Ch. Darwin, op. cit., p
maxillo-jugale et les maxillaires forment une ligne presque droite; l'espace entre les bonis saillants des orbites est déprimé. Dans le Barbe, les maxillaires supérieurs sont fort raccourcis, leur portion antérieure est plus épaisse que dans le Bizet, ainsi que la partie inférieure de Tos nasal. Les branches ascendantes des maxillaires étaient atténuées à leur extrémité, dans deux pigeons Coquilles, et, chez ces oiseaux comme chez quelques autres, la crête occipitale était beaucoup plus saillante au-dessus du trou occipital que dans le Bizet.
« La surface articulaire de la mâchoire inférieure est, dans beaucoup de races, proportionnellement plus petite que dans le Bizet, et le diamètre vertical de la partie extérieure de la surface articulaire est notablement beaucoup plus court. Ce fait ne s'cxplique-t-il pas par une diminution dans l'activité des mâchoires par suite de la nourriture abondante et riche que, depuis une longue période, on met a la disposition des pigeons améliorés? Dans les Runts, les Messagers et les Barbes (et à un moindre degré dans quelques autres races), le bord supérieur de la mâchoire inférieure est, du côté de l'extrémité articulaire, remarquablement recourbé en dedans, et, à partir du milieu, se recourbe en dehors également d'une manière remarquable...
« Cet écartement du bord supérieur de la mâchoire inférieure est évidemment en rapport avec la grande ouverture de la bouche, que nous avons décrite chez ces races. Elle est bien apparente dans la tôle du Kunt vue en dessus, où on remarque de chaque côté, entre les
bonis de la mâchoire inférieure et ceux des maxillaires supérieurs, un large vide qui n'existe pas dans le Bizet et quelques races domestiques, chez lesquellesles hords de la mâchoire inférieure s'appliquent exactement contre les maxillaires supérieurs.
« Quelques races diffèrent encore, à un degré extraordinaire, par la courbure en dessous de la moitié terminale de la mâchoire inférieure. Dans quelques Runts, la symphyse de la mâchoire inférieure est très solide. Jamais personne n'aurait cru que des mâchoires aussi différentes sur les points que nous venons d'indiquer aient pu appartenir à la môme espèce.
« Toutes les races ont douze vertèbres cervicales. Dans un Messager Bassorah de l'Inde, la douzième portait une petite cote d'un quart de pouce de longueur et ayant une double articulation parfaite.
« Les rertt'brvs dorsales sont toujours au nombre de huit, et portant toutes des côtes chez le Bizet; la huitième est très mince, et la septième n'a pas d'apophyse. Chez les Grosses-gorges, toutes les cotes sont très longues, el, sur quatre squelettes que j'ai examinés, trois avaient la huitième cote deux et même trois fois plus large que celle du Bizet, el la septième portait des apophyses distinctes. Dans plusieurs races il n'y a que sept cotes ; c'est ce que j'ai trouvé dans sept squelettes de Culbutant sur huit, dans plusieurs squelettes de Paon et quelques autres encore. Dans ces races la septième paire est petite, dépourvue d'apophyses, ce qui la fait différer de sa correspondante dans le Bizet.
« J'ai constaté l'absence d'apophyse à la sixième côte chez un Culbutant ainsi que chez le Messager de Bassorah. L'apophyse inférieure de la seconde dorsale varie beaucoup dans son développement. Elle est quelquefois (chez les Culbutants, mais pas tous) presque aussi saillante que celle de la troisième dorsale, et les deux apophyses tendent à former ensemble une arcade osseuse. Le développement de l'arcade constituée par les apophyses inférieures des troisième et quatrième dorsales varie aussi beaucoup, ainsi que la grandeur de l'apophyse inférieure de la cinquième vertèbre.
<» Le Bizet a douze certèhres sacrées; elles varient en nombre, en grandeur, et sont plus ou moins distinctes suivant les races. Il y en a treize et même quatorze chez les Grosses-gorges dont le corps est allongé ; nous constaterons aussi tout à l'heure chez ces oiseaux un nombre supplémentaire de vertèbres caudales. Les Messagers et les Bunts en ont ordinairement douze, mais dans un Hunt j'en ai une fois rencontré onze seulement, ainsi que dans le Messager de Bassorah. Les Culbutants ont de onze à treize vertèbres sacrées.
« Les rertèbres caudales sont au nombre de sept chez le Bizet. Il y en a huit ou neuf (une fois dix) chez les pigeons paons, dont la queue est si fortement développée ; elles sont un peu plus longues que dans le Bizet, et leur forme varie considérablement. Les Grossesgorges oat aussi huit ou neuf vertèbres caudales. J'en ai vu huit dans un Jacobin et un Coquille. Les Culbutants ont toujours le nombre normal de sept ainsi que
les Messagers, à l'exception d'un individu chez lequel je n'en ai trouvé que six. »
La thèse que nous avons à discuter étant que tous les pigeons domestiques descendenl du Bizct ou pigeon de roche (C. liria) par voie de variations, la loyauté faisait une obligation de reproduire préalablement le texte même de l'auteur au sujet de ces variations, du moins en ce qui touche le squelette, qui est seul en question. C'est ce qui fera excuser notre longue citation. Cette thèse, Darwin l'a lui-même longuement développée, en accumulant des détails que nous pouvons négliger, comme ne se rapportant point à la caractéristique spécifique.
Le Bizet est caractérisé extérieurement par son plumage d'un bleu ardoisé, par deux bandes noires sur les ailes et par son croupion blanc. C'est là ce qui joue le plus grand rôle dans les expériences de Darwin. Sans nous arrêter aux copieux détails relatant des faits plus ou moins authentiques empruntés à divers éleveurs, occupons-nous seulement de ces expériences, si souvent invoquées. Elles ont consisté à croiser entre elles quelques-unes des variétés de pigeons plus haut nommées, et elles ont eu pour résultat de faire constater, sur le produit des croisements, la fréquente apparition du plumage bleu et des raies noires, bien qu'il n'y en eût point de traces chez les parents. « Que devons-nous donc conclure, dit Darwin, de cette tendance qu'offrent toutes les principales races domestiques, lorsqu'elles sont pures et qu'on les croise entre elles, à donner
naissance à des produits bleus, portant les mômes marques caractéristiques que le Bizel et variant comme lui? Si nous admettons la descendance de toutes ces races de laC. fivia, aucun éleveur n'hésitera à expliquer cette apparition occasionnelle d'oiseaux bleus avec les marques noires, par le principe bien connu de la réversion, ou retour vers le type originel. Nous ne savons pas positivement pourquoi le croisement détermine si fortement cette tendance au retour, mais nous aurons occasion, par la suite, de donner de ce fait des preuves nombreuses et évidentes. 11 est probable que j'eusse pu, pendant un siècle, produire des Barbes noirs purs, des pigeons heurtés, coquilles, paons blancs, tambours, etc., sans obtenir un seul oiseau bleu ou barré; et en croisant ces races j'ai, dès la première et seconde génération, dans le cours de trois ou quatre ans au plus, obtenu un grand nombre de jeunes oiseaux plus ou moins colorés en bleu, et portant pour la plupart les marques caractéristiques qui accompagnent ce plumage. Lorsqu'on croise des oiseaux blancs et noirs, ou noirs et rouges, il semble que les deux parents aient une tendance à produire des rejetons bleus, et que cette tendance ainsi combinée l'emporte sur la tendance séparée qu'a chacun des parents à transmettre sa propre coloration noire, blanche ou rouge. »
Le phénomène visé par Darwin est bien loin de se montrer constant, ainsi qu'il en convient lui-même. J'ai sous les yeux, en écrivant ceci, un couple de pigeons résultant de l'accouplement d'un mâle voya-
I3G l'espèce et la race en biologie générale
geur de couleur bleue avec une femelle commune dont le plumage est tacheté blanc et noir. Ce couple est un peu moins bleu que son père, avec quelques marques blanches et le jabot mordoré, et sans aucune barre noire sur les ailes. Des couples antérieurement nés dos mêmes parents étaient surtout tachetés blanc et noir comme la mère. La couleur du plumage, comme tous les caractères superficiels des animaux, est d'ailleurs essentiellement variable. Mais en fait le phénomène de réversion signalé pourrait prouver tout au plus que l'un des conjoints descendait du Bizet, et non pas nécessairement les deux. Il en est ainsi, sans nul doute, pour quelques-unes des si nombreuses variétés obtenues par les éleveurs amateurs, agissant sur les sujets qu'en certaines régions on appelle pigeons de fuie ou fuyards, ou encore pigeons de colombier, qui ne sont qu'à demi domestiques.
Gela ne veut pas dire, toutefois, que les types naturels se soient vraiment modifiés, comme Darwin le prétend. Et du reste il n'a, par ses expériences, donné aucune preuve que les différences de formes crâniennes et de formule vertébrale reconnues par lui soient des résultats de variation. 11 s'en est tenu aux caractères de plumage qui, dans la caractéristique de ces types, n'ont qu'une valeur tout à fait secondaire. On en est toujours, à cet égard, aux pures suppositions. Il ne s'y trouve aucun des éléments nécessaires d'une démonstration scientifique. Il faudrait, pour qu'il en fût aul rement, que toutes les variétés considérées eussent
le crâne et la formule vertébrale de G. livia. Et l'on a vu qu'il n'en est nullement ainsi. On verra, dans le chapitre suivant, que c'est précisément sur ces caractères fondamentaux que la réversion a le plus de prise. A leur sujet on peut la considérer comme infaillible, ainsi que je l'ai établi dans mon Traité de zootechnie et dans mon ouvrage spécial sur l'Hérédité normale et pathologique.
C'est donc s'abuser étrangement que d'accorder aux expériences de Darwin sur les pigeons l'importance qui leur a été attribuée. Leurs résultats, peu précis d'ailleurs et exposés d'une façon confuse, ne touchent en rien à ce qui est en question, savoir la lixité ou la variabilité des caractères véritablement spécifiques. Ces résultats ne peuvent paraître probants que pour ceux qui, d'avance, sont convaincus de la vérité de sa doctrine, en s'inspirantde considérations d'ordre extraseientifique.
Les mêmes remarques s'appliquent aux races gallines, aux canards, aux oies et autres oiseaux, sur lesquels il n'est pas question d'expériences. L'auteur s'est borné à décrire et à figurer des crânes de formes très différentes en admettant, pour les gallinacés, par exemple, que les races domestiques dérivent toutes de l'espèce sauvage G. hankira. La différence la plus saillante avec le crAne de cette dernière espèce est celle que présentent les diverses variétés de poules huppées, chez lesquelles il existe une protubérance frontale hémisphérique. C. Dareste n'a pas hésité à attribuer
à cotte protubérance une origine tératologiquc. Il a fondé son opinion sur ce que, dans ses nombreuses expériences sur l'incubation des œufs de poule, il lui est arrivé de voir naître un poulet qui la présentait. 11 ne s'est point inquiété de savoir l'origine de l'œuf qui avait produit ce poulet; autrement il eût appris, sans aucun doute, qu'il avait été pondu par une poule des variétés huppées que nous connaissons. Quant à Darwin et à de Quatrefages après lui ils s'en sont tenus à affirmer, sans autre forme de procès, que les différences constatées sont des effets de variation. II n'y a donc pas à discuter.
De tous les faits exposés dans ce chapitre il résulte bien, ce semble, que les parties fondamentales du squelette, crâne et rachis, ont conservé les mêmes formes depuis les temps paléontologiques ; que, par conséquent, en raison même de leur fixité démontrée pour un temps si prolongé, elles peuvent fournir la véritable caractéristique des espèces chez les animaux vertébrés. Les faits que nous exposerons dans le chapitre suivant viendront ajouter à notre conclusion une confirmation expérimentale qui ne pourra que la renforcer, en montrant, à l'égard de ces parties du squelette, les effets de la réversion.
