‹ L'espèce et la race en biologie généraleChapitre 20 sur 66 · Ch. Dahvvin, op. cit., t. I, p · texte numérisé non relu

Ch. Dahvvin, op. cit., t. I, p

cultivé dans le nord do la France pour en extraire de l'huile, et ceux qui sont cultivés dans les jardins comme plantes d'ornement, ne diffèrent point du sauvage par leurs caractères spécifiques. Quelles différences cependant quant au volume des tiges, des feuilles, des Ileurs et des fruits! De même pour le chou, el, pour mieux dire, pour toutes les autres plantes cultivées dont le prototype sauvage nous est connu. Mais comme notre objet n'est point de faire admettre la réalité des variations, qui n'est contestée par personne, comme il est seulement de montrer que la notion de variété ne se rattache aucunement à celle d'espèce, en établissant que ce qui varie, chez les êtres vivants, est tout autre chose que ce qui caractérise le type naturel, il serait superilu de pousser plus loin l'examen de ces choses chez les végétaux. Arrivons donc tout de suite aux variétés d'aptitude.

Parmi les plantes, la betterave est celle qui en offre un des exemples les plus intéressants. On sait que l'une de ses variétés, et même plusieurs, sont cultivées pour extraire de leur racine le sucre qui s'y accumule en plus forte proportion que dans celle des variétés comestibles ou fourragères. Lorsqu'au commencement du xix c siècle on s'est avisé d'extraire ce sucre de la betterave champêtre, seule cultivée alors, la proportion qu'en contenaient les racines était faible, et il en a été longtemps ainsi. Depuis, les cultivateurs se sont appliqués à créer, par sélection et par les procédés de culture, des variétés de plus en plus riches. La betterave est une plante

bisannuelle. La première année elle élabore, pour les mettre en réserve dans sa racine, les matériaux nécessaires au développement de sa tige, de ses organes Il oraux et de ses graines. Ce développement se fait la seconde année. Normalement la racine reste en terre durant l'hiver, en l'état d une sorte de sommeil. A l'aide d'artifices dans le détail desquels nous n'avons pas à entrer, les agriculteurs dont l'industrie consiste à produire des graines de betterave à sucre déterminent, par l'analyse chimique ou saccharimétrique, la teneur en sucre de toutes les racines qu'ils ont récollées. Ils ne réservent, pour en faire Tannée suivante des portegraine, que celles qui se sont montrées les plus riches. C'est ainsi qu'on est arrivé à obtenir des variétés dont la racine dose jusqu'à 16 et 18 0/0 de sucre, tandis que les premières exploitées ne dépassaient pas 7 à 8.

Evidemment, le résultat n'a pu être réalisé que par le développement de l'aptitude des feuilles à élaborer la matière sucrée. Cette aptitude des feuilles de la betterave a été, dans le temps, contestée par Claude Bernard, vraisemblablement parce qu'elle ne cadrait point avec ses idées sur la formation du sucre dans l'organisme animal. Mais des expériences d'effeuillage semblent avoir démontré qu'il était dans Terreur. Kn tout cas, que l'élaboration se fasse dans les feuilles ou dans la racine elle-même, peu importe pour notre démonstration. Dans Tune comme dans l'autre hypothèse, le fait de l'accroissement tle l'aptitude, sous l'influence de la sélection des graines, n'en reste pas moins certain. M

faut bien savoir que les aptitudes ne se créent point. Elles sont naturelles. Seulement, pour peu qu'elles existent à un degré quelconque, si faible qu'il puisse être, il est toujours en notre pouvoir de les agrandir, en y mettant la persévérance suffisante. Ici il ne s'agit plus de variétés existantes depuis un temps immémorial, et dont on est obligé d'interpréter le mode de formation par le pur raisonnement. Nous avons assisté à la production de celles en question, et personne sans doute n'oserait s'élever contre l'exactitude de l'interprétation.

Les variétés fourragères de la même espèce, celles dites globe jaune, tanquard, mammouth, etc., qui ne diffèrent du prototype que par le fort volume de leur racine, énorme pour quelques-unes, et par la grandeur de la plante, feuilles et tiges, ces variétés-là n'ont été obtenues que par leur végétation dans un sol riche et par le grand écarte nient de leurs plants. Ce fort volume des racines est du surtout à leur grande richesse en eau. Il n'en est pas moins vrai que là encore c'est l'api itude à l'élaboration des éléments constituants de la racine qui a été développée par la culture.

