‹ L'espèce humaineChapitre 79 sur 160 · RACE DE CRO-MAGNON — ANIMAUX DOMESTIQUES · texte numérisé non relu

RACE DE CRO-MAGNON — ANIMAUX DOMESTIQUES

VIII. — L'histoire de la race de Gro-Magnon, fondée sur les restes d'industrie qu'elle nous a légués, présente encore bien des questions résolues en sens divers par les savants les plus spéciaux. Je me borne à les indiquer sommairement.

Entourées d'espèces animales qui nous sont aujourd'hui soumises, les tribus quaternaires se sont-elles bornées à les chasser? Le cheval, le renne, n'ont-ils jamais été domestiqués par elles ?

M. Toussaint a répondu affirmativement pour le premier, M. Gervais pour le second. Les uns et les autres expliquent ainsi l'accumulation parfois prodigieuse des ossements de ces animaux. A Solutré , une espèce de brèche osseuse presque exclusivement formée d'os de cheval, entoure pour ainsi dire l'espace occupé par les foyers et les sépultures. Elle renferme les restes d'au moins quarante mille chevaux, parmi lesquels on ne rencontre qu'exceptionnellement soit des poulains, soit de vieilles bêtes. L'immense majorité a été abattue de quatre à huit ans. Aux yeux de M. Toussaint, cette accumulation étrange de débris provenant d'une seule espèce, le choix d'animaux dans la force de l'âge sont inexplicables si l'on n'admet pas l'existence de grands troupeaux où l'homme puisait à volonté. Les arguments invoqués en faveur de la domestication du renne sont à peu près de même nature. Toutefois M. Piette admet que celui-ci, longtemps chassé à l'état sauvage, a été domestiqué seulement vers la fin des temps quaternaires. Son opinion repose sur la proportion d'os de rennes qui grandit presque subitement dans les couches supérieures de la grotte de Gourdan. M. Piette en appelle aussi à certaines gravures montrant des rennes qui portent au cou l'apparence d'un licol.

A ces raisons qui ne manquent évidemment pas de valeur, on répond que l'homme a pu fort bien apprivoiser quelques individus sans pour cela domestiquer l'espèce ; que la multiplication, l'utilisation de certains gibiers sous l'empire des conditions générales et mieux comprises, rendent facilement compte de la préférence qu'on leur accorde à certains moments ; qu'un chasseur expérimenté choisit sans peine dans un troupeau l'animal qu'il veut abattre. On explique ainsi sans trop de peine tous les faits invoqués par MM. Toussaint, Gervais, Piette, dans nos contrées. Quant aux pays situés plus au nord, les faits recueillis par M. Fraas dans les grottes de la Souabe, et ses recherches linguistiques semblent venir à l'appui des opinions de ces savants. On voit que le problème de la domestication du cheval et du renne par l'homme quaternaire demande encore de nouvelles études et peut prendre un caractère tout local.

J'en dirai à peu près autant de l'organisation sociale. A coup sûr les tribus de la Madeleine, de Bruniquel, devaient reconnaître des chefs, et c'est pour eux sans doute que l'on sculptait ces poignards en ivoire de mammout dont j'ai parlé plus haut. C'étaient évidemment des armes de parade. Mais en était-il de

2i4 RACES HUMAINES FOSSILES

même partout? Existait-il, même parmi eux, une véritable hiérarchie dont chaque grade était reconnaissable à certains insignes ? On a cru trouver la preuve de ces faits dans de grandes pièces en bois de renne présentant un type assez uniforme, volontairement amincies et habituellement décorées avec un soin tout particulier. Tantôt elles sont entières, tantôt vers l'une de leurs extrémités elles sont percées de un à quatre grands trous ronds, qui parfois entament le dessin primitivement tracé. Ces singuliers objets ne sont certainement pas des armes. On y a vu des bâtons de commandement^ et cette interprétation parait plausible. Toutefois n'est-on pas allé un peu loin en regardant le nombre des trous comme indiquant la dignité du possesseur, en admettant par conséquent que ces tribus reconnaissaient des chefs de cinq grades distincts?

L'homme quaternaire dont nous parlons croyait-il à une autre vie ? Avait-il une religion ?

La réponse à la première de ces questions ne peut être douteuse. Le soin donné aux sépultures atteste que les chasseurs de Menton, comme ceux de Solutré et de Gro-Magnon, pensaient que leurs morts auraient des besoins au-delà de la tombe. Ce que nous savons de tant de peuples sauvages de l'époque actuelle ne permet pas d'interpréter autrement l'ensevelissement avec le corps, des vivres, des armes, des objets de parure, placés à côté du défunt.

Le problème de la religion est plus difficile à résoudre. Il est bien probable que l'homme de cet âge avait des croyances plus ou moins semblables à celles que nous savons exister chez les peuples menant à peu près le même genre de vie. Il est difficile de ne pas voir de véritables amulettes dans un grand nombre de petits objets, tous percés de manière à pouvoir être portés au cou, et sans doute les troglodytes de la Vézère ou des Pyrénées leur attribuaient des vertus analogues à celles que leur prêtent encore aujourd'hui bien des tribus sauvages. M. Piette a découvert qu'une de ces amulettes consiste en une plaque percée au centre d'où partent des rayons divergents ; il a trouvé un emblème analogue répété trois fois sur un bâton de commandement. Il admet que ce sont autant d'images du soleil, et j'accepterais assez volontiers cette interprétation. Mais ne dépasse-t-il pas les limites d'une induction légitime, lorsqu'il conclut de ce fait que l'homme de Gourdan adorait cet astre et avait inventé le Dieu solaire^ qui aurait été retrouvé plus tard par les Egyptiens et les Gaulois ?

IX. — En résumé la race de Gro-Magnon était belle et intelligente. Dans l'ensemble de son développement, elle me semble présenter de grandes analogies avec la race Algonquine , telle que la font connaître les premiers voyageurs et surtout les missionnaires ayant vécu longtemps parmi ces Peaux-Rouges. Elle en avait sans doute les qualités et les défauts. Des scènes violentes se passaient sur les bords de la Vézère ; nous en avons

Page 1