Est-il téméraire d'admettre qu'il existe de même, chez les animaux sans vertèbres et chez les plantes, des parties également fondamentales, dont les formes sont, elles aussi, permanentes, c'est-à-dire non sujettes aux variations. Je ne le pense pas. Mais en tout cas il
ne m'appartient point d'en décider, faute de compétence spéciale. Je ne puis qu'appeler sur ce point essentiel l'attention de ceux qui étudient les êtres en question. Considérant, pour mon compte, les formes spécifiques comme l'expression d'une loi naturelle, je dois dire que je serais bien surpris si l'on m'apprenait, par des raisons non douteuses, que cette loi est exclusivement applicable aux animaux vertébrés.
CHAPITKE IV
La réversion, ou retour aux ascendants, manifestation la plus facile à saisir de l'atavisme, ne fait doute pour personne. C'est, à proprement parler, l'hérédité de race, la plus solide de toutes les puissances héréditaires. Dans ses conflits avec l'hérédité de famille et l'hérédité individuelle, elle iinit toujours par l'emporter. C'est elle qui s'oppose, ainsi qu'on le verra dans la suite, à ce qu'il puisse être créé, par voie de croisement et de métissage, des types nouveaux ou de nouvelles espèces. Dans les trop nombreuses tentatives qui ont été faites en vue d'arriver au résultat illusoire de leur création, aussi bien que dans les expériences instituées de propos délibéré seulement pour étudier le sujet, les mêmes faits se sont toujours produits. La réversion à l'un ou l'autre des types naturels croisés a toujours déjoué les prévisions des uns et éclairé les autres sur le problème qu'ils s'étaient posé.
11 n'y a point d'exemple de métissage parmi les animaux sauvages. Du moins on n'en connaît aucun d'authentique. Chacun se reproduit selon son espèce,
comme il est dit dans la Genèse. Le fait relevant de l'observation pure, sans rien de surnaturel, la référence est valable. C'est donc seulement aux animaux domestiques et aux populations humaines que peuvent être empruntés les faits. Ils en fournissent une ample moisson. Mais ils ne sont toutefois pas les seuls qui puissent éclairer la question. Les plantes cultivées sont dans le même cas, ce qui prouve bien que le phénomène dont il s'agit est tout à fait général, que les lois de l'hérédité sont les mêmes pour tous les êtres vivants, végétaux et animaux. Ces faits, tels que nous allons les exposer, confirmeront avec une singulière force, répétons-le, la détermination expérimentale «les caractères spécifiques développée dans les chapitres précédents.
La réversion se manifeste pour tous les caractères, aussi bien individuels ou superficiels que spécifiques. A l'égard des premiers, la notion en est vulgaire. On a vu d'ailleurs que Darwin en a tiré grand parti au sujet des pigeons, par les retours à la couleur bleue et aux bandes noires des ailes du Ni/et qu'il a observés. Qui n'a eu l'occasion de constater, chez les enfants, quelque traits de ressemblance avec un de leurs aïeux plutôt qu'avec leur père ou leur mère? Mais en ce qui regarde ces caractères individuels ou secondaires, le mode d'hérédité atavique se montre précaire. Sa manifestation est exceptionnelle. Au contraire elle est infaillible pour les formes fondamentales, caractéristiques, du type naturel. Ce type peut bien ôtret rouble durant
1*2 LWfcf.B ET LA RACE EN BIOLOGIE GÉNÉRALE
un petit nombre de générations métisses. Il finit toujours par se rétablir intact. Kt rien ne saurait mieux attester sa permanence, manifestée du reste de même par sa constance dans la succession des générations pures. C'est ce que Baudement a exprimé par une formule élégante, en disant que l'individu est un exemplaire, tiré une fois de plus, d'une page une fois pour toutes stéréotypée. Il ne sera pas difficile de montrer l'absence de fondement des contestations opposées aux faits qui le prouvent.
Commençons par ceux que fournit l'observation des chevaux. En raison de la doctrine régnante, dans tous les pays d'Europe, parmi ceux qui sont officiellement chargés d'en diriger la production, ils en fournissent un très grand nombre. Il y en a cependant qui se manifestent indépendamment de eette doctrine. Dans les pays orientaux et au nord de l'Afrique, "1 s'est produit, dès la plus haute antiquité, des croisements inconscients entre deux types de races chevalines dont nous avons eu déjà l'occasion de parler. Ces deux types sont fort différents l'un de l'autre, non seulement par les formes de leur tète osseuse, niais en outre par leur formule vertébrale. Ils sonl tous les deux brachycéphales, mais leurs formes faciales ne permettent pas de les confondre. L'un, qualifié communément d'arabe ou de syrien, a le front plat, les arcades orbitaires saillantes, la portion faciale des os lacrymaux déprimée, les os du nez en voûte surbaissée, et le profil parfaitement rectiligne; l'autre , connu sous le nom de barbe.
a au contraire le front bombé, les arcades orbitraires effacées, la portion faciale des lacrymaux saillante, les os du nez en voûte presque plein-cintre et le profil onduleux, parle fait d'une courbure rentrante au niveau des premières dents molaires. Le premier type correspond à la tête carrée des hippologues empiriques; le second, à leur tête moutonnée. Dans ce premier type il y a trente cl une vertèbres présacrées, dont six lombaires ; dans le second il n'y en a que trente, dont cinq lombaires seulement. Les apophyses transverses de ces cinq lombaires ont des dispositions et des formes différentes des autres. En outre, les deux types diffèrent aussi par leurs formes corporelles, en sorte qu'à première vue il n'est pas possible de les confondre. I n trail curieux, c'est que les purs barbes sont dépourvus de châtaignes aux membres postérieurs, comme les ânes.
En raison de la prédilection des hippologues pour le type syrien, les croisements ont été, dans ces derniers temps, renouvelés de propos délibéré en Algérie et en Tunisie. Maintenant il est admis, dans les deux pays, que les barbes métissés doivent se reproduire enlreeux. En étudiant dernièrement sur place leurs populations chevalines, par le fait d'une mission officielle qui m'avait été confiée, j'ai pu constater aisément le disparate qu'elles présentent. Tandis que certains sujets montrent tous les caractères du syrien, d'autres offrent ceux du barbe de la plus grande pureté. Quelques-uns accusent encore des traces du mélange, mais dans des proportions indéfiniment variées. On n'observe, dans ces
iU L KSPIXE KT LA RACE EN BIOLOGIE GÉNÉRALE
populations, aucune uniformité. La réversion a fait son u*uvre complète sur les uns, tantôt dans un sens timtùt dans l'autre, selon les circonstances, incomplète parfois, vraisemblablement sureeux résultant d'un nouveau croisement opéré à une époque récente. Les mêmes faits s'observent partout où les chevaux orientaux ont été introduits aux époques anciennes, en Turquie, en Grèce, en Italie, en Espagne, dans le Midi et dans le Centre de la France.
On sait que les Goths et les Vandales ont envahi, à un moment, l'Espagne et le nord de l'Afrique. Ils avaient emmené avec eux les chevaux de leur pays. Ces chevaux se distinguent de ceux précédemment indiqués principalement par leur tète dolichocéphale à profil à un très haut degré busqué. Leur type ne peut donc être confondu ni avec celui des syriens ni avec celui des barbes. En Andalousie, au Maroc et en Algérie il s'est croisé avec ces derniers, et il n'y a certainement pas été' introduit de nouveau depuis l'invasion. Les sujets sur lesquels il se montre par réversion ne sont cependant pas rares, surtout au Maroc et dans la province d'Oran, quelque soin que les Arabes d'Algérie aient pris de tout temps pour assurer la pureté de leurs chevaux.
L'histoire des familles de chevaux anglais de course, dits de pur sang, nous a appris que deux ('talons orientaux avaient surtout contribué à leur formation. L'un de ces étalons est connu sous le nom de barley-Arabian ; l'autre est appelé , tantôt Godolphin-A rabiaii, tantôt
Godolphin-liarbe, selon les auteurs. Mais tous se montrent d'accord, dans leurs descriptions de ce dernier étalon, pour lui attribuer les caractères du barbe, tandis qu'ils constatent que Darley, par son origine et par ses caractères, était un parfait syrien. Les descendants de ces deux étalons se sont ensuite reproduits entre eux.
Il suit de là que, si Ton prenait l'expression de pur sang dans son sens littéral, on serait dans une profonde erreur. Les chevaux de course sont, comme on le voit, de véritables métis. Ceux qui les connaissent bien savent qu'on retrouve parmi eux les deux types de leurs premiers ancêtres mà!es,non point que les simples sporlsmen soient en mesure de les rattacher à leurs souches, ce serait trop exiger d'eux; mais ils vous diront fort bien que tel individu avait la tôte moutonnée, et tel autre la tète carrée. Or, on sait que la tète moutonnée, c'est-à-dire le front bombé, c'est celle du barbe ou africain ; la tète carrée, celle du syrien ou asiatique. Il suffit de visiter un haras de course pour constater de même l'existence des deux types chez les juments.
Depuis le xvnr siècle il n'a été introduit en Angleterre aucun étalon oriental autre que les deux nommés plus haut. Les métissages opérés inconsciemment, avec la conviction de reproduire une race de pur sang, ont fait réapparaître, comme toujours, tantôt l'un, tantôt l'autre des deux types naturels. La sélection attentive dont les descendants de ces deux étalons ont été l'objet n'a porté que sur ce que les Anglais appellent le
H6 l'espèce et la race en biologie générale
Pfdigrer et les Prrfomancrs, sur les généalogies attestées par le Stwf Bon A et sur les prouesses d'hippodrome, sur le nombre et sur l'importance des prix gagnés en course, (rosi pourquoi les deux types ont persiste sur des individus distincts. Les squelettes conservés dans les musées montrent aussi, comme ceux des chevaux du nord de l'Afrique, les deux formules vertébrales de ces types.
Ce qui s'est passé dans notre Normandie est d'un tout autre ordre. Là, on s'est appliqué, durant de longues années, à opérer des croisements suivis de métissages entre les juments de l'ancienne population du pays et les étalons anglais de course, en vue
de créer une race fusionnée, dite de demi-sang anglonormand. Ce que la poursuite de cette chimère a coûté de soins superflus, on n'en a pas idée. Pour s'édifier à cet égard il faut lire les nombreuses dissertations qu'Eugène Gayot, le plus habile et le plus fécond de ses poursuivants, a consacrées au sujet. Ce qu'il a imaginé de combinaisons qui devaient la réaliser est inouï.
L'ancienne population chevaline de la Normandie appartenait tout entière à la race germanique, la même qui fut introduite dans le nord de l'Afrique par les Vandales. Elle avait pénétré dans l'ancienne Neustrie avec les Northmans, envahisseurs de ce pays.
Des hippologues fantaisistes ont fait remonter sa présence bien moins haut. Us l'ont attribuée à l'influence de quelques étalons danois qu'y avait fait amener madame de Pompadour. C'est en vérité faire trop bon
marché des connaissances zooteehniques. En tout cas, l'identité des anciens chevaux normands avec ceux de la Germanie ne fait doute pour personne.
