Philos. Transactions, p. 88. London
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ticité du fait qui a été ainsi rapporté. 11 manque, en vérité, de contrôle, et Ton n'est pas suffisamment édifié ni sur la compétence ni même sur la véracité du colonel à qui Darwin l'a emprunté. Toutefois il n'est pas impossible qu'il ait existé. Quelque étrange que doive paraître, à quiconque connaît les mœurs des moutons, ou seulement a eu l'occasion de les voir enfermés dans un parc, la raison donnée pour expliquer la formation de cette race prétendue, il n'y faudrait voir qu'un cas de réduction subite de la taille, celle-ci dépendant surtout, chez les quadrupèdes, de la longueur de leurs membres. La variation ne différerait de celles que nous avons passées en revue que par sa manifestation congénitale et purement individuelle, au lieu d'avoir été lente et progressive. Au fond elle n'aurait point d'autre signification, et surtout point celle qui lui a été prêtée avec trop de complaisance.
Les chèvres, sous le rapport qui nous occupe, ne diffèrent pas des brebis. Comme chez celles-ci, chacune de leurs espèces comporte des variétés de taille. La chèvre du Thibet est plus grande que celle d'Angora; la maltaise, plus grande que celle de Nubie; dans l'espèce européenne, la variété poitevine est beaucoup plus grande que celle des Pyrénées, et surtout que celle qui, on ne sait comment, est venue d'Europe en Tunisie.
Chez les lapins domestiques, celui qu'on appelle bélier est, comme on l'a déjà vu, de taille considérablement plus élevée que celle des lapins ordinaires de la même espèce. On sait aussi que chez les poules il y
en a qui sont dites naines, à cause de la brièveté extraordinaire de leurs pattes.
Les variations de la taille sont donc tout à fait générales chez les animaux, sans que pour cela leur type naturel ait aucunement changé. Elles se produisent aussi bien chez ceux qui sont abandonnés sans culture que dans les cas où ils sont, au contraire , l'objet des soins les plus attentifs et les plus assidus de la part des éleveurs.
Il n'en est pas ainsi, du moins pour le plus grand nombre, des variations de formes corporelles. Celles-ci sont obtenues artificiellement, et elles sont le résultat que l'art de l'éleveur recherche principalement, pour accroître la valeur de ses produits. C'est sur elles qu'il a été le plus insisté pour faire admettre la probabilité de l'hypothèse transformiste. Leur réalité n'est point à mettre en doute. Les faits qui 1 établissent abondent. La question est seulement de savoir si ces formes corporelles, que l'on fait varier si aisément, dont la plasticité, selon l'expression usitée, est si grande, ontquelque chose de commun avec la caractéristique spécifique, avec celles dont l'invariabilité a été précédemment établie, dans la limite de ce qui est accessible à l'observation et à l'expérience.
Pour suivre l'ordre adopté, commençons par ce qui se passe dans le genre des équidés. En raison de leur unique fonction économique de moteurs, c'est seulement sur leurs organes mécaniques qu'agissent les méthodes zootechniques. La principale action est celle
de la gymnastique locomotrice, qui a pour effet, secondée par une alimentation riche, de provoquer un plus fort développement des muscles. On comprend à merveille que ce plus fort développement des masses musculaires qui actionnent les os modifie lés formes du corps, en leur donnant des lignes plus courbes et par conséquent plus élégantes. En même temps, cette gymnastique locomotrice s'accompagne nécessairement de la gymnastique respiratoire, qui a, de son cùté, pour effet un plus grand développement du thorax, dans le sens de l'ampleur et dans celui de la hauteur. 11 n'est pas besoin d'insister pour faire reconnaître que cela contribue aussi à modifier ce que les hippologues amateurs appellent la silhouette. En comparant deux individus de même origine, dont l'un a été* soumis aux procédés d'éducation dont il s'agit, et l'autre non, le contraste entre eux est frappant.
