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CHAPITRE II

Lïi notion d'espèce, avons nous tlit, s'identifie avec colle do type, qui s'identifie» à son tour avec celle de modèle, conformément à l'étymologie du mot. Kn ce qui touche les corps bruts, naturels ou artificiels, cela ne fait doute pour personne. Les derniers sont toujours construits ou confectionnés d'après un modèle idéal ou matériel, que l'artiste ou l'artisan a dans sa -pensée ou sous ses yeux, et qu'il suit avec toute son attention, veillant à ne point s'en écarter. Les types d'imprimerie, les types de médailles ou de monnaies, ceux désœuvrés d'art et d'industrie artistique ou simplement commerciale nous en donnent des images parfaites. Créés par une individualité*, ils sont ensuite reproduits à un nombre d'exemplaires plus ou moins grand, reconnus comme étant de même espèce. Un de ces objets peut rester unique, et alors ce n'est plus un type véritable, puisqu'il n'a pas de semblables, n'ayant pas été copié ou reproduit. C'est le cas d'un certain nombre d'œuvres d'art, soit à cause de leur médiocrité, soit pour que le prix s'en trouve rehaussé.

Il n'en peut-être de même des êtres vivants, pour la raison que ceux-ci jouissent naturellement de la

faculté de se reproduire eux-mêmes, selon dos modes divers que nous n'avons pas à examiner ici, mais qui, dans les cas, en assurent la continuité dans le temps, sauf les accidents qui peuvent en avoir détruit, à un moment donné, la population. La paléontologie nous apprend que le phénomène s'est produit à diverses époques de l'âge de la terre. 11 y a de fortes raisons de penser que toutes les espèces qui passent pour éteintes ne le sont point réellement, mais il n'y en a pas moins bon nombre de disparues, parmi celles qui ont existé. Les transformistes assurent qu'elles se sont, avec le temps, progressivement modifiées, pour donner naissance à celles que nous observons actuellement. Il n'est pas permis d'affirmer que ce soit impossible, mais il ne l'est point davantage, dans l'état de la science, que ce soit même seulement probable. L'hypothèse, quant à présent du moins, n'en est scientifiquement pas légitima, comme non susceptible de vérification. Elle reste dans le domaine purement spéculatif, dans le domaine des croyances philosophiques, où l'on ne peut agir que par persuasion, en raison de l'absence d'arguments vraiment démonstratifs, tels que la méthode scientifique les exige.

Quoi qu'il en soit, les espèces paléontologiques et celles dites préhistoriques ne peuvent évidemment être distinguées que par les restes qu'elles ont laissés dans leurs gisements. Ces restes appartiennent à celles de leurs parties qui sont, par leur constitution chimique, plus ou moins inaltérables. Ce sont pour

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les mollusques tcslacés, des coquilles, et pour les vertébrés des parties squelettiques plus ou moins complètes. C'est uniquement par la forme de ces parties qu'elles se distinguent et que chacun de leurs types naturels se peut reconnaître. La conformité de ces formes dans certains organes de môme nom, comme l'a dit si excellemment Chevreul, et chez un nombre plus ou moins grand des sujets observés, indique que ces sujets sontde môme type ou de môme espôce. La question se réduit à savoir quels sont ces organes typiques, valables tout aussi bien pour les groupes d'animaux actuellement vivants que pour ceux considérés, à tort ou à raison, comme éteints, aussi bien en zoologie qu'en paléontologie ou en archéologie préhistorique. L'observation et l'expérience, indépendantes de toute conception dogmatique, peuvent seules, ce semble, fournir la solution de cette question.

Il parait conforme à la plus stricte logique, quoi qu'en aient pensé plusieurs naturalistes anciens, et quoi qu'en pensent encore beaucoup de ceux de nos jours, que seules aussi puissent être typiques ou spécifiques les formes qui se sont conservées invariables depuis les temps jusqu'auxquels les observations ont pu remonter et qui se reproduisent telles encore actuellement sous nos yeux. S'il n'existait point de ces formules-là, il faudrait renoncer à la notion d'espèce chez les êtres vivants et reconnaître avec Lamarck qu'il n'y a dans la nature que des individus.