Rappelons que ces chevaux sont caractérisés par leur front étroit, leurs oreilles rapprochées, leur face déprimée latéralement, et leur profil fortement arqué depuis le sommet de la tête jusqu'au bout du nez, avec arqùre rentrante des branches descendantes de la mandibule. Ils ont par là une physionomie disgracieuse qui les distingue nettement de tous les autres. C'est dans les premières années du xix° siècle qu'ils ont été croisés avec les chevaux anglais de course, en vue de les améliorer sous tous les rapports. Depuis lors, des métissages entremêlés de croisements nouveaux avec les mêmes étalons ont été pratiqués jusqu'à ces derniers temps avec une rare persévérance, dans l'espoir, toujours décu, d'arriver eniin à la création d'un type uniforme par la fusion des caractères des deux souches.
J'ai donné, dans mon Traité de zootrc/inir, des statistiques établies avec des faits recueillis par moimême, d'abord dans la cavalerie de l'ancien régiment des dragons de l'Impératrice, remontée exclusivement par les dépôts de la Normandie, puis dans plusieurs dépôts d'étalons de même provenance et représentant bien, en leur qualité, l'élite de la population. Ces statistiques sont accompagnées de portraits de sujets désignés par leurs noms et dont l'exactitude était ainsi facile à contrôler. Les étalons y portent également leur nom. Rien n'en a été contesté. Cela, du reste,
n'eût pas été possible. De ces statistiques il est résulté que, parmi les individus examinés, les uns avaient complètement hérité du crâne de leursouche paternelle, du crâne asiatique, les autres complètement de celui de leur souche maternelle, du crâne germanique, et enfin qu'un certain nombre présentaient des mélanges des deux, en proportions très variées.
Que ce soient des effets de réversion, cela n'est nullement douteux, car en ce temps-là, d'une jument et d'un étalon anglo-normands de type crânien asiatique, on voyait souvent naître un poulain du type germanique, et inversement. Aujourd'hui, si le même fait se voit encore parfois, quanta la réapparition du type germanique, il est devenu de plus en plus rare. Le motif en est que l'administration des haras, qui fournit les étalons aux éleveurs, a enfin compris la nécessité d'éliminer autant que possible tous ceux qui présentent dans leur tête quelque trace des caractères germaniques. Il se fait donc ainsi une sélection en faveur du type asiatique, ce qui contribue puissamment à donner moins de prise à la réversion. Si cette sélection se continue, comme il y a lieu de l'espérer, elle conduira infailliblement à I élimination complète.
Des faits anologues se produisent dans l'Allemagne du Nord, en Hanovre, en Schleswig-Holstein et en Mecklenburg, où la production chevaline s'accomplit d'après les mêmes procédés et avec les mêmes éléments. Il serait bien difficile, en effet, ne connaissant point leurs provenances respectives, de distinguer de
nos chevaux normands ceux qu'on appelle des carrossiers allemands ou danois. De môme pour ceux du Yorkshire, malgré l'habileté proverbiale des éleveurs anglais. Parmi les Cleveland, même encore présentement, les individus à tête busquée ne sont pas rares. Ils étaient anciennement plus communs, si Ton s'en rapporte aux peintures et aux gravures anglaises, représentant des attelages de mail-coach. J'ai eu l'occasion de voir à Manheim, lors d une exposition chevaline, une nombreuse réunion de carrossiers allemands provenant des régions indiquées plus haut. C'était exactement la représentation de ce qui se voyait alors dans la population normande, la môme absence d'uniformité dans la forme des têtes, en un mot les mêmes effets de réversion. De même, plusieurs années plus tard, a Munich, dans une circonstance semblable.
En Néerlande et dans nos départements de l'Ouest, Loire-Inférieure, Vendée, Deux-Sèvres et Charente- Inférieure, la question se montre plus compliquée. Dans ces départements français, les chevaux se produisent dans la région dite des marais. On sait qu'il s'agit de lais de mer qui furent desséchés sous la direction de l'ingénieur Bradley, surnommé le maître des digues, appelé de Hollande par Sully. Pour exécuter le travail cet ingénieur amena avec lui de son pays des hommes et des chevaux, les marais étant dépourvus de toute population. On a des preuves écrites de l'établissement défini lif, dans la région, de familles néerlandaises venues avec Bradley. Ouanl aux chevaux, leur type
150 lV.8PÈCE ET LA RACE EN RIOLOG1E GÉNÉRALE
suffit a établir leur origine. Ce type est exactement celui du frison (E. G./miVv). Encore plus dolichocéphale que le germanique, il a le front fortement excavé, et son excavation se continue par un sillon qui règne tout le long de la connexion des deux os du nez entre eux. Les arcades orbilaires sont effacées et la portion faciale des lacrymaux est saillante. Sa face, extrêmement longue, est aplatie sur les eûtes. C'est ce que les hippologues appellent la tète de vieille.
Durant longtemps les juments de ce type ont été presque exclusivement utilisées pour la production des mulets. C'est pourquoi la variété à laquelle elles appartiennent est encore aujourd'hui appelée race mulassièrc. Mais un moment est venu où notre administration des haras a voulu faire produire, dans la région, des chevaux pour la cavalerie de l'année. A cet effet, elle y a institué des dépôts d'étalons, qui furent peuplés d'anglonormands. En Néerlande, les étalons employés sont anglo-germaniques, mais on a vu que sous les deux noms il s'agit de la même chose. En somme, dans les deux pays, le type frison est donc croisé avec les métis anglo-germaniques, de sorte que, dans le cas, il y a trois atavismes en présence, au lieu de deux seulement, comme dans les précédents.
Les métis compliqués ainsi obtenus se reproduisent aussi entre eux. Au dépôt d'étalons de La Roche-sur- Yon il y en avait, il y a quelques années, plusieurs nés dans la région que j'ai pu voir de près, notamment un groupe de cinq, issus du même père et de la même
mère, que le directeur du dépôt me montrait avec orgueil, en les faisant trotter sous mes yeux, pour que je pusse admirer leurs belles actions. Il en est de même au dépôt de Saintes. Les éleveurs de l'Ouest sont très fiers des succès que leurs chevaux obtiennent, chaque année, au concours hippique de Paris, où ils rivalisent avec ceux de la Normadic. Là, précisément, en parcourant avec compétence les écuries où ils sont exposés, il est facile de reconnaître leur origine et de les distinguer de leurs rivaux. Les formes corporelles sont les mômes; mais en regardant les tôtes on constate toujours parmi eux que quelques-uns sont revenus au type frison, tandis que les autres se confondent par leur crâne asiatique ou germanique avec les normands. La réversion s'y manifeste donc en trois sens, au lieu de deux seulement.
On pourrait citer encore d'autres faits empruntés aux populations chevalines métisses, qui, malheureusement, sont trop nombreuses, notamment ceux qui se rapportent à la population ardennaise. Partout le phénomène de retour aux types naturels se constate avec la môme facilité. Pour le nier il faut évidemment avoir le parti pris de méconnaître un fait si patent. Ce qui précède suffira, je pense, pour convaincre de sa réalité, du moins quant à ces populations, les lecteurs qui ont le seul souci de la vérité.
L'observation des populations bovines n'est pas moins démonstrative dans le même sens, et les faits y sont encore peut-être plus faciles à saisir.
iî>2 l*espèc:e et La race en biologie générale
Il a été opéré, dans le Comité d'Ayr, au xvut* siècle, des croisements entre l'ancien bétail de ce comté et les courtes cornes améliorés. Ce bétail, exclusivement exploité pour la laiterie, était de petite taille. Il appartenait à la race qui occupe encore aujourd'hui, à l'état de pureté, le pays de Galles, la Cornouaille, l'Irlande et notre Bretagne. Cette race est caractérisée par sa tète fine, à face mince, pointue, ses cornes effilées et dirigées d'abord un peu en avant, puis en haut par leur pointe. Celle avec laquelle elle fut croisée, en vue de lui faire acquérir l'aptitude à une plus forte production de viande, en diffère- par son front déprimé entre les orbites, par la saillie de la racine du nez, et surtoutpar la direction de son cornage, qui est horizontale et fortement arquée en avant. Depuis longtemps les métis obtenus se reproduisent entre eux sous le nom impropre de race d'Ayr ou d'Ayrshire, réputée comme la meilleure laitière des Iles Britanniques.
Des bétes de cette prétendue race, vaches et taureaux, avaient été importées, à plusieurs reprises, à l'ancienne école d'agriculture de Grandjouan. L'intention de l'administration, fort entichée alors des animaux anglais, était de faire servir les ayshires de l'école à l'amélioration de la population bovine bretonne. Plus tard, des idées plus pratiquesayant prévalu, la vacherie de Grandjouan futsupprimée, et deux des vaches qui en faisaient partie furent envoyées à l'école de Grignon, où j'ai pu les observer durant quelques années.
Le bétail d'Ayr est depuis longtemps en possession
d'un Herd Hook % ou livre généalogique, en sorte que l'origine de ces deux vaches nous était parfaitement connue, M. Hieflel, directeur de (irandjouan, ayant eu l'obligeance dem'envoyer, à raademande, leur Petit y ter. Ce Pedigree indiquait qu'elles avaient eu un ancêtre commun et que les descendants de cet ancêtre s'étaient plusieurs fois accouplés entreeux. Elles étaient donc de la même famille. Eh bien, leurs portraits, que j'ai fait dessiner et graver pour les mettre en regard, montrent clairement que l'une, du nom de Lucir, avait fait retour complet à l'ancien type du comté d'Àyr, tandis que l'autre, appelée Constance, représentait exactement celui des courtes cornes. Ce n'était pas seulement pour le type naturel de la tête que les retours s'étaient effectués. La première, par sa taille et ses formes corporelles, reproduisait trait pour trait l'ancien type; la seconde, pour quiconque n'eût pas connu son origine, eût été sans hésitation prise pour une courte corne améliorée. La réversion s'était donc prononcée, dans un cas, en faveur de la souche maternelle ; dansl'autre, en faveur de la paternelle.
Le cas si frappant de ces deux vaches se présente très fréquemment dans tous les groupes de la même sorte. Chazely, ancien professeur de zootechnie à Grandjouan, habile praticien et fin observateur, auteur d'une monographie des ayrshires, a lui-même signalé leurs disparates de taille et de physionomie. Pour mon compte, partout où j'en ai pu observer, en Angleterre et en France, où il n'y en a maintenant plus guère, après
un engouement momentané, j'y ai toujours constaté les mômes effets de réversion. Ceux cités plus haut ont été donnés seulement à titre d'exemples topiques. Ils n'ont d'ailleurs, pas plus que les autres, été contestés. Cela eut été, à vrai dire, difficile, étant donnée leur parfaite authenticité.
Nous avons en France une nomhreuse population bovine métisse, qui occupe maintenant plusieurs départements du Centre, et particulièrement ceux de la Nièvre, du Cher et de l'Allier. Le bétail dont il s'agit est remarquable par sa couleur à peu près uniformément blanche. 11 a acquis une grande réputation pour ses qualités pratiques. Ses premiers représentants, d'abord introduits dans la Nièvre, étaient venus du Charolais au xviii* siècle. Ils appartenaient à la race qui peuple de temps immémorial l'ancienne Bresse, la Franche- Comté et plusieurs cantons de la Suisse, situés de l'autre coté des monts du Jura. Cette race, qui est fortement brachycéphalc, se distingue par son front large et court, par sa face également courte, au nez en plein cintre et droit, mais surtout par son cornage qui ne ressemble à aucun autre. En effet, les cornes, dirigées perpendiculairement à l'axe de la tête, vont s'abaissant un peu jusque vers la moitié de leur longueur, puis se relèvent et se courbent en avant, leur pointe dirigée un peu en haut.
Vers 1830 ont commencé des croisements de ces charolais de la Nièvre avec des taureaux courtes cornes, pour obtenir ce qu'on nommait des durham-charolais.
