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CHAPITRE I

la notion d'espèce

11 est notoire que, de temps immémorial, la notion d'espèce a été de connaissance tout à fait vulgaire. Les nombreux essais de sa définition par les naturalistes, depuis deux siècles, n'ont fait que l'obscurcir. Je l'ai, pour mon compte, constaté depuis longtemps dans les termes suivants 1 :

« Dans ce qu'on appelle le système de la nature, autrement dit dans Tordre naturel, le premier fait qui frappe l'observateur des nombreux êtres organisés qui s'y rencontrent, c'est celui des caractères individuels par lesquels ils se distinguent entre eux. La définition de ces caractères distinctifs, il faut qu'il la cherche par l'analyse, s'il la veut avoir, mais leur notion synthétique se présente tout de suite, et il la saisit pour ainsi dire instinctivement. Elle est aussi vieille que 1 humanité; la preuve en est qu'on la trouve dans toutes les langues par son expression verbale. Tous les peuples ont distingué les animaux et aussi les plantes, comme ils ont distingué les autres objets qui s'offraient à leurs regards. Et ce sur quoi il n'est pas indifférent

i. A. Sanso.n, La notion philosophique do l'espèce, dans La Philosophie positive, de Littré et Wyroubow, jauvier-février 1868.

d'appeler l'attention en ce moment, c'est que la pensée ne leur est pas venue d'exprimer cette notion par des termes divers, suivant qu'elle se rapportait à des ordres divers d'objets : dans tous les cas, ils l'ont rendue par un unique mot que nos linguistes français traduisent invariablement par celui d'espèce. L'idée d'espèce est donc, de temps immémorial, adéquate à celle de caractères distinctifs, de formes ou de propriétés matérielles différentes.

« 11 serait superflu, sans doute, de faire remarquer que cette idée ou cette notion est absolument indépendante de toutes celles qu'on a pu se faire ultérieurement sur les autres attributs des êtres organisés, considérés par rapport à la durée. Quelles que soient celles-là, la notion d'espèce n'en est pas moins fondamentale toujours et a tout instant. Dès qu'il y a deux objets en présence, l'invincible besoin de l'intelligence est de se demander s'ils sont semblables où s'ils diffèrent et, par conséquent, de les comparer; et Ton conclut de la comparaison qu'ils sont ou non de la même espèce; ce qui est la manière universelle d'exprimer l'ensemble de leurs caractères, identiques ou distinctifs. La notion peut être plus ou moins vague, plus ou moins nette : c'est affaire d'analyse, et le progrès des connaissances consiste principalement à distinguer de mieux en mieux, pour toutes choses, les espèces, c'est-à-dire les qualités différentes, chacune ayant sa loi ou sa condition déterminante, ce qui est le but final de toute recherche scientifique ; mais, notons-le

Lien, nette ou vague, la notion, en se précisant, ne change point de nature ; elle se rapporte toujours au môme fait.

« Cette notion fondamentale, qui se présente d'abord à l'esprit, est indépendante de toute question d'origine, au moment de l'observation qui la fait naître; elle demeure exclusivement dans l'espace. Sa première conséquence est de provoquer le groupement des individus ou des objets auxquels elle se rapporte en catégories déterminées et nommées embrassant chacune tous les objets de même espèce, c'est-à-dire offrant des caractères identiques, dont l'ensemble constitue le type de ces objets. De là résulte la notion nouvelle d'un certain nombre de types naturels, autour desquels viennent prendre place dans la classification tous les objets de la même espèce. A l'instant où s'opère ce travail d'analyse, on ignore encore s'ils ont entre eux d'autres relations que celle de leur identité ; pour s'en apercevoir, il faut les envisager par rapport à la durée. Alors, en ce qui concerne les êtres organisés, on constate qu'ils jouissent de la faculté de se reproduire; que les uns sont issus des autres; qu'il existe entre eux, par conséquent, des rapports de filiation, et que chacun se reproduit selon son espèce, comme dit la Genèse, en d'autres termes selon son type. On constate en outre que, pour une durée restreinte, l'ensemble des individus de même origine, dont la généalogie est connue, a reçu le nom de famille; qu'un ensemble de familles porte celui de tribu, et qu'un

ensemble de tribus forme une race. L'idée de race, dans le développement naturel des manifestations verbales de l'humanité, n'est donc qu'une extension de celle de famille; ce qui conduit l'analyse rigoureusement poursuivie, dans l'examen des faits, à la conclusion inévitable que chaque race a nécessairement commencé, à un instant quelconque de la durée, par un prototype spécifique, simple ou double, suivant la disposition des organes de reproduction. De ce type sont issus tous les individus qui ont composé la première famille, puis les familles secondaires, qui, en se subdivisant de plus en plus, pour se multiplier en progression géométrique, ont constitué la race actuelle. »

Mais la notion d'espèce ne s'applique pas seulement aux êtres vivants, végétaux et animaux, ni même aux objets dits matériels. On reconnaît, en effet, des espèces minérales et des espèces chimiques et, pour mieux dire de tous les corps quelconques, ainsi qu'en témoignent, par exemple, ces deux vers d'Alfred de Musset :

Le sopha sur lequel Hassan était assis Était en son espèce une admirable chose.

La plume avec laquelle ceci est écrit est d'une espèce particulière, comme la table sur laquelle est placé le papier qui reçoit l'écriture, la chaise qui supporte celui qui écrit et comme les caractères avec lesquels son manuscrit sera imprimé. Bien plus, cette notion ne s'applique pas davantage exclusivement aux objets concrets, elle s'étend aussi aux choses de l'ordre abs-

trait. Il y a des espèces de théorèmes mathématiques des espèces de solutions des problèmes de même nature, des espèces de vices, des espèces de vertus, en un mot des espèces d'idées, comme il y a des espèces de chapeaux. La notion est donc absolument universelle, et, dans tous les cas, elle dérive d'une caractéristique différentielle, en raison de laquelle l'objet considéré se distingue de tous les autres qui peuvent lui être comparés. C'est la détermination de cette caractéristique, pour chaque genre d'espèces, qui scientifiquement importe seule, ou autrement, la définition de la notion, car celle-ci, comme on Ta déjà dit, est dans le sentiment universel et peut ainsi être simplement affirmée.

