LES DEUX FACES DE NOTRE PARLEMENTARISME
De la haine de Fabsolutisme, de cette passion vraiment nationale et populaire que nous avons constatée dans un de nos précédents chapitres, découle pom* tous les gouvernements la nécessité de se donner comme scrupuleusement constitutionnels et parlementaires.
Mais, tous les gouvernements étant issus de partis et de coteries politiques sans racines dans le pays, qui leur est indifférent ou môme hostile, comment ces gouvernements réussissent-ils à faire du parlementarisme ?
Ici nous retrouvons encore la ressource des deux faces : l'apparente et la réelle.
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Pour la splendeur de la face apparente, nos sages politiciens ont élaboré "des lois électorales des plus scientifiques, comme base du régime parlementaire.
L'élection des députés aux Certes se fait par petites circonscriptions dans les districts ruraux, et par grandes circonscriptions dans les villes où a lieu la désignation par liste.
Dans les grandes circonscriptions, la loi établit la représentation des minorités, chaque électeur ne votant que la majorité des noms portés sur la liste.
Pour comble de combinaisons scientifiques, nous avons encore les députés par accumulation; c'est-à-dire que le candidat qui obtient un certain nombre de voix dans les diverses petites circonscriptions de tout le pays devient député et occupe sa place avec une grande autorité théorique.
Quant aux lois électorales des conseils généraux et municipaux, elles sont aussi environnées de tout l'appareil scientifique.
En parlant des lois électorales, nous entendons celles qui nous régissent en ce moment
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précis, car il ne faut pas oublier que nous changeons de lois à chaque changement de gouvernement. Par exemple, si le droit de suffrage est aujourd'hui restreint aux contribuables et aux personnes munies d'un brevet de capacité, sous d'autres régimes, et surtout pendant la période révolutionnaire, de 1868 à- 1874, nous eûmes le suffrage universel.
Toujours pour la splendeur de la face apparente, nous avons aussi une foule de prescriptions protectrices de la liberté du vote.
Les limitations imposées au gouvernement et à ses agents sont innombrables.
Les crimes et délits électoraux prévus suffisent à prévenir ou châtier tous les abus.
Pour toute personne qui étudierait notre, état politique et social sur les livres et dans le silence du cabinet, nous sommes assurément une des nations les mieux régies de l'Europe,, en ce qui concerne la base fondamentale du système représentatif.
Mais quelle énorme différence entre la face apparente et la face réelle 1 Quel contraste entre les prescriptions légales et les. faits !
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Sans les grands malheurs qu^elles œcasionnent au pays, nos élections seraient un des spectacles politiques les plus comiques qu'on puisse observer en Europe .
En fait, nous n'avons qu'une méchante parodie d'élections.
Listes d'électeurs, urnes', dépouillement, tout est falsifié. Toute élection en Espagne n'est qu'une farce digne d'être mise en musique par Offenhach ou Suppè.
Ce n'est plus, comme on le voit dans la plupart des autres pays, Tinfluence morale des gouvernements qui se fait sentir avec plus ou moins d'intensité; ce ne sont plus les petits larcins et les peccadilles électorales que les oppositions reprochent avec tant d'aigreur aux ministres : ce sont là des péchés mignons qui font pitié à nos joueurs de gobelets politiques.
Chez nous, c'est la farce dans toute sa nudité, une farce complète, spéciale et exclusive des élections espagnoles.
Que le suffrage soit universel ou qu'il soit restreint, il n'y a jamais qu'un seul et unique
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électeur. : le ministre de l'intérieur ou de la gobernaicion.
Celui-ci, avec ses gouverneurs des provinces et Tannée innombrable des employés publics de toute sorte, sans en exclure les hauts dignitaires de la magistrature et 4e TUniversité, prépare, exécute et consomme les élections de toute sorte du fond de son cabinet, situé au centre de Madrid.
Pour confectionner les listes d'électeurs, on met quelques noms réels noyés dans une multitude de noms imaginaires et surtout de noms de défunts.
La représentation de ces derniers est toujours assurée par des agents subalternes, qui se travestissent en civils pour l'opération du vote.
L'auteur de ces lignes a vu à diverses reprises comment son père, quoique mort depuis . plusieurs années, était allé déposer son vote dans l'urne, sous la figure d'un balayeur public ou d'un limier de police, paré pour l'occasion de vêtements d'emprunt.
Les membres des bureaux des collèges élec-
toraux assistent souvent à de semblables transmigrations des âmes de leurs proches parents.