OONSKQl EXCES I»E LA RÉVERSION 155
Après quelques années ils furent interrompus pour reproduire les métis entre eux. C'est à partir de ee moment que ces métis se sont répandus dans les autres départements cités, où il se sont beaucoup multipliés, au grand profit des éleveurs dont les travaux, il faut le dire, font grand honneur à notre pays. Leurs animaux sont, à juste titre, un objet d'admiration pour les étrangers. Mais, si leur valeur pratique est indéniable, ils ne sont pas moins précieux, à notre point de vue actuel, pour les fréquents exemples de réversion qu'ils nous offrent.
Il est commun de rencontrer chez eux la téte pure du cbarolais avec les formes corporelles du durham, aisément reconnaissables au profil droit de leurs fesses et de leurs cuisses, ce que les bouchers appellent l'absence de culotte; ou bien la téte du durham avec les autres formes du charolais, à culotte fortement accentuée. Un cas curieux, qui se montre souvent el qui est un document précieux pour l'étude des phénomènes d'hérédité, c'est la présence, d'un côté de la tète, de la corne fortement arquée du durham, et de l'autre, de celle du charolais. Dans ces cas de juxtaposition de caractères typiques la réversion s'est manifestée également en faveur des deux souches originelles.
Ajoutons en passant qu'au sujet de la population métisse dont il s'agit il y a tendance, comme pour les chevaux anglo-normands, à restaurer par sélection l'un des types originels. Seulement, au lieu que ce soit le type croisant, c'est au contraire le type croisé, lecharo-
t56 l'eSPÈCK HT LA RACE EN BIOLOGIE GÉNÉRALE
lais jurassique. L'aptitude cherchée étant acquise et ne dépendant qu'accessoirement de l'hérédité, il y aura tout avantage à ce que le but soit atteint. Mais nous n'en parlons qu'en raison de ce que cela aura nécessairement pour ellet de rendre moins fréquents les cas de réversion.
Plusieurs autres populations métisses de bovidés mettent en évidence, chez nous, les mêmes faits. Mais celles-là n'ont pas été, comme les précédentes, formées de propos délibéré. Elles résultent simplement du voisinage des aires géographiques de races différentes, ayant déterminé des croisements opérés pour cause de commodité, de la part de leurs éleveurs peu soucieux de sélection. Ils faisaient saillir leurs vaches par le taureau le plus voisin, n'en possédant point eux-mêmes, sans s'inquiéter s'il était ou non de la môme race qu'elles. C'est ce qui est arrivé, par exemple, dans le pays Bazadais, limitrophe entre l'aire de la race appelées gasconne, Tune des nombreuses variétés de la race des Alpes, et celle de la variété garonnaise de la race d'Aquitaine. Depuis de nombreuses années, la population, résultant de ces croisements, est l'objet de soins attentifs, qui lui ont fait acquérir des formes corporelles améliorées, et les habitants du pays sont justement liers de ce qu'ils appellent leur race bazadaisc. Ils protestent avec violence quand on conteste à leur bétail cette qualité de race, en raison de ses origines pourtant bien connues. Mais ne le fussent-elles point historiquement qu'on serait conduit à les
reconnaître par l'observation de la population actuelle.
En effet, on y rencontre, sur des individus isolés, les deux types naturels qui ont contribué à sa formation. Ils sont facilement reconnaissables, rien qu'à la direction de leur cornage, indépendamment des autres caractères différentiels. La plupart, à vrai dire, ont les cornes basses des garonnais, avec le pelage du gascon, sauf le muffle, qui est de teinte rosée; mais un certain nombre ont les cornes courtes, horizontales et un peu arquées en avant, avec le muffle noir et tous les autres caractères du gascon. Si donc la réversion se prononce le plus souvent du côté de l'atavisme de la race d'Aquitaine, elle se montre aussi du coté de celui de la race des Alpes. J'ai toujours observé que, dans un cas comme dans l'autre, le retour est complet quant aux formes crâniennes. Je ne me souviens pas d'avoir jamais vu aucun individu bazadais participant à la fois, sous ce rapport, de ses deux types originels. C'est qu'en fait il y a fort longtemps qu'aucun croisement n'a plus été opéré. Les éleveurs de Bazadais se font un scrupule de les reproduire toujours entre eux, en n'ayant égard qu'à leurs formes corporelles et à leurs aptitudes, étant étrangers aux connaissances cràniologiques, dont l'importance leur échappe. Pour eux leur race est caractérisée uniquement par son pelage, qui est celui de la race des Alpes.
Nous négligeons de mentionner plusieurs autres populations métisses françaises de bovidés, où les mêmes elfets de réversion se manifestent à chaque
t58 l'espèce et la race en biologie générale
instant, pour ne pas allonger, sans nécessité, démesurément ce chapitre. Mais il y a deux pays en Europe qui, par leur constitution môme, sont comme les terres classiques du phénomène. Ces deux pays sont l'Autriche et l'Italie. Dans le premier on peut dire qu'il n'y a pas une seule race bovine pure. Le professeur Wilckens, qui en a décrit le bétail avec une compétence incontestable, a établi que celui de ses diverses provinces provient d'ancienscroisements, dontquelquesuns parfaitement historiques, entre trois types naturels. Deux de ces types étaient venus de Suisse, et le troisième habitait les lieuxde temps immémorial, ensuite de l'extension naturelle de sa race. Celui-ci est le type de la race asiatique, connue sous le nom de grande race grise des steppes, et caractérisée principalement par ses cornes énormes disposées à la manière des branches d'une lyre. Les deux autres sont ceux de la race des Alpes et de la race jurassique, déjà signalées. C'est évidemment en vue de l'amélioration du premier, qui en avait en vérité bien besoin, que les deux autres ont été introduits. Cela s'est ell'eetué du reste de nouveau dans ces derniers temps eu Bosnie, pour celui des Alpes, lorsque la province a été mise sous la domination de l'Autriche. Tout ce bétail de l'Empire est dans l'état que Naudin a appelé la variation désordonnée. On y voit apparaître, par réversion, tantôt l'un, tantôt l'autre des trois types originels, si faciles à distinguer entre eux par les formes de leur crâne. En Italie, c'est dans l'Emilie et dans la Toscane que
CONSÉQUENCES DE LA RÉVERSION t59
se peuvent faire des observations semblables. Elles ont été bien mises en évidence, quant au bétail de l'Emilie, par le professeur Tampelini, de Modène. Il ne s'en est pas rapporté seulement à des impressions recueillies sur les animaux vivants. Il a poursuivi, au laboratoire, des étude crànioscopiques et cràniométriques complèles, dont j'ai pu moi-même contrôler les résultats. Ses conclusions, solidement motivées, ont été que la population bovine émiliane accuse, sur des individus isolés, les deux types de la race des Alpes et de la race jurassique. Ces deux types ont ainsi, à coup sur, contribué à sa formation, le premier étant le plus ancien dans le pays, comme il est facile de s'en rendre compte d'après la connaissance de l'aire géographique de sa race. Là non plus il n'y a donc pas eu fusion des caractères et formation d'un type mixte. La chose élait d'autant plus aisée à constater que le type des Alpes est dolichocéphale, tandis que celui du Jura est au contraire brachycéphale. Or on n'a point trouvé le crâne dit mésaticéphale, comme cela se voit parfois chez les premiers métis ou produits issus de premier croisement. La réversion a toujours été unilatérale.
Dans le Val di Chiana, en Toscane, le mélange a eu lieu entre la race asiatique et aussi la jurassique, qui, celles-là, sont l'une et l'autre brachycéphales. Depuis longtemps les métis se reproduisent entre eux. Cornevin, après en avoir vu au marché de Lyon, s'est montré frappé de leur ressemblance avec les charolais, dont ils ont en effet souvent la pelage blanc. J'ai eu
moi-même l'occasion d'en observer un bon nombre, lors des visites d'études faites au marché de la Villette avec mes élèves de Grignon. Chaque fois je pouvais faire remarquer à ceux-ci leur disparate. Les uns nous présentaient la tôle asiatique avec ses fortes cornes en lyre ; les autres, la UHe pure du charolais jurassique, telle qu elle a été décrite plus haut. 11 y a des cas analogues, d'après Barpi 1 , dans d'autres parties de l'Italie, par exemple aux environs de Trévise, où le fond de la population bovine est encore de la race asiatique; mais là ce n'est plus avec la race jurassique que le croisement s'est effectué, mais bien avec celle des Alpes. Au témoignage de l'auteur, la réversion y est aussi fréquente de l'un et de l'autre côté.
Dans le genre des ovidés, on est moins riche en observations cireontanciées, mais celles que nous possédons ne sont pas moins topiques. Ici, la visée a été, dans les deux seuls cas bien déterminés que nous avons à citer, de créer des types nouveaux, et la prétention d'y avoir réussi a été bien des fois affirmée. L'examen impartial des faits ne justifie à aucun degré cette prétention. Il y a longtemps déjà que, pour ma part, je l'ai démontré à l'aide d'arguments absolument incontestables. Cela m'a valu, au sujet de l'un de ces types supposés, des attaques aussi violentes que persistantes, auxquelles j'ai toujours dédaigné
I. Antomo Bahpi, Le raze di animali domestici in Ilalia, vol. in-12; Milano, 1889, et // Bestiame Dovino délia provineia di Yrcviso, 1897.
de répondre, en raison de l'indignité de leur auteur Le premier de ces cas est celui des moutons dishleymérinos, officiellement admis comme formant une race. Leur création, opérée en France par un fonctionnaire de l'administration de l'agriculture, et presque simultanément par un éleveur de Seine-et-Oise, remonte a une soixantaine d'années. Elle a été effectuée par des croisements entre brebis mérinos et béliers anglais leicesters, qu'on appelle encore chez nous dishleys. Ces croisements furent suivis de métissages et de nouveaux croisements intermittents, rendus nécessaires par le peu de fixité des produits. A leur sujet on imagina la curieuse combinaison du 5/8 avec le 3/8 de sang, pour aboutir au 1/2 sang, sur la valeur de laquelle il n'y a pas à s'arrêter ici. J'ai fait dessiner, puis graver pour la publication, les portraits de béliers et de brebis choisis par leurs éleveurs pour être exposés dans un concours et ayant été distingués par le jury. Ils étaient conséquemment considérés comme représentant au mieux leur race. En regard ont été mis, pour la comparaison, des portraits de purs dishleys et de purs mérinos. Par l'examen de ces illustrations, il est facile de constater que, des dishley-mérinos ainsi représentés, les uns avaient fait retour au type dishley, les autres au mérinos.
Durant de nombreuses années, j'ai eu sous les yeux, h l'école de Grignon, le troupeau dishley-mérinos réputé le meilleur du pays, puisqu'il fournissait aux éleveurs des béliers reproducteurs qu'ils se disputaient
aux enchères. Ce troupeau metait fort utile pour faire constater a mes élèves la réalité de la réversion. Ils v distinguaient sans difficulté les individus ayant fait retour, par les formes de leur tôle, au mérinos, et ceux revenus au lcicester. Je n'avais pas besoin de les leur désigner, tellement les faits étaient frappants.