A coup sûr, les tentatives de définition n'ont pas manqué, en ce qui regarde les être vivants, ce qui suffirait à indiquer que les auteurs se sont écartés, en ce qui touche ces êtres, de la notion universelle qui vient d'être examinée. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, dans son Histoire naturelle générale des règnes organiques, principalement étudier citez l'homme et les animaux (t. Il, p. 305 et suiv.), les a toutes passées en revue et discutées, ce qui simplifiera considérablement notre tache pour les exposer. « On ne s'étonnera pas, dit-il, de voir la définition de l'espèce placée par les maîtres delà science au nombre des plus grands problèmes dont l'esprit humain ait à se préoccuper. Aussi, n'en est-il pas un seul, en histoire naturelle, dont la solution ait été plus souvent, plus laborieusement cherchée. Depuis

un siècle surtout, de Linné et de Buiïon à Lamarck, à Cuvier, à Geoffroy Saint-llilaire et à leurs disciples actuels, c'est une chaîne continue d'efforts toujours renouvelés; si Lien que nous pourrions à peine citer une seule année qui n'ait eu, sinon son succès, du moins sa tentative de succès.

« Des innombrables délinitions qu'ont introduites dans la science cette multiplicité d'efforts et, encore plus, la diversité des directions suivies par les auteurs, la plupart ne sont que de simples variantes les unes des autres, ou ne diffèrent que par des nuances. Ailleurs, la divergence des doctrines commence à se faire jour par des dissidences qui touchent au fond même de la délinition, ou môme elle se traduit par des diversités radicales, et telles qu'il n'y a plus à concilier, mais à opter.

« Les délinitions qu'on a données de l'espèce diffèrent aussi entre elles par l'ordre des idées, par la nature des notions dont elles dérivent; tantôt simplement empiriques; taulôt scientifiques, particulièrement physiologiques ; tantôt, et le plus souvent métaphysiques ou môme théologiques. En outre qu'aux difficultés résultant de la diversité des doctrines viennent parfois s'en ajouter d'autres, nées de la diversité des points de vue que comporte la môme doctrine. Et, s'il est inévitable qu'il y ait discordance entre les définitions des écoles opposées, il est possible, et il arrive souvent, que celles qui ont cours dans la môme école ne concordent pas non plus entre elles.

« Le simple exposé, la simple mise en regard des vues successivement émises sur l'espèce, et dont toutes ces définitions sont autant de résumés divers, est déjà un travail qui ne manque pas de difficultés : les éléments ne peuvent en être réunis qu'au prix de longues recherches, et le résultat n'en vaut pas toujours ce qu'il a coûté. »

Ce qu'a constaté ainsi Is. Geoffroy donne la meilleure preuve qui pourrait être souhaitée de l'impuissance où l'on se trouve, quelque génie qu'on ait, de résoudre le problème de la définition de la notion d'espèce, à l'égard des êtres vivants, en l'absence de la méthode expérimentale. Si, chez ces êtres, il n'y avait point un ensemble de caractères ou d'attributs que cette méthode démontre être constants ou fixes et se reproduisant invariablement dans la suite des générations, c'est bien en vain qu'on y chercherait des espèces. Il faudrait se résigner à n'y voir que des individus. L'observation pure et la méditation, surtout quand elles portent sur l'ensemble des règnes organiques par de simples vues spéculatives, en négligeant les détails, peuvent bien parfois se trouver justes, mais il y a plus de chances pour qu'elles tombent à faux. Parmi les auteurs dont on va voir les définitions, c'est à peine si l'on en pourrait citer un qui fût expérimentateur; et encore celuilà s'est-il écarté de la notion qu'il voulait définir, en oubliant que cette notion, comme on l'a déjà fait remarquer, ne se rapporte pas seulement aux êtres doués de la faculté de se reproduire.

II serait superflu de remonter, dans notre recherche, jusqu'à l'antiquité, et môme seulement jusqu'au moyen âge, avec l'auteur que nous suivons. Partons seulement de la fin du xvii 0 siècle avec Jean Ray et Tournefort, tous les deux botanistes. D'après le premier, on doit regarder comme de môme espèce toutes les plantes issues de la même semence et qui se reproduisent par semis. C'est exact, mais il s'en suivrait l'impossibilité de distinguer les espèces végétales, au cas où l'on n'aurait pas assisté à leur développement. La définition de Jean Ray est donc insuffisante.

Pour Tournefort, sont de la même espèce les plantes qui, dans leur genre, se distinguent par quelque caractère particulier. Assurément, mais encore eût-il fallu indiquer ce caractère, car les variétés se distinguent elles aussi, dans leur espèce, par quelque caractère particulier, qui ne peut pas être de la même sorte que celui de l'espèce. Sans cela il n'y aurait point de distinction possible entre les espèces et les variétés. C'est du reste à cette définition vague, qui a subsisté bien longtemps après l'époque de Tournefort, et qui subsiste encore même dans l'esprit de certains botanistes, qu'est duc l'incertitude des déterminations spécifiquesdes plantes. C'est en botanique surtout qu'il est question de bonnes espèces etd'autres qui ne sont point reconnues telles par tous les classificateurs. Il n'y en a peut-être pas deux qui s'accordent sur le nombre des espèces connues d'un même genre. Ce qui est une espèce pour l'un n'est qu'une variété pour l'autre. « La définition de

Digiti

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Tournefort, dit Is. Geoffroy, s'arrête, comme il est facile de le voir, à la surface du sujet, et laisse subsister toutes les difficultés. « Il ajoute : « Elle mérite cependant d'être tirée de l'oubli où on l'a laissée : c'est un titre très secondaire pour un naturaliste tel que Tournefort, mais encore en est-ce un que d'avoir dès lors posé cette question : Qitid specics nomme? et d'avoir essayé d'y répondre. » En vérité est-il possible d'aborder l'étude d'une partie quelconque de l'histoire naturelle sans avant tout se poser cette question ? A ma connaissance, il n'y a que Darwin et ses disciples qui aient négligé de prendre le soin de définir au préalable la chose dont ils prétendent nous faire connaître l'origine.