Chez les végétaux le sujet ne paraît pas avoir été, jus-

qu'à présent, étudie* avec une attention et une suite suffisantes, du moins d une façon directe. On ne possède à leur égard que les résultats des recherches de Godron, de Decaisne et de Naudin,qui ne se rattachent qu'indirectement à ce sujet. Ces résultats sont toutefois très probants en faveur de la solution que l'observation et l'expérience ont mis en évidence chez les animaux. Il faudrait voir si, dans une longue succession de reproductions végétales, la forme de certains organes est ou non restée invariable, tandis que celle des autres a, au contraire, varié. L'identité parfaite, au fond, des phénomènes de la reproduction dans les deux règnes, telle qu'elle résulte surtout des remarquables travaux de Guignard, permettrait bien d'induire qu'il n'y a point de lois d'hérédité particulières à l'un ou à l'autre de ces deux règnes. Et du reste les faits constatés par les auteurs cités plus haut montrent que sur le point dont ils se sont occupés l'identité est complète. Il semble donc au moins très probable que chez les végétaux il existe, comme chez les animaux, ainsi que nous allons l'établir, des formes invariables et, par conséquent, caractéristiques du type spécifique. Mais, dans l'état de la science, on n'est pas en mesure de les désigner. On ne peut qu'en recommander la recherche aux jeunes botanistes désireux de faire avancer la science sur ce point fort intéressant, quoique fort négligé.

11 n'est pas douteux, malgré les affirmations contraires, que dans le règne animal il existe des formes permanentes, des formes que rien n'a pu faire varier

d'une façon durable depuis le temps, d'une durée incommensurée(onne peut pas dire incommensurable, l'avenir devant être réservé), où leurs restes ont été observés dans les couches géologiques. Ce sont ces formes qui doivent fournir la caractéristique du type spécifique ou de l'espèce, indépendamment de celles qui varient et dès lors ne sont point fondamentales. Le problème est de faire la part dos unes et les autres d'après l'observation et l'expérience, non pas de confondre les unes et les autres, en leur attribuant des valeurs égales. Le prétendu polymorphisme des espèces inférieures, si souvent invoqué à l'encontre de la permanence des types, se restreint de plus en plus à mesure que les états larvaires de ces espèces sont mieux connus. On s'aperçoit que ce qui avait été pris pour de véritables espèces n'est qu'un état transitoire, une phase de développement de l'espèce réelle, et non pas une de ses formes caractéristiques.

Tous les naturalistes paraissent d'accord pour reconnaître que les animaux sauvages présentent moins de variations que les domestiques. Oux qu'ils admettent comme étant de la même espèce se ressemblent, disentils, plus entre eux sous tous les rapports. On n'a pas de peine à le comprendre, ces animaux sauvages étant moins sujets à subir, dans leur vie libre, l'inlluence de circonstances diverses. C'est donc les animaux domestiques qu'il convient surtout d'étudier, pour se rendre compte exactement des effets de la variation, pour savoir si, en fait, toutes leurs parties, sans aucune

exception, la subissent à un degré quelconque. Darwin ne s'y est point trompé. On sait qu'il a consacré à leur étude, ainsi qu'à celle des plantes cultivées, un ouvrage spécial en deux volumes 1 , considéré comme fournissant les meilleures preuves iY l'appui de sa doctrine. En effet, là est le seul domaine expérimental pour résoudre définitivement le problème posé. 11 est clair que les faits mis en évidence dans ce domaine doivent s'appliquer sans témérité aucune à l'ensemble des êtres vivants, ceux-ci étant incontestablement régis par les mêmes lois biologiques. A cet égard, il n'y a ni espèces inférieures, ni espèces supérieures. Parmi ces lois, celle de l'espèce en particulier, si elle existe, ce qui semble bien certain, ne peut manquer de se manifester partout avec les mômes caractères. Ces caractères sont ceux des formes permanentes, résistant à toutes les influences extrinsèques. Et ce sont, encore une fois, ces formes qui seules peuvent, par leur diversité, caractériser dans leur embranchement, dans leur classe et dans leur genre, les diverses espèces naturelles, parce qu'elles en constituent le type.

