CHAPITRE V
De la notion de variation dérive logiquement celle de variété. Parmi les variations de caractères qui se produisent chez les individus appartenant a une espèce, ou qui sont de même type naturel, les unes se manifestent sous des influences qui nous restent inconnues, les autres sont provoquées par la culture. Les variétés de la première sorte sont dites naturelles ou spontanées; les autres sont artificielles et obtenues pour leur utilité. Dans Tun comme dans l'autre cas, c'est commettre un abus de langage et méconnaître les faits de dire qu<* l'espèce a varié. Les deux doctrines de la variabilité limitée et de la variabilité illimitée de l'espèce sont égalemet erronées, pour cause de confusion entre les caractères véritablement spécifiques et ceux qui ne le sont point. Les individus varient, non les espèces. Un nombre plus ou moins grand d'individus de même espèce peuvent varier dans le même sens et constituer ainsi une variété. La variété, d'après cela, est un ensemble d'individus de même espèce végétale ou animale, présentant un ou plusieurs caractères secondaires communs.
On connaît maintenant les caractères spécifiques ou typiques. Tous les autres sont secondaires. Et ils sont secondaires précisément parce qu'ils sont susceptibles de subir des variations sous des influences connues ou indéterminées. Dans l'ouvrage déjà plusieurs fois cité, Darwin a accumulé sans ordre, il faut bien le dire, tous les faits de variation parvenus à sa connaissance, et il en a admis un bon nombre sans critique suffisante. On a vu que ceux qui se rapportent aux caractères spécifiques ont été purement supposés. Il est nécessaire, pour apprécier convenablement la valeur de ces faits de variations, de mettre quelque méthode dans leur examen. Ils se laissent, en effet, aisément ranger en un certain nombre de catégories, qui permettent leur étude méthodique et en rendent les résultats plus clairs.
Il y a d'abord, chez les animaux comme chez les végétaux, des variations de couleur et même de nuance pour chaque couleur, ainsi que d'association de couleurs. Les sortes de variétés qui en résultent sont les plus frappantes pour le vulgaire, qui leur accorde volontiers une importance exagérée dans les distinctions qu'il établit. Et ce n'est pas seulement lui qui se laisse aller à l'exagération en ce sens. Il ne manque pas d'hommes de science, surtout de zoolechnistes, pour l'imiter. Nathusius, entre autres, en a fourni une preuve bien nette en admettant comme étant de la même race des bovidés, qui n'ont entre eux rien autre de commun que la couleur rouge vif de leur pelage.
196 l'espèce et la race en biologie centrale
D'uutivs considèrent comme n'ayant aucun lien de parenté des animaux manifestement de même origine, par cela seul qu'ils sont de couleurs différentes. C'est le cas, par exemple, pour les bu-ufs blancs charolais el leurs voisins immédiats, les bressans à pelage de nuance froment.
Parmi les espèces végétales, celles du genre Viola, en particulier la pensée [V. rorskolor), présentent de nombreuses variations de couleur. Justement le nom botanique de la pensée exprime le fait. Ce nom est peutêtre du aussi à la grande instabilité de ses variétés de couleur, In auteur allemand s'en est servi pour démontrer, par un grand nombre d'expériences de semis, en même temps cette instabilité et le phénomène de réversion qui lui est corrélatif. Darwin lui-même a complètement exposé ses variations dans les termes suivants, qu'il convient de citer textuellement :
<« L'histoire de cette fleur, dit-il 1 , paraît être assez bien connue; elle a été cultivée en 10*87, dans le jardin d'Lvclvn, mais on n'est occupé de ses variétés que depuis 18 10-1812, époque à laquelle lady Monke s'adonna à leur culture avec le concours d'un habile horticulteur très conuu. M. Lee, et au bout de quelques années il en existait déjà une vingtaine de variétés. Vers la même période, en 1813 ou 1811, lord (iarnhicr ayant recueilli quelques plantes sauvages, les lit cultiver par son jardinier, M. Thomson, avec les variétés
i. Ch. Dahwin, op. cit., t. I, p. MO.