Après Tournefort, on arrive à Linné, et alors la notion se précise davantage, tout en prenant sa source dans le domaine cxtra-scicntitiquc. Cela n'a pas lieu de surprendre, étant donné l'esprit du temps. L'illustre savant ne pouvait guère s'écarter de l'horthodoxie religieuse. « C'est en vain, dit notre auteur, qu'on chercherait dans les ouvrages de Linné une définition proprement dite de l'espèce; mais ce qu'on y trouve, ce sont, réunis et résumés sous la forme la plus concise, tous les éléments essentiels de cette définition, telle que la conçoit encore aujourd'hui l'école de la fixité de l'espèce. Linné n'a pris, ni là, ni depuis, le soin de la formuler lui-même; mais ses successeurs n'ont eu qu'à l'extraire de son œuvre; elle y est, dès 1735, contenue tout entière ; et c'est pourquoi la doctrine de la fixeté ne date scientifiquement, quoi qu'on en ait dit, ni du

moyen âge ni du xix° siècle, ni d'Albert le Grand ni de Cuvier, mais de Linné. Nous verrons bientôt que, dans la question de l'espèce, Cuvier n'a fait, en notre siècle, que défendre, après bien d'autres, une thèse déjà vieillie. »

En effet Linné, dans son Systema natura, commence par accepter purement et simplement les assertions de la Genèse au sujet de la création des espèces ; puis, dans les Fondamenta botanica, il formule sa doctrine en une phrase très nette : « Nous comptons, dit-il, autant d'espèces qu'il y a eu de formes diverses créées à l'origine: Species tôt itumeramus, quot diverse forma in principio sunt creal,v. » Quelques années après, dans YOratio de telluris hatritahilis inerrmento, il revient à la même idée en cherchant a expliquer comment tous les individus actuels sont sortis d'un seul couple créé au commencement des choses, en raison du fait qu'il a posé antérieurement: sim'de semper parit sut sim'de, le semblable engendre toujours son semblable. Enfin plus tard, dans la Plidosophica botanica, il revient encore à son idée primitive, exprimée en termes différents. Autant, dit-il, se rencontrent aujourd'hui de formes ou d'organisations diverses, quot diversœ forma svu structura hodierum occurrunt, autant il existe d'espèces primitives et perpétuelles, chacune dérivant d'une de celles initialement créées par l'Être intini qui ont persisté toujours semblables à elles-mêmes, pluies ut sibi semper similes, à travers les temps.

En laissant de côté l'idée extra-scientifique de créa-

tion par un être infini, on verra que la formule de Linné, qui n'est d'ailleurs point une définition de la notion d'espèce, mais seulement la constatation d'un fait, exprime une vérité incontestable à l'égard des êtres doués de la faculté de se produire. C'est cette formule qui a été acceptée, durant fort longtemps, par tous les naturalistes, qui l'ont exprimée en termes plus ou moins différents, selon leur style particulier. C'est ce qui les a fait qualifier de créationistes par les tenants de la doctrine de l'évolution, épithète qu'ils appliquent même a ceux qui déclarent formellement réserver la question du mode de formation des espèces, comme n'étant point soluble dans l'état de la science. L'apparition de la forme vivante la plus simple n'est ni plus ni moins difficile à comprendre que celle de l'être réputé le plus élevé sur l'échelle organique. 11 y a bien longtemps que, pour mon compte, je l'ai fait remarquer pour la première fois. L'idée de ce qu'on nomme la génération spontanée n'est ni moins problématique, ni plus facile à démontrer que celle de la création biblique. Dans les deux cas il s'agit d'une croyance, d'un article de foi qui est en dehors de la science, supérieur ou inférieur à elle, comme on voudra, mais assurément en dehors d'elle.

Nous ne nous arrêterons point à examiner si, comme on l'a prétendu, Linné a douté à un moment quelconque de la fixité de l'espèce. Dans les termes vagues de la question ainsi posée, cela importe peu. Dans ce vague sont restés, la suite le montrera, à la fois les par-

tisans de la fixité, ceux de la variabilité limitée et ceux de la variabilité indéfinie. Nous voulons nous en tenir, pour le moment, à l'exposé des tentatives de définition des devanciers.

Buffon a exprimé, dans plusieurs parties de son œuvre, l'idée qu'il se faisaitde la notion d'espèce. Cette cruvre considérable a exigé, on le comprend sans peine, de longues années de travail. En 174Î), il disait : « On doit considérer comme la même espèce celle qui, au moyen du la copulation, se perpétue et conserve la similitude de celte espèce. » En 17.">:j : « L'espèce n'est autre chose qu'une succession constante d'individus semblables et qui se reproduisent. » Enfin, en 17(m: « L'espèce est une collection ou une suite d'individus semblables. »

L'idée, aux diverses époques, est évidemment toujours la môme, et ce n'est pas à son sujet qu'on a pu parler des contradictions de Bufîou relativement à la notion d'espèce. C'est à l'égard des attributs qu'il lui a reconnus, selon les moments, que ses successeurs ont pu invoquer son autorité à l'appui de leurs doctrines opposées. Les transformistes actuels n'hésitent pas à le considérer comme un précurseur de Lamarck et de Darwin. Leurs adversaires seraient tout autant fondés à se réclamer de lui, car, ni dans un sens ni dans l'autre, il ne s'est prononcé d'une façon ferme. Il n'est pas davantage permis de dire, avec Flourens, qu'il a compris « qu'il fallait un caractère positif pour l'espèce et qu'il nous l'a donné », non plus avec 1s. Geofl'roy qu'il

avait senti la nécessité logique d'une définition positive et pht/sio/ogiffUft de l'espèce.

