CENTRES D'APPARITION
L'ensemble de la famille se rencontre en Asie, dans la presqu'île de Malacca, dans l'Assam jusqu'au 26° N., à Sumatra, à Java, à Bornéo et aux Philippines; dans l'Afrique occidentale, du 10" S. jusqu'à 15° N. Mais le genre gibbon, le plus inférieur, occupe seul l'aire asiatique entière ; le genre orang est confmé à Bornéo et à Sumatra. En Afrique, le genre chimpanzé va à peu près du Zaïre au Sénégal ; le gorille n'a été trouvé qu'au Gabon et peut-être chez les Aschantis. Occupât-il tout l'espace que les voyageurs ont encore laissé en blanc sur cette partie de nos cartes, son aire d'habitat n'en serait pas moins bien restreinte. Ainsi, à mesure que le type anthropomorphe s'élève, l'aire d'habitat se restreint.
A ne tenir compte que de l'organisme matériel, le type humain est incontestablement supérieur à celui de l'orang et du gorille. Il a donc dû être primitivement cantonné tout autant que ces types animaux. On objectera peut-être que les grands singes sont en voie de disparition et que les quelques survivants ne sont que les témoins d'une population jadis plus nombreuse. Ce serait là une hypothèse absolument gratuite, qui ne reposerait sur aucun fait ; et il est permis de répondre tout au moins, que le gorille et l'orang auraient bien pu durer là où vivent encore le chimpanzé et le gibbon. Or, que sont les aires occupées par eux comparées à l'aire humaine?
VII. — Jusqu'ici, j'ai laissé de côté les types exceptionnels, tels que les marsupiaux, les édentés, les makis, etc. Je ne voulais pas arguer des formes aberrantes ; je tenais à montrer les lois en action dans les espèces à organisme pour ainsi dire normal. Mais les types aberrants ont une haute valeur et nous apportent de nouveaux enseignements.
Ces types caractérisent presque toujours, soit les grands centres d'apparition, soit les centres secondaires ou régions géographiques. Pour ne parler que des mammifères, je rappellerai que l'Australie a ses marsupiaux; l'Australie méridionale, l'ornithorinque; l'Amérique boréale, le bœuf musqué; l'Amérique centrale, les édentés; l'Afrique, la girafe ; l'Asie, le yack; le Cap, le gnou; Madagascar, les makis et l'aye-aye ; le Gabon, le gorille, etc.
L'homme aussi est évidemment un type exceptionnel ou aberrant parmi les mammifères. Seul il est construit pour la station verticale; seul il a de vrais pieds et de vraies mains; seul il présente un développement cérébral porté au plus haut degré ; seul il possède cette supériorité d'intelligence qui fait de lui le maître de tout ce qui l'entoure.
Admettre que le type humain, ce type le plus perfectionné, ce genre exceptionnel entre tous, a pris naissance dans plusieurs centres d'apparition et n'en a caractérisé aucun, serait faire de lui une exception unique.
Pour si polygéniste que l'on soit, et quelque nombre d'espèces d'hommes que l'on admette, il faut reconnaître que le
cantonnement primitif du genre humain dans un seul centre d'apparition et la caractérisation de ce centre par lui sont la conséquence logique de tous les faits attestés par la géographie zoologique.
A plus forte raison, tout monogéniste verra dans l'espèceprivilégiée qui domine toutes les autres, un de ces types spéciaux qui caractérisent le centre, la région où ils ont paru,, comme l'ornithorinque, l'aye-aye, le gnou, caractérisent l'Australie méridionale, Madagascar, le Cap.
En résumé, les lois de la géographie zoologique conduisent à voir avec certitude dans l'espèce humaine, le trait caractéristique d'un centre d'apparition unique. Elles permettent d'ajouter que ce centre n'a pas du être plus étendu que celui du gorille et de l'orang.
yill. — Est-il possible d'aller plus loin encore et de chercher à déterminer la position géographique du centre d'apparition humain? Je ne saurais aborder ici ce problème dans ses détails ; je me bornerai à en préciser le sens et à indiquer les solutions probables d'après les données de la science actuelle.
Remarquons d'abord que, lorsqu'il s'agit d'une espèce animale ou végétale, de celles même dont l'aire est la plus circonscrite, personne ne demande le point précis où elle a pu se montrer pour la première fois. La détermination dont il s'agit a toujours quelque chose de très-vague et est forcément approximative. L'on ne saurait en demander davantage, quand il s'agit de l'espèce répandue aujourd'hui partout. Dans ces limites , il est permis de former au moins des conjectures ayant pour elles une certaine probabilité.
La question se présente avec des caractères assez différents, selon que l'on s'arrête aux temps présents ou que l'on tient compte de l'ancienneté géologique de l'homme. Toutefois, les faits ramènent dans les mêmes régions et semblent indiquer deux extrêmes. La vérité est peut-être entre eux deux.
On sait qu'il existe en Asie une vaste région entourée au sud et au sud-ouest par l'Himalaya, à l'ouest par le Bolor, au nordouest par l'Ala-Tau, au nord par l'Altaï et ses dérivés, à l'est par le Kingkhan, au sud et au sud-est par le Felina et le Kuen- Loun. A en juger par ce qui existe aujourd'hui, ce grand massif central pourrait être regardé comme ayant renfermé le berceau de l'espèce humaine.
En effet, les trois types fondamentaux de toutes les races humianes sont représentés dans les populations groupées autour de ce massif. Les races nègres en sont les plus éloignées, mais ont pourtant des stations marines où on les trouve pures ou métisses depuis les îles Kioussiou jusqu'aux Andaman. Sur les continent elles ont mêlé leur sang à presque toutes les castes et classes inférieures des deux presqu'îles gangétiques ; elle seretrouvent encore pures dans toutes deux, remontent jusq au Népal et s'étendent à l'ouest jusqu'au golfe Persique et au lac Zareh. d'après Elphinstone.