On n'ignore point combien sont nombreuses les variétés de Tunique espèce de pomme de terre cultivée en Europe. Une page ne suffirait pas à leur énumération. Chacun sait les différences de saveur que présentent ses tubercules consommés universellement, au grand avantage de l'humanité, en outre de celles qu'on observe dans leur forme et dans leur volume. Il y a des

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variétés dites hâtives, parce que leurs tubercules sont développés avant le temps ordinaire. La même variété, cultivée en terre sabloncuse, a une saveur autrement fine et agréable que celle qu'on lui trouve quand elle s'est développée dans un sol calcaire ou argileux. D'un autre côté, la richesse des tubercules en fécule est bien loin de se montrer la même dans tous les cas, ce qui est d'une grande importance pour l'industrie de la féculerie et celle de la distillerie. En ces derniers temps, Aimé Girard s'était appliqué à sélectionner, sous ce rapport, l'une des variétés, appelée Kiehter imperator, et ses efforts l'ont conduit à de remarquables résultats. Tous ces faits, de notoriété publique, attestent que la pomme de terre, comme la betterave, est susceptible de subir, par la culture, îles variations d'aptitude influant sur les produits élaborés. Seulement, en plus de la quantité de ces produits, l'influence agit aussi sur la qualité. 11 n'en peut pas être ainsi pour la betterave : le sucre qu'elle élabore étant un principe immédiat délini a nécessairement des propriétés invariables.

Entre les petites asperges eftilées qui poussent à l'état sauvage en Algérie et qu'on y consomme, et les grosses asperges d'Argenteuil, la différence est grande sous tous les rapports. Elle l est moins, mais encore bien sensible, quand on les compare avec celles qu'on cultive dans certaines vignes de France. Ce n'est pas uniquement par le volume que les variétés diffèrent. La sauvage aune saveur amère dont je puis parler en connaissance de cause. Dans les variétés cultivées, cette

saveur a diminué jusqu'à disparaître tout a fait. Dans celles qui passent pour les plus améliorées elle a môme été remplacée par une saveur douce qui n'est point du goût de tous les consommateurs. En fait, la plante a perdu, par la culdire, son aptitude à élaborer le principe amer. Il y a donc encore là une modification qui s'est produite sans aucune altération des caractères spécifiques.

Il a été parlé des nombreuses variétés do fruits produites par le poirier, en constatant que ces variétés ne se peuvent propager que par la greffe, non point par semis. La greffe est simplement la continuation de l'individu, nullement sa reproduction, ou mieux celle de son espèce. Ces fruits, auxquels des noms de fantaisie ont été donnés, diffèrent entre eux par la forme et par le volume, mais ils diffèrent surtout parla constitution de leur chair plus ou moins fondante, comme on dit, et par sa saveur. En outre, ils n'arrivent pas tous à maturité en même temps. Il y a des poires d'été et des poires d'hiver. Ces dernières mûrissent aussi dans la fruitière, une fois cueillies, à des moments variables. Elles sont infiniment plus estimées que les poires d'été. C'est sur elles que s'est exercée l'action des arboriculteurs, par des procédés que nous n'avons pas à indiquer. Ce qu'il en faut retenir, c'est la variation d'aptitude que ces procédés ont imposée à l'arbre. Entre les fruits du poirier non greffé et ceux des variétés appelées duchesse d'Aiigoulèine ou beurré d'amanlis, par exemple, l'écart est tellement grand sous tous

les rapports qu'on se demande comment il a été possible de modilier a ce point les propriétés de l'arbre naturel.

Les variétés des fruits du pommier nous fourniraient des faits du même ordre. Celles des fruits du pécher sont encore plus saillantes par leurs différences. On en a une idée en comparant les pêches que donnent les arbres non greffés qui poussent dans les vignes à celles de Montreuil, de chair si fine et si savoureuse et si fondante. Beaucoup d'autres faits de même genre pourraient être cités» car il s'en est produit pour tous les arbres et les arbustes à fruits dont se sonl occupés les arboriculteurs. Mais ce serait en vérité surabondant. Passons aux animaux.

Les espèces comestibles anglaises de bovidés, d'ovidés et de suidés, dont il a été parlé précédemment au sujet de leurs variations de formes, se font remarquer en outre par le développement, même exagéré, de leur aptitude à élaborer la graisse. Cette aptitude exagérée s'accuse surtout chez les porcs. Une particularité remarquable des variétés bovines et ovines, c'est que chez elles la graisse s'accumule principalement sous la peau, dans le tissu coujonctif sous-cutané, tandis que chez les animaux qui n'ont été que peu ou point améliorés elle se dépose surtout autour des intestins et dans le tissu ronjonctif interfasciculaire des muscles. En tout cas, ce développement de l'aptitude à l'élaboration de la graisse, naturelle à un certain degré chez tous les animaux comme une des sources de leur

énergie, est bien incontestablement une chose acquise. 11 est en notre pouvoir de la faire acquérir par des procédés connus. On a usé de ce pouvoir ailleurs qu'en Angleterre, a l imitation, il est vrai, des éleveurs anglais, qui ont devancé tous les autres dans cette direction. L'amélioration des formes dans le sens d'un plus fort rendement en viande s'accompague toujours de l'accroissement de l'aptitude dont il s'agit.