D'abord, de définition positive il n'y en a point dans les passages cités plus haut. Ensuite, une définition physiologique pour un objet qui ne relève que de la vision, cela ne se comprend guère. Songe-t-on à quoi elle pourrait servir pour distinguer les espèces paléontologiqucs, et même les espèces sauvages dont on ne connaît que les formes. Cela, pour être admissible, s'écarte trop de la notion, même telle qu'elle a été indiquée en commençant. Mais le seul vice de la prétendue définition de BufTon n'est pas d'y avoir fait intervenir la faculté de reproduction. Ce qui la vicie encore bien davantage, c'est d'avoir laissé elle-même non définie l'expression de similitude qu'elle contient. Que faut-il entendre par individus semblables? En fait, il n'y en a pas deux qui se ressemblent complètement. S'il n'en était ainsi, iln'y aurait point d'individus, mais seulement des unités. 11 est vrai que BufTon a ajouté quelque part : « L'empreinte de chaque espèce est un type dont les principaux traits sont gravés en caractères ineffaçables et permanents a jamais; mais toutes les touches accessoires varient. » C'est assurément exact, mais il aurait fallu déterminer ces principaux traits, ces traits qui caractérisent le type spécifique. Or c'est ce que le grand naturaliste, se maintenant sur les hauteurs, a négligé de faire. Et c'est pourquoi l'on peut dire qu'il n'a point, lui non plus, défini la notion d'espèce. 11 faut retenir toutefois l'idée de type, qui se

rencontre pour la première fois chez lui et qui, dans la question, est d'une importance capitale. C'est en eiïet le type spécifique qu'il s'agit de définir pour avoir une notion nette et précise de l'espèce, au lieu de l'idée vague qu'on en a généralement en ce qui regarde les êtres vivants.

Antoine-Laurent de Jussieu s'est rangé, sans aucune restriction, à l'opinion de Linné. Pour lui comme pour celui-ci, l'espèce doit être définie une succession d'individus entièrement semblables, perpétués au moyen de la génération. Il suit de là, ajoute-t-il, que chaque individu représente véritablement toute l'espèce passée, présente et future. En ces termes trop généraux et trop absolus, l'énoncé est fautif, car, encore une fois, il n'y a pas dans la nature de succession d'individus entièrement semblables par tous leurs traits.

C'est ce que Blumenbach a bien compris, non pas, comme le pensait Is. Geoffroy, en s'éloignant de la doctrinede l'immutabilité attribuée à Linné, mais en reconnaissant que, selon les lieux et les circonstances, les individus subissent des variations, ee qui est incontestable. Toute la question est de savoir si ces variations touchent ou non à la définition de la notion d'espèce, c'est-à-dire si c'est ou non l'espèce qui les subit, ainsi que le dit notre auteur.

L'espèce, d'après Blumenbach, est une collection, non d'individus entièrement semblables, mais assez semblables pour que leurs différences puissent être attribuées à la dégénération. On voit que néanmoins il ne

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sort point, lui non plus, du vague dans lequel se sont maintenus ses prédécesseurs. Sa définition n est, comme il est facile de le voir, ainsi que Ta remarqué avec raison Is. Geoffroy, « qu'une vue théorique et sans application possible aux faits, tant qu'on n'aura pas résolu cette question : Jusqu'où peut aller, et où s'arrête nécessairement la dégénération ? Or qu'est-ce que cette question, sinon la question tout entière de l'espèce? »

On sait que l'idée de dégénération est de Buffon, qui croyait fermement, comme Linné, que tous les êtres vivants étaient partis du plateau central de l'Asie, et qui ajoutait à sa croyance qu'en s'éloignant de leur berceau ils en emportaient une tendance invincible à dégénérer. Il a développé ses vues à cet égard en style magnifique, bien fait pour impressionner ses lecteurs. Mais nous savons maintenant que cette prétendue dégénéralion des êtres qui s'éloignent de leur berceau n'est pas autre chose que leur variation, laquelle peut aussi bien, selon les circonstances, leur cire favorable que défavorable. C'est donc une erreur de prétendre, avec Buffon et Blumenbach, qu'ils dégénèrent nécessairement.

Illiger, auteur allemand comme Blumenbach, n'a pris de son coté qu'une partie de la définition de Buffon, la partie purement physiologique, négligeant celle qui se rapporte à la ressemblance. Pour lui l'espèce est simplement l'ensemble des êtres qui donnent entre eux des produits féconds. On verra plus loin qu'il a eu en France des imitateurs, qui ont oublié, comme lui, que la notion

d'espèce est avant tout objective, et que l'attribut physiologique par lequel ils veulent qu'on la distingue est d'une application impossible dans le plus grand nombre des cas.

Daubenton, le collaborateur de Buffon, s'est de môme affranchi de la définition complète du grand naturaliste, mais en sens inverse. Négligeant l'attribut de la reproduction, il a fait de l'espèce la collection des individus qui se ressemblent plus entre eux qu'aux autres; ce qui est passible du reproche déjà plusieurs fois formulé au sujet de la notion de ressemblance qui, encore un coup, a besoin, pour avoir sa valeur, d'être précisée.

Laissant de côté divers autres auteurs de peu de notoriété, nous arrivons à G. Cuvier, dont l'incontestable génie a exercé sur les naturalistes de son temps une influence tout à fait prépondérante. Ici il faut, pour ce motif, s'arrêter plus longtemps. On ne saurait mieux faire que de citer textuellement Is. Geoffroy au sujet de ses idées sur l'espèce.

« Cuvier, dit-il 1 , a voulu tenir compte des définitions de Daubenton et d'illiger et concilier, en ce qu'elles ont de juste, les vues de Linné et aussi de Dlumenbach, et celles de Buffon ; et de la cette définition si souvent reproduite en France et à l'étranger :

« L'espèce est la collection de tous les corps organisés « nés les uns des autres ou de parents communs, et de «< ceux qui leur ressemblent autant <ju ils se ressemblent « entre eux. »

i. Isidore («eofkhoy Saint-Hilaire, op. cit., t. Il, p. 399.