On a vu des listes électorales sur lesquelles figurait à peine le dixième du chiffre des électeurs, et encore la plupart des noms inscrits étaient-ils imaginaires ou appartenaient-ils à des défunts.
Ce système d'élections par la. résurrection des morts et par les agents de police travestis en électeurs n'est pourtant pas le pire des moyens employés pour fausser le suffrage par nos soi-disant défenseurs du parlementarisme et du système représentatif.
Hâtons-nous de dire que, le plus souvent, on ne s'arrête pas à ces semblants de respect humain, et qu'on grossit purement et simplement le chiffre des voix émises jusqu'à assurer l'élection du candidat agréable.
Sur ce terrain, on dépasse souvent les bornes du grotesque et de l'invraisemblable.
Pour en donner une faible idée aux lecteurs étrangers, nous citerons le fait d'un général de brigade, candidat ministériel pour le dis-
trict de Berga, qui obtint plus d'un million et demi de voix, quoique le district ne compte que quelques milliers d'habitants.
Les deux compétiteurs avaient chacun les moyens de faire mousser les voix dans les collèges électoraux qui leur étaient dévoués, et la victoire resta au plus audacieusement effronté.
L'adversaire du général fut écrasé sous le coup du million, et le vainqueur se présenta très sérieusement au Congrès, qui, tout naturellement, valida son élection.
Et qu'on n'aille pas croire que ce soit là un fait extraordinaire.
Dans le cas présent, l'unique chose extraordinaire est l'exagération du chiffre. Le fait en lui-même est si ordinaire, qu'il se reproduit à toutes les élections, sans exception aucune.
Ces escamotages sont employés tour à tour simultanément par tous les partis et toutes les coteries politiques.
Sans cela, nos politiciens de toutes les couleurs laisseraient trop voir qu'ils n'ont pas de racines dans le pays; car, même dans les
élections les plus acharnées, leurs députés seraient élus par quelques douzaines ou tout au plus par quelques centaines de voix.
Et les menées jusqu'ici indiquées ne sont encore que les peccata minuta de la face réelle de nos politiciens dans la question électorale.
Ces fourberies grotesques constituent une maladie chronique de notre parlementarisme ; mais depuis quelque temps la maladie a pris des formes aiguës.
En vertu de cette loi d'incohérence ou du vice-versày comme nous l'appelons ici, qui caractérise la politique espagnole contemporaine, les derniers restes de la légalité et de la pudeur électorales furent détruits précisément par le parti de M. Sagasta, qui a la prétention de représenter la nuance la plus libérale des monarchistes.
Les élections que cet homme politique a dirigées, soit comme ministre de l'intérieur, soit comme chef du cabinet, ont été l'assemblage le plus bizarre et le plus odieux à la fois de scènes toujours grotesques et souvent tragiques.
A ce parti libéral appartient sans contredit rinvention de la partida de la porra (la bande de la trique), qui ensanglanta les rues de bon nombre de villes qui osèrent opposer quelque résistance à la volonté des meneurs d'élections.
La partida de la porra tranchait toutes les difficultés en jouant de la trique ou du couteau, voire du fusil ou du revolver.
Dès lors, le grotesque arriva à ce point qu'on installa des collèges électoraux dans le local du cercle appartenant au parti dominant, local dont l'entrée était interdite à tous ceux qui ne faisaient pas partie du cercle.
D'autres fois, l'urne était placée à l'étage supérieur d'une maison dont la porte était solidement fermée ; les' électeurs entraient par la fenêtre, à l'aide d'une échelle dont on ne permettait l'accès qu'aux amis.
C'est de cette époque aussi que date l'usage des urnes à double fond ; ce qui a suggéré à l'auteur du dernier projet de loi électorale l'idée de faire des urnes en cristal transparent, pour démontrer san? doute qu'il n'a-
vait pas besoin de recourir à des moyens aussi grossiers (1).
Nous avons vu souvent aussi les collèges électoraux occupés par la force publique munie de ses ambulances, comme à la veille d'une bataille, et les troupes allant voter par compagnies, sous la conduite de leurs chefs.
Plus d'une fois les urnes ont été séquestrées par la police avant le dépouillement et transportées chez le gouverneur, pour en tirer un scrutin favorable.au candidat ministériel, qui se trouvait transformé du coup en député Lazare, nom consacré, dans l'argot politique, aux ressuscites, comme le Lazare de la Bible. Nous n'en finirions pas si nous voulions énu- . mérer toutes les fraudes employées chez nous pour faire parler le suffrage universel ou restreint au gré du pouvoir.