Mais c'est surtout celle au développement hàtif de tout l'organisme, que nous appelons précocité et que les Allemands nomment maturité précoce (Fruhreifc), qui gouverne les autres dont il vient d'être question. L'état adulte, caractérisé essentiellement par la soudure de toutes les épiphyses, par conséquent par l'achèvement du squelette, et manifesté au dehors par l'éruption complète de la dentition permanente, cet état n'arrive normalement qu'à l'âge de cinq ans chez les bovidés, à celui de quatre chez les ovidés et a celui de trois chez les suidés. Par l'application rigoureuse de la gymnastique fonctionnelle, le délai est réduit à trois chez les premiers, à deux ans et demi et deux ans chez les autres. On en a la preuve rendue absolument incontestable dans la variété des mérinos améliorés dont il a été déjà question, par l'absence dans leur cas de toute intluence héréditaire. L'aptitude à la précocité se transmet en effet héréditairement sous la forme d'une puissance digestive et nutritive plus élevée ; mais l'héritage ne sert de rien, en l'absence des moyens qui ont fait développer l'aptitude. Au contraire, les sujets

issus île parents précoces périclitent dans les conditions d'alimentation où les autres se maintiennent. Ce sont des sortes de machines à grand travail, qu'il ne faut pas laisser chômer. Les sujets de la variété des mérinos améliorés sont aussi précoces que les moutons anglais qui le sont le plus. Nous avons aussi en France des bovidés et des suidés qui sont dans le même cas, et qui ont acquis leur accroissement d'aptitude par les mômes moyens.

Toutes les vaches, ainsi que toutes les brebis et les chèvres, oui des mamelles aptes à la sécrétion du lait. Seulement, tandis que les unes en sécrètent tout juste ce qui est indispensable à l'alimentation de leurs jeunes durant les premiers mois de leur existence, l'activité des autres esl, dans certaines conditions, tellement intense qu'elles en produisent deux, trois et jusqu'à quatre fois plus. On pourrait croire que les différences d'aptitude constatées sont dues à des différences d'espèces. Il n'en est rien. Ces différences se rencontrent dans des variétés de la môme espèce ou môme race. On ne peut les attribuer qu'à l'influence des milieux dans lesquels vivent et se reproduisent ces variétés. On n'observe des fortes laitières que dans les régions ou l'atmosphère est constamment saturée d'humidité, comme aux bords de la mer, près des grands cours d'eau ou des lacs de montagnes. La preuve en est que les vaches hollandaises, les plus grandes laitières de toutes, transportées au sud de l'Italie, y perdent tout de suite une forte part de leur aptitude. La

descendance de ces vaches tombe bientôt à l'unisson des bêtes du pays. L'expérience en a été faite là, et ailleurs aussi, dans des circonstances de milieu analogues. Elle a toujours donne le môme résultat. La sélection, dans les familles les mieux douées, a sans aucun doute coniribué pour une part à la généralisation de l'aptitude la plus forte, par la transmission héréditaire des organes mammaires les plus développés. En outre, la pratique régulière et continuée des mulsions exerce son influence connue sur la durée de la période de lactation. Mais tout cela resterait presque sans effet si la saturation de l'atmosphère n'existait point, pour réduire au minimum les pertes d'eau par les perspirations pulmonaire et cutanée.

Les brebis du plateau du Larzac, dont le lait est un objet d'exploitation pour la fabrication des fromages de Roquefort, comparées à toutes les autres de la même race des Pyrénées, montrent une aptitude laitière bien supérieure. Elles produisent une quantité de lait à peu près double. Et cependant cette race des Pyrénées, dans toutes ses variétés, est plus laitière qu'aucune des autres. La chèvre de Nubie, en son pays, aies mamelles peu actives. Sa variété de l'ile de Malte est renommée, à juste titre, comme la plus forte de toutes les laitières caprines.

Encore à ce propos on pourrait s'étendre davantage sur les faits qui témoignent en faveur des variations d'aptitude à la lactation. A quoi bon insister sur une démonstration qui sera sans doute jugée suffisante?

On n'avait point, du reste, à prouver la réalité de la variation des êtres vivants, qui est admise par tout le monde, mais seulement à déterminer d une façon précise les attributs de ces êtres qui en subissent les effets, et ceux qui, jusqu'il présent et depuis le nombre incalculable de siècles qu'ils nous sont connus, ont résisté à ses atteintes. Pour quiconque ne raisonne qu'en prenant pour base les faits mis en évidence par l'observation et l'expérience, et non point d'après des conceptions dites philosophiques, il ne peut pas à cet égard subsister le moindre doute.