communes, et obtint ainsi de grandes améliorations. Le premier changement imporlant fut la conversion des lignes foncées du milieu de la fleur en une tache centrale ou omI, qui n'existait pas auparavant, et est actuellement considérée comme une des premières conditions de la beauté» delà pensée. On a publié, en 1835, un ouvrage consacré tout spécialement à cette fleur, et, à cette même époque, quatre cents variétés distinctes étaient en vente, dette plante nie parait digne d'être étudiée, en raison du contraste qui existe entre les fleurs petites, allongées et irrégulières de la pensée sauvage, et ces magnifiques fleurs plates, ayant plus île deux pouces de diamètres, symétriques, circulaires, veloutées, si splendidement colorées des belles pensées qu'on expose dans nos concours. Mais en examinant le sujet de plus près, je trouvai que, malgré* l'origine récente de toutes les variétés, la plus grande confusion règne au sujet de leur parenté». Les fleuristes font descendre les variétés de plusieurs souches sauvages, V. tricolor, luira, (jraniH/lora, a/uœnnol Altaica, plus ou moins entrecroisées, et sur la spécificité desquelles je ne trouve dans les ouvrages de botanique que doute et confusion. La Viola Altaica parait être une forme distincte, mais je ne sais quelle part elle peut avoir prise à la formation de nos variétés ; on «lit qu'elle a été croisée avec la V. lutea. Tous les botanistes regardent aujourd'hui la V. amo'/ia comme une variété naturelle de la Y. (jrandi/lora, qu'on a monlré être, ainsi que la V. sudrtica> identique à la V. lutea. Badington regarde cette der-
nière, avec la V. tricolor et sa variété V. arvensis, comme des espèces distinctes, c'est aussi l'opinion de M. Gay, qui a spécialement étudié le genre; mais la distinction spécifique entre les V. lutea et tricolor est principalement basée sur ce que l'une est complètement vivace, et l'autre moins, ainsi que sur quelques autres différences insignifiantes dans la forme de la tige et des stipules. Bentbam réunit les deux formes, et M. H.-C. Waslon remarque que, tandis que la V. /r?color passe a Y arvensis d'une part, elle se rapproche tellement, d'autre part, de la V. lutea et ctrrtisii, qu'il n'est pas facile d'établir une distinction entre elles.
« Donc, après avoir comparé de nombreuses variétés, je renonçai à la tentative comme trop difficile pour quiconque n'est pas botaniste de profession. La plupart des variétés présentent des caractères si inconstants que, lorsqu'elles poussent dans des sols pauvres ou fleurissent hors de leur saison ordinaire, elles produisent des fleurs plus petites et différemment colorées. Les horticulteurs parlent souvent de la constance de telle ou telle forme, mais ils n'entendent pas par là, comme dans d'autres cas, que la plante transmet exactement ses caractères par graine, mais seulement que la plante considérée individuellement ne change pas par la culture. Cependant, même pour les variétés fugitives de la Pensée, le principe d'hérédité tient bon jusqu'à un certain point; car, pour obtenir de bons résultats, il faut toujours semer la graine des bonnes sortes. Toutefois, dans un semis considérable, on voit
souvent apparaître par retour quelques plantes presque sauvages. Si on compare les variétés les plus modifiées avec les formes sauvages qui s'en rapprochent le plus, outre les différences de grandeur, de forme et de couleur des Ileurs, les feuilles varient quelquefois aussi de forme, et le calice peut différer pour la longueur et la largeur des sépales. 11 faut noter particulièrement les variations dans la forme du nectaire, parcequ'on s'est servi des caractères tirés de cet organe pour la distinction de la plupart des espèces du genre Viola. J'ai trouvé par la comparaison, en 1842, d'un grand nombre de fleurs que, dans la plupart, le nectaire était droit ; dans d'autres son extrémité était recourbée en crochet, il se dirigeait d'abord en bas, puis en arrière et en dessus ; dans d'autres l'extrémité était fort élargie ; enfin dans plusieurs le nectaire, déprimé a sa base, devenait latéralement comprimé vers son extrémité. D'autre part, je n'ai trouvé presque aucune variation dans le nectaire sur une grande quantité de fleurs que j'eus occasion d'examiner en 1850, et provenant d'une partie différente de l'Angleterre. M. Gay assure que, dans certaines contrées comme l'Auvergne, le nectaire de la V. grandiflora sauvage varie de la manière que je viens de décrire. Devons-nous conclure de là que les variétés cultivées que nous avons mentionnées en premier descendent toutes de la V. grandiflora et que le second lot, quoique présentant la même apparence générale, soit descendu de la V. /ricolor, dont la nectaire, selon M. Gay, ne varie que peu ? Ou
