REGIME DES PROVINCES
Transportons notre observation hors de Madrid,, dans quelque ville de province, comme Barcelone, Séville ou Valence, et commençons notre examen..
Nous remarquons d'abord que toutes les grandes villes contiennent une réduction du Madrid officieL
A la tête de chaque province se trouve un gouverneur civil, représentant direct du ministre de Tintérieur, entouré d'une cohorte plus ou moins nombreuse d^employés coupés sur le même patron que ceux de la capitale.
Il y a aussi une miniature des partis et coteries politiques, qui ordinairement s'organisent en comités.
Les chefs politiques madrilènes ont dans chaque ville de province une demi-douzaine d'amis qui assument leur représentation et exécutent aveuglément leurs ordres.
Comme tous les imitateurs, les hommes politiques et les employés de province présentent les mêmes caractères que ceux de Madrid, d'une manière plus ou moins accentuée, lisent aussi les deux faces; ils constituent plus ou moins rudimentairement la société de secours mutuels ; ils exploitent les passions populaires, etc., etc.
Mais ici cesse toute ressemblance entre Madrid et la province.
A Madrid se trouvent les directeurs de l'exploitation du pays; en province, il n'y a plus que leurs agents, dont la principale mission est de travailler pour la capitale. De plus, à Madrid, les politiciens sont maîtres du terrain, sans opposition ; en province, leurs agents constituent une petite minorité et se trouvent
noyés au milieu de la foule qui travaille pour les nourrir.
A Madrid encore, la face apparente est bien plus diflScile à montrer seule.
Les politiciens se trouvent en présence du corps diplomatique et des missions étrangères, devant lesquels il faut jouer la comédie avec art.
En province, on n'a pas besoin de se gêner, et la face réelle se montre le plus souvent dans toute sa nudité.
C'est donc en province que l'on peut observer, dans toute sa hideur, l'immoralité ofRcielle qui, aujourd'hui, caractérise aussi bien l'Espagne que le faisaient autrefois les boléros, les majas, les moines et les toréadors.
Le gouverneur civil est généralement un parvenu qui doit sa place à la faveur du ministre, et il se comporte en vrai pacha dans son commandement.
Il ne manque pas d'exemples de gouverneurs qui, avant d'obtenir le pachalik, étaient simples reporters d'un journal sans abonnés et touchaient de 50 à 100 fr. par mois, qui
leur suffisaient à peine pour leurs déjeuners. Pour le dîner, le souper et le reste, il^ se les procuraient an moyen d'artifices propres aux bohèmes qui constituent une classe si nombreuse dans la capitale de toutes les Espagacs.
Le traitement d'un gouverneur n'est pas considérable ; il varie entre 10 et 15,000 francs, selon l'importance de la province.
Malgré cela, le gouverneur qui peut rester en place durant quelques années s'enrichit sûrement, s'il le veut ; quelques mois même suffi-* sent dans certaines provinces.
Ainsi on calcule qu'un gouverneur adroit peut tirer de la province de Barcelone environ quatre ou cinq cent mille francs par an.
Le jeu seul peut lui donner de 5 à 700 fiança par jour.
Ce qu'on nomme ici Vhygièney et qui n'est autre chose que l'exploitation de la prostitu* tion (que la loi ne réglemente pas et qui es* laissée à la volonté du gouverneur), peut lui donner aussi de très gros revenus.
L'énumération des autres sources auxquelles, les gouverneurs peuvent puiser une fortune
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aussi bien acquise serait-longue et diflBcile, et quelques-unes sembleraient invraisemblables à des lecteurs étrangers.
Disons seulement que dans quelques grandes villes, comme à Barcelone, la corporation des pickpockets et escrocs est parfaitement organisée et forme une association puissante, dont les membres sont rigoureusement classés et obéissent à des chefs connus.