Ces formes permanentes, véritablement spécifiques, s'attestent non seulement par leur transmission héréditaire dans la classe des animaux vertébrés, mais aussi par la comparaison de leurs restes les plus anciens avec les parties correspondantes, avec les organes de même

i. Ch. Darwin, De la variation des animaux et des plantes sous Faction de la domestication, traduit ilo l'anglais par J-.J Mouliuié, 2 vol. in-8», Paris, C. Reinwald, 1808.

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nom, comme l'a dît Gbcvreul, des sujets actuellement vivants. On les retrouve égalementdans le testdes mollusques des divers à^es de la terre, en ayant traversé plusieurs pour se perpétuer jusqu'à nos jours. Les faits qui le montrent sont innombrables. On ne peut jruère songer à exposer tous ceux qui nous sont connus. Il faut se borner aux principaux, qui seront toutefois bien suffisants pour la démonstration que nous avons en vue.

Commentons par ceux qui sont relatifs aux mollusques, empruntés à un remarquable travail fait en collaboration parBucquoy, Dautzenberg et Dollfus. Les auteurs ont constaté' que, sur un total de 2.857 espèces actuellement vi vantes endiversbabitats, 1.051 remontent « aux formations miocènes nord ou midi, pliocènes nord o i midi et pleistocène nord ou midi. Indiquons seulement quelques-unes de ces nombreuses espèces survivantes, parmi les plus connues. On y trouve notamment Osfrea laniellosa Broccbi, Osfrra stentina Payn, Perten jaroba'Hsvl P. varias, L. el P. multistriatus Poli, Arca Xoe L. et A. trfragnna Poli, A. harhata clA./atra L., et A. rfilosi Lmk, Petuncu/us gh/cimeris L. et P. pilosus L., Cordita cahjculata L. et G. trapezia L., Cardiunt aculeatum L., G. tuberculatuni L.; C. échinât uni L., et C. pnucicortafuniSow. et G. erinaceum Lmk, et G. e.rir/uunt (îmel., Venus fasdata de G., etc.

Il y en a plus de mille autres dans le même cas. Nous

1. E. Bir.vjrnY, ÏMi. hwTZF.MtKiu. et (J. Doi.i.KUP, Les Mollusques marins du Ronssillon, l. Il, Palecipodes, awe un allas <le90 planches en phototypie, Paris, J.-B. Baillière et lils, 1897 et 1898.

renverrons à l'ouvrage cité, auquel sont empruntes ers espèces, le lecteur qui pourrait douter de l'exactitude de l'assertion.

Dans le terrain si riche en coquilles et si justement renommé du parc de (irignou, les faits du même genre abondent. Durant plus de vingt ans de mon enseignement à l'École, j'ai eu sous les yeux la collection qu'on y a rassemblée de toutes les espèces de ces coquilles. Les énormes écrites de cette collection font l'admiration de tous les visiteurs. Combien defoisai-je été frappé, par exemple, de l'identité parfaite des Pec/en qui s'y trouvent avec le test des mollusques qui se vendent sur nos marchés sous le nom de coquilles Saint-Jacques? Rien ne diffère, si ce n'est la couleur détruite par la fossilisation. Les formes sont exactement les mêmes, pour celles-là comme pour toutes les autres qui ont encore aujourd'hui de même des représentants vivants. Dans la longue série des siècles écoulés elles n'ont subi aucune modification. Hien plus, des espèces que l'on croyait éteintes dès les premiers âges de la terre ont été ramenées encore vivantes des profondeurs de la mer par les dragages opérés sous la direction de missions scientifiques anglaises et françaises, montrant ainsi qu'elles coopèrent encore de nos jours aux formations calcaires qui s'y accomplissent.

Cette permanence des formes spécifiques, du moins pour le temps que nos observations peuvent embrasser, s'atteste également dans la classe des vertébrés par les parties fondamentales de leur squelette, crâne et rachis.

Malgré la difficulté de conservation des crânes dans les gisements, à cause, d'une part, de la fragilité de la plupart des os qui les constituent, et, d'autre part, du goût que montraient les populations humaines pour la cervelle qu'ils contiennent, ce qui les incitait nécessairement à les briser pour l'extraire, on en possède un nombre suffisant pour autoriser à cet égard une conclusion solide.