200 lWkcE ET LA H ACE EN BIOLOGIE GÉNÉRALE
n'ost-it pas plus probable que les deux formes sauvages, se trouvant dans d'autres conditions, puissent varier d'une manière analogue, et montrer ainsi qu'elles ne doivent pas être considérées comme étant spécifiquement, distinctes ? »
La fleur de pensée présente naturellement trois couleurs : la violette de nuance plus ou moins foncée ou plus ou moins claire, la jaune et la blanche d'étendues variables sur ses pétales. Chaque année on plante en bordure, dans le parterre de ma propre habitation, un certain nombre de pieds de l'espèce provenant d'un même semis. Parmi les fleurs qu'ils donnent, les unes se montrent plus ou moins complètement blanches ; les autres plus ou moins complètement violettes avec un peu de jaune au centre ; dans d'autres enfin c'est le jaune qui domine. Il est extrêmement rare d'en rencontrer deux semblables. Cela fait donc au moins trois variétés différentes de coloration. Et ce ne sont point là des effets de culture ou de sélection, car par la plantation l'effet d'ornement est seul visé.
Il serait superflu d'examiner en détail tous les exemples de ces variétés de couleur qui se montrent dans toutes les plantes à fleurs colorées. Tout le monde connaît celles des roses, des dalhias, des géraniums, des œillets, etc. Il y a, dans la même espèce, des roses blanches, des roses de teinte à peine rosée, d'autres franchement roses et d'autres d'un rouge vif. Darwin dit qu'on a pu lever de la graine d'une même plante de dalhia, quatorze couleurs différentes. Les œillets
blancs, les œillets rouges et les œillets panachés sont connus. De même les géraniums rouges et les blancs. On n'en finirait pas s'il fallait passer en revue tous les cas du même genre. Kt il ne faudrait pas croire que les variations en question all'eclent seulement les piaules cultivées. Assurément les variétés de couleur sont chez elles plus communes que dans les mêmes espèces sauvages, parce qu'on les recherche et que les fleuristes font des efforts pour les obtenir; mais il suffit d'examiner avec attention les fleurs qui poussent spontanément dans les champs et dans les prairies pour s'assurer que l'uniformité n'y règne point absolument. La Tunisie, particulièrement riche en fleurs sauvages, m'en a offert des preuves nombreuses. On en doit conclure que la couleur étant, dans les végétaux, un caractère variable, encore bien qu'il s'agisse d'une espèce incontestablement pure de tout mélange, ce caractère ne peut, à aucun degré, être admis comme ayant une valeur spécifique. Il n'est bon qu'à caractériser les variétés, dont l'existence est toujours, quoiqu'on fasse, plus ou moins précaire.
Il en est exactement de même chez les animaux. On admet assez généralement, d'après l'autorité de Bu (l'on, que les couleurs de pelage ou île fourrure sont plus variées chez les domestiques que chez les sauvages, en attribuant à la domesticité la diversité des premiers. Partant de cette idée, quelques auteurs se sont mis à la recherche de la couleur primitive du type ancestral de certaines de leurs espèces, surtout de celle du cheval.
Ils admettaient qu'il n'y en avait qu'une seule, et ils ont prétendu l'avoir trouvée. Il faut constater que ce n'est point la môme pour tous, ('/est là, évidemment, ce que l'on peut nommer un jeu innocent. Mais avant de s'y livrer il y aurait quelques questions préalables à éclaircir.
D'abord il convient de remarquer que l'action de la domesticité a été purement supposée. Il est incontestable que les animaux sauvages, envisagés dans leur ensemble, paraissent présenter moins de diversité de couleurs que celle qu'on constate chez les domestiques. Mais comme nous ne connaissons, de science certaine, aucune espèce sauvage dont serait dérivée l'une quelconque de nos espèces domestiques, qui peut dire si, avant qu'elles fussent domestiquées, elles ne possédaient point déjà les couleurs que nous leur voyons à présent? Le plus probable, j'oserais même l'assurer comme certain, c'est qu'elles en ont toujours été douées. D'un autre côté, parmi ces espèces domestiques, il y en a qui, en l'absence de toute sélection, se sont toujours montrées en possession d'une seule couleur de pelage diversement nuancée. Sur celles-là, l'effet de la domesticité aurait donc élé nul. Il ne s'agit, en ce moment, que des mammifères. Il parait difficile d'admettre qu'il y ait eu des raisons pour que ces espèces, dites concolores, ne subissent point l'in- Ihicnce qui se serait exercée sur toutes les autres. Et il faut constater, en outre, que cette couleur unique n'est point la môme pour toutes les espèces concolores.
