‹ L'espèce humaineChapitre 115 sur 160 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

I. — Je réunis dans ce livre et sous un titre commun l'examen sommaire des caractères relevant de Vintellïgence , de la moralité et de la religiosité. On me reprochera peut-être de rapprocher ainsi, outre mesure, des phénomènes que j'ai attribués sdlleurs à des causes différentes, et par suite de tomber dans une contradiction au moins apparente. Mais d'une part, après ce que j'ai dit à ce sujet dans le premier chapitre, il ne peut exister de doute sur la manière dont j'envisage cette question; d'autre part les phénomènes intellectuels prennent chez l'homme un développement tel, que parfois ils s'élèvent presque au rang d'attributs, et méritent à ce titre d'être placés non loin des phénomènes purement humains.

II. — Dans les chapitres précédents, nous avons passé en revue l'homme physique. Mais nous ne sommes pas seulement, comme le végétal, une certaine portion de matière organisée et vivante. Il y a de plus en nous un quelque chose qui senty qui Juge, qui raisonne et qui veut. Ce quelque chose, dont le naturaliste n'a à rechercher ni l'origine ni la nature, se manifeste par dès actes, par des faits. Ces faits diffèrent d'une race humaine à une autre. ils peuvent, ils doivent être considérés comme des caractères, au même titre que les actes de nos races animales, telles que les chiens d'arrêt ou les chiens courants, les ratiers ou les chiens de beraer.

On le voit, tout en abordant un terrain généralement regardé comme appartenant en propre à la philosophie, l'anthropologie n'en respecte pas moins le domaine de cette dernière. A celle-ci de s'inquiéter de la distinction à établir entre re&prit et la ma-

tière, de rechercher le lien mystérieux qui unit Tëtre physIqM et Tètre inteUectuel ; à ceUe-là de connaître les manifestatiom diverses qui résultent de cette alliance, à y trouver les signes distinctifs, caractéristiques, pour les groupes qu*elle étudie. U première remonte aux causes; la seconde s'en tient aux effets, «t, par conséquent, ne firanchit pas les limites des sciences natureUes.

Par cela même, nous rencontrons ici tout d'ahord, lorsqaH s'agit de lliomme, une difficulté que nous avons déjà signalée. En abordant l'examen des faits psychologiques, la science ne trouve guère que des détails à relever, comme lorsqu'elle étudie les caractères physiologiques. Ici tout autant qu'ailleurs, k mXat

J'oue un rôle considéiuble. S'il influe sur les mianifestations de a vie organique, il nlnflue guère moins sur des actes traduisant ce qu'il ^ a en nous d'actif et de réagissant. Et, non-seulement notre mtelligence se plie à toutes les conditions actuelles, mais en outre, accumulant et combinant par la mémoire tons les faits antérieurs, eUe en multiplie à l'infini l'influence et se crée à eUe-méme des conditions nouvelles d'où résultent incessamment des phénomènes nouveaux.

L'étude des caractères intellectuels doit donc être reportée, pour la plus grande partie, à l'examen détaillé des races. Toutefois, on peut aborder ici quelques-uns d'entre eux dans ce quHs ont de plus général, ne fût-ce que pour mieux faire comprendre ce qu'ont de vrai les lignes qui précèdent.

III. Langage. — « Les animaux ont la voix ; lliomme seul a la parole. » Cette vérité, proclamée par Aristote, est universellement acceptée de nos lours. Tout le monde reconnaît que le langage est un des plus hauts attributs de l'espèce humaioe. Les langues^ c'est-à-dire les formes variées que le langage revêt chez les diverses races humaines et leurs suDdivisions, ont, par cela même, comme faits difi'érentiels et caractéristiques, une importance à part.

Sans être linguiste, l'anthropologiste peut fort bien s'emparer des résultats acquis par la linguistique et les comparer à ceux auxquels conduit l'étude des caractères physiques. Lorsque par deux voies aussi difl'érentes on arrive aux mêmes conclusions, on a évidemment la plus grande chance d'être dans le vrai.

Or dans mes cours au Muséum, en faisant l'histoire détaillée des diverses races, j'ai eu souvent à pousser fort loin la comparaison dont îe \iens de parler. A peu près toujours j'ai trouvé l'accord le plus frappant entre la linguistique et l'antnropologie descriptive. Lorsque par exception il se manifeste un désaccord ou mieux un contraste comme celui qui existe entre les caractères physiques et la langue des Basques comparés aux populations voisines, toujours comme chez eux, le problème présente des difficultés spéciales à quelque point de vue qu'on l'envisage.

C'est surtout chez les races métisses que se manifeste la con-

»rdance générale que je signale. Souvent la langue accuse à fois les mélanges , leur succession , la nature de l'influence Lercée par les éléments divers qui ont concouru à leur foration. En voici un exemple frappant.

Tous les polygénistes ont fait des Malais une de leurs espèces imaines; bien des monogénistes ont vu en eux une des prin cilles races. J'ai montré depuis longtemps, qu'ils ne sont en réa- :é qu'une race mixte dans laquelle se sont associés des éléents blancs, jaunes et noirs et tenant de près aux Polynésiens. 38 faits ressortent chaque jour davantage, à mesure que l'on mnait mieux ces deux familles sorties d'une souche commune, mesure aussi que l'on a étudié davantage l'histoire de ces mtrées, on a reconnu qu'entre la région insulaire et le contiînt il a existé des rapports plus étroits qu'on ne l'a cru longmps. Tels sont les résultats auxquels arrive l'anthropologie. De leur côté les linguistes n'ont trouvé à former qu'une seule mille linguistique avec l'ensemble des langues malaises et polyèsiennes considérées au point de vue de la grammaire. Quant 1 vocabulaire, voici les résultats qu'il a donnés à Ritter. Sur 100 mots le malais comprend :

I mots polynésiens répondant tous à un état social très-inférieur, ne

désignant que des arts ou des objets nommés dans toutes les langues (ciel, terre, lune, montagne, main, œil, etc.}.

^ mots malayous annonçant une civilisation plus avancée et Texistence

d'industries déjà perfectionnées (kriss).

i mots sanscrits exprimant des idées religieuses et des abstractions

(temps, cause, sagesse, etc.).

> mots arabes relatifs à la mythologie, à la poésie, etc.

î mots javanais diavidiens, persans, portugais, hollandais ou anglais,

presque tous relatifs au commerce.

On voit que la langue des Malais traduit pour ainsi dire sous ne autre forme exactement les mêmes faits que leurs caracîres physiques.

IV. — Quoique naturaliste, et disposé, par cela même, à Itribuer aux caractères tirés de l'homme physique une im- Drtance habituellement prépondérante, je ne puis leur reconlitre cette supériorité comme absolument constante. Quelques its parlent trop haut. Sans leur langue si spéciale, personne eût hésité à voir dans les Basques les frères des autres Euro- Jens méridionaux. Leur dolichocéphalie spéciale eût-elle été déuverte, comme elle l'a été par M. Broca, on n'aurait pas eu pensée d'en faire des Blancs allophyles. Il en est de même des uples du Caucase, si longtemps regardés, précisément à cause leurs caractères physiques, comme la souche pure des popuions blanches européennes. Il faut donc reconnaître que, dans *tains cas, la langue a une importance caractéristique supéure à celle des traits extérieurs et des faits anatomiques, ou 3 du moins elle fournit des indications plus faciles è saisir.

