscription électorale, mais bien par les votes additionnés de tous les collèges électoraux de la nation.

Eh bien 1 on attribua ainsi à Pi y Margall plus de trente mille suffrages, alors qu'en réalité il en obtint peut-être trente douzaines.

Le gouvernement qui fit les élections avait un intérêt tout spécial à laisser entrer aux Cortès les chefs de tous les partis- et coteries républicaines, et il ne manqua pas d'ordonner à ses agents de consigner dans les procèsverbaux de chaque collège quelques voix en faveur de l'homme politique en question. Les agents s'exécutèrent avec zèle, mais parfois ils allèrent trop loin, sans s'en rendre compte, et, au moment du recensement des votes, on ' s'aperçut que le total accusé était énorme, hors

de proportion, invraisemblable! mais quel remède ? M . Pi y Margall fut admis au Congrès !

Et ce politicien, le moins rapproché des faiseurs et le plus ennemi des farces, se vante volontiers aujourd'hui d'avoir été élu par plus de trente mille de ses concitoyens, dans des élections faites par le suffrage restreint!

Et c'est par des moyens si simples que prospèrent les partis et les coteries politiques et qu'ils s'imposent à toute la nation assoupie et indifférente.

. Pour mieux assurer leur réussite, ces partis et coteries comptent souvent sur quelques généraux qui, dans les circonstances désespérées, mettent dans la balance tout le poids de leurs épées.

Ainsi nous avons fait naître une chose tout à fait espagnole, et qui, comme les pronurtciamientos et les expressions techniques des courses de taureaux, n'est traduisible en aucune autre langue européenne.

Nous voulons parler de las crisis del miedo (1).

( (1) Littéralement : les crises de la peur.

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Quand un parti ou coterie qui compte dans son sein quelques généraux, a perdu Pespoir d'arriver à goûter les délices rêvées du pouvoir par les ftioyens légitimes et naturels, il réunit dans un banquet ses généraux et commandants de Tarmée, et, au dessert, par des toasts bien sentis, on fait savoir au pouvoir irresponsable que Ton pourrait bien faire un petit pronurt" cisimiento.

Si le pouvoir irresponsable a conscience de sa faiblesse, il transige, et le parti menaçant est appelé à ses conseils.

C'est le procédé ordinairement employé par le parti de Sagasta, qui aujourd'hui préside aux destinées de la nation, grâce à la crisis del miedo qui se produisit à la mort de Don Alphonse.

Actuellement une nouvelle crisis de cette espèce est en préparation.

La coterie réformiste de Romero Robledo et .du général Lopez Dominguez tente, par tous les. moyens, de s'imposer à la Régente, dans le but d'obtenir la succession du gouvernement que préside M. Sagasta.

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Nous voudrions faire rénumération des principaux partis, bandes ou coteries qui jouent à la politique madrilène, mais il est tout à fait impossible d'en tracer un tableau un peu complet.

Il y a des partis dynastiques, des partis an ti dynastiques, des partis monarchiques et des partis républicains.

Parmi les partis dynastiques, nous avons les conservateurs, dirigés par M. Canovas del Castillo,et, sans pouvoir trop expliquer ni justifier ce titre, les constitutionnels, commandés par M, Sagasta.

Tout récemment, par suite d'une rupture entre M. Canovas et son lieutenant, M. Romero Robledo, celui-ci s'unit avec le général Lopez Dominguez,neveu de feu le maréchal Serrano, et fonda le parti réformiste.

Cependant, chacune de ces coteries n'est pas un corps simple, mais bien un composé des éléments les plus incohérents.

Le parti qui, actuellement, dispose de la chose publique est le résultat de la fusion d'une partie des anciens progressistes, de quelques

démocrates qui ont déserté leur bannière, et de certains éléments détachés du parti conservateur.