De ces faits, tels que les principaux ont été exposés dans ce chapitre, il résultera, ce semble, une notion nette, claire, bien définie, de la variété, au lieu de la notion vague qu'en ont les naturalistes en général. On en conclura vraisemblablement que ceux qui se sont efforcés de faire prévaloir l'idée de la variabilité limitée de l'espèce, à rencontre de la doctrine transformiste, ont laissé cette idée dans l'obscurité. Il eu a été ainsi, faute d'avoir, d'une part, donné une caractéristique précise de l'espèce vivante, et d'autre part d'avoir indiqué également avec précision ce qui est soumis à la variation sous l'influence des milieux naturels ou artificiels. La variation, en vérité, a des limites, mais elles ne lui sont imposées que par ce qui constitue l'espèce même. Ce n'est donc point l'espèce qui varie, d'une faron limitée ou illimitée. S'il était établi qu'elle varie, si peu que ce fût, nul ne serait autorisé à poser des limites à sa variation. L'avenir n'est à personne, a

dit le poète. Quant au passé, on n'a pas scientifiquement le droit de le supposer. Il faut s'en ternir à ce qui est constaté. A cet égard, chacun est libre d avoir, à titre de croyance, sa conviction personnelle. Chacun est libre d'imaginer, pour la satisfaction de son esprit, sur l'origine des choses, un dogme quelconque, et même de chercher à le propager par la persuasion. Je n'y vois, pour ma part, aucun inconvénient, pourvu qu'on n'aille pas jusqu'à maltraiter ceux qui ne croient pas pouvoir se laisser persuader et qui poussent l'exigence jusqu'à demander des preuves.

Au sujet des modifications de couleur, de taille, de formes, d'aptitudes, que subissent les individus appartenant à une espèce, à un type naturel quelconque, et qui font de ceux qui les ont subies dans le même sens une variété de couleur, de taille, de formes ou d'aptitude, il n'est pas permis d'assigner à ces modifications des limites. Par cela même que ces individus ont varié, il y a lieu de penser qu'ils varieront encore, soit dans le même sens, soit dans un autre. En ce qui touche les animaux domestiques, cette notion est le principal fondement de la zootechnie pratique, comme elle l'est aussi, par rapport aux plantes, pour l'horticulture. L'art a pour but, dans les deux cas, de créer des variétés de plus en plus aptes a satisfaire nos besoins, et quelquefois môme nos caprices. Pour s'en assurer il suffit de suivre les travaux des horticulteurs fleuristes, et en particulier ceux qui, dans ces derniers temps, ont porté sur les azalées et les chrysanthèmes.

Il y a loin assurément de la notion qui résulte de nos études à celles qui ont, jusqu'ici, prévalu dans la science avec leur sens vague et général. Pour Linné, qui ne s'en est occupé qu'au sujet des plantes, les variétés sont composées de celles de ces plantes qui, étant de même espèce, ont varié sous l'influence de causes occasionnelles ou accidentelles. A quoi Is. Geoffroy Saint-Hilaire, qui le cite, interprétant mal sa pensée sans doute, ajoute : «< Tout changement produit dans une espèce par une cause accidentelle, toute dérogation aux conditions ordinaires de cette espèce, toute déviation du type est donc pour Linné une variété. » Les termes de la définition de l'illustre naturaliste suédois n'impliquent pas du tout que dans les variétés le type ait dévié.

L«* même auteur attribue à Cuvier une définition fort analogue en disant que pour lui les variétés sont des subdivisions accidentelles de l'espèce, et à de Gandolle celle-ci : « On appelle variété, varietas, un changement quelconque dans l'état ordinaire dune espèce. » Quant à l'idée qu'il s'en est faite lui-même, il n'est pas facile delà saisir, tant il l'a noyée dans sa dissertation. « La définit ion de Linné, dit-il \ n'est cependant pas celle qui restera dans la science, et déjà même il est vrai de dire qu'elle a cessé d'y prévaloir. L'usage, aujourd'hui, n'est pas pour, mais contre l'application très générale du mot variété à « tout changement dans l'état d'une

t. Isidore Geoffroy Saint-Hilaikk, op. ci£., t. II, p. 3H.

espèce ». Non seulement les monstruosités, première distinction sous-entendue par de Candolle, parCuvieret peut-être par tous, mais les races sont séparées des variétés par la grande majorité des naturalistes, par les agriculteurs et souvent même par le public étranger à la science. »»

Nous allons voir ce que cela vaut.

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