DE qoathefages. ^1

Cette alternance de valeur entre certains caractères n'étonnera pas les naturalistes au courant des résultats de la zoologie moderne. Ils savent qu'il en est de même quand il s'agit des espèce» animales. Chez les vertébrés, Tappareu respiratoire fournit des caractères de premier ordre et aominateurs ; chez les annelés et (Jans les types secondaires, où cette fonction est moins rigoureusement localisée, des familles, parfaitement semblables à tous autres égards, ont des branchies très-développées ou en manquent totalement. Chez eux, les caractères tirés des organes de la respiration sont évidemment secondaires et subordonnés. S'il en est ainsi d'espèce à espèce et de groupe à groupe, ne soyons pas surpris qu'il en soit de même, à plus forte raison, de race à race.

V. — Dans les applications anthropologiques de la science du langage, tout le monde s'accorde pour reconnaître une importance de beaucoup supérieure à la grammaii'e comparée a» vocabulaire ; et il est évident qu'il ne saurait en être autrement. Mais n'a-t-on pas, dans certains cas, dédaigné par trop les renseignements qu'on peut tirer du dernier ? Les résultats auxquels Yung avait été conduit par le calcul des probabilités me semblent bons à rappeler ici. L'illustre savant s'était demandé quel nombre de mots semblables dans deux langues différentes était nécessaire pour qu'on pût être autorisé à considérer ces mots comme ayant appartenu à la même langue. De ses calculs, il résulte que la communauté d'un seul mot n'a aucune signification. Mais la probabilité d'une même origine est déjà de trois contre un, quand il y a deux mots communs ; de plus de dix contre un, quand il y en a trois. Quand le nombre des mots conimuns est de six, la probabilité est de plus de dix-sept cents, et de près de cent mille, quand il est de huit.

Il est donc presque certain que huit mots communs à deux langues différentes ont primitivement appartenu à un même langage, et lorsqu'ils sont isolés au milieu d'une langue à laquelle Us n'appartiennent pas, on doit les regarder comme importés* Ces conclusions du savant anglais ont une importance trèsgrande. Elles tendent à faire envisager autrement que ne le font bien des anthropologistes les relations de peuple à peuple, à faire admettre des communications dont on serait porté à douter.

VI. — Tout en reconnaissant l'importance très-réelle des caractères linguistiques, on ne saurait les prendre seuls peut guides dans l'appréciation des rapports ethnologiques. Une langue peut s'éteindre sur place et être remplacée ; alors le linguiste exclusif croira à l'anéantissement d'une race ou d'une population en réalité florissante. C'est ce qui est arrivé pour les Canaries. Les descendants des Guanches ayant tous adopté l'espagnol, on a cru qu'il n'en existait plus jusqu'au moment où iSl. Berthelot a démontré qu'ils forment en réalité le fond delà population dans tout rarchipel.

VIL — Le monogénisme et le polygénisme ont lutté et lutteni

encore aujourd'hui sur le terrain de la linguistique comme sur celui de Torganographie. Ainsi qu'il est arrivé trop souvent, la question scientifique a été obscurcie par des considérations fort étrangères à la science ; et cela avec d'autant moins de raison qpe les doctrines opposées sont ici bien moins en cause que Ton ne paraît le croire.

Au point de vue linguistique, le problème peut se poser en ces termes : a-t-il existé dans le passé une langue primitive unique d'où sont sorties toutes les langues mortes ou vivantes ? Ou bien a-t-il existé et existe-t-il encore des langues qu'il soit impossible de ramener à une origine commune ?

On comprend la réponse des linguistes polygénistes. Arguant des diifférences qui séparent certaines familles de langues, ils les déclarent irréductibles et concluent avec Grawfurd, M. Hovelaçque, etc., « à la pluralité originelle des races qui ont été formées avec elles. » D'autre part cette irréductibilité est niée par Max Mûller qui, sans affirmer encore l'existence de la langue primitive, laisse entrevoir que dans sa pensée c est à la démonstra- ^ tion de ce fait qu'aboutiront les recherches Unguistiques.

Complètement étranger aux études de cette nature, je ne saurais avoir une opinion sur les questions spéciales. Je me borne à constater quelques faits généraux et à signaler le sens dans lequel ils me semblent se prononcer.

L'irréductibilité sur laquelle s'appuient les linguistes polygénistes rappelle l'argument fondé sur les caractères physiques et consistant à opposer le Nègre au Blanc. Cet argument a eu longtemps une certaine apparence de force qu'il a perdu à mesure que l'on a connu de plus nombreux intermédiaires entre ces deux extrêmes. Il me semble que la marche générale de la linguistique conduit au même résultat. Tous les linguistes rapprochent aujourd'hui bien des langues que l'on eût cru irréductibles au commencement de ce siècle.

Un certain nombre de langages resteraient isolés que ce fait n'aurait rien de démonstratif contre l'unité spécifique des hommes. Dans toutes les écoles Unguistiques, on reconnaît que les langues sont variables et périssables. Or nous ne connaissons pas toutes les langues mortes; et s'il manque un certain nombre d'anneaux à la chaîne, il est tout simple que des rapports ayant jadis existé soient à jamais perdus pour nous.

Que l'on reUse d'ailleurs les observations faites par Lubbock sur l'origine des racines et l'on admettra sans peine qu'un certain nombre d'entre elles doivent presque inévitablement ne Eas être communes à toutes les langues. Quiconque pense que ) langage n'est pas un fait divin, qu'il est d 'invention et de création humaine, ne peut qu'adopter sur ce point les conclusions du savant anglais. Or pour peu que ces difî'érences radicales soient nombreuses, elles entraînent nécessairement l'irréductibilité, sans que celle-ci puisse être invoquée comme argument contre la doctrine monogéniste.

A Tappui de cette conclusion, je suis heureux de pouvoir invoquer le témoignage d'un juge à la fois bien compétent et fort peu suspect. Dans son livre sur La vie du langage^ M. Whilney a examiné cette question. Gomme Grawfurd, comme M. Hovelacque, le linguiste américain admet au 11 existe des familles linguistiques' que Ton ne saurait rattacher à une origine commune. Mais il ne s'arrête pas au fait brut ; il en montre et en discute les causes. Puis il formule dans les termes suivants la conclusion générale de cette discussion : « L'incompétence de la science linguistique pour décider de l'unité ou de la diversité des races humaines parait être complètement et irrévocablement démontrée. »

Quoi qu'il en soit, les résultats acquis dès à présent mettent en lumière un fait dont l'importance ne saurait, ce me sembk, être méconnue. En prenant pour guide l'ouvrage d'un homme dont la compétence est hors de discussion, en dressant le tableaa des familles linguistiques admises par M. Maury, en représentant par des lignes les rapports signalés par ce savant, on voit qu'il existe de langues à langues un entrecroisement de caractères fort analogue à celui que j'ai tant de fois montré cheides groupes humains.

