LES HOMMES POLITIQUES
c^ La société de secours mutuels » formée par les politiciens de Madrid, société à Taide de laquelle ils peuvent exploiter continuellement le pays, nous facilitera les moyens de les présenter bien groupés et formant un faisceau plus compacte.
Dans leur manière d'être extérieure vis-àvis Tun de l'autre, ils ne manquent jamais au « conventioiialisme » qu'ils se sont imposé.
L'onscgarderaitbien, par exemple, de nommer, de citer Martos, sans faire précéder ou suivre son nom des épithètes « l'éloquent », <c le grand orateur », etc. Salmeron est tou-
jours le ce philosophe » ; Moret, « réconomiste éminent », et Pi y Margall, le « profond penseur ».
Dans la discussion, en apparence la plus acharnée, ils ne négligent jamais ces formules de flatterie mutuelle, grâces auxquelles le pauvre pays arrive à croire que les hommes qui le dirigent sont des sommités, non seulement européennes, mais universelles.
Nonobstant, il faut confesser que, dans la majorité des cas, rien n'est plus loin de la vérité.
Bien souvent il m'est arrivé, étant à l'étranger, d'être questionné au sujet de ce qu'étaientles grands discours de Martos, les chefsd'œuvre philosophiques de Salmeron, les remarquables travaux économiques de Moret, et j'avoue que la demande a toujours été pour moi fort embarrassante.
Le « grand orateur » Martos n'a, en effet, jamais, dans aucun de ses discours, développé un thème sérieux. Ils ont toujours trait à quelque puérile actualité, et, sans autre mérite que l'affectation de la forme , embrouillée
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et inextricable, peuvent plutôt se classer dansr le genre rococo.
Du « grand philosophe », de « Téminent économiste », on ne connaît point un seul ouvrage de philosophie ni d'économie, et, leurs discours à part, toute la production de leur génie se réduit à quelque petite brochure o»
quelque préCswie complaisante pour le livre de tel ou tel ami.
Et ce système que nous essayons de décrire, on remploie non seulement pour les figures les plus en relief de la politique, mais aussi, toute proportion gardée, pour les plus modestes.
Qu'un député, nouveau venu aux Certes, fasse à la tribune un début heureux, en s'exprimant facilement sur des généralités, eu effleurant toutes les matières, quoique sans se fixer sérieusement sur aucune, on l'exalte, QBf le baptise tout d'^un coup « grande espérance de la patrie », et ses adversaires mêmes le complimentent à qui mieux mieux.
C'est là lui ouvrir les portes de la « Société de secours mutuels », partes {mit lesquelles n'a
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jamais passé même le plus distingué des esprits provinciaux.
Ceux-ci, en effet, même les plus savants, même ces très rares exceptions dont le nom est arrivé à franchir les frontières, ne sont point considérés par les grands hommes^ à Madrid, s'ils n'entrent pas dans la coterie.
Les hommes de réel mérite, qui ne se mêlent pas au jeu politique de la capitale, sont bien plus connus et surtout bien plus appréciés à Paris qu'à Madrid.
Nous sommes allé à Madrid avec les deux poètes catalans les plus distingués, Pitarra et Verdaguer, et nous avons constaté qu'ils n'y ont pas reçu une seule marque d'attention 1 Et nous nous souvenons que, lorsqu'à Toccasiom d'une fête annuelle du Felibrigey Verdaguer alla visiter Paris, il y fut l'objet des prévenances les plus sympathiques et les plus délih cates. •
Ce système des politiciens madrilènes est pour eux un système à double efiet
Ils élèvent la capitale en même temps qu'ils rabaissent la province.
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II n'y a pas moyen de leur échapper.
Toute personne douée de quelque valeur doit se livrer à leur merci, ou se résigner h n'être jamais rien de sa vie.
De cette organisation il résulte que tous les partis sont également impuissants pour pouvoir tenter quelque chose de profitable pour la patrie.
C'est pour cela que, malgré qu'on ait en Espagne essayé de tout, nous avons toujours marché à reculons, de mal en pis.
Pour ces mêmes raisons, les hommes d'un certain mérite, comme Canovas et Castelar, par exemple, sont dans la même impuissance que ces autres qui, ainsi que Martos. Romero Robledo et la plupart de nos politiciens, font le métier de vividores (jouisseurs); car le conventionalisme organisé est bien supérieur aux efforts individuels, pour énergiques qu'on puisse les supposer.
Ce serait l'occasion peut-être de passer en revue les grandes figures de nos politiciens ; mais une telle tâche serait bien difficultueuse, car, pour la plupart d'entre eux, nous ne pour-
rions guère ajouter grand'chose à ce que .
nous venons de dire, à propos de quelquesuns.
En effet, les Moret, les Bugalîal, les Salmeron, etc., etc., ne sont que Timitation des types genre Romero Robledo et Martos, que nous venons. d'analyser.
Chacun d'eux a plus ou moins d'effronterie, plus ou moins de verbiage; chacun d'eux a su réaliser une fortune plus ou moins considérable, sans avoir jamais pu se livrer à un travail utile et honnêtement productif.
Comme faisant exception à la règle générale, nous avons cité le monarchiste Canovas et le républicain Castelar, qui ont réellement des mérites personnels.