Le garant de la situation, vis-à-vis de la Régence, est le maréchal Martinez Campos qui, comme les âmes de Dante, plane, voltige entre tous les groupes qui sont susceptibles d'arriver au pouvoir.

Parmi les partis antidynastiques, celui qui a le plus de force et qui possède quelques racines dans les contrées les moins éclairées du pays est, sans nul doute, le parti absolutiste ou carliste, lequel se divise, nonobstant, en integros (intègres) et mestizos (mitigés) qui se font entre eux une guerre acharnée.

Les integros sont les purs restés fidèles à Don Carlos de Bourbon, qui les commande en prétendant absolu; les mestizos sont les indécis, qui se prêtèrent à servir de lest pour la dernière combinaison conservatrice en laissant entrer leur leader, le marquis de Pidal, au ministère.

Pour ce qui est des partis et coteries républicains, la décomposition en est aussi

complète que chez les partis monarchiques.

Castelar, dont l'idéal n'est que la situation hybride actuelle de la République Française, bien moins accentuée encore, n'a pas réussi à maintenir son parti, malgré son éloquence toute personnelle et son travail incessant de propagande.

Ruiz Zorrilla qui, après avoir passé d'un bond de la monarchie à la république, acquit une- certaine popularité par ses conspirations avortées, se consume aujourd'hui dans la solitude de Paris, solitude qu'ij échangera peut- ' être, dans quelques mois, pour celle de Tablada (1), en Espagne, après avoir obtenu l'amnistie complète pour les officiers qu'il compromit par ses conspirations.

Pendant ces derniers mois, le parti de Ruiz Zorrilla a laissé percer la désunion qui le ronge depuis longtemps.

Salmeron, Figuerola, et quelques autres de ses partisans se sont séparés plus ou moins ouvertement de son chef. Sans doute, avec

(1) Ferme que possède M. Ruiz Zorrilla, et où il se retire quand il se sent fatigué de la politique.

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quelques amis, ils vont former de nouvelles co»teries, ou ils augmenteront le nombre des républicains sueltos ainsi que la majorité des anciens politiciens en vue du parti républicain.

Pi y Margall, qui ne connaît du monde réel que les faibles rayons qui arrivent jusqu'à son cabinet d'études, prêchant toujours le romantisme rationaliste qui était de mode il y a un demi-siècle, n'est nullement capable de former un groupe assez important pour mériter le nom de parti.

Malgré le développement du régionalisme, qui peut bien se confondre avec le véritable fédéralisme, il est condamné à voir que le nom qu'il se donne devient populaire dans certaines régions espagnoles, sans vouloir jamais reconnaître que, de son « proudhonisme » à l'organisation fédérative pratique, il y a une distance énorme.

Il y a encore bien d'autres partis ou coteries que nous ne pouvons énumérer, parce que ça n'en finirait pas.

Il y a, par exemple, les républicains qui

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s'mtitulent fédéraux organiques, et qui persistent à vouloir subsister, quoique la mort âe leur chef, M. Stanislas Figueras, les laisse sans direction, ni boussole, circonstance qui les condamne à disparaître irrémissiblemcnt, car, en Espagne, les partis politiques sont, avant tout, des eoteries personnelles.

Cette règle n'a pas d'exception dans la politique madrilène.

Tout chef qui meurt, dissout par le fait son propre parti, ou du moins cause sa modification, son éparpillement, selon ce que pourront être les habitudes et les qualités du successeur, si successeur il y a.

Ce qui advint du parti organique après le décès do Figueras est le « cliché » de ce qu'il adviendra demain de quelque parti que ce soit, monarchique ou républicain, qui se trouvera dans Je même cas.

Pour compléter cette peinture des partis, bandes et coteries politiques de notre pays, nous devrions tracer le portrait de leurs prinîpaiix chefs, ainsi considérés isolément, comm e

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groupe, dans l'ensemble informe de la politique madrilène.

C'est ce que nous allons essayer de faire dans le chapitre suivant.

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