Personne n'a soutenu l'hypothèse des origines multiples des langues avec plus de fermeté qu'Agassiz. Dans le mémoire que j'ai combattu au point de vue géographique, il s'était déjà nettement expliqué sur ce point. Il a développé plus tard les mêmes j idées. J'ai déjà dit comment selon lui les hommes ont été créés ' par nations, comment chacune de celles-ci a reçu, en même temps que tous ses traits physiques, son langage particulier éclos ainsi de toutes pièces et aussi caractéristique que la voix d'une espèce animale. Je crois devoir insister ici sur ce point et citer le texte lui-même. « Qu'on suive sur une carte, dit Agassiz, la distribution géographique des ours, des chats, des ruminants, des gallinacés ou de toute autre famille : on prouvera avec tout autant d'évidence que peuvent le faire pour les langages humains n'importe quelles recherches philologiques, que le grondement des ours du Kamtchatka est allié à celui des ours du Thibet, des Indes Orientales, des Iles de la Sonde, du Népaul, de Syrie, d'Europe, de Sibérie, des Etats-Unis, des Montagnes Rocheuses et des Andes. Cependant tous ces ours sont considérés comme des espèces distinctes n'ayant en aucune façon hérité de la voix les uns des autres. Les différentes races humaines ne l'ont pas fait davantage. Tout ce qui précède est encore vrai du caquetage des gallinacés, du cancanage des canards aussi bien que du chant des grives, aui toutes lancent leurs notes harmonieuses et gaies, chacune aans son dialecte, lequel n'est ni l'héritier ni le dérivé d'un autre, bien que toutes chantent en grivien. Que les philologues étudient ces faits et, s'ils ne sont pas absolument aveugles à la signification des analogies dans la nature, ils en arriveront eux-mêmes à douter de la pos-

sibilité d'avoir confiance dans les arguments philologiques employés à prouver la dérivation génétique. »

Agassiz est logique, et il pousse jusqu'au bout les conséquences de sa théorie. Mais il oublie un grand fait que Ton peut opposer à lui et à tous ceux qui, de près ou de loin, se rattachent à cet ordre d'idées.

Jamais une espèce animale n'a échangé sa voix contre celle d'une espèce voisine. L'ânon allaité par une jument et isolé au milieu des chevaux ne désapprend pas à braire pour apprendre à hennir. Au contraire, chacun sait bien que le Blanc le plus

Eur, placé dès son bas âge au milieu des Chinois ou des Austraens, ne parlera que leur langage et que la réciproque est égament vraie.

C'est que la voix animale est un caractère fondamental, tenant évidemment à la nature de l'être, susceptible de légères modifications, mais ne pouvant disparaître et se transmettant intégralement ; c'est un caractère d^ espèce.

La langue humaine n'est rien de pareil. Elle est essentiellement variable et se modifie de génération en génération ; elle se transforme, elle emprunte et elle perd; elle est remplacée par une autre ; elle est manifestement sous la dépendance de l'intelligence et du milieu. On ne peut donc voir en elle qu'un caractère secondaire, un caractère de race.

Au point de vue linguistique, l'attribut spécifique de l'homme n'est pas la langue spéciale qu'il emploie ; c'est la faculté d'articulation^ la parole qui lui a permis de créer un premier langage et de le varier à l'infini, grâce à son intelligence et à sa volonté plus ou moins impressionnées par une foule de circonstances.

Ici encore, je suis heureux de pouvoir étayer des opinions que J'ai soutenues depuis bien longtemps en citant- les conclusions de M. Whitney sur ce point. « Maintenant, dit ce savant lingaisite, prétendre pour expUquer la variété des langues que le pouvoir de s'exprimer a été virtuellement différent dans les différentes races ; qu une langue a contenu, dès l'origine et dans ses matériaux primitifs, un principe formatif qui ne se trouvait pas dans une autre ; que les éléments employés pour un usage formel, étaient formels par nature, et ainsi de suite, c'est là de la pure mythologie. »

VIII. Rapports généraux des langues et des races humaines, — Tout le monde admet que les langages humains se ramènent à trois groupes fondamentaux, comprenant l'un les langues monosyllabiques ou isolantes, le second les langues agglutinatives ou composantes, le troisième les langues à flexion. Ainsi, il existe trois types linguistiques comme trois types physiques. Il n'est pas sans intérêt de rechercher quels rapports se manifestent entre les caractères empruntés à ces deux ordres de considérations.

Les langues monosyllabiques représentent l'état le plus rudi-

men taire du langage humain, qui n'est en outre arrivé à la flexion qu'en passant par la période d'agglutination. Considérées à ce point de vue, les langues ont été en se perfectionnant progressivement, et il est naturel de se demander si le degré général d'élévation des races correspond à celui du déye^ loppement du langage.

En juxtaposant les résultats des études linguistiques et physiques, on reconnaît bien vite qu'il n'en est rien. La langue monosyllabique par excellence, le chinois, est parlée par une des populations les plus anciennement civiUsées et dont le fond appartient au type jaune. Les tribus les plus bas placées relevant du type nègre, parlent, au contraire, des langues agglutinatives, c'est-à-dire parvenues au second rang. J'ai déjà signalé ce fait et insisté sur les conséquences qui en ressortent, relativement à l'antiquité relative des groupes numains.

Toutefois, on doit remarquer que le plus grand nombre des Blancs parlent des langues qui ont atteint le plus haut degré de développement, des langues à flexion. Les Blancs allophyles seuls en sont encore à l'agglutination.

Si, après avoir lu ce que les linguistes nous ont appris sur la distribution des races, on jette les yeux sur la carte, on constate encore quelques faits généraux assez intéressants.

Les langues monosyllabiques s'y montrent comme cantonnées en Asie seulement et occupant un espace fort restreint. Elles ont dû même former autrefois une sorte d'îlot borné par la mer à l'est, et sur tous les autres points par des langues agglutinatives. La conquête aryane les a seule mises en contact avec les langues à flexion.

Celles-ci, aujourd'hui répandues partout, ont longtemps été confinées dans l'ancien continent, dont elles étaient loin d'ailleurs d'occuper la plus grande partie. Leur expansion date des grandes découvertes modernes. ,

Les langues à développement intermédiaire, les langues agglti; tinatives, occupaient avant cette époque, comme aujourd'hui encore, la majeure partie du sol. Nous ignorons à quel moment elles ont perdu du terrain en Europe ; mais déjà nous pouvons presque affirmer qu'elles y ont dominé jadis. Probablement elles occupaient en entier cette partie du monde avant l'invasion ou l'infiltration aryane. Peut-être furent-elles parlées par l'homme quaternaire. Quoi qu'il en soit, avant les grandes émigrations toutes récentes des races européennes, les langues agglutinatives avaient conservé la plus grande partie de l'Asie , la presque totalité de l'Afrique, l'Amérique et l'Océanie entières.