Ce qu'on vient de «lire s'entend de la gymnastique fonctionnelle appliquée en vue des services pratiques, où l'on recherche la puissance motrice associée ou non à l'élégance des formes, selon qu'il s'agit des services industriels ou de ceux du luxe. Ses effets, tels qu'on les observe à la suite de l'entraînement des chevaux de course, sont autres, sinon au fond, du moins dans la forme. Ici le but n'est pas seulement d'accroître le diamètre des muscles, il est en outre de les allonger le plus possible, en vue de la vitesse de l'allure. Celle-ci étant, pour une forte part, en fonction de leur raccourcissement par la contraction, et ce raccourcissementétant toujours
une fraction fixe de leur longueur, on conçoit que l'effet utile sera nécessairement proportionnel a cette longueur. Nous avons déjà parlé de l'accroissement de taille obtenu dans la variété de ces chevaux de course, qui est drt à l'allongement de leurs membres. Ceux-ci n'ont pas pu s'allonger sans entraîner l'allongement corrélatif des muscles qui les entourent.
Une autre modification, provoquée par le mode particulier de galop auquel ils sont soumis, et que j'ai été le premier à signaler, est celle subie par la direction des leviers osseux de leurs membres postérieurs. Cette direction a été redressée, en sorte que les angles articulaires sont devenus plus ouverts que dans le type naturel. Le résultat a été que la croupe s'est élevée et redressée. Tout cela imprime aux chevaux entraînés aux courses de vitesse une conformation spéciale, qui s'oppose à ce qu'on puisse les confondre avec ceux des autres variétés de la même race asiatique. Leurs lignes sont beaucoup moins courbes, presque droites, leur encolure est plus longue, mince et sans souplesse. En somme ilsmanquentabsolument de l'élégance de formes et de mouvements qui caractérisent leur prototype. Ils ne sont faits que pour aller de l'avant à une vitesse vertigineuse. Et à cela ils se montrent éminemment aptes par leur conformation, qui est, au plus haut degré, un produit de l'art de l'entraîneur. Est-ce là un art utile? c'est une autre affaire. Il en faut retenir seulement la démonstration scientifique qu'il fournit, l'examen du reste n'étant pas dans notre objet.
Cette démonstration se montre encore plus saisissante, quand on envisage les résultats obtenus avec les animaux comestibles, bovidés et ovidés. Comme pour les chevaux de course, c'est aux éleveurs anglais qu'il en faut reporter l'initiative. Par le génie de Bakevvel, des procédés d'élevage ont été inventés, qui, suivis par les frères Colling, par Benjamin Tomkins, par John Ellman,par JonasWebb, par Richard Goord, ont transformé le bétail des Iles Britanniques. Us ont amené leurs variétés animales ù une conformation unique, qui a servi ensuite de modèle à toute l'Europe. C'est ce qui a fait dire aux appréciateurs scientifiquement incompétents qu'elles ont toutes été coulées dans le même moule. Cela n'empêche pas que les Anglais, et les autres aussi, les distinguent parfaitement entre elles, dans chacun des genres. A quoi cela tient-il, si ce n'est à ce qu'elles n'en ont pas moins conservé intacte leur caractéristique spécifique, dépendante uniquement de leurs formes eéphaliques? Eu leur cachant la tête, on ne distinguerait point par les formes corporelles seulement, des courtes cornes de Durham, les premiers améliorés et à ce titre les plus renommés, les Herefords, les Devons, les Angus et même les West-Highlands, tels qu'on les voit aux exhibitions de la Société royale d'agriculture ou dans la Shau-Farm du Parc de Windsor. Tous ont la même brièveté du cou, la même ampleur de poitrine, la même largeur du dos, des lombes et des hanches, et aussi la même finesse des membres raccourcis.
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Quand on compare celles de ces variétés améliorées dont l'espèce n'appartient point seulement à l'Angleterre, comme c'est le cas pour les courtes cornes, les devons et les angus, avec les variétés communes des autres pays, les différences de conformation sont frappantes. Par contre, les bêtes flamandes ou hollandaises améliorées par les mômes procédés, comme il y en a maintenant beaucoup, sont absolument semblables, par leurs formes corporelles, aux courtes cornes d'Angleterre. De même pour certaines bétes bretonnes par rapport aux devons. On a cru longtemps que ces formes spéciales étaient l'apanage exclusif des animaux anglais. Il est reconnu maintenant que les méthodes zootechniques permettent de les faire acquérir à toutes les espèces bovines quelconques. Et je crois pouvoir me permettre de dire que je n'y ai pas été tout à fait étranger.