Il n'y a là, évidemment, qu'une simple vue de l'esprit, dont l'illustre naturaliste qui Ta imaginée s'est du reste montré prodigue. Quelques-unes de ses vues, vérifiées ultérieurement par l'expérience, ont dû être reconnues comme des traits de génie Mais il n'y a pas apparence qu'il en soit ainsi pour celle-là.
Do fait, nos mammifères domestiques ne disposent que de quatre couleurs, qu'on observe dans leurs pelages ou leurs robes, soit uniques, soit combinées, soit simplement conjuguées ou juxtaposées. De là une grande variété de ces pelages ou de ces robes. Ces couleurs sont la blanche, la noire, la rouge et la jaune. Elles s'associent par deux ou par trois, jamais toutes les quatre, pour former ce qu'on appelle, dans la terminologie zootechnique, des robes et des pelages composés, par opposition aux simples, formés, comme on le comprend bien, de poils d'une seule couleur. Les robes appartiennent aux chevaux, les pelages aux autres animaux, sauf les ovidés ariétins, qui. à l'état cultivé, ont une toison blanche, grisâtre, noire ou rousse.
Ces couleurs et leurs combinaisons ne se montrent homogènes, dans un groupe d'individus formant ainsi une variété, qu'à la condition d'une sélection non interrompue des reproducteurs. Et encore, quand il s'agit de robes ou de pelages composés, les proportions des couleurs présentes se montrent-elles variables. 11 en naît toujours quelques-uns de robe, de pelage ou de toison différents, qui doivent être éliminés avec soin. Dans les troupeaux d'ovidés ariétins, où la laine
20V l'espèce et la race ex biolocie générale
blanche est la plus estimée et où, par conséquent, on n'admet jamais de reproducteurs noirs, l'atavisme de la couleur est tellement tenace qu'on en voit apparaître de temps à autre d'entièrement noirs ou simplement tachetés. Un fait intéressant et qui a été observé dès la plus haute antiquité (on le trouve signalé dans Virgile et dans Pline, et il n'est pas douteux que Jacol» le connaissait et s'en est servi pour s'approprier les troupeaux de son beau-père Laban), c'est qu'il suflit de la présence d'une tache de pigment noir dans la muqueuse de la bouche du bélier, pour qu'il procrée, avec des brebis blanches comme lui, des agneaux noirs ou tachetés. Chez les ehevaux de course, où ne sont livrés à la reproduction que les individus de robe baie ou alezane, il naît cependant parfois des poulains de robe grise. Le cheval Holocauste en était un exemple récent. De même» chez leurs dérivés les anglo-normands et les anglo-allemands et danois. Sur les chevaux du haras de Trakehnen, en Prusse orientale, où est depuis longtemps entretenue une famille d'individus entièrement noirs, Hugo Crampe a noté, d'après le livre généalogique soigneusement tenu de cette famille, de fréquents retours à la robe alezane, que les Allemands appellent fitehs.
Chez les Bovidés il y a des variétés à pelage blanc, à pelage noir, à pelage jaune froment, à pelage gris souris, à pelage fauve, à pelage rouge cerise, à pelage rouge sombre, dit acajou, à pelage café torréfié, tous pelages qualifiés île simples ; les composés sont le blanc
et noir, dit pie noir, 1»' blanc et rouge, dit pic rouge et celui résultant du mélange intime des poils blancs avec les rouges, dit rouan. C'est là que les variétés de couleur sont les plus nombreuses. C'est là aussi que la plus grande importance est accordée au caractère, comme étant le plus facile à saisir. Dans l'espèce bovine des Pays-Bas, par exemple, les variétés hollandaises sont noire et blanche ou blanche et noire; la variété flamande reconnue pure et rouge acajou ; la variété courtes cornes de Durham est rouge et blanche ou rouane, avec le muffle rosé, tandis que les autres l'ont noir ; la moindre tache noire disqualifie cette variété d'élite. Dans l'espèce jurassique, les variétés sont blanches et rouges ou blanches et jaunes en Suisse; eu France, la bressane et la fcmeline sont jaune froment, la comtoise est rouge et blanc, comme sa voisine de Suisse, la charolaise est entièrement blanche. Dans l'espèce irlandaise, la variété de Kerry est complètement noire; celle de Devon est d'un ronge vif; les variétés bretonnes sont noir et blanc ou rouge et blanc, ou entièrement de couleur jaune. Dans les espèces d'Aquitaine, Alpine et Ibérique, il n'y a point de variétés de couleur, leur pelage concolore ne comportant que des nuances.