En relevant approximativement les aires occupées par les tiois groupes fondamentaux de langues, on trouve que les langues agglutinatives occupaient naguère à elles seules environ JJ du sol, les langues à flexion ,^j, les langues monosyllabiques ,V» soit, à peu près, -^ ,Vo et ,%.

Les langues agglutinatives l'emportent encore sur les autres

par leur nombre. El enfin le chiffre des nations, peuplades ou tiibus parlant ces mêmes langues est aussi bien supérieur à celui des groupes qui parlent des langues monosyllabiques et •des langues à flexion.

Mais on sait combien peu la population d'une contrée est en rapport, soit avec retendue des terres, soit avec le nombre des coupes humains oui la peuplent. Pour se faire une idée de l'importance du rôle joué à la surface du globe par une langue ou un groupe de langues, il faut compter les individus qui en font usage. Or, en rapprochant les données statistiques et linguistiques dues à MM. d'Omalius et Maury, on trouve que les langues à flexion sont parlées par 536 900 000 êtres humains ; les langues monosyllabiques par 449000000; les langues agglutinatives par 216 550 000 seulement.

IX. Écriture. — L'écriture est, pour ainsi dire, à la parole ce que ^^ll&-ci est à la pensée. Toutefois par sa nature môme elle fournit assez peu de données précises à Tanthropologiste. Inventée sur un nombre de points fort restreint, elle s'est communiquée de proche en proche et par initiation. En passant d'une nation à l'autre, les représentations graphiques du langage se sont souvent sensiblement modifiées ; et, à ce point de vue, elles peuvent, -sans doute, être d'un véritalble secours à l'ethnologie. Mais il n'existe aucun rapport réel entre les diverses formes qu'elles affectent et les groupes humains qui les emploient.

On ne peut guère rattacher à l'écriture les pierres diversement disposées qui servaient aux néophytes mexicains à se rap- . peler leurs prières ou les procédés purement mnémotechniques \ signalés par divers voyageurs, tels que les Wampum des Peaux- Rouges. Cependant ces derniers et surtout les Qmpos, chinois, thibétains et péruviens, étaient quelque chose de plus. Ici, la couleur et le mode de juxtaposition des fragments de coquilles ou de bois enfilés, les nœuds et la couleur des cordelettes avaient une valeur conventionnelle permettant d'exprimer des idées, des nombres multiples et élevés, etc. Au Pérou, on écnvait ainsi,

raît-il, de véritables livres. Malheureusement, comme le dit Maury, il est aujourd'hui impossible de débrouiller ces sin- Ifoliers textes.

La pictographie même rudimentaire, telle qu'elle existait et •existe encore chez les Peaux-Rouges où Schoolcraft l'a fort bien étudiée, a probablement été partout le point de départ de l'écriture proprement dite. On sait que la pictographie ressemble assez ■à nos rébus et qu'elle a ses monuments, découverts par plusieurs voyageurs en Sibérie, dans l'Amérique du Nord, dans le bassin 4e l'Orénoque et jusqu'en Patagonie.

Lorsque le symbolisme s'introduit dans la pictographie, il «emble qu'il y ait un pas de fait, bien que de graves erreurs puissent être la suite de cette manière de représenter les événements , lorsque le sens du symbole s'oublie . Les Virginiens -avaient figuré un cygne blanc vomissant du feu pour représenter

les Européens, leurs vaisseaux et leurs armes. Il y avait évidemment là le germe de quelque légende. Cette observation à elle seule permet de comprendre et d'interpréter quelques-unes des traditions, fabuleuses dans la forme, très-réelles au fond, qui ont été recueillies sur le passé de certaines tribus américaines. Toutefois le symbolisme a Tavantage d'habituer Tesprit à se détacher de la reproduction matérielle des objets. Plus tard on passe assez aisément à la réduction graphique du symbole, puis au signe idéographique . Enfin, Taiguillon de la nécessité aidant, on arrive au signe phonétique.

Même lorsqu'elle s'en tient à la représentation de la syllabe, récriture accomplit un immense progrès. Il semble que, malgré leur contact avec des populations plus avancées et quoique ayant eu sous les yeux des exemples d'écriture alphabétique, certaines' races ne peuvent pas aller au-delà. C'est au moins ce qui s'est passé de nos jours chez les Cherokees en Floride et chez les- Veï sur la côte d'Afrique. Séquoyah et Doala Bukara, dans leurs efforts pour imiter les Yankees et les Arabes, n'ont inventé que des syllabaires. Et pourtant, les journaux imprimés parle premier portaient, à côté du texte cherokee, la traduction alphabétique anglaise.

Il est inutile d'insister sur. l'immense supériorité de l'écriture alphabétique. Ce moyen, à la fois si simple et si complet de fixer la parole, s'est toujours présenté comme quelque chose de merveilleux à l'esprit de ceux qui ne le connaissaient pas; et les anciens, frappés de son utilité, ignorant comment l'homme y était arrivé peu à peu et par degrés, n'avaient pas hésité à le considérer comme d'invention divine. Cicéron lui-même semble prêt à partager cette opinion. On sait aujourd'hui que l'honneur de cette grande découverte appartient en réalité aux Phéniciens.

Mais ce n'est pas d'emblée et par eux seuls, que les Phéniciens arrivèrent à ce résultat. MM. Wuttke et Lenormand ont avec raison fait remonter aux Egyptiens, l'honneur de l'avoir préparé et presque atteint. L'écriture égyptienne avec ses signes \^ figuratifs, idéographiques et phonétiques, nous montre toute la route qu'a parcourue l'esprit humain pour s'élever^de la simplepictographie à l'alphabet. Malheureusement, les Egyptiens enchaînés par l'ensemble de leur passé, par la masse même desidées et des faits représentés avec leur écriture compliquée, surtout peut-être par la tradition religieuse, ne purent se débarrasser de ce qu'il y avait d'encombrant dans leur système d'écriture. Un peuple étranger, libre de ces entraves, pouvait seul, comme l'a dit M. Maury, opérer ce triage.

L'alphabet phénicien une fois trouvé, se répandit rapidement. Mais en même temps il dut se modifier pour répondre tantôt à de véritables besoins, tantôt à de simples convenances ou à des caprices. M. Lenormand admet cinq grandes familles d'écriture, comme représentant cette filiation. Ce sont les fa-

CARACTÈRES INTELLECTUELS — ÉTAT SOCIAL 32î>

milles sémitiques, gréco-italique, occidentale ou ibérienne, septentrionale et indo-homérite. Celle-ci a peut-être pour point de départ l'alphabet de ITemen, qui, porté dans llnde vers le iii« ou rv® siècle de notre ère, a engendré presque tous les alphabets orientaux.