Cette association se subdivise en fractions qui tirent leur nom de leur manière spéciale de procéder; ainsi il y à les timaidores, les firadore.s, les taruguistaSy etc., etc., que tout le monde connaît, à l'exception de la police cependant, car il n'est pas rare de voir dans les lieux publics quelqu'un des honorables membres de la société en amicale conversation avec des agents de l'autorité.
Cette société est si bien constituée, que quelquefois ses membres se sont réunis en banquet fraternel dans quelque restaurant public, et, en termes plus ou moins voilés par t'argot du métier, ont porté des toasts enthousiastes à k prospérité de leurs affaires ; et tout
cela sans que la police ait cru de son devoir de nous épargner un aussi dégradant spectacle.
L'organisation de cette association de voleurs est si connue, que, lorsqu'un particulier a sa montre volée, il sait toujours à qui s'adresser pour la recouvrer, moyennant une rançon réglée d'avance, suivant la valeur du vol. Il n'est pas rare même qu'un agent de police rapporte de sa propre main l'objet volé, et que cette même main reçoive, tout naturellement, la rançon convenue.
Nos lecteurs voient bien que nous n'étions que juste en comparant nos gouverneurs à de véritables pachas.
Placés, en effet, à la tête des provinces pour les exploiter au bénéfice de la capitale et pour faire les élections au gré du gouvernement, la plupart d'entre eux ne reconnaissent pas de bornes à leurs caprices.
Si quelque particulier a une affaire de3 droit civil avec un autre et ne veut pas subir les lenteurs et les frais d'un procès devant les tribunaux ; si ce quidam a des relations avec le
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gouverneur ou avec un fonctionnaire de la police, il n'a qu'à leur confier l'affaire, et ceuxci se chargeront de Tarranger, s'ils y trouvent du bénéfice.
Hier soir même, je fus témoin involontaire d'un de ces arrangements qui se concertait entre un propriétaire et un commissaire de police, pour faire décamper un locataire.
La scène se passait dans une salle d'un des cafés les plus fréquentés et les plus aristocratiques de Barcelone.
La forme de procédure est on ne peut plus expéditive.
Deux ou trois agents se présentent chez le débiteur supposé et lui ordonnent de payer séance tenante ce qui lui est réclamé.
S'il résiste, on n'écoute pas ses raisons, on l'empoigne, on le ligote fortement coude contre coude (expression espagnole consacrée) et on le mène comme un criminel au gobierno
Là, s'il persiste à ne pas s'exécuter, on le met dans un cachot, où on lui administre une volée de coups de bâton ; après quoi, on l'en-
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voie de paso, c'est-à-dire qu'on lui fait parcourir toute TEspagne à pied, conduit par la gendarmerie de poste en poste et couchant la nuit dans les prisons.
Les gouverneurs se livrent à cet aimable jeu de la manière suivante : celui de Barcelone, par exemple, suppose que la personne qui le gêne lui est réclamée pour quelque crime par le gouverneur de Cadix ou de la Corogne, et il la lui expédie comme nous avons dit plus haut.
Le gouverneur de Cadix ou de la Corogne, à titre de réciprocité, envoie à son tour et sous le même prétexte l'homme gênant à un collègue de Séville, et ainsi de suite.
On en a envoyé de paso par milliers; beaucoup de ces malheureux, victimes de l'arbitraire le plus atroce, ont péri à la suite des fatigues et des mauvais traitements endurés, et cependant il n'y a pas d'exemple qu'on ait fait peser sur un seul gouverneur la responsabilité d'actes qu'aucune loi n'autorise et qui violent la constitution.
Il suffirait au' gouverneur de dire, pour se
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trouver déchargé de toute responsabilité, que celui auquel il a infligé cette pdne cruelle était un homme dangereux pour Tordre social. Mais on n'en vient jamais là, car le gouvernement ne s'occupe pas de ces ba^gatelles, pasplus que les députés.
Jamais, ou presque jamais, il n'est question de ces scandales aux Certes.
Mais qui pourrait en parler et les blâmer, tous les partis ayant la même organisation et employant à leur tour les mêmes procédés?