« Définition que Cuvier reconnaît d'une « application difficile », mais qu'il croit pouvoir dire «rigoureuse».

« La première parlie de ce jugement de l'auteur sur son œuvre n'est que trop incontestable ; mais la seconde est bien loin d'être aussi bien justifiée. Les individus qui, dans une espèce, composent ensemble une même compagnie ou une même communauté, se ressemblent plus entre eux qu'ils ne ressemblent aux individus d'un autre groupe; et à plus forte raison, d'une autre localité et surtout d'une autre contrée. Prise à la lettre, la définition de Cuvier limiterait presque l'espèce aux individus les plus prochainement unis par le sang. Commentrappliquer rigoureusementaux vastes groupes que les naturalistes appellent des espèces, et qui, s'étendant souvent sur toute une partie du monde ou même sur plusieurs, y présentent des différences si marquées : comme le cerf et d'autres herbivores; comme le loup ordinaire et l'hyène rayée; comme le lion, avec sa crinière, selon les pays, fauve ou noire, lisse ou ondulée, étendue jusqu'il la poitrine, réduite à un collier, ou à peine indiquée par quelques llocons de poils? Que serait-ce si nous parlions des animaux domestiques, auxquels cependant Cuvier veut aussi que sa définition soit applicable ?

« Cette définition n'en a pas moins été reproduite à plusieurs reprises par sonauteur, endes termes presque identiques, mais avec des remarques complémentaires dont la diversité atteste chez lui, d'une époque à l'autre de sa vie scientifique, des vues profondément différentes.

LA NOTION DESPÈCE 33

On n'a pas assez remarqué que Cuvier a eu, comme Linné et surtout comme Buffon, ses changements d'opinion ; mais en sens inverse, de la variabilité à l'immutabilité. S'il ne s'est jamais formellement prononcé pour la première, au moins est-il manifeste qu'il inclinait de ce côté dans sajeunesse. À l'origine même de sa vie scientifique, et encore étudiant en Histoire naturelle plutôt que naturaliste, il était très porté, comme le prouve une lettre écrite à Pfaff en 1700, a ne voir dans ce qu'on nomme les diverses espèces d'un genre, par exemple, le loup et le chacal, que « de simples variétés », c'est-a-dire des modifications d'un môme type spécifique. Cinq ans plus tard, dans un de ses premiers mémoires, on le voyait reproduire hardiment, et tout à la fois, les idées de Bu lion et celles de Linné; se demander, et dans les termes les plus nets, si «ce que « nous appelons des espèces » ne seraient pas simplement « les diverses dégénérations d'un même type, et, de «< plus, si beaucoup d'entre elles ne seraient pas nées « de l'accouplement d'espèces voisines. »

« Cette double question se trouvait, il est vrai, posée dans un mémoire où Cuvier avait Geoffroy Saint-Hilaire pour collaborateur, et il est vrai aussi que les deux auteurs la laissaient sans réponse. Mais il est clair qu'ils espéraient pouvoir un jour la résoudre par l'affirmative ; et, quelques années plus tard, Cuvier, et ici lui seul, n'hésitait pas à admettre, comme « la plus plau- « sible, l'opinion de Buffon » qui fait dériver un « genre « tout entier de ses espèces principales. »

« Sous l'influence de ces idées, Cuvier, lorsqu'il donne, en 1798, sa définition de l'espèce, la commente surtout dans le sens de BulTon. Il pose, lui aussi, la fécondité des produits comme le caractère essentiel de l'espèce, et insistant sur les variations auxquelles elle est soumise, il laisse dans l'ombre la ressemblance des descendants actuels avec les premiers ancêtres. En 1817, au contraire, il passe rapidement sur les variétés, ou plutôt il ne s'en occupe que pour les dire renfermées dans des limites, « les mômes aujourd'hui » que dans l'antiquité la plus reculée. Ce qui le conduit à « admettre certaines formes qui se sont perpétuées, « depuis r origine des choses » et à conclure ainsi :

« Tous les êtres appartenant à l une de ces f ormes a (perpétuées depuis l'origine des choses) constituent ce « que l'on appelle une espèce. »

« Cuvier finit donc par où Linné avait commencé, moins absolu cependant daus leur commune doctrine. Il reprend, et presque mot pour mot, l'aphorisme de 173(î : Species tôt numernmus quoi diversœ forma; in principio surit creata* : mais il n'adopte pas, sans quelques réserves, ce complément de la doctrine linnéenne : Semper simile sibi similesK»

Lamarck, qui a été si souvent présenté dans ces der-

i. «< Encore faut-il remarquer que ces réserves vont toujours en s'effaçant, à mesure que Cuvier avance dans sa carrière. Il n'admet plus, à la lin, que des variations tout à fait superficielles et insignifiantes, qui, encore, ne seraient pour la plupart que des modifications artificielles, produites en domesticité sous l'influence de l'homme. »

niers temps, et à juste titre, comme le précurseur de Darwin, s'il ne s'est pas abstenu, comme lui, de définir l'espèce, n'en a cependant, pas plus que ses prédécesseurs, donné une définition précise. Celle qu'on rencontre dans son œuvre équivaut, en effet, à la négation de l'existance de la notion. Il eut été plus conséquent avec la doctrine à laquelle il s'en est tenu définitivement, après avoir longtemps pensé qu'il y avait des espèces constantes dans la nature, en se bornant à l'idée formulée dans ses Recherches sur l'organisation des corps vivants (1802^ en ces termes : « Il n'y a réellement dans la nature que des individus. » Il l'a reproduite en la commentant dans sa Philosophie zoologique, en ajoutant que ces individus se succèdent les uns aux autres par la génération et proviennent les uns des autres. Les espèces, parmi eux, ne sont que relatives et ne le sont que temporairement. « Si l'on en a jugé autrement, ajoute-t-il, c'est parce que la chétive durée de l'homme lui permet difficilement d'apercevoir les mutations considérables qui ont lieu à la suite de beaucoup de temps. » Antérieurement il avait dit de l'espèce que c'est une «collection d'individus semblables, que la génération perpétue dans le mémo état tant que les circonstances de leur situation ne changent pas assez pour faire varier leurs habitudes, leur caractère et leur forme ».