L'autre cas s'est produit à la ferme de la Charmoise, dans le département de Loir-et-Cher, à peu près dans le même temps. Là il ne s'agissait plus ni de mérinos ni de leicester. Les sujets croisés étaient, d'une part, des brebis berrichonnes, et d'autre part , des béliers anglais du comté de Kent, qu'on appelait alors des New-Kent, en raison de leur amélioration relativement récente. L'auteur de l'opération attribuait aux brebis, choisies dans les troupeaux des environs de Valençay, un mélange des sangs berrichon, mérinos, tourangeau et solognot, qui devait, selon lui, annihiler leur influence héréditaire dans le croisement. La vérité est que ce mélange était purement imaginaire, comme l'est aussi la singulière théorie du prétendu affolement de la race, qu'il a servi a appuyer. Les brebis en question étaient alors, comme le sont encore aujourd'hui celles de la même localité, de pures berrichonnes. On est loin toutefois de faire au fermier de la Charmoise un grief de sa supposition erronée. Elle est, de sa part, parfaitement excusable. Du reste, à. notre point de vue actuel, elle importe peu. Elle n'est relevée ici que par amour de l'exactitude.
Quoi qu'il en soit, la visée était encore de créer d«»
la sorte un type nouveau qui devait, mieux que tous les anciens, répondre aux besoins économiques de la situation. Durant toute sa vie l'auteur n'a pas cessé d'affirmer qu'il y avait réussi. Son erreur et celle de ses continuateurs se comprend sans peine. Pour soutenir l'affirmation l'on n'envisage que les formes corporelles, qui sont celles de tous les moutons améliorés et qui dépendent plus du régime alimentaire que de l'hérédité. Mais, lorsque l'attention se porte sur les formes crâniennes, il suffît de connaître celles des deux souches originelles pour s'apercevoir qu'elles ont les unes et les autres persisté sur des individus distincts. La constatation est d'autant plus aisée que le type du berrichon est dolichocéphale et celui du Kent brachycéphale ; que celui-ci a le nez en voûte plein cintre et rectiligne, tandis que l'autre l'a en voûte ogivale et légèrement busqué ; que ce dernier a la face allongée, mince, tranchante et pointue, tandis que le Kent l'a courte, large et mousse.
Comme pour les dishlov-mérinos et on môme temps j'ai publié des portraits d'individus provenant du troupeau de la Charmoise et exposés dans des concours où ils avaient été également primés. Ces portraits, mis en regard de ceux d'un berrichon et d'un new-kent, mettent hors de doute les retours indiqués. Depuis lors il ne m'est pas arrivé une seule fois de voir réunis, soit dans des concours régionaux, soit au concours général de Pîiris, trois sujets de la prétendue race charmoise, sans qu'il m'ait été possible do constater et de faire
164 l'espèce et la race en riologie générale
constater par d'autres le même fait. Et cola s'est reproduit chaque année depuis au moins trente ans. Là aussi, comme toujours, les deux atavismes ont persiste, aucun elTort n'ayant été fait, du reste, pour éliminer l'un d'eux par sélection.
Les cochons des Iles Britanniques sont tous, depuis le commencement du xix' siècle, des métis se reproduisant entre eux. A ce moment, la population locale appartenait à la race à grandes oreilles pendantes dont il a été question précédemment. Elle fut d'abord croisée avec celle de l'Italie méridionale, qui était alors améliorée par rapport à elle. Un peu plus tard, de nouveaux croisements furent effectués avec celle de l'Extrême-Orient, remarquablement apte à l'élaboration île la graisse. Ensuite les métis complexes ainsi obtenus se reproduisirent entre eux pour former une multitude de prétendues races nouvelles, dont il serait inutile d'indiquer les noms. Les unes étaient de grande taille, à corps long; les autres de petite taille. ;\ corps court. On finit par s'apercevoir, en Angleterre», que les désignations multipliées en usage ne correspondaient à rien de précis et de pratique. On en vint alors à partager seulement en deux groupes tous les cochons, celui des grands et celui des petits, et à ne plus se préoccuper que de leur aptitude à utiliser la nourriture. Jusque vers la moitié' du siècle on voyait fréquemment réapparaître dans le groupe des grands, particulièrement parmi les cochons Yorkshires, l'ancien type local. Maintenant il semble décidément à peu près éliminé, La réversion no
se manifeste plus qu'en faveur des deux autres, venus de l'étranger. Chez les deux principales sortes de métis, lesberkshires et les yorkshires, différentes par la couleur de leur peau et de leurs soies, la première étant noire et la seconde blanche, les retours aux souches originelles ne se font point dans le môme sens. Chez les yorkshires, c'est le type asiatique, à face camuse, qui domine de beaucoup ; chez les berkshires, c'est au contraire l'autre, le type méridional ibérique, à face allongée et effilée, qui apparaît le plus souvent.
J'ai pu suivre de prés, durant de longues années, la reproduction d'un grand nombre de ces berkshires entretenus dans les porcheries de l'école de Oignon, connaissant par conséquent les reproducteurs. 11 arrivait que dans la même portée se voyaient à la fois des gorets des deux types, bien qu'ils fussent issus de parents uniformes. Le même cas se présente aussi chez les yorkshires, bien que les éleveurs accordent leurs préférences à la face courte, que l'extrême précocité des individus réduit à d'infimes dimensions, si bien quon la distingue à peine au milieu des masses graisseuses qui l'entourent. Il u'est pas excessivement rare de voir apparaître l'autre type, malgré la sélection qui se pratique en faveur de l'asiatique, et môme parfois celui de la race française à grandes oreilles.
Ces métis anglais sont donc, eux aussi, en état de variation désordonnée, par le fait de la persistance de leurs trois atavismes originels, dont la réversion, quoiqu'on fasse, se montre avec une persistance, une
ténacité qui fait le désespoir des créateurs de types nouveaux. Ceux qui soutiennent la possibilité d'en obtenir négligent d'avoir égard aux formes crâniennes, insistant seulement sur la constance des formes corporelles, qui ne sont point comprises dans le sujet; et encore faut-il remarquer qu'il y a à la fois des grands et des petits yorkshires, les derniers étant revenus de tout point à la race asiatique, remarquable par son corps court.
En France et en Italie, particulièrement dans le pays bressan et dans l'Emilie, il s'est effectué,!» des époques indéterminées, des croisements entre le porc ibérique et le porc celtique, dont les produits se sont ensuite multipliés entre eux. Dans les populations porcines des deux régions, on remarque aujourd'hui l'existence de sujets se rattachant à l'un et à l'autre type. Le dernier est, comme on le sait, aisément reconnaissant à ses grandes oreilles larges et pendantes, de même qu'à sa face longue, à profil fortement angulaire rentrant. Beaucoup moins nombreux dans ces populations que le type ibérique formant l'ancien fonds, il y est facilement reconnaissable, et il n'est pas douteux que c'est la réversion qui l'y a fait réapparaître.
Sous l'influence de l'anglomanie qui s'est emparée d'un certain nombre de nos éleveurs comme de beaucoup d'autres français, excitée d'ailleurs par notre administration de l'agriculture, des cochons anglais des diverses variétés métisses dont nous avons parlé ont été introduits chez nous, les uns pour y être éle-
vés tels quels, les autres pour être accouplas avec les nôtres, en vue de les améliorer. Il s est formé ainsi particulièrement des métis appelés yorksh ire-normands. La variété normande appartient à la rac«* celtique. Ces métis, reproduits entre eux, ont souvent donné naissance tantôt à des individus de type asiatique comme leur premier père anglais, tantôt de type celtique comme leur première mère. Parfois on a observé la présence de ces deux types dans la môme portée. Parmi ceux revenus au yorkshire, les uns avaient le corps long, les autres avaient le corps raccourci.
H s'est produit, dans diverses localités françaises, des métis résultant du croisement de l'espèce lièvre avec celle du lapin domestique. Paul Hroca, qui les a signalés le premier, a donné à ces métis le nom deléporides. La réalité et même la possibilité d'un tel croisement ont été niées, malgré les preuves authentiques qui en ont été données. Son résultat dérangeait certaines idées doctrinales. Les arguments par lesquels les négations ont été appuyées sont de deux sortes. D'abord on a invoqué l'insuccès de tentatives faites pour obtenir l'accouplement des deux espèces, ce qui, on en conviendra, ne peut pas avoir le caractère d'une preuve. De ce qu'on n'ait pas réussi soi-même, il ne s'ensuit pas nécessairement que d'autres n'ont pas pu être plus heureux. La seule conclusion permise, en pareil cas, c'est que l'accouplement en question n'est pas chose courante et qu'il exige certaines précautions qui ont sans doute été négligées. Aucun fait négatif n'a jamais pu
infirmer le fait positif bien et dûment constate*. Or celui de l'accouplement fécond d'un lièvre avec des lapines Ta été, à plusieurs reprises, par des témoins compétents et dignes de foi. Haeckel, qui ne Ta pas mis en doute, le considère comme ayant donné naissance à une espèce nouvelle, qu'il a nommée Lepus ilarwinii. En quoi, il faut le dire tout de suite, il s'est trop avancé, ainsi du reste que dans beaucoup d'autre cas.
L'argument des tentatives infructueuses, opposé de. même aussi à la fécondation de la brebis par le bouc, est donc sans valeur. Mais l'autre est pour nous plus intéressant. Il consiste à constater que les sujets donnés comme léporides présentent tous les caractères du lapin. Il est certain que ceux qui, sous ce nom, sont dans le commerce, ne diffèrent point de l'hôte de nos qasses-cours. En tant qu'espèce nouvelle, le léporide de Broea, de L. darwinii, de Haeckel, est assurément un pur mythe.
J'ai entrepris, dans le temps, une étude cràniologique complète 1 de sujets dus à l'obligeance d'Eugène Gayot et produits par lui à Brétigny-sur-Orge. II attribuait avec persistance à ses léporides des qualités mixtes, n'étant ni celles du lièvre ni celles du lapin a leur état de pureté. 11 en élevait de deux sortes, l une appelée par lui léporide ordinaire et l'autre léporide longue soie. Celui-ci avait, disait-il, en partie la four-
1. A. Sanson, Mémoires sur 1rs métis du lièvre et du lapin, avec planche lilhographiée représentant des crânes de lièvre, de lapin et de léporides. Ann. des Se. nat. Zooloyic, 1872.
rure du lièvre. J'ai montré, en effet, dans le crâne de ce dernier, quelques-uns des caractères de celui de l'espèce lièvre, tandis que les crânes de léporide ordinaire ne différaient en rien de celui du lapin. On peut s'en assurer en consultant la planche de mon mémoire et les résultats des mesures que j'ai pratiquées. Un peu plus tard, Hermann von Natliusius a fait une dissection complète d'un couple d'individus achetés par lui également à Brétigny, et la conclusion de son examen a été que ces individus ne différaient point des lapins, confirmant ainsi ma propre appréciation. 11 en a été de même des examens ultérieurs faits par Arloing et par Cornevïn et Lcsbre. Le fait est donc constant.
Est-ce à dire que cela peut infirmer l'origine attribuée aux sujets examinés? En aucune fa<;on, évidemment. Cela prouve seulement ce fait, que les produits de croisement entre les deux espèces du lièvre et du lapin ont obéi, en se reproduisant entre eux, à la réversion, comme tous les autres métis. Etant données les mœurs différentes des deux espèces croisées, il était naturel que' leur descendance , se reproduisant en captivité , fissent finalement retour de préférence à celle du lapin. Et c'est ce qui est arrivé. Gayot avait remarqué que les premières générations ne donnaient que deux petits, comme les hases, et que les suivantes étaient arrivées progressivement à la fécondité des lapins. Ce fait physiologique est confirmatif du fait anatomique.