L'Egypte et la Phénicie n'ont pas été les seuls centres où ait . pris naissance Tart d'écrire. Le même fait s'est produit dans l'ancien monde en Mésopotamie et en Chine, au Mexique, dans le Nouveau continent. Partout l'écriture hiéroglyphique, née elle-même de la pictographie, a été le point de départ ; mais dans chacun d'eux, l'écriture s'est arrêtée à des niveaux divers.

Les écritures cunéiformes n'ont pas atteint l'alphabet, et paraissent consister en un mélange de signes idéographiques et syllabiques. En Chine, l'écriture est restée idéographique. Mais sous l'influence des missionnaires boudhiques, qui ont fait connaître dans l'extrême Orient l'alphabet dévânagari, les Japonais et les Coréens, après avoir imité servilement les Chinois,, sont arrivés les premiers, au syllabisme, les seconds à un véritable alphabet.

Au Mexique, l'écriture consistait en un mélange encore trèsconfus de signes symboUques, idéographiques et phonétiques, ces derniers représentant tantôt des syllabes, tantôt de simples lettres. La découverte faite par l'abbé Brasseur de Bourbourg semble indiquer qu'au Yucatan, on était allé plus loin, et que les inscriptions de Palanqué sont vraiment alphabétiques. Il est bien vivement à regretter que, jusqu'à ce jour, on n ait pas utiUsé les importantes données dues à l'ancien curé de Rabinal. La lecture des inscriptions de l'Amérique centrale aurait un bien autre intérêt que le déchiffrement de quelques stèles égyptiennes de plus.

Quoi qu'U en soit, on comprend que la multipUcité, la variété

des alphabets, et leur filiation même, fournissent à l'anthropolo-

giste, des caractères d'une haute importance et très-propres à

constater d'anciens rapports entre des groupes humains parfois

<^ort éloignés.

X. État social. — L'homme est un être essentiellement social. « Si quelqu'un montait au ciel seul et entendait seul l'harmonie des mondes, il ne jouirait pas de ces merveilles, » a dit un sage de la Grèce. Aussi trouvons-nous partout l'espèce humaine réunie en sociétés plus ou moins nombreuses. Toujours, sauf dans quelques cas exceptionnels qui s'expliquent d'ordinaire par une dispersion violente, ces sociétés comptent un nombre plus ou moins considérable de familles et méritent au moins le nom de peuplades.

Quelque restreintes ou nombreuses que soient les peuplades, les tribus, les nations, on a depuis longtemps constaté chez elles trois états sociaux élémentaires, se rattachant tous trois à la satisfaction du premier et du plus impérieux de tous les besoins, celui de se nourrir. Ces trois états présentent d'ailleurs-

une certaine gradation. L'homme ne compte d'abord pour sa subsistance que sur une industrie journalière; il chasse les animaux terrestres ou aquatiques : il est chasseur ou pêcheur. Plus tard il a soumis à son empire des espèces herbivores et trouve dans ses troupeaux des ressources assurées : il est pasteur. Enfin c'est à la terre même qu'il s'adresse; il multiplie, il soigne certains végétaux que l'expérience lui a fait connaître : il est cultivateur. Dans ce dernier cas, son régime est fondamentalement végétal ; dans les deux premiers, la chair forme la base de sa nourriture.

Il est évident que ces divers genres de vie placent l'homme dans des milieux fort différents, en lui imposant certaines nécessités, en exigeant le développement de facultés physiques et intellectuelles parfois assez peu semblables. Ainsi prendront naissance et se développeront par l'exercice et l'hérédité, certaines particularités physiques et intellectuelles qui finiront par caractériser des races.

Le chasseur et le pêcheur présentent quelques points de contact dans leur genre de vie. L'un et l'autre ont à déployer tour à tour, et parfois en même temps, selon les animaux qu'ils attaquent, beaucoup de patience et de courage ; chez eux l'esprit de ressources doit être sans cesse en éveil. L'un et l'autre, même placés dans des conditions favorables, passent par des alternatives d'activité extrême et de repos presque complet. Mais le cercle d'action du pêcheur est en somme moins étendu que celui du chasseur, et il n'est pas forcé, comme celui-ci, d'exercer toutes ses facultés physiques. Il n'aura probablement jamais ni la même finesse de l'ouïe ni la même agilité. Ni l'un ni l'autre d'ailleurs ne se trouvent dans des conditions favorables au développement intellectuel proprement dit.

Le pasteur a déjà bien plus d'indépendance à certains égards, en même temps qu'il est astreint à plus de régularité. Son lendemain est toujours assuré. Les soins journaliers une fois donnés à son bétail, il peut s'abandonner à la réflexion, à la rêverie, ^t ses instincts intellectuels ont toute faciUté pour se développer.

Il en est, à plus forte raison, de même pour le cultivateur. Les semailles et la récolte sont pour lui des moments d'activité physique inévitables. Entre les deux, il peut se reposer à loisir et appliquer à toute autre chose les facultés dont il est doué.

Ces trois modes élémentaires de la société humaine entraînent des conséquences immédiates.

Nulle part le gibier proprement dit n'est suffisamment abonr dant pour nourrir indéfiniment des populations quelque peu nombreuses, accumulées sur un même point. L'homme chasseur a donc besoin d'un grand espace autour de lui ; il ne peut guère former que des communautés restreintes. Dès que cellesci grandissent, il faut forcément qu'elles se morcellent. Les pêcheurs peuvent former des agglomérations plus considérables, surtout sur les côtes d'une mer poissonneuse. Toutefois, là même,

le chiffre des populations est encore forcément restreint dans d'assez étroites limites.

L'état pastoral permet la formation de hordes plus nombreuses; mais il nécessite aussi Texistence de vastes espaces exclusivement livrés aux bestiaux. Comme la chasse, bien qu'à un moindre degré, il commande le morcellement.

La culture du sol seule permet le développement d'une population à la fois dense et continue.

Le chasseur, par suite même de ses habitudes de lutte, sera inévitablement guerrier; la guerre n'est au fond qu'une chasse à l'homme. Chez lui toute discussion pour un terrain de chasse deviendra aisément une guerre, car il s'agit de sa subsistance. Cette guerre sera sans merci, car tout prisonnier est pour lui non-seulement inutile, mais nuisible; c'est une bouche à nourrir. Le chasseur le tuera ; et pour peu que la passion d'une part, l'amour-propre de l'autre entrent en jeu, il le fera périr dans des tourments supportés avec une héroïque fermeté.

Le pasteur aussi sera assez souvent entraîné à la lutte armée ; il a à défendre ses pâturages et ses bestiaux. Mais chez lui la guerre s'adoucira; le prisonnier peut lui être utile. On rejettera sur lui les soins à donner au bétail ; et, en retour, on le nourrira sans avoir à faire de sacrifice ; il sera esclave.

N'était le besoin de s'entre-détruire, qui semble inné chez l'homme et que la civilisation n'a pu encore extirper, les peuples cultivateurs n'auraient aucune raison pour se faire la guerre ; ils en auraient beaucoup pour l'éviter. Mais, du moins, chez eux elle devient de moins en moins cruelle. Le prisonnier peut ici encore être utilisé. On le réduira d'abord en esclavage. Puis, on reconnaîtra qu'un certain degré de liberté peut être profitable au maître, et d'esclave il passera serf.