Les ossements d'équidés et de bovidés remontant aux temps quaternaires qui figurent maintenant dans les collections publiques ou privées sont, on peut le dire, innombrables. Mais on y rencontre surtout des os des régions inférieures des membres et des dents libres ou encore contenues dans des fragments de mâchoire. De ces pièces-là, il ne peut être rien tiré de précis pour la caractéristique spécifique. Nchring surtout a beaucoup insisté sur la valeur qu'il attribue, en ce sens, aux dimensions des métacarpiens et métatarsiens, à l'aide desquelles il croit avoir établi l'existence des hémiones dans la faune quaternaire des steppes de l'Allemagne du Nord. J'ai montré à diverses reprises, et en dernier lieu en 1897', qu'il y a là une pure illusion. Chez des individus appartenant à une seule et même espèce, les dimensions de ces os varient entre des limites très écartées, et elles sont les mêmes chez des individus d'espèces authentiquement différentes, comme, par

i. André Sanson, Nouvelle note sur les équidés quaternaires. Bulletin de la Société ti Anthropologie de Paris, t. VIII 4" série, p. 329.

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exemple, celles des ânes et des chevaux. En présence d'une pièce osseuse de ce genre, il est impossible, sans imprudence notoire, d'établir une diagnose quelconque, sauf celle du genre môme. On est certain seulement d'avoir affaire à un équidé.

Toussaint, qui avait beaucoup étudié les ossements de chevaux si nombreux dans le célèbre gisement de Solutré et qui, avec ceux recueillis par lui, a pu offrir au Musée de Lyon un squelette où il ne manque que la tête, représentée seulement par sa mandibule, Toussaint a voulu faire admettre que ces chevaux de Solutié différaient des chevaux actuels par un caractère tiré, lui aussi, des os des membres. Dans son intéressant mémoire ' il dit : « du cheval actuel », raisonnant a tort dans l'hypothèse où il n'y aurait actuellement qu'une seule espèce chevaline. Le caractère dont il s'agit est indiqué dans le passage suivant : « Considérés isolément, dit-il, les os métacarpiens principal et rudimentaires, pas plus que ceux de la région correspondante du membre abdominal, ne présentent rien de particulier. Mais il n'en est plus de même si Ton envisage les rapports qu'ils entretiennent entre eux. On y trouve, au contraire, une disposition qui nous semble extrêmement remarquable : c'est la séparation constante de l'os principal et des os rudimentaires. Nous avons certainement vu plusieurs milliers de métacarpiens et de métatar-

1. H. Toussaint, Le cheval dans la station préhistorique de Solutré. Compte Rendu de la session de F Association française pour l'avancement des sciences tenu à Lyon en 1873.

siens, et nous no possédons qu'un seul cas de soudure et d'un seul côté, et encore il est évident pour nous que cette soudure est le résultat d'une périostite survenue très probablement à la suite d'un coup. » 11 ajoute en note : «< Depuis la lecture de ce mémoire, j'ai eu l'occasion de trouver un autre métacarpien dont la soudure est normale, mais c'est le seul sur plus tlv dix mille, il n'est pas possible de savoir l'Age du sujet qui le portait. » Puis il poursuit :

« Chez notre cheval actuel, l'union des trois os du canon est un fait constant à partir d'un certain âge, et elle commence, d'après nos recherches, vers six a sept ans. par la soudure des métacarpiens internes; les métatarsiens internes se soudent presque en même temps, puis viennent les métacarpiens externes et enfin les os correspondants du membre postérieur. Il arrive que ceux-ci ne se soudent qu'à un âge très avancé. La soudure se fait par l'ossification progressive du ligament i ni or-osseux.

« Nous avons déjà dit que les chevaux de Sol ut ré étaient jeunes, il ne serait donc pas étonnant de rencontrer un grand nombre de métacarpiens non soudés ; mais cependant on trouve une notable quantité de mâchoires qui indiquent un âge déjà assez avancé, huit, neuf et douze ans; or, à ce moment, si la soudure avait dû sYlTectuer comme dans nos races actuelles, elle eût déjà été complète pour beaucoup d'os. Nous nous croyons donc autorisé à dire que chez le cheval de Solutré il n'y avait pas de soudure, ou du moins cette

soudure était beaucoup plus tardive qu'aujourd'hui. »

Plus tard Forsyth Mayor a adopté sur la valeur du caractère en question les idées de Toussaint, en les fortifiant par ses propres observations faites en Italie 1 . D'après lui, dans le dépôt quaternaire découvert par le signor Ulderigo Botti, on aurait constaté le même fait qu'à Solut ré. Sur un total de métacarpiens et de métatarsiens représentant au moins cinquante individus, il n'y aurait pas eu un seul cas de soudure entre les latéraux et les médians.