Pour avoir la preuve indéniable de la similitude dont il s'agit, il suffit de visiter une fois notre concours général annuel d'animaux gras et de reproducteurs. Dans toutes les catégories de ce concours, sans exception, on rencontre des individus qui, par leurs formes améliorées, se distinguent des autres de la même sorte ; et c'est à ceux-là que les jurys accordent les prix. Ceux qui ont connu, notamment, les anciens animaux normands, à charpente osseuse énorme, aux formes anguleuses, ou les anciens auvergnats non moins grossiers, et qui voient à présent les représentants de leurs races qui figurent dans les stalles des grands prix, ceux-là
auraient cerles de la peine à les reconnaître, s'ils n'étaient avertis par des caractères distinctifs autres que celui de leur conformation. Ils se rapprochent du modèle venu d'Angleterre, avec quelques qualités en plus. Ce modèle lui-même a été modifié avantageusement par nos éleveurs français. On lui reprochait avec raison ses masses de graisse accumulées en pelotes sous la peau, particulièrement à la hase de la queue et à la pointe des fesses. On lui reprochait aussi ses cuisses minces, à profil postérieur presque rentrant. Les masses graisseuses ont disparu chez presque tous les courtes cornes élevés en France, et beaucoup d'entre eux ont maintenant acquis des muscles cruraux plus ou moins saillants.
Mais où les effets de l'application, en ce sens, des méthodes zootechniques se sont fait sentir avec le plus de généralité, c'est sur les animaux limousins de la Haute-Vienne. La catégorie toujours nombreuse qui en est, chaque année, exposée au concours dont nous venons de parler, fait l'admiration «les connaisseurs par l'uniformité de son amélioration. À coté des limousins de la Corrèze, et surtout des garonnais, de la même race ou du môme type naturel, le contraste frappe tous les yeux, à ce point qu'on se refuse à admettre leur identité spécifique. Le pelage étant le môme ou à peu près, c'est la conformation qui seule diffère. Et celle-ci est toile que les appréciateurs sans parti pris n'hésitent pas à placer les limousins de la Haute-Vienne môme audessus des courtes cornes de Durham par leur confor-
mation. Il a été établi, en effet, qu'ils leur sont supérieurs comme producteurs de viande comestible, et non pas seulement sous le rapport do la qualité de cette viande, mais aussi sous celui de la quantité proportionnellement au poids vif. C'est donc bien la une véritable variété de conformation améliorée, la race d'Aquitaine, à laquelle elle appartient, étant concolore. On ne pourrait pas autrement la distinguer des autres variétés de la môme race, sauf de celle des Pyrénées, qui est une variété de taille.
Dans la race jurassique, la variété charolaise et celles du Simmenthal et de Fribourg présentent aussi, par rapport aux autres de la môme race, des formes corporelles améliorées dans le sens d'un plus fort développement des masses charnues, c'est-à-dire au point de vue du rendement en viande comestible. La race des Alpes n'a pas, à proprement parler, de variété améliorée, mais seulement quelques groupes d'individus, quelques familles, qui n'en ont pas moins la môme signification.