Tout cela équivaut bel et bien a la négation de la notion d'espèce, car, pour les espèces vivantes, être seulement temporaires, n'être que des races dans le

sens que l'auteur attache à ce mot, c'est, à proprement parler, ne pas exister. La notion n'est pour lui que d'une valeur très secondaire, qu'une simple commodité de classification , nullement fondamentale en histoire naturelle.

Etienne Geoffroy Saint-Hilaire n'a nulle part tenté de définir la notion d'espèce. Il s'est borné, ainsi que son fils l'a bien établi, à exprimer dans de nombreux ouvrages, et surtout dans sa célèbre discussion avec Cuvier, ses doutes au sujet de la doctrine de l'immutabilité, énergiquement défendue par son contradicteur. Cette discussion a tenu attentive l'Europe savante, mais elle ne lui a rien appris de précis sur les caractères que Geoffroy Saint-Hilaire attribuait à cette notion. Il soutenait que ces caractères n'étaient point fixes, qu'ils étaient susceptibles de modifications sous l'influence du « milieu ambiant »; mais il est clair, d'après tout ce qu'il en a dit, que les modifications subies peuvent tout aussi bien être rapportées à la notion d'individualité qu'à celle d'espèce. On reste encore avec lui dans le vague à l'égard de cette dernière notion. Son opinion à cet égard peut, selon son fils, se résumer ainsi : « Cuvier avait dit : L'espèce est immuable ; donc les différences, même simplement de valeur spécifique, que nous constatons entre les êtres actuels et anciens, sont nécessairement primitives : les êtres actuels ne descendent pas des êtres plus ou moins différents dont les restes fossiles nous font connaître l'antique existence.

« Geoffroy Saint-Hilaire dit au contraire : L'espèce

est variable sous l'influence des variations du milieu ambiant : donc les difl'érences, plus ou moins considérables selon la puissance des causes modificatrices, ont pu se produire dans la suite des temps, et les êtres actuels peuvent être les descendants des êtres anciens.

« Cuvier avait peuplé le monde antique d'un autre règne animal; selon Geoffroy Saint-llilaire, la paléontologie peut n'être que la première zoologie, et, ici encore, la diversité secondaire des formes n'exclut pas l'unité fondamentale du règne. »

On sait que Goethe, poétiquement partisan îles idées de Gcoflïoy Saint-llilaire, s'intéressait avec passion à la discussion établie entre les deux savants français. Lorsque la véritable délinition de la notion d'espèce aura été donnée, on sera conduit à conclure que, dans cette discussion, ils avaient l'un et l'autre à la fois tort et raison dans leurs aflirmations absolues. Hn attendant, il y a lieu de constater seulement que le contradicteur de Cuvier, pas plus que lui, n'a formulé cette définition.

De Blainville, on le comprendra difficilement, accusait Cuvier d'ouvrir les voies à la transformation des espèces, à leur négation. Ce n'est certainement point l'avis des zoologistes actuels, qui le considèrent comme le chef de la doctrine absolue de l'immutabilité, comme le plus résolu des créationistes. (Juoi qu'il en soit, pour de Blainville l'espèce était « l'individu répété et continué dans le temps et dans l'espace ». Ce n'est point sa véritable définition, pas plus que les précédentes.

Adrien de Jussieu, à son tour, en a donné une plus explicite. C'est, d'après lui, la « collection de tous les individus qui se ressemblent entre eux plus qu'ils ne ressemblent à d'autres, et qui, par la génération, en reproduisent de semblables ; de telle sorte qu'on peut par analogie les supposer tous issus originairement d'un même individu. » Is. Geoffroy, en citant cette formule, remarque avec raison : « Au moins eùt-il fallu ajouter : ou d'un seul couple. » C'eût été en effet plus correct. Toutefois cela ne diffère point sensiblement de ce qu'on a déjà vu, du moment que la ressemblance signalée y demeure toujours à l'état d'indétermination.

De môme pour le cas du botaniste Achille Richard disant que l'espèce est « l'ensemble de tous les individus qui ont absolument les mêmes caractères ». Quels caractères ? C'est ce qu'il faudrait savoir ; car, nous l'avons déjà plusieurs fois répété, il n'est pas possible de soutenir que les individus d'une même espèce aient tous leurs caractères semblables, ces caractères étant d'ordre divers. Ce cas se retrouve chez tous les naturalistes qui, à l'étranger comme en France, ont adopté les idées de Cuvier, en modifiant plus ou moins leur expression.

Chevreul, l'illustre chimiste dont la méthode impeccable s'est appliquée à tant de sujets de la plus haute portée, et qui, presque jusqu'au dernier jour de sa vie centenaire, n'a pas cessé de s'intéresser aux choses du ressort de la philosophie naturelle, selon ses propres expressions, Chevreul n'a pas manqué de s'occuper delà

notion fondamentale de l'espèce. La première indication de ses idées sur le sujet, consignée en 1840 dans le Journal des savants, a été ensuite développée, en 1840, dans son rapport sur l'ampélographie du comte Odart, présenté à la Société royale et centrale (F agriculture. Il a fait suivre ce rapport de Considérations générales sur 1rs variations des individus. Ayant eu le grand honneur d'être invité par lui à de nombreux entretiens sur la question, ses idées me sont bien connues. Il m'est donc possible de les exposer avec la certitude de ne point les défigurer.