Tout le monde les connaît, tous les partis s'en servent, et l'opinion publique, écœurée et assoupie, ne s'en émeut pas autrement.
(1) Projet élaboré par le ministère Canovas-Romero Robledo, mais qui n'est pas encore sorti de Tétat de projet.
Nous dirons seulement, comme synthèse de nos élections, que les députés se font purement et simplement au ministère de Tintérieur, et que les autres actes de la comédie électorale sont uniquement destinés à jeter de la poudre aux yeux des peuples étrangers et de quelques rares Espagnols naïfs, qui ont encore la bonhomie de prendre la chose au sérieux.
Nous avons vu que c'est le ministère qui fait les députés ministériels; mais, comme un gouvernement ne peut pas se passer d'opposition, c'est encore lui qui désigne les candidats des minorités auxquels il peut accorder une place.
Nous retrouvons ici une preuve de l'exis-.
tence de cette société de secours mutuels dont nous parlions dans un des articles précédents.
Dans les Certes actuelles, tous les députés de l'opposition, sans en excepter MM. Sagasta, Martos et Castelar lui-même, ne sont pas les représentants des électeurs, mais les créatures du ministre, élus par les agents de police et les balayeurs publics travestis, vo-
tant au nom de morts transmigres et de centaines ou de milliers d'électeurs imaginaires.
Et qu'on n'aille pas croire que ces artifices se trament en secret. Loin de là : nos politiciens sont si dénués de pudeur, que, surtout en province, à rapproche des élections, nous savons d'avance quels sont les représentants de la majorité et ceux de la minorité.
Dans la plupart des districts, spécialement dans les districts ruraux, les candidats sont parfaitement inconnus et n'ont pas le moindre intérêt dans la contrée.
On donne à ces représentants un nom éminemment espagnol, intraduisible dans tout autre langue : on les appelle cuneros, c'est-àdire enfants trouvés, et le cunerismo est un des fléaux de notre soi-disant parlementarisme.
Notre comédie électorale, en résumé, ne respecte absolument rien.
Rien n'est sacré pour elle : listes électorales, urnes, scrutin, tout est falsifié par nos politiciens, sous la direction immédiate dans chaque province, du gouverneur civil.
Or, nous nous le demandons, Texistence du système parlementaire, ou simplement du système représentatif, est-elle possible sur de telles bases?
Les conséquences de cet état de choses sont on ne peut plus fatales à la moralité publique. Un exemple suffira pour en montrer toute la portée.
Nous avons dit ailleurs que TEspagne n'est plus le pays classique des manoZas, des muletiers çt des moines graisseux; mais nous sommes forcé de faire une réserve pour le brigandage, qui, quoique moins répandu qu'il ne Tétait naguère, vit encore et se perpétue dans certaines contrées, à l'ombre protectrice de notre immoralité politique et administrative. On s'occupait beaucoup, ces temps-ci, du bandit Melgares et de sa bande, qui avaient choisi pour théâtre de leurs exploits les provinces de Malaga et de Grenade, et qui, tout récemment, avaient tué ou grièvement blessé quatre ou cinq gendarmes.
Melgares comptait de puissants protecteurs, non seulement dans les provinces où il exerce
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son industrie, mais encore dans la capitale même de la nation. Il passait son temps à Malaga et à Grenade, d'où il dirigeait ses opérations, et ne craignait pas d'aller souvent à Madrid, où il fréquentait les lieux publics et était reçu même par des personnages officiels. Il envoyait à la capitale une redevance mensuelle de deux mille cinq cents francs pour obtenir l'impunité des vols, séquestres et meurtres dont lui et sa bande se rendaient tous les jours coupables. On ne dit pas à haute voix les noms de ceux qui se partageaient cette prime d'assurance, mais on peut bien les supposer, d'après les renseignements que nous avons donnés sur l'organisation du tripotage. Melgares rétribuait, en outre, largement l'armée bien organisée des complices, agents, receleurs, etc., qu'il possédait dans les deux provinces.
On a observé que la gendarmerie ne visitait les localités où opérait la bande que longtemps après que celle-ci avait décampé ; et si quelquefois un officier trop zélé s'opiniâtrait sérieusement à mettre la main sur lès bandits, il ne tardait pas à être changé de poste.
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Enfin, et comme complément de tous ces renseignements, on ajoute que Melgares et tous les autres bandits de l'Andalousie étaient des agents électoraux très actifs.
A Tépoque des élections, ils ne manquaient jamais de recommander aux électeurs certains candidats, qui étaient ordinairement ceux du gouvernement.