L'une des espèces bovines domestiques est dépourvue de cornes frontales. On n'a pas manqué de présenter leur absence comme un effet de variation et de la considérer comme une simple variété de l'unique espèce admise. S'il en était ainsi, ce serait bien là une véritable variété de forme. Mais la disparition des cornes, dans le cas, n'est qu'une pure supposition. Leur absence remonte à un temps immémorial. Hérodote a signalé l'existence de ces bœufs sans cornes chez les
Scythes, et il attribuait à l'influence du froid la perte de leurs appendices frontaux. La race a encore des représentants en Russie, dans l'ancien pays des Scythes d'Hérodote. Ceux-ci, dans leur migrations connues, l'ont étendue à la presqu'île Scandinave, à l'Islande, à l'Ecosse et à l'Angleterre, où subsistent plusieurs de ses variétés. Gornevin,qui ne reculait point devant les hypothèses les plus hardies, a prétendu que la formation de cette race devait être attribuée à la naissance fortuite, tératologique, d'un individu sans cornes dans un troupeau de sujets cornus, qui aurait ensuite été propagé par sélection. C'eût été là, évidemment, une sélection de pure fantaisie, car on ne voit point, pour les Scythes, dans les conditions de leur vie, l'avantage qu'ils eussent trouvé à substituer des bœufs sans cornes à ceux qui en étaient pourvus. En attribuer la conception à un peuple aussi peu civilisé paraîtra sans doute fort hasardé. Resterait, pour l'expliquer, la sélection naturelle, car le plus probable est que le bétail de ce peuple se reproduisait en pleine liberté. Mais est-ce que dans la lutte pour la fonction de reproducteur maie l'absence des cornes pourrait constituer une condition de supériorité? N'est-ce pas plutôt le contraire?
L'hypothèse de Cornevin n'est donc à aucun égard admissible. Klle ne dérive que du besoin insurmontable, pour certains esprits, de trouver, vaille que vaille et sans souci des faits, des explications à tout. L'idée qui s'impose, dans le cas, est que les bœufs sans cornes sont d'un type naturel, comme tous les
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autres dont le mode de formation nous reste inconnu. Le rôle de la science est seulement de constater son existence.
Ajoutons, à ce propos, que de son côté de Quatrefages a présenté comme une création de race nouvelle la formation, à la ferme du château de Sarlabot, en Normandie, d'une famille de ces bœufs sans cornas, que certains auteurs, mal au courant de ce qui s'y rapporte, appellent encore race sarlabot. Il est même arrivé, chose singulière, que l'un d'eux en a appliqué le nom aux cn\nes de l'espèce en question trouvés dans les restes des habitations lacustres de la Suisse. Ces crânes, soit dit en passant, prouvent qu'elle existait dès les temps préhistoriques, par conséquent bien avant l'époque des Scythes d'Hérodote. Voyez-vous d'ici les lacustres créer une race par sélection !
La formation de la famille sans cornes de Sarlabot étant contemporaine, tous les détails nous en sont connus. Son histoire est donc facile à retracer. Le propriétaire du château. M. Dulrône, estimable philanthrope, avait rêvé ce qu'il appelait le désarmement général des bôtes bovines. A la société protectrice des animaux, dont il était un membre zélé, il faisait en faveur de son utopie une ardente propagande. En vue de la servir par l'exemple il alla chercher, dans le comté de Norfolk, un taureau de la variété que les Anglais nomment Red Polled, de la race sans cornes. Il le croisa d'une fac,on continue avec des vaches normandes. L'opération, selon la règle, eut pour résultat
236 l'espèce et la race en bioloc.ie générale
(le substituer la variété anglaise à la normande dans le troupeau de Sarlabot. Tant qu'il vécut, M. Dulrône lit, dans des vues désintéressées et exclusivement philanthropiques, tous ses efforts pour propager ses animaux désarmés. 11 institua même un prix pour que la propagande fut continuée après sa mort. Quelques années après qu'il eut quitté ce monde, il ne se présenta plus personne pour se disputer ce prix. Depuis longtemps les sarlabots n'existent plus nulle part, et il n'en est parlé que dans les ouvrages où Ton accepte sans contrôle les choses une fois aflirmées. En tout cas il n'a jamais existé, au château de Sarlabot, qu'une famille de la variété red polled implantée là par croisement continu. Rien la ne peut donc être invoqué à l'appui de la formation des types nouveaux. Les animaux dont il s'agit ne différaient nullement de ceux du Norfolk, d'où ils provenaient.