Il n'y a pas lieu de formuler le moindre doute sur la réalité du fait affirmé par Toussaint et par Forsyth Mayor, sur la non-soudure des métacarpiens et métatarsiens des chevaux quaternaires observés par eux en France et en Italie. Quant à la conclusion qu'ils en ont tirée, c'est une autre affaire. Il n'est nullement démontré par leurs observations que les chevaux des temps quartenaires aient, sous le rapport de la soudure des os en question, différé des chevaux actuels. Sur ceux-ci il est bien loin d'être exact, contrairement à l'assertion de Toussaint, que la soudure soit un fait constant, à partir d'un certain âge. Je possède les métacarpiens d'un Ane dn Poitou, tué à l'Age de vingt-cinq ans et chez lequel ils étaient encore parfaitement libres. Sur une quarantaine de pièces, mises naguère sous nos yeux à la Société centrale de médecine vétérinaire par le professeur

I. C. FonsYTH M.wok, Alruno ossorva/.ioni sui ravalli qunU'rnari. Archirio per VAntropolotjia e la Elnoloyia, vol. IX, fasricolo 1°, 1879.

GO l'espèce et la race en biologie générale

Barrier, toutes atteintes de lésions osseuses et provenant de sujets avancés en âge, j'en ai pu compter dix-huit dont les métatarsiens rudimentaires étaient encore tout à fait libres.

Mais, en outre, j ai fait remarquer depuis longtemps 1 que la base de raisonnement adoptée par Toussaint pour supputer l'âge des chevaux quaternaires observés ne pouvait pas être acceptable dans l'état de la science. Il a raisonné comme si l'évolution du système dentaire n'avait pu varier depuis les temps si reculés où vivaient ces chevaux. Or j'ai démontré, d'une manière absolument indéniable, que cette évolution, comme celle du squelette en général, est subordonnée aux conditions d'alimentation, et que, même dans une courte période d'une cinquantaine d'années, nous l'avions vue devenir hâtive. Quoi d'étonnant dès lors, étant donné surtout que les chevaux quaternaires vivaient incontestablement â l'état sauvage, â ce que chez eux les soudures osseuses aient été retardées? Sur leur régime alimentaire nous ne savons à peu près rien. Il n'est toutefois point téméraire de conjecturer qu'il ne devait être ni aussi copieux ni aussi régulier que celui de nos jours. « S'il en est ainsi, ai-je dit dans la mémoire cité (et cela ne sou lire point de contradiction), ne sommes-nous pas fondés h penser que l'agriculture, en se développant, a du exercer une influence dans le sens que nous observons aujourd'hui et réduire par là même progres-

i. A. S\Nso\, l.o cheval tle Solutré. liulletin de la Société d'Antltropoloyie de Paris, t. IX, 2 r série, année 187V, p. 642.

CARACTERISTIQUE Dt: TYPE SPÉCIFIQUE 61

sivement la durée de l'évolution du système dentaire des chevaux ? Quelle pouvait, en conséquence, être cette durée à l'époque quaternaire? C'est ce que personne, je crois, ne serait en mesure de dire, même approximativement. Et j'en conclus que c'est être trop hardi d'assigner un âge quelconque aux chevaux de Solutré, pas plus qu'à aucun autre animal fossile, d'après l'inspection de leurs dents. Ce que nous savons à cet égard ne peut se rapporter qu'aux animaux domestiques actuels; encore faut-il, pour ne point risquer de se tromper grossièrement, toujours tenir compte, dans les estimations, des considérations physiologiques que je viens de rappeler sommairement. »

Il n'y a donc rien à tirer, pour la caractéristique spécifique, du fait en question. Que la soudure des métacarpiens et métatarsiens rudimentaires fût ou non plus tardive, ou môme toujours ahsente, chez les chevaux quaternaires, ce qui n'est d'ailleurs établi ni dans un sens ni dans l'autre, ainsi qu'on vieut de le voir, cela n'aurait au reste aucune signification morphologique. On ne pourrait parla nullement distinguer un cheval quaternaire d'un cheval actuel, puisqu'il est reconnu que parmi les chevaux de nos jours il s'en trouve plus ou moins dont les mômes os ne se soudent jamais.