Les trois états que je viens d'indiquer existent sur le globe ; dans chacun des trois grands types de l'humanité on peut encore aujourd'hui en signaler des exemples. Les Blancs des tribus de la côte nord-ouest d'Amérique sont pêcheurs ; des populations arabes en sont encore à l'état pastoral par lequel sont passés les Aiyans, pères des Indiens actuels si essentiellement agriculteurs. Chez les Jaunes, les ïongouses de la Daourie sont peutêtre le type le plus complet du peuple chasseur, comme les hordes de l'Asie centrale le sont des peuples pasteurs, et les Chinois des peuples cultivateurs. Chez les Nègres enfin, les Tasrmaniens étaient exclusivement chasseurs et pêcheurs, les Cafres sont essentiellement pasteurs, les Guinéens cultivateurs.

Ainsi, la nature fondamentale de l'état social n'est pas un caractère de race. Les trois types physiques présentent les trois types sociaux.

De ce fait seul, on pourrait conclure qu'entre les trois grands types humains, envisagés au point de vue de la civilisation, il n'y a pas ces difl'érences radicales qu'ont admises à priori quelques auteurs.

Cette conclusion ne peut ressortir clairement que d'une étude détaillée des races. Je puis ici seulement l'énoncer, en insistant sur ce point que, malgré les assertions contraires de M. de Gobineau, il existe encore aujourd'hui des Blancs à Tétat sauvage le mieux caractérisé. Qu'on lise les détails donnés sur certaines

Populations Koluches par Cook, La Pérouse, Meares, Marchand, ixon, le docteur Scouler, etc., et on sera bien forcé de reconnaître que CQ^ pêcheurs dont les femmes se barbouillent de graisse, de suie et portent la botoque, sont à la fois de vrais Blancs et de vrais sauvages^ qui, sous bien des rapports, doivent prendre place fort au-dessous du Nègre d'Ardra ou de Juida.

D'autre part, les noms mêmes que je viens de tracer, ceux surtout de Ghanata, de Sonrhaï, de Melle que Barth nous a fait connaître, suffisent pour prouver que le Nègre le mieux caractérisé, le Nègre type, peut s'élever par lui-même à un état social assez avancé. On a dit, que sans être sauvage il était resté barbare , comme l'étaient nos ancêtres Germains ou Gaulois. Cette appréciation n'est pas juste ; le Nègre est arrivé bien plus haut. Les annales d'Amed haba démontrent qu'au moyen âge le bassin du Niger a contenu des empires fort peu inférieurs à certains égards à bien des souverainetés européennes de la même époque.

Quant aux races jaunes, il suffit de rappeler que la race aryane tout entière était encore plongée dans la barbarie à l'époque où la Chine connaissait le calendrier, avait déterminé la forme de la terre et reconnu l'aplatissement des pôles, tissait des étoff'es de soie et avait une monnaie.

XI. — Doit-on conclure de ces faits et de tous les faits analogues que je ne puis citer, que les races humaines sont égales entre elles, qu'elles ont toutes les mêmes aptitudes et peuvent s'élever à tous égards au même degré de développement intellectuel ? Ce serait s'écarter du vrai et tomber dans une exagération évidente. Ici encore, il faut en revenir à la comparaison de l'homme avec l'animal. De ce que toutes les races de chiens appartiennent à une seule et même espèce, s'ensuit-il qu'elles aient les mêmes aptitudes ? Un chasseur prendra-t-il indifféremment un braque ou un blood-hound pour en faire un chien d'arrêt ou un chien courant ? demandera-t-il au chien des rues de valoir l'un ou l'autre de ces pur-sang? Évidemment non. Or» nous ne devons jamais oublier que, pour être au-dessus de l'animal et pour être autre chose que lui à certains égards, l'homme n'en est pas moins soumis à toutes les. lois générales de l'animalité. La loi de l'hérédité est une de celles auxquelles il ne peut se soustraire ; et c'est elle qui, sous l'influence des milieux, façonne les races et les fait ce qu'elles sont.

Quand des siècles ont passé sur un groupe d'hommes, quand de génération en génération et sous l'influence de certaines conditions physiques, intellectuelles, morales, l'être entier a pris un certam pli, nous ne savons encore au juste ce qu'il faut de

temps et de circonstances nouvelles pour effacer cette empreinte et renouveler la race. En tout cas, elle ne peut s'élever qu*en se modifiant, et de là même résulte une race nouvelle, une race dérivée.

L'ensemble de conditions qui a fait les races, a eu pour résultat d'établir entre elles une inégalité actuelle qu'il est impossible de nier. Telle est pourtant l'exagération dans laquelle sont tombés les négrophiles de profession, lorsqu'ils ont soutenu que le Nègre, dans le passé et tel qu'il est, est l'égal du Blanc. Un seul fait suffit pour leur répondre.

Les découvertes de Barth ont mis hors de doute ce dont on pouvait douter jusqu'à lui, l'existence d'une histoire politique chez les Nègres. Mais cela même ne fait que mettre encore plus en reUef l'absence de cette histoire intellectuelle qui se traduit par un mouvement général progressif, par des monuments littéraires, artistiques, architecturaux. Livrée à elle-même, la race nègre n'a rien produit dans ce genre. Les peuples de couleur noire qu'on a voulu lui rattacher, pour déguiser cette infériorité par trop manifeste, ne tiennent à elle tout au plus que par des croisements dans lesquels domine le sang supérieur.

Xn. — Faut-il pour cela passer à l'extrême opposé, et admettre qu'il est des races radicalement incapables de s'élever au-dessus de l'état social dans lequel ont vécu leurs ancêtres? Cette question a été bien des fois posée ; elle a été résolue en deux sens différents.

S 'appuyant sur un certain nombre de faits empruntés à l'Amérique et à rOcéanie, aussi bien qu'à l'Afrique, on a cherché à démontrer que certaines populations humâmes étaient fatalement vouées à l'état sauvage. Les partisans de cette opinion ont surtout cité comme exemple les indigènes de l'Amérique du Nord et les Australiens. Pourtant, quiconque y regardera sans parti pris, verra facilement, parfois dans les faits mêmes invoqués par ceux qui les condamnent, la preuve évidente que, placées dans des conditions favorables , ces races sauraient s'éiever bien au-dessus de l'état où nous les avons trouvées et nous atteindre assez vite au moins à certains égards.

En ce qui concerne les Peaux-Rouges et les groupes voisins, le grand ouvrage de Schoolcraft, plusieurs Reports publiés depuis ne peuvent laisser aucun doute.