Ce qui, tenté par tous les artifices possibles, a toujours échoué chez les bovidés pour y obtenir des générations sans cornes, réussit au contraire aisément chez les ovidés. Les faits qui le prouvent sont nombreux. Quant à trouver la raison de la différence constatée, il faut y renoncer, du moins pour le moment. L'état de la science ne permet pas d'entreprendre sa recherche. Il faut donc se borner à noter ces faits, qui se passent tous les jours sous nos yeux dans les troupeaux de moutons et de chèvres.
En général, chez les ovidés ariétins, les femelles sont privées de cornes, tandis que les mâles en sont pour-
vus. Cependant, d'après Settegast, les brebis de la petite variété électorale de mérinos en ont dans la proportion de 60 0/0. Vraisemblablement, il en est de même pour la variété espagnole d'Eseurial, dont elle provient. Chez les caprins, c'est, au contraire, la règle que les femelles aient des cornes, comme les mâles. Mais dans les deux groupes d'espèces les cornes se perdent, pour les deux sexes, avec la plus grande facilité. Au rapport de David Low, la race des dunes du sud de l'Angleterre était pourvue de cornes dont le fort volume contrastait avec sa petite taille. Aujourd'hui il est sans exemple de les voir réapparaître chez les southdowns, non plus que dans les autres variétés améliorées de la même race. Elles n'ont persisté que chez celle des lilaek Faced, habitant les montagnes de
l'ouest de l'Ecosse, où ils se reproduisent en liberté. Les Anglais en ont privé tous leurs moutons depuis au moins un siècle, tandis que les types naturels des variétés leicester et kent sont encore représentés par d'autres variétés qui en sont pourvues, comme celles de l'Allemagne et celle de Pile de Texel.
Le cas le plus remarquable à cet égard est celui des mérinos. Dans nos troupeaux français, il n'est pas à ma connaissance que les brebis aient des cornes. On sait que les béliers, en général, en portent au contraire de très volumineuses. Certains éleveurs, depuis quelque temps, ont préféré qu'ils n'en eussent point du tout. Satisfaction leur a été donnée, et maintenant il existe, dans plusieurs de ces troupeaux, des familles de
238 l'espèce kt la bace en biologie générale
mérinos sans cornes. Elles se maintiennent aisément avec leur nouveau caractère. C'est d'abord en Bourgogne, semble-t-il, que la modilication a été obtenue, à Chàtillon-sur-Seine. 11 y avait la deux troupeaux renommés pour la linesse de leur laine, que j'ai bien connus l'un et l'autre. Ils étaient tous les deux de la plus grande pureté d'origine et de type. L'un d'eux avait été formé par le maréchal Marmont. Ce troupeau était entièrement composé d'individus dont les mâles portaient de volumineuses cornes ; dans l'autre, au contraire, tous les béliers en étaient dépourvus, comme les brebis. Dans les deux les béliers formaient une forte proportion de l'effectif, ces troupeaux étant exploités principalement en vue de leur vente aux autres éleveurs. Dans d'autres régions de notre pays, le même fait se montre, mais dans des conditions moins étendues. Je n'y connais aucun troupeau dont tous les béliers soient ainsi sans cornes. On n'y voit que des groupes plus ou moins nombreux de sujets non cornus, au milieu des autres ayant conservé l'attribut naturel de leur type.
Les chèvres sans cornes de la race d'Europe forment au moins une variété tout entière, qui est celle du Poitou, tandis que dans toutes les autres, du moins à ma connaissance, les individus non cornus sont une rare exception, si même il y en a. Dans la race d'Asie, la variété d'Angora porte des cornes; celles de Cachemir et du Thibet n'en ont pas. La race de Nubie en est naturellement dépourvue.