On vient de voir que dans ces diverses espèces bovines plusieurs variétés ont le même pelage, que les éleveurs s'appliquent à leur conserver par sélection. Cela se comprend sans peine, étant donnés le nombre des couleurs et celui des variétés. Mais il suffit de le constater
pour s'apercevoir que la couleur ne peut point être un caractère spécifique. La conclusion qui s'impose, après la constatation des faits précédents, c'est que, parmi les espèces bovines, les unes sont naturellement douées de plusieurs couleurs et les autres d'une seule. Leur culture dans l'état domestique a fait établir par sélection, chez les premières, des variétés plus ou moins nombreuses, selon l'étendue de leur aire géographique. L'espèce auvergnate, dont faire de production est la plus restreinte, n'en compte actuellement que deux. Tune où l'on s'applique à éliminer le plus possible le blanc, pour lui conserver un pelage uniformément rouge vif, l'autre franchement blanche et rouge.
Dans l'humanité, avant que les études anthropologiques eussent, sous l'impulsion de Ret/,ius,été poussées au point où elles en sont arrivées, la couleur de la peau jouait le rôle prépondérant. La doctrine monogéuiste régnant sans partage, on n'y admettait que quatre variétés ou races, une blanche, une noire, une rouge et une jaune. On trouvera peut-être curieux de remarquer que ce sont les mêmes couleurs que celles dont disposent nos animaux domestiques. Le prototype humain avait du être blanc, et les autres couleurs s'étaient produites sous rinlluencedesmilicux. La question a été longuement discutée, dans le temps, à la Société d'Anthropologie de Paris, où la thèse monogénisle était soutenue par de (Juatrefages. Il parait bien qu'elle n'y trouverait plus maintenant aucun soutien, non plus qu'en dehors d'elle, parmi les anthropologistes quelque peu qualiliés.
Les études crâniologiques ont fait reconnaître qu'il y a plusieurs races de chacune des quatre couleurs : que parmi les blanches il y en a des brunes et des blondes, distinctes par la couleur de leurs yeux et de leurs cheveux ; mais il est établi aussi que les différences de pigmentation de la peau, des iris et de la chevelure, ne suffisent point à caractériser les races humaines. II y a en effet des races brachycéphales brunes et des races dolichocéphales également brunes, des brachycéphales et des dolichocéphales également blondes. Que conclure de là, sinon que la pigmentation ne peut, en aucune façon, constituer, pas plus dans les races humaines que dans les races animales domestiques, un caractère spécifique. Ce n'est qu'un caractère accessoire, venant s'ajouter à ceux qui, dans l'architecture crânienne, différencient entre elles les races des types brachycéphale et dolichocéphale. Il ne caractérise, dans les races, que les variétés pour la nuance de sa couleur, non pour la couleur môme.
On ne peut se dispenser de faire remarquer en passant que, parmi les anthropologistes qui ont repoussé avec le plus d'ardeur l'idée de la transformation, sous l'influence des milieux, du blanc, de l'Adam de la Genèse, en nègre, il en est qui admettent sans hésitation que les nègres ont précédé 1rs blancs comme moins avancés en évolution et comme plus voisins des singes anthropoïdes, dont, suivant eux, l'humanité procéderait. 11 n'est pourtant pas plus difficile, mais justement autant, de comprendre la transformation du blanc en
nègre que celle du nègre en blanc. Mais ce qui est encore bien plus curieux, c'est qu'il en est parmi eux qui n'admettent point la possibilité de la transformation de la dolichoeéphalie de la plupart des noirs en la brachycéphalie de certains blancs. Ktrangc contradiction, qui montre bien jusqu'à quel point leur conception doctrinale est peu scientifique. Dans le domaine de l'observation ils se montrent irréprochables; dans celui de la spéculation pure ou des croyances philosophiques, ils font bon marché des faits les mieux établis.