Mais c'est là ce qui gène beaucoup ceux qui posent
en principe que les croisements d'espèces ne peuvent produire que des individus inféconds, de véritables hybrides. Et c'est pourquoi, au lieu de reconnaître simplement la réalité si bien établie du croisement en question, ils ont pris le parti de le nier, en lui opposant les arguments sans valeur qu'on a vus. Indépendamment de la preuve qu'elle fournit, et ce n'est pas la seule, du mal fondé de ce prétendu principe, l'histoire des léporides est peut-être celle qui met le plus en évidence l'impossibilité de créer des types nouveaux par voie de croisement suivi de métissage, pour cause de réversion aux types naturels. Et c'est sans doute pourquoi ceux qui prétendent le contraire ont fait tant d'e (forts pour essayer de la fausser.
Il en a été de même, avons-nous dit, au sujet de l'accouplement fécond du bouc avec la brebis et du bélier avec la chèvre. Ici la question se complique de ce que les deux espèces sont admises, par les zoologistes classiques, comme appartenant à deux genres distincts. Je crois avoir montré, sans réplique possible, qu'il n'en est rien. Les caractères différentiels invoqués n'existent en réalité point dans l'ensemble des deux groupes d'espèces de ruminants, qui sont bien, par conséquent, d'un seul et même genre. Guvier avait du reste reconnu que ces caractères, tout eu admettant leur existence, n'étaient poinl suffisants pour juslifier une séparation. Il n'en continua pas moins, dans sa classification, de se conformera l'usage reçu. Mais les faits seuls importent, et non pas les opinions, si autorisées qu'elles soient. Les
efforts faits récemment, inspirés plutôt par un désir personnel de contradiction que par l'intérêt de la vérité, ne peuvent donc point compter en faveur de la distinction générique en question.
Au fait, que les chèvres et les brebis soient ou non de même genre ; qu'il y ait ou non des hybrides bigénériques, comme 1. Geoffroy Saint-Hilaire les a appelés, ce qu'il importo seulement de savoir, c'est ce qu'il advient des produits du croisement opéré entre les deux sortes d'espèces en question. L'existence de ces produits est de notoriété publique au Chili et au Pérou. Ils y sont l'objet d'une exploitation industrielle, en raison de la qualité particulière de leur pelage.
Claude Gay. dans son Histoire naturelle du Chili, publiée après un long séjour dans le pays, qu'il avait parcouru dans tous les sens, a établi qu'on y observait de fréquents retours, tantôt du côté de la chèvre, tantôt du côté de la brebis, le pelage perdant ainsi la qualité cherchée. Pour y remédier, les éleveurs chiliens avaient recours, dit-il, soit à l'intervention nouvelle du bélier, soit à celle du bouc. Sur des sujets envoyés en France par le professeur Besnard, de la Quinta normal de Santiago, et dont j'ai suivi moi-môme, à l'école de Grignon, plusieurs générations, j'ai recueilli une série de crânes. Ces crânes sont encore, je pense, dans les collections du laboratoire de zootechnie. Un seul d'entre eux présente quelques caractères de l'espèce caprine, notamment dans les os du nez. Il est celui du premier mâle venu du Chili. Tous les autres ne se distinguent
point, par leurs formes, du crâne de l'espèce ovine qui a été l'une de leurs souches originelles. Les négateurs de l'existence réelle de ces métis, sur le petit nombre de sujets qu'ils ont pu examiner (il y en a qui n'en ont disséqué qu'un seul }, ont insisté sur le môme fait, qui en vérité n'est point douteux. Il faut donc bien renoncer à l'idée de l'existence du type spécifique appelé ovicapre par Paul Broca, et plus connu chez nous sous le nom de chabin. Mais, encore une fois, pas plus que les échecs des tentatives de fécondation de la brebis par le bouc, cela ne peut nullement infirmer ce qui a été établi au sujet de l'existence, au Chili et au Pérou, des métis en question. Ils y sont désignés par les noms de Orrja de lina et de Carnciros linudos. De ces produits métis, j'ai moi-même observé l'apparition fortuite, dans un petit troupeau déjeunes brebis où il n'y avait pointde bélier, mais seulement un jeune bouc, ce qui excluait toute espèce de doute. Et je ne suis pas le seul qui ait fait la même observation. Le fait signalé par les contradicteurs prouve seulement qu'après un certain nombre de générations intrr se ils font eux aussi, comme tous les aulres, retour plus ou moins complet à l'espèce de la brebis, l'une de leurs souches ancestrales.
Ce qui a été si souvent constaté dans les populations animales, les populations humaines le montrent également. C'est surtout frappant dans celles où il y a eu des mélanges entre les races blanches et les races noires, les écarts y étant plus faciles à saisir qu'entre celles de même couleur de peau. Dans une discussion qui eut lieu à la
société d'anthropologie de Paris, Simonot, qui, en sa qualité de médecin de marine, avait beaucoup observé les populations métisses de la cote occidentale d'Afrique et celles de nos colonies des Antilles, nous a donné sur ce sujet des éclaircissements intéressants. Voici ce qu'il en a dit 1 :
« L'étude de ces métis, tels qu'ils se présentent à notre observation, permet de constater les faits suivants:
« 1° Leur accroissement numérique ne relève pas de leur fécondité propre, il est évidemment sous la dépendance de la multiplicité des rapports existants entre les Européens et les races nègres autochtones ou importées. La côte occidentale d'Afrique nous en offre un exemple probant. Dans les différents comptoirs qui y sont établis, on trouve des métis issus du croisement des Français, des Anglais, des Hollandais, des Danois, drs Espagnols et des Portugais avec les différents types nègres aborigènes. Partout, quelles que soient les races européennes procréatrices, on voit la vitalité des métis suivre la vitalité de la colonisation. Si elle prospère, les métis s'accroissent ; si elle dépérit, ils s'amoindrissent et tendent à disparaître. Est-ce là un effet du défaut d'acclimatement, assurément non ; car, pour les métis, l'acclimatement est acquis par droit de naissance. Estce ji dire qu'ils sont anéantis par les populations nègres qui les entourent? pas davantage; car ils sont sauvegardés par le pavillon de la nationalité européenne, qui
1, Bullet. de la Soc. d'Anthr> de Paris, t. VI, année 180», p, ttîi,
leur a donné naissance. Si donc ils dépérissent, c'est qu'ils ne trouvent pas en eux-mêmes les éléments nécessaires à leur accroissement.
« 2° Les premières générations de ces métis traduisent naturellement la duplicité de leur origine. Dès la quatrième génération, la prédominance du sang blanc se manifeste par leur coloration, leur chevelure et, en un mot, par tous les caractères superficiels qui, le plus souvent môme, révèlent le type européen qui a concouru à leur procréation. Il ne faudrait pas croire cependant que le sang nègre a perdu tous ses droits, car pendant longtemps encore un œil exercé découvre son existence, qu'il est souvent difficile de définir d'une manière précise par suite de la diffusion des caractères anatomiques, mais que justifie, dans certaines circonstances, une égale tendance à retourner au type nègre ou à progresser vers le blanc.
« 3" Les unions des métis entre eux, alors même qu'ils appartiennent à une même génération, produisent des enfants dont les uns dénotent un plus grand rapprochement vers le blanc, tandis que les autres expriment, au contraire, un retour vers le nègre, et cela, en dépit même des influences de milieu et du degré de la génération des parents, dont l'extrême influence cependant ne saurait être méconnue...
«( D'après ces faits, je n'hésite pas à penser que les métis du blanc et du noir ont pour caractère dominant d'être un état transitoire, où la permanence des types qui l'ont créé se trouve remplacée par une sorte de
neutralité qui ne leur assure qu'une durée elîémère dès qu'ils sont abandonnés à eux-mêmes. »
Il est bien entendu que dans l'idée de Simonot la réversion qu'il a constatée ne se manifeste point seulement par le retour à la couleur. Quand il parle du retour au type nègre ou au type blanc, cela implique en môme temps la manifestation des caractères craniologiques propres à chacun de ces types.
En Amérique, les enfants d'un Yankee ou d'un Hispano-américain et d'une femme indienne, dite peau rouge, quand ils se marient ensuite entre métis de môme sorte, donnent prise au môme phénomène de réversion, tout aussi facile à reconnaître, dans le cas, que celui relatif aux métis de blanc et de nègre.
En Europe, et particulièrement en France, où aucun préjugé ne s'oppose au mélange des races, d'ailleurs peu reconnues, si ce n'est celle des Juifs, le retour au type ancestral s'observe encore plus souvent par les yeux exercés. Môme les unions entre chrétiens et juives, pour des raisons peu nobles «l'argent, y deviennent de moins en moins rares. Des races qui ont contribué à la formation des peuples européens, les unes sont brachycéphales et les autres dolichocéphales. 11 arrive souvent que de deux dolichocéphales on voit naître un brachycéphale, et inversement. En France il s'agit le plus ordinairement du retour soit au type celtique, soit au type kimrique, quand il ne s'agit pas, dans le dernier cas, du retour à celui de Cro-Magnon, qui a persisté, comme on le sait, jusqu'à nos jours.
Ces fails sont à la connaissance do tous les anthropologistes, qui les interprètent de la même façon, le phénomt^no de réversion, encore une fois, n'étant contesté par personne.
Voilà ce qui s'observe chez les vertébrés, mammifères et oiseaux. Voyons maintenant ce qu'il en est chez les insectes. On ne peut le constater que chez ceux qui sont en quelque sorte domestiques, dont on suit suflisamment la reproduction.
A Wissembourg, j'ai pu examiner, en 1808, quelques milliers de cadavres d'abeilles ouvrières provenant du rucher du pasteur Bastian, habile et savant apiculteur. La vie de ces intéressantes petites botes est relati. vemont courte, et à mesure qu'elles meurent les survivantes expulsent de la ruche leurs cadavres, sans doute pour éviter l'infection. Les ouvrières examinées étaient issues de mères métisses d'abeille jaune, dite italienne ou ligurienne, et d'abeille brune ou commune, line mère italienne avait été introduite au rucher ; mais dans ce que les apiculteurs appellent en Allemagne son vol de noce, elle fut fécondée par un mâle brun. De là les colonies métisses résultant des essaims sortis de la ruche de la mère italienne.
L'abeille italienne ne diffère point de l'autre seulement par la couleur jaune dos trois premiers anneaux de sou abdomen. Sa tète et son corselet ont dos formes différentes, qui, en l'absence do sa couleur, sufliraient h l'observateur attentif pour l'en distinguer aisément. Le pasteur conservait dan» l'alcool le cadavre d'une de cet*
métisses qui présentait à cet égard un curieux phénomène. II était fait de deux moitiés juxtaposées longitudinalement et de formes inégales, dont Tune était de (abeille italienne et l'autre de l'abeille brune. C'était un cas remarquable d'asymétrie de l'insecte tout entier. Rien n'aurait pu mieux mettre en évidence les formes particulières à chacune des deux espèces. Sur la ligne médiane ces formes ne cadraient pas du tout.
Des nombreuses ouvrières examinées, les unes avaient fait retour complet à l'abeille brune, les autres à l'abeille italienne, d'autres enfin accusaient ce retour en partie seulement dans l'un ou l'autre sens. Celles-ci n'avaient que deux ou un seul anneau jaune, avec les formes italiennes de la tète et «lu corselet; d'autres, avec ces formes, étaient entièrement de couleur brune.