Une particularité en apparence opposée est à signaler, qui s'observe parfois chez les chèvres d'Europe, mais surtout dans la race ovine asiatique, où elle est commune. C'est celle de la présence de quatre, de cinq et môme de six cornes, diversement dirigées. On la constate souvent dans les troupeaux de l'Algérie principalement, mais aussi dans ceux de la Tunisie, de la Syrie, de l'Asie-Mineure et de la Hongrie. L'étude attentive que j'en ai faite m'a montré qu'il ne s'agit point là d'une multiplication des chevilles osseuses frontales, mais bien au contraire d'un processus de division des deux chevilles normales, provoquant une multiplication corrélative des étuis cornés. 11 y a des cas dans lesquels la division est incomplète et ne se manifeste que par une corne fourchue à son extrémité ; d'autres où elle ne se marque que par des sillons longitudinaux sur les deux faces opposées de la corne. La condition déterminante de ce processus échappe absolument. Il est curieux de constater qu'il ne se produit que dans une seule des races d ovidés ariétins et aussi dans une seule des races caprines. II n'est pas moins curieux de constater aussi que c'est dans la première seule que s'observe l'absence congénitale de développement des conques auriculaires. Les indigènes de Tunisie, dans la région de Gabès, nomment akrout les individus ainsi dépourvus d'oreilles. Ils s'interdisent de les affecter aux sacrifices religieux. En Chine on en a fait une variété désignée par le nom de Yuiujti. Au Jardin zoologique du Bois de Boulogne, dans un petit
240 h ESPÈCE ET LA RACE EN BIOLOGIE GÉNÉRALE
groupe de ces moutons yungti, on a vu la réversion faire réapparaître les conques, en totalité ou seulement en partie.
Ces cas de multiplication apparente des cornes, comme ceux de leur disparition ainsi que ceux de disparition totale ou partielle des conques auriculaires, constituent bien, eux aussi, des variétés de formes, attendu qu'ils laissent également intacts les caractères spécifiques. (Ju'il ait plusieurs cornes ou qu'il n'en ail que deux, ou pas du tout, l'individu n'en conserve pas moins l'architecture crânienne qui caractérise son type naturel, et ainsi il n'y a doute pour personne sur son identité de race.
La race asiatique est également la seule où se montre une autre particularitédeformequi caractérise quelquesunes de ses variétés seulement. Cela indique Lien qu'elle ne jouit pas de la fixité. Elle a été signalée, sans doute pour la première fois, par Hérodote sur les moutons de la Péninsule Arabique. Elle remonte donc à la plus haute antiquité. Il s'agit de masses graisseuses occupant la base de la queue et s'étcndant parfois jusqu'à son extrémité, de façon à ce qu'elle y soit entièrement noyée et acquière ainsi une forte largeur. Elle devient par là tellement lourde que les individus peuvent à peine la porter. Hérodote dit qu'alors on la lixc sur un petit chariot qu'ils traînent à leur suite, ce qui d'ailleurs se voit encore aujourd'hui, en Arménie notamment. Desmarest a fait de ces moutons à queue grasse une espèce particulière, qu'il a nommée 0. lalicawla.
Dans d'autres cas les masses graisseuses sont globuleuses et occupent les fesses, la queue se trouve entre elles avec son volume normal. Aux sujets où la particularité affecte cette disposition, qui se voient surtout en Perse, a été donné le nom d'O. steatopyga.
Dans le passage de son livre où il a parlé de ces faits, qu'il ne pouvait pas négliger de mentionner, Darwin a montré 1 qu'il n'était pas suffisamment renseigné à leur sujet. La mention d'Hérodote, en particulier, lui a échappé. « Presque chaque pays, dit-il, a sa propre race, et plusieurs en ont un certain nombre très différentes les unes des autres. Une des plus fortement caractérisées est une race orientale à queue longue, pourvue, d'après Pallas, de vingt vertèbres, et si chargée de graisse que, pour l'empôcher de traîner par terre, on la place sur un chariot que l'animal tire après lui. Ces moutons, que Fitzinger regarde comme une forme primitive, paraissent porter dans leurs oreilles pendantes le cachet d'une domestication prolongée. Il en est de même pour les moutons qui portent sur le croupion deux grosses masses de graisse et ont une queue rudimentaire. La variété angola de la race à longue queue a des paquets de graisse remarquables sur le derrière de la tète et sous les mâchoires. Dans un excellent travail sur les moulons de l'Himalaya, M. Hodgson conclu!, d'après la distribution des diverses races, que cette augmentation caudale, dans la plupart de ses