Ch. Darwin, op. cit., t. I, j
mâchoires supérieure et inférieure ne se rencontrent pas et restent, dans Tune et l'autre mâchoire, au-dessus du plan des molaires; les canines de la mâchoire supérieure sont en face de celles de l'inférieure, anomalie remarquable; les faces articulaires des condyles occipitaux sont si profondément modifiées quant à leur forme, qu'ainsi que le remarque Nathusius (p. l'V.3), aucun naturaliste voyant cette partie essentielle du crâne séparée du reste ne pourrait supposer qu'elle ait appartenu au genre Sus. Ces modifications, ainsi que quelques autres, ne peuvent guère être considérées comme des monstruosités, parce qu'elles ne sont pas nuisibles et sont strictement héréditaires. L'ensemble de la tête est fort raccourci. En elï'et, le rapport de la longueur de la tête à celle du corps étant dans les races communes comme 1 est à 6, il devient dans ces races améliorées, comme 1 est à 9 et même l à 11. Les figures ci-jointes, représentant, l'une, la tête d'un sanglier, l'autre, celle d'une truie de la grande race du yorkshire, d'après une photographie, feront comprendre combien, dans la race améliorée, la tête a été modifiée et raccourcie.
« Nathusius a fort bien discuté les causes des changements remarquables qu'ont subi le crâne et la forme du corps dans ces races fortement cultivées. Ces modifications se remarquent principalement dans les races pures et croisées du type Su s i/u/ica; mais on peut nettement en signaler un commencement dans les races légèrement améliorées du type Sus scro/'a. Nathusius constate
I2i l/ ESPÈCE ET LA RACE EN BIOLOGIE GÉNÉRALE
positivement (p. 99, 103), comme résultant de l'expérience générale et de ses propres essais, qu'une nourriture riche et abondante, donnée pendant la jeunesse à ces animaux, tend directement a élargir et à raccourcir la tête; tandis qu'une pauvre nourriture produit l'effet contraire. Il insiste beaucoup sur le fait que tous les porcs sauvages ou demi-domestiques, en fouillant la terre avec leur groin pendant qu'ils sont jeunes, exercent fortement les muscles puissants qui s'attachent à la partie postérieure de la tôle. Dans les races cultivées, il n'en est plus de même, et il en résulte une modification de la forme de la partie occipitale du crâne, qui entraîne des changements dans d'autres parties. Il n'est pas douteux qu'un si grand changement d'habitudes ne doive affecter le crâne; mais jusqu'à quel point peut-on expliquer par là la réduction de sa longueur et sa forme concave ? .> Remarquons d'abord qu'en mettant en regard les deux figures dont il est parlé dans son texte Darwin n'a pas pris garde que Tune représente la tête «lu S. scrnfa, tandis que l'autre est celle de la tête d'une truie yorkshire, qu'il considère lui-même comme dérivée du S. iin/teus. Celle-ci ne pourrait donc pas être une modification de celle-là. C'est sans doute une inadvertance. Ensuite, il faut remarquer aussi que les porcs yorkshires ne sont pas, en Angleterre, les seuls qui aient été améliorés par le même régime. Les berksbires, entre autres, ne leur cèdent point sous ce rapport. Ils leurs disputent les préférences des amateurs. Or tous ceux qui connaissent ces porcs berksbires savent que la plupart des individus
ont fait retour, par leurs formes crâniennes, au type ibérique, et que ces formes ne ressemblent aucunement à celles du yorkshire, ni par le raccourcissement proportionnel de la face, ni par l'accentuation de l'angle du prolil. Ce sont exactement celles du type naturel, comme les autres du reste, ayant subi seulement la réduction absolue de volume qu'entraîne dans tous les cas la précocité du développement. Cela suffirait à ruiner l'argumentation de Darwin.
Mais ce qu'il s'agit surtout d'examiner, c'est si les suppositions de Xathusius sont fondées. Il y a longtemps que, par les faits les plus patents, j'en ai démontré l'erreur. Plus récemment, en répondant à un mémoire de Nehring qui, en me mettant personnellement en cause, les avait reproduites en les adoptant, je les ai de nouveau réfutées en ajoutant h la démonstration d'autres faits d'ordre différent 1 .
11 n'y a point de doute que la précocité du développement, déterminée par une alimentation riche et abondante donnée dans la jeunesse, a pour elïetde diminuer le volume de la téle, ainsi que celui de toules les autres parties du squelette, du moins chez les animaux exclusivement comestibles maintenus au repos relatif. Cela ne s'observe pas seulement sur les cochons anglais du type visé parNathusius et par Darwin. Le môme fait se constate également sur notre grande race française à oreilles larges et pendantes, qui compte maintenant un grand nombre de familles améliorées dans le même sens.
i. A. San*on, op. cit.