CAiNTONNEMENT PRIMITIF DE L'HOMME 131
La race jaune pure ou mélangée par places d'éléments blancs paraît occuper seule l'aire dont il s'agit; elle en peuple le pourtour au nord, à l'est, au sud-est et à l'ouest. Au sud elle se mélange davantage, mais elle n'en forme pas moins un élément Important de la population.
La race blanche, par ses représentants allophyles, semble avoir disputé l'aire centrale elle-même à la race jaune. Dans le passé nous trouvons les Yu-Tchi, les Ou-soun au nord du Hoang-Ho; de nos jours dans le petit Thibet, dans le Thibet oriental, on a signalé des îlots de populations blanches. Les Miao-Tsé occupent les régions montagneuses de la Chine ; les Siaputh résistent à toutes les attaques dans les gorges du Bolor. Sur les confins de l'aire nous rencontrons à l'est les Aïnos et les. Japonais des hautes castes, les Tinguianes des Philippines ; au sud les Hindous. Au sud-ouest et à l'ouest l'élément blanc, pur ou mélangé, domine entièrement.
Aucune autre région sur le globe ne présente une semblable réunion des types humains extrêmes distribués autour d'un centre commun. A lui seul, ce fait pourrait inspirer au naturaliste la conjecture que j'ai exprimée plus haut; mais on peut invoquer d'autres considérations.
Une des plus sérieuses se tire de la linguistique. Les trois formes fondamentales du langage humain se retrouvent dans les mêmes contrées et dans des rapports analogues. Au centre et au sud-est de notre aire, les langues monosyllabiques sont représentées par le chinois, le cochinchinois, le siamois, le thibétain. Comme langues agglutinatives , nous trouvons du nord-^t au nord-ouest le groupe des ougro-japonaises, au sud celui des dravidiennes et des malaises, à l'ouest les langues turques. Enfin le sanscrit avec ses dérivés, et les langues iraniennes représentent au sud et au sud-ouest les langues à flexion.
C'est aux types linguistiques accumulés autour du massif central de l'Asie que se rattachent tous les langages humains ; soit par le vocabulaire soit par la grammaire, quelques-unes de ces langues asiatiques touchent de très-près à des langages parlés dans des régions fort éloignées, ou séparées de l'aire dont il s'agit par des langues fort différentes. On sait que divers linguistes, M. Maury entre autres, rattachent intimement les langues dravidiennes aux idiomes de l'Australie, et que M. Pictet a retrouvé une foule de mots aryans dans nos plus vieilles langues européennes.
Enfin c'est encore d'Asie que nous sont venus nos animaux domestiques les plus anciennement soumis. Isidore Geoffroy s'accorde entièrement sur ce point avec Bureau de la Malle.
Ainsi, à ne tenir compte que de l'époque actuelle, tout nous ramène à ce plateau central ou mieux à cette grande enoeinte. Là, est-on tenté de se dire, ont apparu et se sont multipliés les premiers hommes, jusqu'au moment où les populations ont débordé comme d'une coupe trop pleine et se sont épanchées en flots humains dans toutes les directions.
IX. — Mais les études paléontologiques ont conduit assez récemment à des résultats qui peuvent modifier ces premières conclusions. MM. Heer et de Saporta nous ont appris qu'à l'époque tertiaire la Sibérie et le Spitzberg étaient couverts de plantes attestant un climat tempéré. A la même époque, nous disent MM. Murchisson, Keyserlink, de Verneuil, d'Archiac les barenlands de nos jours nourrissaient de grands hervibores, le renne, le mammout, le rhinocéros à narines cloisonnées. Tous ces animaux se montrent chez nous au début de l'époque quaternaire. Ils me semblent ne pas être arrivés seuls.
J'ai dit plus haut que les trouvailles de M. l'abbé Bourgeois démontrent à mes yeux l'existence en France de Vhomme tertiaire. Mais tout semble annoncer qu'il ne comptait encore chez nous que de rares représentants. Les populations quaternaires au contraire étaient, au moins par places, aussi nombreuses que le permet la vie de chasseur. N'est-il pas permis de penser que, pendant l'époque tertiaire, l'homme vivait dans l'Asie boréale à côté des espèces que je viens de nommer et qu'il les chassait pour s'en nourrir, comme il les a plus tard chassées en France? Le refroidissement força les animaux à émigrer vers le sud; l'homme dut les suivre pour chercher un climat plus doux et pour ne pas perdre de vue son gibier habituel. Leur arrivée simultanée dans nos climats, l'apparente multiplication subite de l'homme s'expliqueraient ainsi aisément.
On pourrait donc reporter bien au nord de l'enceinte dont je parlais tout à l'heure et au moins jusqu'en Sibérie le centre d'apparition humain. Peut-être l'archéologie préhistorique et la paléontologie confirmeront-elles ou infirmeront-elles un jour cette conjecture.
Quoi qu'il en soit, aucun des fait^ recueillis jusqu'à ce jour n'autorise à placer ailleurs qu'en Asie le berceau de l'espèce humaine. Aucun non plus ne conduit à chercher notre patrie originelle dans les régions chaudes soit des continents actuels soit d'un continent disparu. Cette pensée, bien souvent exprimée, repose uniquement sur la croyance que le climat du globe au moment de l'apparition de l'homme, était ce qu'il est aujourd'hui. La science moderne nous a appris que c'est là une erreur. Dès lors rien ne s'oppose à ce que nos premiers ancêtres aient trouvé des conditions d'existence favorables jusque dans le nord de l'Asie, où nous ramènent tant de faits empruntés à l'histoire de l'homme, à celle des animaux et des plantes.