Chez les oiseaux, où les couleurs sont plus nombreuses dans les plumages, les variétés se montrent aussi en nombre plus grand. Nous n'en citerons de même que
quelques exemples, suffisants pour nous faire atteindre notre but.
Dans les diverses races gallines il y a des variétés blanches, noires, jaunes, et d'autres diversement tachetées de blanc et de noir ou de jaune. Chez les pigeons il en est de même, avec, en plus, la couleur bleue et les tons mordorés. Chez les cygnes il y en a des blancs et des noirs. Chez les oies, on en observe d'entièrement blanches, mais la plupart sont d'un gris cendré particulier. Les dindons montrent une variété blanche et une noire, qui sont manifestement de la même espèce, puisqu'on sait qu'il n'en a été importé qu'une seule d'Amérique. Le canard domestique a un plumage de couleurs très variées, qui n'a rien de particulièrement caractéristique; il ne ressemble point, par ce plumage, au canard sauvage, essentiellement carac-
térisé par la bande de plumes d'un beau vert qui entoure son col. Les canaris ou serins présentent deux variétés, une entièrement jaune, qui est la plus commune, et une verte.
Darwin dit du paon que « cet oiseau est encore un de ceux qui n'ont presque pas varié sous l'influence de la domestication, si ce n'est un peu par la couleur, car il y en a qui sont blancs ou pies ». U signale en outre une variété qui diffère « considérablement du paon commun par la couleur des rémiges secondaires, des plumes scapulaires,des tectrices olaires et des cuisses ». Celte variété est dite « à épaules noires ». Il ajouteque Sir H. Héron assure « que cette race a apparu subitement, dans un grand troupeau de paons ordinaires blancs et pies, appartenant à lord Brownlow. Le môme fait s'est présenté dans un troupeau entièrement composé de paons communs chez sir .1. Trevelyan. et dans celui de M. Thornton, comprenant des paons ordinaires et pies. Chose remarquable, dans ces deux derniers cas, la variété a épaules noires se multiplia jusqu'à extermination de la race existant précédemment. J'ai aussi, dit-il, appris de M. Hudson Gurney, par l'intermédiaire de M. Sclater, qu'il avait, plusieurs années auparavant, élevé une paire de paons à épaules noires, provenant du paon commun ; un autre ornithologiste, le professeur A. Newton, a eu aussi, il y a quelques années, un oiseau femelle semblable sous tous les rapports à celle de la variété a épaules noires, provenant d'une famille de
paons communs qu'il possédait, et dont aucun n'avait,
depuis plus do vingt ans, été croisé avec aucun oiseau d une autre branche. Nous avons donc là cinq cas bien distincts d'oiseaux à épaules noires, surgissant subitement dans des troupeaux de l'espèce commune, qu'on élève en Angleterre. On ne pourrait désirer de preuves plus claires de l'apparition d'une nouvelle variété 1 . »
C'est une des principales préoccupations des amateurs d'oiseaux, à qui le point de vue pratique ou industriel est étranger, sinon leur préoccupation exclusive, de créer par sélection des variétés de plumage et de les maintenir une fois obtenues. Quand ils ont réussi à réaliser quelque association extraordinaire de plumes diversement colorées, ils s'en font une gloire et ils s'empressent de l'exposer dans les concours sous un nom spécial. La manie est innocente, et Ton n'a nullement l'intention de la blâmer. Elle n'est signalée que comme attestant le fait dont nous nous occupons.
Bien d'autres cas de variétés de couleur pourraient être cités dans les groupes de mammifères et d'oiseaux, toutefois sans nécessité démontrée. Les précédents suffiront amplement. Si maintenant nous passons à celui des invertébrés, là encore nous n'aurons que l'embarras du choix.
Chez les insectes, où tant de couleurs brillantes se font remarquer, les lépidoptères, qui ne sont pas connus seulement des entomologistes, par le nombre de leurs espèces et par les variations de teinte de leurs