Ce qui reste des Iroquois forme aujourd'hui, sur les bords du Cattaraugus, une population agricole et laborieuse qui a ses écoles, son imprimerie, ses journaux. Il est inutile d'insister sur ce que sont devenus les Kreecks, les Cherokees, les Choctaws. On sait que, d'elles-mêmes, toutes ces nations du sud étaient entrées en pleine voie de civilisation sédentaire, cultivaient le coton et en exportaient, publiaient des journaux écrits dans leur langue et imprimés en caractères imaginés par un des leurs. Le gouvernement de Washington les chassa de leurs terres, pour les transporter dans le bassin de l'Arkansas. Là, elles se sont remises

à l'œuvre, et parmi leurs fermes il en est, disent les voyageurs, I ^ a qui peuvent rivaliser avec celles des Yankees. I ^

Mais, reprend-on, les Algonquins, les Dacotahs, se sont refusés à toutes les tentatives faites pour les rapprocher des BlancB l '^ et de la civilisation. C'est une erreur, ou plutôt ce n*est qu'une ^ \ moitié de vérité ; et cela même apporte à qui veut le voir ua grand enseignement. Les Algonquins {vrais Peaux-Rouges)^ les Dacotahs [S toux) se sont partagés. Les uns ont renoncé à leur ancien genre de vie, et ont imité les Gherokees, les autres y ont persévéré : tant ce caractère, prétendu indélébile, est au con^ traire variable, tant il est sous Tempire de mille petites circons — tances locales I

En fait, il ne s'est rien passé chez les indigènes américain^^ que nous ne puissions constater chez les Blancs. A côté de TA — rabe des villes, vit l'Arabe du désert et des tentes. De même^dans l'Amérique du Nord, les indigènes livrés à eux-mêmes s'étaient scindés sur certains points. Dans le bassin du Rio d( Norte et au delà, à côté des habitants des pueblos, citadins et agriculteurs, vivaient des tribus errantes de chasseurs. Les seconds pillaient parfois les premiers ; mais les uns et les autres ne s'en reconnaissaient pas moins pour frères.

Ce qui s'était passé spontanément se passe encore sous pression des Blancs. Y a-t-il à cela quelque chose d'étrange En tout cas, lorsque la moitié d'une même population transforme son état social, on ne peut dire qu'elle est incapable d< le faire en totalité, en se fondant sur ce que l'autre moitié esl restée en arrière. A raisonner ainsi, on pourrait soutenir avec autant et plus de raison, qu'une bonne partie des Européens esl incapable d'apprendre à lire.

Restent les Australiens.

C'est un sujet que je n'aime pas à aborder. Sur aucun poini du globe, peut-être, le Blanc ne s'est montré aussi impitoyabl( envers les races inférieures, qu'en Australie ; nulle part il n'î aussi audacieusement calomnié ceux qu'il dépouillait et exterminait. Pour lui, les Australiens n'ont plus été des hommes. sont des êtres qui « réunissent toutes les choses mauvaises qu< ne devrait jamais présenter l'humanité, et plusieurs dont rougiraient les singes, leurs congénères. » (Butler Earp.) Sans doute, des voix honorables ont protesté contre ces terribles paroles, adressées aux convicts qui allaient chercher fortune en Australie; mais que pouvaient-elles, alors que toutes les mauvaises passions étaient surexcitées et s'appuyaient sur de semblables arguments, étayés eux-mêmes d'assertions données comme scientifiques ? On sait quel a été le résultat de ces leçons en Tasmanie, en Australie ; et ceux qui voudraient se reiiseigner plus au long, peuvent consulter les voyageurs de toute nation, Darwin comme du Petit-Thouars.

Soutenir encore aujourd'hui que les Australiens sont ce qu'ont voulu en faire Bory de Saint-Vincent et les anthropologistes d^

cette école, c'est nier des faits évidents, constatés par une foule de voyageurs de toute sorte. Pas plus que les autres races humaines, celle-ci ne s*est montrée absolument sauvage. Elle avait ses institutions de peuple chasseur. La famille, la tribu, la nation, étaient organisées chez elle et réparties en véritables clans ^ dont on possède la liste. Les Australiens, plus avancés sur ce point que les Tahitiens, savaient se partager le sol, et les limites nxées étaient religieusement respectées, sauf en temps de guerre. Je reviendrai ailleurs sur leurs caractères religieux et moraux. Il ne s'agit ici que de leurs caractères intellectuels, et je me borne à ajouter, que ces sauvages avaient des villages de huit cents à mille habitants, qu'ils savaient creuser des canots, qu'ils tissaient des filets pour la chasse et la pèche, ayant parfois

2 uatre- vingts pieds de long et capables de résister aux efTorts 'unkanguroo.

Tout cela, dira-t-on, ne constituait pas un état social bien avancé. Soit : mais les Australiens sont-ils incapables, comme on Ta tant dit, comme on le répète encore, de s'élever au-dessus de cette condition ?

Mais qu'on lise les écrits de Dawson, qui avait fait de ces sauvages des espèces de fermiers, ceux de Salvado, qui a trouvé en eux des ouvriers aussi dévoués qu'utiles, ceux de Blosse ville déclarant qu'on s'est estimé heureux de pouvoir recourir à eux quand la fièvre d'or fit manquer les bras européens, et on restera convaincu de tout ce qu'il y a d^inexact dans les assertions émises au sujet de l'incapacité radicale des Australiens. Enfin, si l'on conserve quelque doute, qu'on se reporte à ces tribus fixées et civilisées par William Buckley, le soldat déserteur, et il faudra bien convenir que la faculté de s'élever audessus de leur état passé existe chez les Australiens, comme chez les autres 'populations humaines.

XIII. — Deux causes tendent à égarer notre jugement quand il s'agit d'apprécier l'état social des races.

La première tient à la manière dont nous jugeons l'ensemble de la population à laquelle nous appartenons. Enfants des classes instruites et policées, nous oublions cette partie de la nation qui est restée si loin en arrière, qui profite sans doute du travail des classes intelligentes, mais qui ne les suit nullement ou très-peu dans leurs voies progressives. Il n'est pas un pays de l'Europe où l'on ne puisse rencontrer une foule de faits justifiant ce que je me borne à énoncer ici. Si Lubbock avait regardé un peu plus autour de lui, à coup sûr \ï aurait modifié bien des conclusions de son livre.

L'autre cause dépend de notre orgueil de race, des préjugés de notre éducation, qui nous empêchent d'aller quelque peu au fond des choses et de reconnaître des ressemblances extrêmes, presque des identités, pour peu qu'elles soient voilées par les moindres différences de formes ou de mots. Il a fallu bien du temps pour qu'on s'aperçût combien l'organisation des Maori

ressemble à celle des anciens Ecossais. Et pourtant si Ton fa^^ abstraction de Tanthropophagie chez les uns, chez les autr^* des emprunts faits aux populations voisines, on sera conduit ^ admettre qu'à Tépoque où Cook visitait les Néo-Zélandais, ceu:5^* ci offraient des ressemblances étranges avec les Highlanders (i^ Rob Roy et de Mac Yvor. Quant aux Enfants du brouillarc^) frères des autres clans d'Ecosse, étaient-ils bien au-dessus d^^ tribus australiennes?