Il est clair, d'après cela, que les abeilles métisses, elles aussi, obéissent à la réversion. Du reste, les pures nous offrent normalement le phénomène d'une bien remarquable façon. On sait que chez elles comme chez beaucoup d'autres insectes le mâle a des formes 1res différentes de celles de la femelle. Sa tête, son corselet et son abdomen sont beaucoup plus larges et plus courts. Dans les antennes, le nombre des articles n'est pas le môme. Ses pattes postérieures sontdépourvues de ce qu'on nomme la corbeille, parce que c'est le réceptacle du pollen. Il ne butine point. Son rôle unique est de féconder la mère. On sait aussi que les mâles d'abeille n'ont point de père: ils naissent d'œufs non fécondés, par
parthénogenèse. Dans ces conditions, ne pouvant point
avoir hérité leurs formes de la mère, puisque ces formes sont différentes des siennes, ils les tiennent nécessairement de leur aïeul maternel. Le cas des mères italiennes résultant de fécondation par un mâle de l'espèce brune en donne d'ailleurs la démonstration péremploire. En effet les œufs pondus par ces mères métisses dans les alvéoles de mâle donnent invariablement naissance a des individus de cette espèce brune. Ils reproduisent donc bien évidemment leur grand-père et pas du tout leur mère. Là, comme on le voit, la réversion est obligatoire, en raison de la parthénogenèse et du dimorphisme sexuel.
Le bombix dont la chenille est appelée ver à soie, et qui est chaque année l'objet de si nombreuses éducations dans le sud-est de la France et en Italie, le B. mori, présente des variétés qui se distinguent principalement par la couleur de leur cocon. Celui-ci est blanc ou jaune. Est-ce là des variétés ou des espèces? C'est ce que nous ne sommes pas en mesure de décider, les auteurs spécialistes ne nous ayant pas renseignés à cet égard. Ce qui est seulement certain, c'est que, malgré la sélection attentive instituée ïi la suite des études de Pasteur sur les maladies auxquelles les vers à soie sont sujets, on y observe des cas fréquents de réversion. Il m'en a été fait part d'abord par Raulin, en me consultant sur leur interprétation, alors qu'il était en mission dans le Gard pour y appliquer la méthode de grainage cellulaire imaginée par son maître Pasteur. J'ai eu ensuite moi-même l'occasion d'en observer de
semblables dans les éducations faites à Grignon pour l'instruction dos élèves. En ne faisant éclore que des u'ufs pondus par des femelles sorties de cocons blancs et fécondées par des mâles de la môme sorte, on observe dans les éducations à la fois dos cocons blancs et des cocons jaunes. En admettant que la couleur du cocon ne soit qu'un caractère de variété, ce qui est possible et même probable, il n'en est pas moins cortain que, s'il y a on outre des caractères spécifiques différentiels, la réapparition de ceux-ci doit se produire encore plus sûrement. Tous les faits connus autorisent à l'affirmer, en particulier ceux cités plus haut relatifs aux abeilles. Les insectes, aussi bien que los mammifères et les oiseaux, obéissent donc à la réversion.
De nombreux faits, constatés par des savants d'une compétence reconnue universellement, montrent qu'il en est de même pour les végétaux, et que, par conséquent, tous les êtres vivants sont soumis à la loi de l'atavisme, dont la signification, en faveur de notre thèse, ne paraît pas douteuse. 11 serait superflu, encore ici, do citer tous ces faits. Nous nous en tiendrons aux principaux. Les plus remarquables, sans contredit, sont ceux qui ont été mis en évidence par Naudin, dans une suite d'expériences effectuées au Muséum d'histoire naturelle de Paris et dont la rigueur ne peut pas être contestée, sur des sujets que les botanistes appellent hybrides et qui correspondent à ceux que, chez les animaux, nous nommons métis. 11 faut reproduire en
entier la note où ils ont été exposés 1 afin de ne pas risquer de les affaiblir.
« S'il restait encore, dit l'auteur, des doutes sur la terminaison des lignées hybrides dans le régne végétal, voici des faits qui achèveraient de les faire disparaître, en établissant de la manière la plus nette que, lorsque ces formes mixtes sont fertiles et qu'elles se fécondent elles-mêmes, les deux essences spécifiques qui y sont réunies commencent, dès la seconde génération, à se dégager l'une de l'autre, pour reproduire dans toute leur pureté les espèces dont elles proviennent, donnant ainsi le critérium le plus parfait de l'autonomie des espèces.
« Après avoir fécondé, en 1854, les Datura Talula et D. Stranwnium l'un par l'autre, j'en ai obtenu, l'année suivante, la nombreuse série d'hybrides dont j'ai déjà entretenu l'Académie (voir Comptes Rendus, 1850, 1 er semestre, p. 1007), et sur lesquels je n'ai pas à revenir ici. J'établissais alors la parfaite similitude de tous ces individus de même provenance, ainsi que les caractères particuliers qui les distinguaient comme hybrides ; mais l'observation, du moins l'observation rigoureusement suivie, s'arrêtait à la première génération. J'ai repris cette expérience en 1801, dans l'intention de la pousser jusqu'au bout et de manière à faire cesser toute incertitude quant à son résultai final. Des graines que
\. Ch. Natdin, Retour définitif et complet de plantes hybrides aux formes des espèces productrices. Comptes Hcmlus t l. LV (186*2), p. 321.
j'avais conservées du premier croisement, fait en 1854, furent semées au mois d'avril de l'année dernière ; j'en obtins l'hybride D. stramonio-tatula de première génération, qui reproduisit tous les caractères que m'avaient déjà offerts ses pareils six ans auparavant, savoir une taille double de celle des espèces parentes, la chute des Heurs dans les sept ou huit premières dichotomies, et par suite une floraison très tardive, et enfin une coloration de toutes les parties de la plante parfaitement intermédiaire entre celles des deux espèces, qui sont, comme on sait, fort tranchées, l'une, le D. Stra?nonium, ayant la tige d'un vert clair et les fleurs entièrement blanches, l'autre, le Tatula, la tige et les branches pourpre-noir et les fleurs violettes. Par le fait môme de leur floraison tardive (dans la seconde quinzaine de septembre), quand les Dalura Stramonium et Tatula de race pure avaient depuis longtemps achevé de fleurir et môme de mûrir leurs graines, mes hybrides se trouvaient dans des conditions parfaites d'isolement, et, de toutes manières, ils n'ont pu être fécondés que par eux-mêmes. La saison trop avancée et déjà froide ne permit qu'à un petit nombre de leurs capsules d'arriver à une demi-maturité ; elles contenaient cependant des graines en état de germer.
« Ces graines, semées au mois d'avril dernier, m'ont donné vingt-deux plantes de seconde génération, la plupart très différentes de celles de la première ; elles se répartissent de la manière suivante
<« r Cinq individus qui reproduisent le D. Stramo-
nium dans toute sa pureté, avec sa tige et ses branches d'un vert clair et ses fleurs toutes blanches. Ils en ont repris la taille et la fécondité précoce, fleurissant et fructifiant à partir de la première dichotomie. En ce moment quelques-uns de leurs fruits sont murs et laissent échapper leurs graines.
« 2° Neuf individus à tiges et branches pourpre-noir et a fleurs violettes, qui sont aussi parfaitement rentrés dans le type du D. Taiu/a que les cinq qui précèdent dans celui du D. Stranwniwa. Eux aussi fleurissent et fructifient dès les premières dichotomies, et il y en a dans le nombre dont les graines commencent pareillement à mûrir. On peut dire qu'il ne leur reste plus rien du D. Slramom'tim leur aïeul.
»< 3° Deux autres individus qui fleurissent et fructifient de même, et qui ont repris la taille normale du D. Tatit/a, mais les tiges et les branches sont d'un pourpre moins foncé et les fleurs d'un violet plus pale que dans cette espèce. En somme, ces deux sujets sont déjà très loin de l'hybride de première génération : mais on ne peut pas dire qu'ils sont tout à fait rentrés dans le type du D. Tatula : il leur reste encore des traces d'hybridité.
« 4° Entin, six individus qui sont incontestablement plus rapprochés du D. Tatula que ne l'était l'hybride de première génération, mais ils tiennent visiblement encore de cet hybride par une taille notablement plus élevée que celle des précédents et par la chute de leur » fleurs dans les dichotomies inférieures. Tout annonce
CONSÉQL EN CES DE LA REVERSION 183
cependant que leur lloraison est prochaine et qu'elle sera plus abondante que colle de l'hybride qui les a produits. Je regarde comme hors de doute que leur postérité de troisième génération rentrera délinitivement dans l'espèce du D. Tatu/a.
« Je pourrais citer plusieurs autres expériences en cours d'exécution, dont les résultats connus sont entièrement analogues a ceux que je viens de signaler. Toutes, sans exception, établiront le fait de la dissolution spontanée des hybrides fertiles, sans l'intervention d'un croisement avec l'un ou l'autre des ascendants spécifiques. Ce retour des formes hybrides à leurs types reproducteurs, longtemps contesté, aujourd'hui certain, me paraît très explicable ; mais je me réserve d'exposer mes vues à ce sujet, lorsque je rapporterai les expériences dont il est question et dont je compte entretenir prochainement l'Académie. »
L'auteur a communiqué en effet ultérieurement, dans une nouvelle note 1 , les résultats promis. Ces résultats, confirmatifs des précédents, ont été observés sur les produits de nombreux croisements entre les Datura Iwvis, frroj', stramoimtm et quercifolia, les Mirahilis longi/Iora et Jalapa, les Linaria vulyaris et Purpurra, les Pétunia nyctaginifïora et violai ea. En terminant leur exposé, Naudin faisait la réflexion suivante : « J'ignore si des faits analogues à ceux que je viens de rapporter ont été observés dans le règne animal, mais
\. Ch. Nai.ïmn, De riiybrulité cunsuIéiV-r rumine cause «le variabilité dans les végétaux. Comptes Rendus, t. LIX (186V, p. HM.
je ne serais pas surpris si l'on venait un jour à recon naître que, là aussi, les croisements entre races caractérisées sont une cause de variabilité tout individuelle, et qu'ils sont impuissants à créer de nouvelles races, c'est-à-dire des agrégations uniformes et capables de durer indéfiniment. 11 ne serait certainement pas sans intérêt d'examiner si, en s'alliant les unes aux autres, les races bien distinctes se fondent en une nouvelle race mixte, mais homogène, ou si, comme chez les plantes, le croisement a pour effet de diversifier à l'infini les physionomies et les tempéraments. Mais c'est là un sujet qui n'est plus de ma compétence, et que j'ai hAte de laisser aux zootechnistes de profession. »
C'est précisément pour répondre à cette sorte d'invitation que j'ai moi-même communiqué à l'Académie les faits qui ont été exposés au commencement de ce chapitre.
De son côté Godron, dans un ouvrage spécial 1 , a accumulé, en faveur de la même thèse, un nombre de faits si considérable qu'on ne pourrait pas songer à les résumer ici, même de la façon la plus sommaire. Toujours il a constaté, dans ses expériences ayant porté sur les genres de plantes les plus divers, l'instabilité des variétés et des hybrides. Variétés et hybrides sont toujours revenus au type ancestral, de telle sorte que celui-ci ne pouvait être méconnu. Le retour s'effectue infailliblement après des oscillations auxquelles
\. f.oDRox, De l'Espèce et <fcs Races dans les Êtres organisé*, 2 vol., 185<J.
Naudin a donné l'heureuse désignation de variation désordonnée.
A cet égard il en est donc des plantes comme des animaux. Et cependant, malgré les faits si nombreux et si démonstratifs dont la science s'est enrichie et qui s viennent d'être rappelés, des anthropologistes et des zootechnistes n'en ont pas moins affirmé avec persistance la possibilité de créer, par croisement suivi de métissage, des types nouveaux, autrement dit des espèces nouvelles. Les citer tous, en discutant leurs arguments tirés de méprises d'observation, nous entraînerait beaucoup trop loin, d'ailleurs sans véritable utilité. Nous retiendrons seulement les derniers venus, dont l'argumentation, malgré son peu de consistance, pourrait peut-être faire illusion.