Catnovas est, en vérité, plus sérieux que la généralité des politiciens de notre pays; et l'éloquence rare de Castelar, ses périodes sonores et irréprochables au point de vue de la richesse du langage, ont passé les frontières, sans doute pour porter aux étrangers la preuve que des qualités naturelles aussi admirables peuvent rester stériles et inutiles à
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toute affaire sérieuse dans notre pauvre pays. Mais ces deux hommes» les plus méritants peut-être de tous nos politiciens, ne peuvent se soustraire h cette légèreté qui est le câté caractéristique de notre politique.
Ou a TU Castclar à Paris, Tannée dernière, et Ton a pu remarquer que, lorsqu'il assistait à un banquet opporbaniste, il se faisait plus opportuniste que Tinventeur même de ce mot, tandis qu'au milieu d'une réunion de félibrea il devenait aussi régionaliste que nous-même,. et qu'il savait ensuite paraître grec ou juif selon la race de ses amphitryons.
Eh hienl il n'était pas fautif de cette inconsistance.
Il se comportait en véritable politique mode madrilène. Tout son talent, toute son éloquence ne peuvent le soustraire à l'influence de Fatmosphère dans laquelle, il s'est formé.
Mais ces hommes, et quelques autres comme Pi y ilargall, qui a déployé une grande fermeté de caractère pour soutenir une chose aussi fragile que les élucubrations d'une petite bco^ chure de Proudhoa, et qui, par suite de cettp,
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laanie, ne tire pas le profit qu'il pourrait de sa ■eonnaissance approfondie — quoiqu'un paii déoaaodée — des questions d'art et d'histoire ee& hommes, disons-nous, sont tara avis daikd la politique madrilène, dont le type, noua h répétons, s'est eoncentrô dans les Martos, lés Romero Rohleél, les Moret, les Salmeron ^t <5onsorts*
Chea tous ces hommes > ainsi que chea kl majorité de nos politiciens ,^ l'expression typique se présente avec une franchisa et m naturel étonnants.
La religion des deux faces : la face appu* reïite et la face réelle a en eux ses prêtreaf Iq» plus consciencieux.
Ib sont, quant à leurs principes, lea gens le& plus pointilleux.
Mwtos, après avoir sauté cent fois de la mot narchie à la république et vice versa, toujours, bien entendu, par « évolution consciente de sa propre consciep::fcce immaculée », resta pendant quelques mois à « honnête distance x^ dô feu Don Alphonse, mais non sans profiter de toup les avantages que sa situation lui procurait.
Salmeron, pendant qu'il faisait partie d'un gouvernement républicain, sentit « dans le fond de son propre sujet )^ — c'est «on expression — des scrupules invincibles pour l'application de la peine de mort, et, nouveau Caton, il se retira du ministère... pour devenir Président de l'Assemblée, qui était presque une Convention, et, de son fauteuil, il présida sans scrupule aux débats, et, sans chercher à le combattre, au vote de la loi qui sanctionnait Tapplication de la terrible peine.
Moret est l'homme le plus méticuleux, ce qui n'empêche pas que, dépendant et salarié d^une ^ande compagnie minière anglaise, il n'ait imposé à la nation, par pur pafriofisme, le traité de commerce avec l'Angleterre, qui menace toute notre industrie et porte un coup fatal à beaucoup de nos produits agricoles par les facilités qu'il concède à la concurrence de leurs similaires des colonies anglaises, et des contrées sous le protectorat britannique.
Romero Robledo nous avons beaucoup
parlé de cette grande figure de notre politîqae ; mais nous en reparlerons encore.
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Par toute son histoire, ce parvenu qui, il y a quelques années, ne possédait pas un sou, qui ne vivait que de petits émoluments que lui accordaient quelques compagnies, et qui, aujourd'hui, est plus que millionnaire, peut être considéré comme le modèle le plus parfait du politicien madrilène.
Le type est si absolument complet que Sagasta lui-même, Sagasta le grand conspirateur d'avant 1868; Sagasta, l'irréconciliable ennemi des Bourbons, le soutien d'Amédée de Savoie pendant son règne éphémère ; Sagasta, le républicain du coup d'État qui escamota la République pour devenir le ministre d'Alphonse XII et qui est l'un des plus fermes partisans de la Régence actuelle ; Sagasta, disons-nous, n'est qu'une miniature, ou, mieux encore, une caricature de Romero Robledo.
Il est possédé de l'anxiété, du souci du pouvoir.
Pendant qu'il en est éloigné, il conspire , il menace, il s'aplatit, il lèche les mains de celui qui peut le lui concéder, Roi ou Peuple, et fait enfin tout ce qu'on peut imaginer et même
tout ce qui est inimaginaWe pour arriver à le recouvrer.
Tous les moyena sont également bons iKMur sa conscience.
C'est là sa face réelle.
Quant à sa face apparente : il se dit toujours chef du parti libéral monarcbique ; et malheur à celui qui oserait publiquement toucher à la plus minime des libertés, desquelles il $e mcK|ue dans son for intérieur, et qu'il aliéûô* rait volontiers pour un siècle, si une telle ccaa^ cession devait prolonger d'une minute se^le-^ ment sa possession du pouvoir.
Tels sont les politiciens aux mains desquete est livrée la pauvre Espagne^
On voit clairement que nous [avons le droit de concevoir de belles espérances pour l'aider nir, jusqu'à ce que nous soyons arrivés à dé* truire dans les plus profondes de ses racines cette « Société de secours mutuels », qui, fcav mée à Madrid, fait sentir son influence pernicieuse jusques aux coins les plus reouléj^i ^ la nation.
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