Arloing, de son côté 1 , a essayé d'indiquer des caractères différentiels entre les os des membres de

1. S. Arloi.n»;, Caractères ostéologiques différentiels de l'Ane et du cheval et de leurs hybrides. Recueil de médecine vétérinaire, t. III, 6 e série, 1876, p. 312 et 1057, et t. V, 1878, p. 705.

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l'âne et ceux du cheval. A pari la très faible valeur de ceux qu'il a pu signaler, on remarquera que ses recherches ont été conduites, ainsi que le montre le titre de son mémoire, dans la supposition manifestement erronée qu'il n'y aurait qu'une seule espèce d'ânes et qu'une seule espèce de chevaux. Si elles avaient porté sur un plus grand nombre de sujets, il n'aurait pas manqué de s'apercevoir que telle particularité, rencontrée sur un os d'âne, se peut retrouver sur le môme os de cheval, et que, si elle appartient à un âne d'Egypte, par exemple, on ne la rencontre plus sur un âne d'Europe, et même sur tous les ânes d'Egypte. Ce sont là des différences individuelles qui, pas plus que les dimensions des os dont il a été parlé plus haut, n'ont rien de commun avec la caractéristique spécifique.

Combien de fois ai-je eu l'occasion de formuler, à la société d'anthropologie de Paris, les mêmes réserves au sujet d'ossements de bovidés et d'ovidés, qui nous étaient présentés comme ayant appartenu à une espèce déterminée de l'un ou de l'autre genre. J'ai toujours pensé qu'à cet égard les paléontologistes et les préhistoriciens se montraient beaucoup trop hardis. De même quand il s'agit des dents, au sujet desquelles il n'est pas davantage possible, à mon sens, de dépasser lad iagnose du genre.

Longtemps, en ce qui touche celles des équidés, on s'en est tenu à des différences de volume pour distinguer les molaires d'âne de celles de cheval. A bien des reprises j'avais montré que bon nombre de chevaux ne

les ont pas plus volumineuses que celles des ânes d'Afrique, et que les ânes d'Europe ont des molaires qui atteignent au moins le volume de celles de nos plus forts chevaux. Enfin Lesbre a cru trouver un caractère différentiel dans un petit pli secondaire de l'émail de certaines molaires dane; mais il a clé reconnu que ce pli disparaît bientôt par l'usure de la table dentaire, et qu'en outre il existe également dans les molaires de certains chevaux. Ce caractère ne pouvait donc pas avoir la valeur qui lui avait d'abord été attribuée, n'étant point sûrement particulier aux ânes et n'ayant d'ailleurs, en outre, qu'une existence momentanée.

J'ai pu examiner, en 187Î), dans les vitrines du British Muséum, où elles étaient alors exposées, de nombreuses pièces dentaires attribuées, d'après leurs étiquettes, à des espèces équines particulières : 1° cinq molaires supérieures, entières ou coupées, du prétendu E. arcif/ens; 2° également cinq molaires supérieures de E. plicidens Owen. provenant de la caverne de Torquay, Kent(Reut's Hole) ;3° cinq molaires inférieures et quatre supérieures très usées de E. fossilis Meyer, provenant de la môme caverne; 4° une molaire supérieure de E. curridens Owcn, provenant de Newbern, Nouvelle- Caroline; 5° une première molaire inférieure et deux molaires supérieures, dont une sans usure, lïAsimts fossilis Owcn, provenant de Cavcrnous lissures-Overton : 6° six molaires supérieures de même rangée, dont la dernière sans usure, de E. fossilis Meyer, provenant de Mantcll Colln-Brighton, indiqué comme pleistocène;

celles-ci étaient accompagnées d'un radius, de deux métacarpiens et d'un métatarsien très bien conservés ; 7° plusieurs molaires isolées et un fort fragment de mandibule avec ses trois dernières molaires et sa branche ascendante, le tout étiqueté E. fossi/is Meycr et provenant de la caverne de Grays, Essex; 8° enfin un fragment de maxillaire supérieur avec deux dents caduques et la première tombée, et le corps de la mandibule contenant la première molaire d'un côté et les deux incisives centrales permanentes, attribuées à E. spelœus Owen, provenant de la caverne de Bruniquel.