Concluons que la civilisation, avec son cortège de lumière ^ et de connaissances en tout genre, est un fait exceptionnel a milieu même des populations les plus privilégiées, et que celle ci ont eu et ont encore sur leur propre territoire leurs repré sentants sauvages. Ajoutons que ce fait s'est produit à des de grés divers chez les races noires et jaunes. Enfin en songeant nptre passé, gardons-nous de refuser aux autres races des aptitudes qui sont restées cachées pendant des siècles chez no; ancêtres avant de se développer, qui sont encore à l'état laten chez un trop grand nombre de nos compatriotes, de nos con — temporains.

XIV. — Dans son remarquable ouvrage sur les Origines de kM Civilisatioîi, sir John Lubbock admet que la « condition primitive de l'homme était un état de barbarie absolue. » Mais il n& dit pas ce qu'il entend par ces paroles. Y a-t-il eu vraiment des hommes vivant pendant des siècles dans l'état que dépeignent les traditions chinoises, des hommes ne reconnaissant aucune loi, dépourvus d'industrie, ignorant l'usage du feu, abandonnant leurs morts sans sépulture, vivant sur les arbres?... Il est grandement permis d'en douter, car tous les faits connus protestent contre cette conclusion.

Partout où l'on a pu pénétrer quelque peu dans la connaissance de la vie des tribus sauvages, on les a trouvées assujetties à des lois qui, pour ne pas être écrites, n'en sont pas moins rigoureusement observées. C'est là un fait que proclame Lubbock lui-même. Sans doute ces lois nous paraissent souvent iniques ou barbares. Mais parfois il y a, jusque dans leurs sévérités envers certaines classes de la population, la trace des sentiments les plus justes, les plus louables. Certes on ne saurait approuver le code australien dans les dispositions qui font de la femme une misérable esclave; les privilèges qu'il réserve aux chefs sont peut-être excessifs ; mais comment ne pas être frappé de le voir attribuer à l'âge les mêmes avantages qu'au rang? Le respect pour la vieillesse était un trait de mœurs que les Athéniens louaient chez les Spartiates ; nous pouvons bien lui reconnaître sa valeur chez les Australiens.

On a parlé quelquefois de races ou de populations arboricoles^ tels que les Orang-Kubus , certains Noirs de la Nouvelle- Guinée, etc. On les a décrites comme vivant habituellement sur les arbres, à la manière des singes. Earle a réduit ces exagérations à leur juste valeur. Il a montré que sur certaines côtes

bordées par une ceinture de palétuviers, il est plus facile de cheminer sur les branches rapprochées et entrelacées que de se frayer un passage à travers le lacis des racines aériennes plongeant dans une couche épaisse de boue. Il a vu plusieurs fois les marins européens franchir en file et le mousquet en bandoulière, les marais de cette nature, comme le font les Indiens. On voit qu'il n'est nullement nécessaire d'être- absolument sauvage et proche parent des singes pour voyager de cette façon.

Les Tasmaniens, une des populations les plus errantes que l'on puisse citer, ne dressaient que des abris temporaires ; mais ils brûlaient leurs morts et leur élevaient des mausolées de branchages et d'écorces que Pérou a décrits et figurés. Je viens de rappeler que les Australiens avaient leurs institutions, leurs industries. La Tasmanie et l'Australie sont incontestablement les points où l'homme se montre à nous dans son moindre degré de développement humain. Et pourtant nous n'y voyons nulle part cette barbarie absolue que semble admettre le savant anglais.

Pour si loin que l'on remonte dans notre passé, nous constatons des faits analogues. Le peu que nous savons de l'homme tertiaire nous le montre en possession du feu et taillant le silex. Il a déjà ses industries, et ce seul fait atteste que son genre de vie était autre que celui de la brute.

Il ne pouvait en être autrement. Quelle que soit la cause qui a déterminé l'apparition de l'homme à la surface du globe, il a été dès l'origine en possession de sa nature spécifique ; il a eu d'emblée son intelligence et ses aptitudes, engourdies sans doute et sommeillant encore , mais prêtes à s'éveiller sous l'aiguillon de la nécessité. Pour se nourrir, pour se défendre contre le monde extérieur, il ne pouvait que recourir à elles ; et les moindres manifestations de ces facultés supérieures ont nécessairement tracé, dès le début, entre lui et la brute, une ligne de démarcation.

XV. — L'intelligence et les aptitudes de l'homme ont enfanté mille manifestations auxquelles on peut donner le nom général ^'industries. Pacifiques ou guerrières, en rapport avec l'individu ou avec l'ensemble de la population, elles diffèrent bien souvent de race à race, de peuple à peuple, quelquefois presque de tribu à tribu. La plupart peuvent par conséquent être considérées comme autant de caractères propres à distinguer les divers groupes de l'espèce humaine. Mais on comprend que les questions de cette nature ne peuvent être abordées que dans une histoire détaillée, et je dois me borner ici à constater un de ces faits généraux qui à eux seuls séparent l'homme des animaux.

Ces derniers n'ont que des besoins physiques; ils y satisfont le plus complètement possible. Mais, ce but atteint, ils ne vont pas au-delà. L'animal Hvré à lui-même ne connaît pas de superflu ou le soupçonne à peine. Par suite ses besoins restent toujours les mêmes.

Qu'il s'agisse de l'esprit ou du corps, l'homme, au contraire,

court sans cesse après le superflu, bien souvent aux dépens de rutile, parfois au détriment du nécessaire. Il résulte de là (me ses besoins grandissent de jour en jour. Le luxe de la veille oevient pour lui Tindispensable du lendemain.

Ge fait se retrouve chez les sauvages aussi bien que chez les peuples civilisés. Il faut donc voir en lui un de ces caractères qui tiennent à la nature même des êtres. Envisagé systématiquement et à ce point de vue, l'homme pourrait être défini un animal qui a besoin de superflu, à aussi juste titre qu'on Ta appelé un animal raisonnable.

Les moralistes ont de tout temps blâmé sévèrement cette tendance, et condamné ces appétits insatiables qui demràndeQt toujours plus et autre chose qu'ils n'ont. Je ne saurais partager cette manière de voir. Loin de blâmer en principe ce qui nest au fond que le désir du mieux, je ne puis y voir qu'un oies plus nobles attributs de l'homme. Cette faculté est, en réalité, la plus sérieuse cause de sa grandeur. Le jour où l'homme serait pleinement satisfait, le jour où il n'aurait plus de besoins, il s'arrêterait et le progrès, cette grande et sainte loi de l'humanité, s'arrêterait aussi.

En réalité, c'est le besoin du superflu qui a développé toutes nos industries ; c'est lui qui a enfanté les sciences et les beauxarts sans lesquels vivent fort bien tant de races, tant de nations et, au milieu même de nous, des populations entières. Par conséquent, sous toutes réserves quant aux applications mauvaises, il faut l'accepter, d'abord comme un fait, puis comme un bien.

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