Il ne convient à aucun d'eux que l'Europe civilisée connaisse ces pratiques barbares^ et ils se taisent.
Pour détourner l'attention du pays, ils hii donnent souvent le spectacle de grandes discussions politiques dont nous avons parlé, et ils élèvent aux nues les excellences de notre parlementarisme.
Il sera sans doute très difficile aux lecteurs étrangers de ne pas croire que nous exagérons, et cependant nous pouvons leur garantir que nous avons, au contraire, beaucoup atténué.
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Pour les en convaincre, nous leur citerons quelques faits récents, qui sont parvenus à la connaissance de toute TEurope.
Le ministre de Fintérieur, M. Romero Robledo, surprit, y a quelques mois, un jeune homme dans son appartement.
Qu'allait-il y faire?
Était-ce pour voler?
Était-ce affaire d'amourette avec quelque servante?
On n'a jamais pu le savoir au juste.
Toujours est-il que cet individu ne devait pas être un criminel bien féroce, puisqu'on apercevant le ministre, sans armes et un bougeoir à la main, il se précipita par une fenêtre dans la rue, où l'attendait, dit-on, un de ses amis. Tous les deux furent arrêtés.
Eh bien ! à l'audience publique, les accusés se présentèrent presque mourants.
Ils déclarèrent qu'on les avait privés de nourriture, bâtonnés cruellement, enfermés dans des sacs pendant de longues heures, enfin qu'on leur avait infligé toute sorte de tourments pour leur faire avouer qu'ils étaient
les exécuteurs de quelque conspiration contre le ministre.
Le tribunal écouta ces gi^aves accusations sans s'émouvoir; le parquet fit de même; l'affaire en resta là, et l'une des malheureuses victimes, Ricardo Girado, mourut au bout de quelques jours, des suites de ces tortures renouvelées de l'Inquisition.
Voici le second fait : dans une plantation de l'île de Cuba, on châtia si horriblement une jeune négresse, qu'elle en mourut la nuit même. Après l'avoir cruellement fustigée, on lui avait passé une corde au cou et on l'avait traînée à travers les allées de la plantation jusqu'au cep, où on lui prit la tête. Or, cette pauvre négresse n'était pas esclave, car une loi datant de quelques années abolit l'esclavage et ne laisse subsister qu'une espèce de patronage temporaire, dans lequel l'application des peines corporelles est très formellement défendue.
L'enquête révéla que la plantation appartenait aux héritiers Zulueta, parmi lesquels figure la femme de M. Romero Robledo, le héros
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de la scène précédente, et qu'elle était administrée par... le gouverneur civil de la Havane^ M. le marquis d'Alta-Gracia!
Eh bienl comme le précédent aussi, <5e crime affreux commis sur la personne de la jeune Agueda, âgée de treize ans et épileptique, resta impuni (1).
Il y eut plus : le régisseur de la plantation, M. Zamora, eut l'audace de faire publier un communiqué efTronté dans lequel il assurait que, au mépris de la loi, les choses se passaient dans son domaine comme au bon temps de resclavage ; que les nègres travaillaient vingt heures par jour, et que, pour les stimuler et les empêcher de s'endormir, il y avait con^amment de robustes et vaillants
(1) Après avoir écrit ces lignes, je lis dans les journaux que le tribunal de Colon (Cuba) a déclaré qu'il considère que les auteurs du meurtre ne se sont rendus coupables que de lesiones menos graves (blessures des moins graves) et a, par conséquent, condamné les exécuteurs de l'attentat, c est- à-dire ceux qui furent forcés de manier le fouet, à quatre mois de prison. Voilà le beau résultat obtenu après avoir ému l'opinion publique et interpellé le gouvernement aux Corlès, pour exiger de lui le châtiment de ce crime !
€apataces qui jouaient merveilleusement du mocho (fouet).
En vérité, le cas de la pauvre fille prouve éloquemment qu'ils en jouaient à merveille.