Tous ces détails et d'autres tout aussi significatifs ont été publiés par la presse espagnole. Nous possédons, quant à nous, des renseignements très curieux et très instructifs, émanés de témoins oculaires et absolument dignes de foi.
Voici, entre autres, une anecdote bien caractéristique et parfaitement vérîdique, d'ailleurs :
Dernièrement, une commission chargée d'aller distribuer des secours aux sinistrés des tremblements de terre de l'Andalousie, désirant mettre les fonds qu'elle portait à l'abri d'un coup de main et ayant peu de confiance dans la surveillance des autorités, imagina' de se placer sous la protection directe des
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bandits eux-mêmes. A cet effet, la commission, après informations prises, alla rendre visite à une dame de Velez-Malaga, fille de Melgares, et lui exposa son cas.
La fille du bandit reçut ces messieurs avec la plus aimable politesse et leur donna Tassurance que son digne homme de père et ses fidèles collaborateurs se feraient un scrupule de toucher à l'argent des pauvres ; la commission pouvait donc vaquer sans aucune crainte à ses affaires.
Là-dessus, ces messieurs prirent congé, après avoir cérémonieusement échangé leurs cartes avec la dame ; et, en effet, ils ne furent nullement inquiétés, quoiqu'on les sût porteurs de sommes considérables.
Quelques jours après, pendant qu'ils distribuaient des secours dans un petit village ruiné, on leur annonça la visite d'un inconnu.
Cet inconnu n'était autre que Melgares luimême, qui, comme un véritable cabaiiero, venait rendre leur visite à ces messieurs et leur faire ses offres de service.
Or la commission reçut avec surprise cette étrange visite dans la maison d'une des autorités du village et non loin de la brigade de gendarmerie, qui ne reconnut pas le bandit, ou feignit ne pas le reconnaître.
Melgares, comme tous les bandits andalous, nous offre encore le type légendaire et classique de Diego Corrientes et de José Maria.
Quoiqu'il ne fût plus jeune, il conservait une belle prestance et savait prendre tous les travestissements, depuis les plus misérables jusqu'aux plus riches.
C'était un tireur de première force et un excellent cavalier, qui dépouillait les riches sans pitié et avait toujours la main ouverte pour les pauvres.
Son second, Bizco del Borgne, était cruel et sanguinaire à l'excès.
La légende populaire raconte qu'il arracha de ses mains le cœur de son propre père et le présenta à son maître, comme un gage de son aveugle et barbare fidélité.
Ces actes de cruauté inouïe d'un côté, et d'un autre la protection donnée aux pauvres,
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ainsi que lés marques ostensibles de dévotion à la Madone, rendent les bandits populaires dans une contrée où toutes les terres sont accaparées par les grands seigneurs résidant à Madrid, et où la masse de là population manque de tous les éléments indispensables à la vie, pourtant bien frugale, qu'on mène dans les campagnes de l'Andalousie.
Le brigandage est donc en quelque sorte une des manifestations de la question sociale, toujours vivante dans le sud de FEspagne; question qui prend des formes en rapport avec l'ignorance profonde, la superstition et l'excès d'imagination des paysans de ces contrées.
Néanmoins, le métier de brigand est devenu moins productif de nos jours, car nous voyons ceux qui l'exercent se procurer des ressources complémentaires par la contrebande.
Cette ressource leur permet d'attendre et de préparer avec soin les séquestres, les vols et les assassinats.
Pour leurs entreprises en gros, les dissensions politiques et les grands désastres publics sont de précieux auxiliaires.
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Dans notre pays, les gouvernements ont rhabitude de concentrer toute la force publique dans les villes à la moindre alerte, et ils abandonnent les campagnes aux pillards maraudeurs et contrebandiers.
Ainsi, ces derniers, à la suite de l'agitation produite par le conflit avec FAUemagne, la gendarmerie et les douaniers ayant été concentrés dans les grandes villes, quelques bandes se sont présentées, que le gouvernement a qualifiées de républicaines, et qui, au fond, n'étaient autres que des bandes de contrebandiers qui profitaient des circonstances pour inonder TAndalousie des produits étrangers accumulés à Gibraltar.
Melgares possédait au début de cette année quelques centaines de mille francs en propriétés placés sur la tête de sa fille et d'autres membres de sa famille, et, comme nous l'avons vu, il jouissait d'assez d'influence pour faire des députés. Tout cela ne dépeint-il pas sous de bien vives couleurs notre état politique et le faux parlementarisme de nos partis militants?