Quelque attention que j aie mise à l'examen de cette riche collection de pièces, il m'a été impossible d'y constater aucun caractère qui permit de les différencier des pièces correspondantes de nos équidés actuels. La courbure, notamment, d'après laquelle Owen a établi ses diagnosesdes prétendus E. arcideiis et E. curvidens, est normalement déterminée, chez tout équidé, par la configuration du maxillaire supérieur. Les plis d'émail de son E. plicùlcns ne sont pas davantage différents de ceux que nous observons sur nos chevaux vivants. On s'explique mal de telles méprises, de la part d'un anatomiste si renommé.

Dans ma propre collection, contenant un certain nombre de molaires ou incisives quaternaires extraites de gisements français ou américains, il ne m'est pas davantage possible de rien saisir qui leur soit particulier. Et cela ne se rapporte pas seulement aux dents d'équidés.Je ne me ferais point fort, pour mon compte.

bien que j'ai«* eu rie fréquentes occasions de les étudier, de distinguer une dent de chèvre ou de bouquetin d'une dent de brebis, une dent de cerf d une dent de renne, non plus que ces dernières d une dent de petite vache bretonne, par exemple. A plus forte raison, une dent de chien d une dent de loup ou de renard.

11 faut donc absolument renoncer à la prétention d'établir des diagnoses spécifiques d'après la dentition. C'est fâcheux, à coup sûr, pour les recherches préhistoriques, car les dents sont les pièces qui. en raison de leur résistance aux causes de destruction, sont celles qu'on y rencontre le plus souvent. Faisons toutefois la réserve nécessaire au sujet des éléphants et des rhinocéros des temps géologiques dont les espèces avaient des dentitions faciles à différencier. 11 n'en est pas moins clair, d'après les faits qui viennent d'être passés en revue, que d'une manière très générale les pièces squelettiques d'importance secondaire, par cela qu'elles se montrent, par leurs formes, communes à tous les individus d'un même genre, ne peuvent point servira la caractéristique spécifique, bien quelles se soient, comme on l'a vu, transmises invariablement dans la suite des générations. 11 n'en est pas ainsi, on va le voir, de celles qui sont considérées comme fondamentales. Celles-là se sont montrées différentes dès les temps les plus reculés, dès les temps de leur première apparition, et telles qu'on les observe encore aujourd'hui.

A Sol u tri», où il y a un si grand amas d'ossements de chevaux, il n'a été trouvé jusqu'à présent aucun crâne ni môme aucun fragment suffisant pour permettre d'établir une diagnose. « On ne rencontre, dit Toussaint, de la téte que le maxillaire inférieur, quelques fragments du maxillaire supérieur, les portions tubéreuses des temporaux et toutes les séries dentaires. A part quelques fragments très petits du pariétal et du frontal, trop exigus pour faire juger de sa forme, le crâne manque complètement. Cette lacune est extrêmement regrettable; chacun sait, en effet, qu'on tire des formes de la tète des caractères précieux pour le classement des races.

<( Les maxillaires inférieurs eux-mêmes sont toujours cassés et souvent pulvérulents, quoique beaucoup plus résistants que les os du crâne et de la face 1 . »

On comprend sans peine que les choses se présentent de la sorte à Solulré, où il est reconnu que les chevaux, produits de la chasse, étaient consommés par la peuplade humaine habitant les lieux. A part la fragilité naturelle de la plupart des os de la tète, on sait que les chasseurs quaternaires les brisaient ainsi que les os longs pour extraire la cervelle et la moelle. Mais, heureusement, il n'en a pas clé de même partout. Il a élé trouvé jusqu'à présent, dans quelques gisements, un certain nombre de crânes plus ou moins complets, dont les formes spécifiques ont pu être déter-

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