J'ai pu citer des réductions du double au simple du poids de la tète et par conséquent de son volume, chez des sujets de ces familles. Est-ce à dire pour cela que les formes en aient été changées? En aucune façon. La réduction a été totale, affectant au même degré tous les os du crâne. Le type n'en subit aucune modification, pas plus d'ailleurs que celui des cochons à courte face d'origine asiatique, ou des autres dont il a été question plus haut. 11 faut à cet égard opposer aux affirmations de Nathusius une négation absolue. Nul éleveur français ne se méprend sur l'identité de race de nos porcs améliorés. On remarque seulement que leur tête est rapetissée, en conservant ses formes typiques.
Voyons maintenant ce qu'il en est au sujet des changements de forme attribués au défaut d'usage des muscles agissant par traction sur le sommet de la tète. Le nombre des cochons qui, en France et dans les autres parties de l'Europe, sont obligés de fouiller le sol avec leur groin pour se nourrir, comme les sangliers, n'est assurément pas petit. On peut dire que c'est la majeure partie de la population porcine. Dans les pays forestiers, les porcs sont conduits à la glandée, et ils ne se privent point de rechercher, en outre des glands qu'ils rencontrent sur le sol, en fouillant celui-ci, les racines tendres et les tubercules à leur convenance. Ailleurs on les mène chaque jour aux champs. Dans Test, un gardien spécial rassemble à cet effet le troupeau communal, composé des porcs des petits particuliers. Il est curieux de les voir accourir au rassemblement pro-
voqué à son de trompe, puis, au retour, rentrer en trottinant chacun chez soi. 11 en est môme, au centre de l'Italie, qui vivent à l'étal demi-sauvage. Le genre d'existence de ces porcs ne diffère donc guère de celui des sangliers. En tout cas ils exercent autant que ceuxci les muscles de leur nuque. hien, quand on compare leur crâne à celui des porcs entretenus en charte privée dans des porcheries abondamment pourvues de nourriture prise dans des auges, on n'y constate pas d'autre différence que celle d'un volume plus fort.
C'est cette comparaison que Nathusius aurait hien du faire, au lieu de s'en tenir à insister exclusivement sur les cochons anglais améliorés, et m Ame seulement sur les yorkshires qui avaient ses préférences comme éleveur à Hundishurg. A leur égard, les rapports qu'il a établis entre la longueur de la tète et celle du corps sont également fautifs ; car il n'a tenu aucun compte de ce qu'il existe, parmi les yorkshires, deux prétendues races, une grande et une petite. Celle-ci a le corps court, comme toutes les variétés anglaises qui reproduisent le type pur asiatique, tandis que la grandea le corps long. Dans les deux cas, la longueur de la tète ne diffère guère, cette tète étant aussi courte que possible. On pourrait se demander aussi ce qu'il entendait par races communes où le rapport serait de 1 à G. 11 ne faut donc voir là qu'une manifestation de l'idéalisme allemand, qui fait prendre si volontiers les conceptions imaginaires pour des réalités, et s'abandonne si aisément aux hypothèses explicatives.
De la part de Darwin, il n'y a dans le cas que la facilité avec lequelle il acceptait sans critique tout ce qui paraissait témoigner en faveur de sa doctrine. En fait, les crânes de suidés, pas plus que ceux des mammifères des autres genres, n'ont subi depuis les temps préhistoriques aucune modification de forme. Nous ne pouvons pas remonter plus loin, faute de points de comparaison. Dès lors les formes actuelles que nous observons existaient déjà, ainsi que l'attestent les pièces osseuses de ces temps qui ont été recueillies. Strobela trouvé *,en Italie, des crânes de sanglier k côté de crânes de porc de la race de l'Europe méridionale et les a parfaitement distingués les uns des autres. Il y a toutes raisons de penser que ces porcs étaient domestiques bien avant ceux de l'Europe occidentale. Pourtant leurs formes s'éloignent moins de celles du sanglier que celles de ces derniers. Si le régime de l'état domestique avait quelque influence sur la morphologie crânienne, n'en devrait-il pas être autrement?
Roulin a signalé, dans l'Amérique centrale, des porcs vivant en liberté et qui, d'après lui, étaient redevenus des sangliers. Ces porcs, introduits par les conquérants espagnols, appartenaient nécessairement à la race méridionale dont il vient d'être parlé, à celle que j'ai nommée ibérique. Au temps où il a fait son observation, la craniologie n'existait pas encore ; et, du reste, il n'est pas surprenant que Houlin, incompétent dans la spécialité,