Voici ce qu'on lit, à ce sujet, dans un ouvrage récent 1 :
« Des zootechniciens, faisant aux populations animales l'application des constatations de Naudin sur des familles végétales déterminées, n'ont vu, comme lui, que variation, équilibre instable parmi elles, et généralisant ce qui est acquis pour quelques formes, une pure incohérence leur a paru toute la législation qui les régit. Ils ont affirmé que nulle suite de métis n'acquiert la fixité et « ne peut l'acquérir ». De cette affirmation ils ont logiquement tiré la conclusion que le métissage est un procédé qui doit être écarté dans la pratique.
1. Ch. Cornrvin, Traité de zootechnie générale, in-8°, Paris, 1891,
« Quand il s'agit des rapports et des affinités des formes vivantes les unes avec les autres, toute généralisation est dangereuse; une conclusion applicable a un groupe ne Test pas toujours à un autre. De ce que la stabilité des caraclères n'a pas été acquise dans les cas pris pour exemples, cela ne prouve nullement qu'on ne puisse arriver à leur réalisation en faisant d'autres choix dans les accouplements. Toutes les preuves négatives qu'on peut accumuler ne détruisent point la signification d'une expérience positive. »
Sans aucun doute, mais encore faudrait-il que celle expérience positive leur fut opposée. Jusqu'ici l'on n'a vu que des phrases exprimant des généralités, et en vérilé un peu creuses; de faits, point. L'auteur poursuit un peu plus loin :
« La réalisation d'un type par métissage, nous tenons à le répéter, n'est point le résultat d'un croisement primitif quelconque suivi d'une reproduction des métis entre eux sans méthode. H y a au contraire des conditions à remplir sans quoi on arrive à la variabilité, à l'incohérence et finalement à la disjonction des caractères et au retour vers l'un ou l'autre des types composants.
« La première de ces conditions, sur laquelle nous avons d'ailleurs déjà insisté, est qu'il y ait affinité entre les races mises en présence. Plus les races auront d'affinité, moins on aura à craindre la dislocation et la réversion. Il faut ensuite se servir de métis bien appareillés et déjà éloignés de la souche ancestrale,
afin que la puissance héréditaire de celle-ci soit affaiblie d'autant. Plus la distance qui sépare les deux métis s'amoindrit, plus la cohésion des produits qu'ils fournissent devient grande. Le métissage doit être convergent, c'est-à-dire qu'il faut choisir dans la population métisse les sujets qui montrent les caractères les plus semblables, les plus appropriés au but, de fa(*on à les asseoir, à les renforcer et à faire un type. 11 faut s'aider, dans les opérations de métissage, de toutes les méthodes de gymnastique adaptées au but qu'on se propose. Enfin il faut que les générations s'accumulent pour qu'il y ait apaisement des contlits héréditaires primitifs et que l'homogénéité devienne la règle. >»
Tout cela est bel et bon, mais un exemple bien démonstratif à l'appui de ces généralités ne serait certainement pas de trop. Pour justifier les recommandations ainsi formulées et qui, sauf les termes, semblent avoir été empruntées à Gayot, qui les a tant de fois répétées au sujet de la création du cheval anglo-normand dit de demi-sang, il aurait fallu citer au moins un type nouveau manifestement obtenu de la sorte. Malheureusement pour leur validité, il n'y en anullepart au monde. Au moins eût-il été facile d'en imaginer, comme l'ont fait des auteurs antérieurs, Xathusius, Setlegast, de Quatrefages et autres, prenant pour croisements entre types différents des accouplements entre variétés cultivées ou variétés humaines d'un seul et même type naturel. Lorsque Cornevin parle de l'affinité nécessaire entre les races mises en présence, par
affinité il faut entendre évidemment identité de type. S'il ne s'en était pas tenu aux vagues généralités, s'il avait cité des faits a l'appui de son opinion, il n'eût sans doute pas été difficile de montrer qu'elle avait pour cause une confusion de ce genre. La conception do la notion de race qu'on lui connaît en rend parfaitement raison.
Par exemple, l'accouplement d'un taureau courtes cornes de Durham avec une vache flamande ou hollandaise donne des suites qui, en se reproduisant entre elles, n'offrent aucune prise à la réversion. La descendance resfe parfaitement homogène. Le motif en est bien simple : c'est que les deux reproducteurs primitifs, ayant la môme origine naturelle, ne sont point de types différents. Ils ne se différencient que par des caractères d'aptitude, dus à la culture. Lorsque celle-ci cesse d'agir sur les produits, les différences disparaissent. Elles ne dépendent donc point uniquement de l'hérédité. Et voila comment les erreurs sur les notions d'espèce et de race entraînent à des confusions sur les faits les plus simples et les plus patents, confusions dont les conséquences ne sont pas graves seulement au point de vue de la zootechnie pratique.
Les zootechnistes auxquels il a été fait allusion, j'en sais pour mon compte quelque chose, ne s'en sont point tenus, comme l'a dit Cornevin, à faire aux populations métisses animales l'application des constatations de Naudin sur des familles végétales déterminées. Il est notoire qu'ils ont en outre, ainsi qu'on l'a vu
dans le cours de ce chapitre, appuyé leur conclusion de l'instabilité irréductible des métis sur les nombreux faits qu'offrent à l'observation ces populations «animales elles-mêmes. C'est en démontrant que ce ne sont point la des faits que la conclusion contraire aurait pu seulement être justifiée. En l'absence de la démonstration, qui n'eût d'ailleurs pas été possible, elle reste avec son caractère purement spéculatif, de valeur nulle conséquemment.
Plus récemment Baldassarre a poursuivi, à l'Ecole royale supérieure d'agriculture de Portici, une série d'expériences de croisement et de métissage entre ce qu'il appelle les races porcines yorkshire et casertane. Il en a publié les détails et les résultats dans un mémoire spécial 1 . L'auteur, dont l'opinion était du reste antérieurement connue, se prononce nettement lui aussi en faveur de la stabilité des métis. Malhcusement pour sa thèse préconçue, il a eu la bonne idée d'accompagner les détails très complets de ses expériences de nombreuses photogravures représentant les individus vivants avec lesquels il a opéré, leurs produits métis et les crânes de ceux-ci. (les photogravures, d'une sincérité incontestable, sont au nombre de soixante-deux. 11 suffit d'y jeter les yeux sans parti pris pour être tout de suite édifié sur le fondement de la conclusion à laquelle l'auteur s'est arrêté. Cette con-
i. Salvatore Baldassarre, L'incrociamento ed il meti<eiamonlo délie razze suine yorkshire è casertana. Annali délia Heyin Scuola mperiore di agricoltura in Portici, série seconda, vol. I, fasc. i.
490 l'espèce et la h ace en biologie générale
clusion est formulée dans les termes suivants, dont nous croyons devoir reproduire le texte original :
<« In conclusionne, nellc specie di animali doinestici. — con maggior sicurezzadi quel che puo avvenirc nella specie umana, nella qualc non è possibile si verifichi sempre quel che de Quatrefages chiama la se/cgione regionnata — mercè f incrocio se gai ta dal mcticciamcnfo, si puo giungere alla forma zione di nuove razzc o con carat tcri intcrnicdii o con carat t cri participanti in varia misnra auitrlli dcllc razzc pure da cui Provvngono. »
Notons d'abord que les deux types croises par Baldassarre appartenaient, le yorkshire à la race asiatique, à face courte, le casertane à la race ibérique, à face allongée. Il est curieux de constater que les métis de premier degré, que l'auteur appelle demi-sang et dont les crAnes sont représentés, ont tous hérité à peu près exclusivement du dernier. Par leur aspect ces crânes ne rappellent en rien l'autre. Connaissant les origines des métis yorkshires, il n'y a guère lieu d'en être surpris. 11 en est même ainsi de ceux qu'il qualifie de trois-quarts de sang york-casertana, ce qui veut dire que le yorkshire est intervenu deux fois dans la reproduction ou s'est accouplé avec une première métisse. Mais le fait est encore bien plus accentué dans les crânes des individus appelés par l'auteur bimeticcio, provevenant de l'accouplement de deux métis du même degré. 11 est impossible de distinguer ceux-là du crâne de casertane pur. L'auteur s'est efforcé d'y trouver, par des comparaisons d'indices cràniométriques, des carac-
tores difTéronlicls ; mais l'incertitude des données eràniométriqucs, surtout de celles qui consistent en indices ou rapports de dimensions, est trop connue pour qu'on s'y arrête un seul instant. Ce qui est seul valable, ce sont les formes mêmes. Ht il est évident que les projections des crânes de métis figurés se confondent avec celles des sujets purs de la variété napolitaine de la race ibérique.
Les résultats des intéressantes expériences de Baldassarre ont donc prouvé précisément le contraire de ce qu'il a eu la prétention d'établir. Aucun lecteur sans parti pris de son mémoire ne sera convaincu, par ces résultats, de la justesse de la conclusion qu'il en a tirée. Avec nous l'on y verra, au contraire, une nouvelle preuve expérimentale de la puissance de la réversion aux types naturels. Que dans le cas cette puissance se soit manifestée de préférence en faveur de l'ibérique, ce n'est pas surprenant. On a vu que les yoi kshires sont des métis et que, parmi leurs ancêtres, se trouve précisément ce type ibérique, même représenté par la variété napolitaine qui est la casertane de l'auteur. Bien que dans les opérations de croisement qu'il a exécutées les individus anglais employés, dont il a donné des portraits, fussent du type asiatique, ils n'en avaient pas moins en eux I atavisme ibérique. Le conjoint étant lui-même un pur ibérique, son type devait nécessairement primer, d'après les lois connues de l'hérédité.
Indépendemment de l'idée préconçue qui les a fait
192 l'espèce et la race es biologie générale
instituer et de la conclusion conforme à cette idée qui en a été tirée par leur auteur, les expériences de Portici, par l'exposé détaillé, sincère et complètement illustré de leurs résultats, ont donc une grande valeur scientifique. 11 n'est que juste d'en féliciter cet auteur.
Des nombreux faits de réversion observés dans les deux règnes organiques qui ont été rassemblés et discutés dans ce chapitre, il paraîtra, pensons-nous, légitime de tirer les propositions suivantes :
I. Les tentatives de création de types nouveaux, par voie de croisement suivi de métissage, quelque soin et quelque persévérance qu'on ait mis à les poursuivre, ont toujours échoué pour cause d'instabilité des métis, dont les populations se montrent partout en état de variation désordonnée.
II. Cette variation désordonnée est due à la réversion, s'eflectuant tantôt dans le sens de l'un des types primitifs, tantôt dans celui de l'autre, et cela indilféremment selon la condition des puissances héréditaires en présence.
III. La réversion se manifeste toujours, dans les reproductions en métissage, par la réapparition des formes d'un certain nombre d'organes fondamentaux, qui, pour ce motif, doivent être considérées comme spécifiques ou comme caractéristiques du type naturel, que rien ne peut altérer d'une façon durable.
IV. Enfin cela confirme d'une manière éclatante ce qui a été établi dans les chapitres précédents au sujet de la persistance de ces formes fondamentales, chez les
individus purs de tout mélange, depuis les temps géologiques jusqu'à nos jours.
Telles sont les conséquences qui paraîtront à tout esprit indépendant des conceptions doctrinales a priori ressortir jusqu'à l'évidence des laits de réversion. Elles montrent bien que l'espèce est l'expression d'une loi naturelle.
Mais, si les formes spécifiques se montrent ainsi invariables, ce n'est pas à dire qu'il en soit de même de toutes les autres. On verra dans le chapitre suivant qu'il n'en est point ainsi, et cela nous donnera l'occasion de dissiper quelques confusions préjudiciables à la science.