Ennemi déclaré des idées purement spéculatives, et bien résolu à s'en tenir aux règles de la méthode expérimentale, il ne repoussait point a priori comme absurdes ou démontrées fausses la possibilité de la mutabilité des espèces dans certaines limites, par l'effet de circonstances dépendant du monde extérieur, ni même celle de la transformation d'une espèce en une espèce nouvelle. Il les repoussait simplement comme non conformes aux faits de la science actuelle. Pour lui, admettre en principe ces possibilités, c'eût été déroger aux règles de la méthode a posteriori expérimentale qui ont dirigé tous les actes de sa vie de savant. De là celte définition, à laquelle il s'en est tenu jusqu'à son dernier jour: « L'espèce est la réunion des individus issus d'un même père et d'une môme mère, qui leur ressemblent le plus qu'il est possible relativement aux individus des autres espèces, et qui sont caractérisés par la similitude d'un certain ensemble de rapports mutuels existant entre des organes de même nom. »

40 l'espèce kt la race en biologie générale

On remarquera la dernière partie de cette définition. Il n'est plus question ici de la ressemblance générale et indéterminée entre les individus d'une même espèce. Il ne s'agit plus que de la similitude entre des organes de môme nom, similitude qui seule caractérise véritablement l'espèce. Et c'est pourquoi l'illustre savant avait bien voulu me faire l'honneur d'attacher quelque importance aux recherches par lesquelles je m'étais efforcé de déterminer quels sont, chez les vertébrés mammifères, ces organes caractéristiques. Avant lui rien de pareil n'avait été formulé». On s'en est bien aperçu par ce qui a été exposé précédemment.

Godron, le savant botaniste de Nancy, qui a consacré deux volumes et un mémoire à la question, partageait en somme les idées de Chevreul. Comme lui il a réservé ce qui est d'ordre spéculatif, s'en tenantaux faits relatifs à la période géologique actuelle. Pour le reste, il avait adopté la définition de Guvier.

Nous négligeons de mentionner les essais de délinition d'un grand nombre d'auteurs français et étrangers, parce qu'ils ne s'écartent pas sensiblement de ceux qu'on a déjà vus. La répétition en pourrait devenir fastidieuse. 11 faut retenir seulement ceux de Dugèset de Flourens, (jui, pour être en sens opposés, sortent cependant l'un et l'autre de la voie commune.

D'après Dugès, « l'espèce n'est pas un assemblage d'individus, mais un assemblage de caractères distincts; c'est un lijjtv viral de forme, d'organisation, de mœurs, auquel on peut rapporter tous les individus qui se res-

semblent beaucoup et se propagent avec les mômes formes ».

Nous espérons montrer que colle définition donnée par Dugès est celle qui se rapproche le plus de la réalité. La véritable notion d'espèce, en effet, correspond bien à un assemblage do caractères distincts, formant un type non pas seulement idéal mais tangible. Ce type, chez les Cires vivants, est purement anatomique. Sa physiologie ne diffère en aucune façon de celle des autres espèces du même genre, et on pourrait même direde môme classe. Les mœurs n'ont rien à faire dans la caractéristique, qui doit rester purement objective.

La définition de Flourens, d'ordre exclusivement physiologique, au contraire, ne fait intervenir que la fécondité continue des produits de l'accouplement. IL l'a fait connaître dans son commentaire des œuvres de Billion, qui lui inspiraient une grande admiration, et il n'était pas loin de la lui attribuer, prétendant que dans celle de l'illustre naturaliste la notion de ressemblance était tout à fait accessoire.

Et chose curieuse, pour l'étayer, il est allé jusqu'à défigurer, sans doute de bonne foi, lafameuse expérience sur les produits de l'accouplement des deux espèces chien et loup. D'après lui la fécondité de ces produits n'aurait pas pu dépasser la troisième génération, tandis que le texte de HulVon, tel qu'il se trouve dans les Suppléments, établit clairement que l'expérience dût être interrompue parce que la femelle métisse avait dévoré ses petits nouveau-nés. IL ajouta que lui-même, dans

sos expériences de reproduction entre chien et chacal et entre chien et renard, n'avait pas pu dépasser la quatrième génération.

Avec ce critérium delà fécondité, Flourens prétendait distinguer le genre de l'espèce. Sont de même espèce, a-l-il dit, les individus qui, en s accouplant, donnent des suites indéfiniment fécondes; sont de même genre ceux dont les produits ne jouissent que d'une ' fécondité limitée. Et c'est pourquoi, vraisemblablement, il fallait que les sujets de l'expérience de BufFon n'eussent pu se reproduire au-delà de la troisième génération.

Nous avons déjà fait la remarque que ce critérium physiologique, encore qu'il fût aussi vrai qu'il est manifestement faux, serait d'une application pratique trop restreinte pour qu'il pût être adopté. Et pourtant il a eu encore récemment l'adhésion d'un zootechniste et d'un anatomiste. Pour le justifier, ils ont pris, eux aussi, la résolution de nier les faits les plus authentiquement établis. Nous aurons plus loin l'occasion de le montrer. Rappelons seulement, pour l'instant, et une fois de plus, qu'à l'égard des corps, vivants ou non, la notion d'espèce est purement objective, qu'elle se tire uniquement de l'aspect de ces corps, en un mot, qu'elle se confond avec celle de type ou de modèle. D'après cela sont de la même espèce tous les objels ou individus qui sont construits sur le même type ou le môme modèle. Type, modèle, espèce, sont des termes de même signification. Reste à définir le type spécifique, car la notion ainsi énoncée d'une façon générale ne suffi-

rait point : elle a besoin d'être davantage précisée.

On s'étonnera peut-être de n'avoir pas vu figurer le nom d'Agassiz parmi les nombreux auteurs dont les tentatives de définition viennent d'être passées en revue. L'illustre naturaliste s'est en effet beaucoup occupé de la question de l'espèce. Il lui a même consacré un ouvrage spécial, qui a été traduit en langue française par M. F. Vogeli. Mais, dans cet ouvrage, où il affirme que les bruyères ont commencé par des landes, les pins par des forêts et les hommes par des nations, et non point par un type bisexué de chaque espèce, on ne rencontre aucune définition de la notion. Son but a été seulement de porter témoignage en faveur de la fixité des espèces et de constater que, selon lui, cette fixité atteste l'existence d'une intelligence divine. En fait, à part son idée sur le mode de commencement des espèces, idée qu'il est permis de trouver singulière, il est clair qu'Agassiz se rattachait à la conception biblique de Linné, bien qu'il ne Tait point exprimé explicitement.

