RACE DE CRO-MAGNON — ÉTAT SOCIAL
pour preuve le coup de hache qui a enfoncé le crâne à la femme de Gro-Magnon. En revanche, les sépultures de Solutré, en nous livrant plusieurs têtes de femmes et d'hommes édentés, semblent attester que la vieillesse recevait des soins particuliers dans ces tribus et était par conséquent honorée. Cette race a cru à une autre vie ; et le contenu des tombes semble prouver que sur les bords de la Vézère et de la Somme on comptait sur les prairies bienheureuses, comme sur les rives du Mississipi.
Comme l'Algonquin, l'homme du Périgord ne s'est pas élevé au-dessus du degré le plus inférieur de l'état social; il est resté chasseur, tout au moins jusque vers la fin des âges qui le virent apparaître dans nos montagnes. C'est donc à tort que l'on a prononcé à son sujet le mot de civilisation. Pourtant il était doué d'une intelligence élastique, perfectible. Nous l'avons vu progresser et se transformer tout seul, fait dont on ne trouve aucune trace chez son similaire américain. Par là, il lui est vraiment supérieur. Enfin ses instincts artistiques, les œuvres remarquables qu'il a laissées, lui assignent une place à part parmi les races sauvages de tous les temps.
X. — Pendant toute la première partie de l'âge du renne, la race deCro-Magnon s'est maintenue dans l'état dont j'ai indiqué les principaux traits. Mais à partir de la seconde moitié du même âge, quand se déposaient le diluviùm rouge et le lœss supérieur, il se manifeste chez elle une véritable décadence qui s'accentue de plus en plus. Le travail de l'os et du bois de renne diminue et redevient plus grossier ; la taille du silex au contraire reprend faveur; et sur quelques points, comme dans la grotte découverte à Saint-Martin d'Excideuil par M. Parrot, elle atteint un fini des plus remarquables. Mais ce perfectionnement lui-même semble accuser l'approche de temps nouveaux et trahir l'influence d'un élément étranger.
C'est que pendant cette période le milieu général se modifiait. Le sol européen achevait de sortir des flots ; le climat maritime faisait place au climat continental; le ciel se rassérénait; de chauds étés succédaient à des hivers plus froids, mais moins pluvieux ; par suite les glaciers reculaient et se renfermaient dans leurs limites actuelles; par suite aussi la faune se partageait. Les animaux amis du froid et organisés pour la vie de montagnes, comme le chamois et le bouquetin, se contentèrent d'émigrer en altitude et suivirent les glaces dans leur retraite vers nos plus hauts sommets. Le renne, qui n'est nullement grimpeur, dut émigrer en latitude et remonter vers le nord. Ses troupeaux devinrent de plus en *plus rares, et finirent par disparaître de nos contrées où, même domestique, il n'aurait pu durer longtemps. La société humaine, qui depuis des siècles sans doute vivait de cet animal et tirait de lui ses vêtements, ses armes, ses outils, dut être profondément ébranlée. Avec le renne, elle perdait pour ainsi dire sa raison d'être.
Qn'arriva-t-il alors? D'après MM. Cartailhac, Forei, de Mor-
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tillet, l'homme disparut ou émigra avec l'animal qui lui était devenu nécessaire, et les vallées du Périgord, du Maçonnais, des Pyrénées, restèrent désertes. Pour eux, après la fin de l'âge du renne, il y a une large et profonde lacune, un grand hiatus pendant lequel la faune se renouvelle, après lequel apparaît Brusquement une nouvelle race d'hommes qui polissait la pierre au lieu de la tailler, et s'entourait d'animaux domestiques.
Malgré l'incontestable autorité des savants que je viens de nommer, leur opinion n'a rallié, croyons-nous, que de bien rares partisans, et a été vivement combattue. Sans doute il est possible, il est même probable qu'un certain nombre de stations furent abandonnées à l'époque dont nous parlons, et que leurs habitants allèrent chercher vers le nord les conditions climatériques et les facilités pour la chasse auxquelles ils étaient habitués. Mais d'autres tribus restèrent en place, se plièrent aux 1 ècessités nouvelles, adoptèrent les armes, les mœurs des populations immigrantes et se confondirent avec elles. Je ne puis entrer ici avec M. Gazalis de Fondouce dans toutes les considérations géologiques, zoologiques et archéologiques qui justifient cette manière de voir. Je me borne à citer quelques faits qui relèvent surtout de l'anthropologie.
MM. Louis Lartet et Chapelain Duparc ont découvert près de Sorde, dans le département des Basses-Pyrénées, un abri qui, méthodiquement fouillé, a montré dans sa couche inférieure un crâne et des ossements humains associés à un collier de dents de lion et d'ours. Au-dessus, et se confondant avec elle, était placé un épais foyer d'où les explorateurs ont retiré des flèches barbelées du type magdalénéen, et de nombreux instruments et outils du même âge. Des ossements de cheval, de bœuf , se mêlaient à ces produits de l'industrie humaine. Le renne ne manquait pas à ces débris de cuisine, mais cette espèce était plus rare que les autres. Enfin au-dessus du foyer, et parfois engagée dans sa portion supérieure, se trouvait une couche pétrie pour ainsi dire d'ossements humains. Là, les habiles explorateurs ont recueilli quelques silex taillés semblables aux précédents ; mais ils y ont trouvé aussi une lame étroite et mince, ainsi qu'un poignard triangulaire qui, par la forme, par la nature du travail, se rattachent intimement aux plus beaux produits de l'art de la pierre polie.
La sépulture supérieure contenait les restes de plus de trente individus. Ces ossements ont été portés au Muséum, et M. Hamy n'hésita pas à les rapporter à la race de Gro-Magnon. Je n'ai eu qu'à confirmer ce premier jugement, car il n'y avait pas de doute possible. Sur les os des membres aussi bien que sur les crânes on retrouvait tous les caractères devenus classiques depuis les beaux travaux de MM. Broca et Pruner Bey.
Ainsi, dans cette curieuse grotte de Sorde, nous voyons superposés deux types archéologiques^ la pierre taillée et la pierre polie; nous ne trouvons qu'une seule race humaine, celle de