Pendant que nous transcrivons ce chapitre, ^(in fait du même genre et non moins sanglant, vient d'avoir lieu à quelques pas seulement ée notre demeure, au beau milieu de Barcelone.
Un pauvre diable d'individu qui était biea tranquillement chez une femme, son amie ou sa parente, a été, vers deux ou trois heures du matin, arraché de son lit par des hommes du corps des Mozos de la escuadra^ et, pendant qu'on le brutalisait pour lui faire descendre l'escalier — ce à quoi il ne résistait même pas — on lui tira un coup de revolver qui te tua raide.
Les Mozos de la, escv^dra sont un corps de gendarmerie spécial à la Catalogne,
Il avait été supprimé lors de la révolution de 1868y à cause de son histoire faite de sang et d'horreurs; mais il fut réorganisé par la restauration triomphante, pour la seule pro-
vince de Barcelone, sans doute parce que ce fut de cette province que partit jadis l'initiative de sa suppression.
Ce crime, inutile autant qu'odieux, qui n'est que la millième reproduction de la procédure du corps des Mozos^ s'est perpétré de la manière suivante :
Quelque autorité officielle avait donné l'ordre public de capturer ce malheureux, avec la consigne réservée de s'en débarrasser, — car, hélas I pour le malheur et la honte de notre pays, de tels ordres et de telles consignes ne sont pas rares — et le corps des Mozos obéit toujours aveuglément aux consignes sanglantes I
Cet ordre et cette consigne donnés , deux ou trois hommes dudit corps se sont présentés, à l'heure convenue, au domicile où l'on supposait que l'individu désigné se trouvait ; ils ont obligé les gens qui reposaient bien tranquillement à se lever et à leur ouvrir la porte, et, rencontrant l'infortuné qu'ils traquaient, ils lui ont intimé l'ordre de les suivre.
La fuite était une impossibilité et la résis-
tance une folie. Mais on devait le tuer et on le tua dans Fescalier.
Pour légitimer cet assassinat, les mozos ont simplement dit au tribunal que leur prisonnier avait tenté de s'enfuir, ou qu'il leur avait opposé une résistance menaçante, ce qui les a mis dans la nécessité de faire usage de leurs armes. Et... Ton enterre la victime, et tout est dit.
Dans le cas que nous venons de rapporter, ainsi que dans bien d'autres où les mêmes procédés ont été employés, l'horreur du fait est encore augmentée de la circonstance que les homicides ont fait erreur, qu'ils se sonTi trompés de personne.
Celui qu'ils avaient l'ordre public d'arrêter et la consigne réservée de tuer était une personne nommée Valls, industriel d'une petite ville de la province de Barcelone, que l'on avait intérêt à faire disparaître^ non pas pour cause de délits ou de fourberies qu'il avait commis sans doute, mais par suite de la haine qu'il s'était acquise dans ses relations avec la police, tandis que le malheureux assassiné fut
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reconnu pour être un pauvre marchand de vins qui, sans aucun doute, ne connaissait l'autre ni de vue ni de nom.
Malgré tout cela, malgré Terreur commise,», le mort a été enterré, et Aqui psLZ y despues ffloria! (1).
Quand nous parlerons des bandits de TAndalousie, nous verrons que ce système de procédure sommaire n'est pas exclusif aux seui& mozos de la, escuadrai. C'est d'une manière semblable^ on ne sait encore si c'est sans erreur de personnes, que les autorités et 1a gendarmjerie andalouses ont, un de[ces jourSy. donné leur compte à Melgarès, Frasco Antonio et quelques autres ban.dits célèbres-
Par ce que nous venons de dire, on peut juger du régime auqufil sont soumises les.- provinces espagnoles.
Plus loin nous continuierons le même «3»men, en étudiant les gouverneurs civils comme agents politiques du gouvememeaÉ^
(i) Ici pair et gloire après.
l'esfagne telle qu'elle est t39
et nous nous occuperons ensuite des autres employés et des politiciens actifs, qui forment dans leur ensemble la miniature des partis madrilènes en province.
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