Quant à Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, dont l'érudition peu commune nous a guidé dans l'exposé qu'on vient de lire, il s'est surtout préoccupe de justifier, en cherchant à la préciser et à en démontrer l'exactitude, la conception de son père. A cette conception il a attaché le nom de théorie de la variabilité limitée de l'espèce. Il n'en a pas moins formulé à son tour une définition en rapport avec cette conception, dans les termes suivants : « L'espèce est une collection ou une suite d'individus caractérisés par un vnsnnblr de traits

distinclifs dont la transmission est naturelle, régulière et indéfinie dans f ordre actuel des choses. »

Cette définition serait irréprochable, en tant qu'elle s'appliquerait seulement aux êtres vivants, si 1 ensemble des traits distinclifs dont parle l'auteur y avait été spécifié. En ces tenues trop généraux elle constate la notion, elle ne la définit point, chacun pouvant, à son gré, placer ces traits distinclifs ou bon lui semblera. Is. Geoffroy n'a donc pas été plus précis que ses devanciers.

En résumé, les auteurs se partagent entre deux groupes. Dans le premier se rangent ceux qui se sont représenté la notion d'espèce comme correspondant à un type lixe, immuable, remontante l'originedes choses, créées ou non par la divinité; dans le second, ceux qui la considèrent comme se rattachant à un type dont les traits distinctifs sont variables, soit d'une façon limitée, soit d'une façon illimitée, sous l'influence des conditions extrinsèques ou de milieu ambiant. Aucun n'a indiqué avec précision quels sont les traits distinctifs de ce type spécifique fixe ou variable. Et ce sont cependant c» j s traits qu'il est nécessaire de connaître pour se faire une idée exacte de la notion d'espèce.

Les auteurs qui actuellement cultivent les sciences naturelles, botanistes, zoologistes, paléontologistes et anthropologistes, ne paraissent guère se préoccuper de cette notion, du moins pour en donner la caractéristique. H semble que cela n'ait pour eux qu'une bien faible importance. Parmi les botanistes, van Tieghem,

Guignard, Bonnier, pour ne citer que les plus qualiliés, consacrent leurs recherches à l'embryogénie et à la physiologie végétale plutotqu'à la morphologie. Parmi les zoologistes, de Laeazc-Duthiers, Giard, Edmond Perrier, Yves Delage sont absorbés principalement par l'étude des petits animaux marins aux mêmes points de vue. Plusieurs d'entre eux, peut-être même la plupart, ne considèrent la notion d'espèce que comme une chose n'ayant qu'une valeur très relative. La raison en est qu'ils adhérent résolument au transformisme, sur la conception duquel ils ne se montrent du reste pas toujours d'accord. Il y a visible tendance de leur part à abandonner les voies de la science positive, pour se lancer de préférence dans celles de la science spéculative, qui leur paraît plus philosophique.

Du coté des paléontologistes, cela se comprendrait mieux, étant données les apparences que présenten les faunes successives des temps géologiques. Chez ceux qui envisagent l'ensemble de ces faunes la tendance est la même. Elle s'épanouit complètement avec Albert Gaudry, qui a trouvé le moyen de concilier ses idées sur les enchaînements du règne animal avec la plus parfaite orthodoxie catholique. Cela ne l'a pas empêché, hàtons-nous de rajouter, de faire de nombreuses et importantes découvertes et d'accomplir de remarquables travaux descriptifs, à la suite de ses fructueuses fouilles de Pikermi et du mont Libron.

Les anthropologistes, eux, s'appliquent à débrouiller le chaos des groupes humains, ce à quoi ils ne sont pas

encore parvenus. Il n'en est plus un seul, si je ne me trompe, qui partage les idées soutenues par de Quatrefages. Les vieilles querelles entre monogénistes et polygénistes se sont éteintes avec lui. En anthropologie on ne semble guère s'intéresser au sujet qui nous occupe, Ce qui domine, si l'on s'en rapporte aux travaux de Hovelacque et Hervé, de Manouvrier, de Vernoau, de Deniker, c'est la doctrine de la transformation des espèces, bien qu'ils ne soient point tous d'accord à son sujet. En effet, tandis que les uns considèrent les formes du crâne humain comme n'ayant point varié depuis les temps quaternaires, c'est-à-dire depuis qu'on a pu les observer, les autres admettent qu'elles sont au contraire en continuelle variation, sans toutefois en donner aucune preuve. 11 faut remarquer que ceux-ci s'en rapportent exclusivement h la méthode des indices crû niométriques instituée par Paul Broca, méthode incontestablement illusoire, tandis que les premiers attachent plus d'importance à la morphologie crânienne. Il en est ainsi depuis qu'à la société d'anthropologie de Paris ce caractère illusoire de la crAniométrie pure a été mis en complète évidence. Les survivances des anciens types, signalées depuis longtemps par Hamy, le plus autorisé, sans contredit, do nos anthropologistes français, et bien des fois confirmées depuis, témoignent suffisamment de leur fixité.

Malgré tout, il faut nonobstant reconnaître que c'est en anthropologie que, dans la pratique, on s'est le plus approché de la véritable caractéristique de la notion

d'espèce, tout en ayant l'air de ne s'y occuper que de l'étude des races humaines, dans le sens généralement attaché au mot. Le peu de types humains qui, jusqu'à présent, ont été déterminés d'une façon qui paraît certaine, et qui semblent bien être de véritables espèces, le doivent à l'examen des formes caractéristiques dont nous allons maintenant démontrer la valeur.

l'espèce kt la race en biologie générale

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