CARACTÈRES RELIGIEUX — POLYNÉSIENS
Enfin, au-dessus de toutes ces divinités, était placé le Dieu suprême. 11 ne peut y avoir de doute sur Tidée que les Taïtiens se faisaient de celui-ci. Les traditions recueillies à diverses époques par des personnes différentes, et auprès d'individus également différents, s'accordent parfaitement sur ce point. Le chant recueilli par Mœrenhout de la bouche même d'un harépo débute ainsi : « Il était : Taaroa était son nom ; il se tenait dans le vide. Point de terre, point de ciel, point d'hommes. » Le manuscrit du général Ribourt le déclare toîvt n'ayant pas leu de parents et existant depuis un temps immémorial. Le chant «acre ûraduit par M. Gaussin commence par la déclaration suivante : « Taaroa, le grand ordonnateur, est la cause de la terre. Taaroa est toïvi ; il n'a point de père, point de postérité. » Pour les Taïtiens ce Dieu incréé était d'ailleurs bien près d'être un pur esprit et l'était à coup sûr pour les insulaires les plus éclairés. Certaines traditions lui donnent un corps; mais, dit le manuscrit du général Ribourt, ce corps est invisible^ et encore n'est-ce « qu'une coquille qui se renouvelle souvent et que le Dieu perd comme un oiseau perd ses plumes. » Dans le chant de Mœrenhout, c'est lui qui se change en l'univers ; mais « l'univers grand et sacré n'est que la coquille de Taaroa. » Dans celui de M. Gaussin, Taaroa met la tête en dehors de son enveloppe et son enveloppe s'évanouit et devient la terre. Dans le magnifique dialogue traduit aussi par M. Gaussin, et dans lequel Taaroa jfait pour ainsi dire l'appel de toutes les parties de l'univers qui lui répondent , il est dit : « L'âme de Taaroa resta Dieu. » Malheureusement, la création terminée, ce Dieu parait rentrer dans le repos et abandonner aux divinités inférieures le gouvernement de ce monde.
On voit qu'ici encore nous sommes, quant à la conception première, bien loin, bien au-dessus du Zeus des Grecs ou du Jupiter des Romains. Et pourtant qui songerait à comparer la civilisation taïtienne à la civilisation, aux œuvres intellectuelles de la Grèce? C'est un des mille faits, qui démontrent l'indépendance des phénomènes de l'intelligence et des phénomènes de la religiosité. Ce n'est pas seulement à Taïti que l'on a constaté ce spiritualisme élevé, caché sous des apparences bien différentes. Les grossières images, les toos placés dans les morai ont été regardés par presque tous les voyageurs comme des statues d'atouas. Elles ne sont en réaUté que des espèces de tabernacles évidés en dedans et destinés à recevoir certains objets, les offrandes, etc. Un prêtre des îles Sandwich raconta à Byron que dans son enfance il lui était arrivé de manger ce qui avait été déposé dans les images sacrées. Surpris et réprimandé par son père, il s'excusa en disant avoir reconnu par diverses expériences que ces dieux de bois ne voyaient ni n'entendaient. Le vieux prêtre lui dit alors d'un ton sévère : « Mon fils, le bois, à la vérité, n'entend ni ne voit; mais l'esprit, qui est en haut, voit et entend tout et punit les mauvaises actions. »
Chez nous-mêmes se fait-on toujours une idée aussi nette de la distinction entre Yesprit et le bois?
La reUgion taïtienne avait cela de remarquable, qu'elle ne présentait aucune trace de manichéisme. En réalité elle ne comptait que des dieux et pas de dtables. Il est vrai que les prêtres parlaient au nom des Atouas, et que les sorciers^ nais et redoutés à Taïti comme ailleurs, s'adressaient uniquement aux Tiis. Mais ceux-ci n'étaient nullement regardés comme en lutte avec les Atouas. Mœrenhout nous apprend que leurs images figuraient à titre de gardiens à l'entrée des moraï et des terres sacrées.
Sans être aussi nettement formulées que chez les Taïtiens, les croyances religieuses chez les Peaux-Rouges Algonquins et Mingwés sont très-supérieures à certains égards. Leur Crrand- Esprit, le Mickabou des Algonquins, le Agrescotté des Iroquois, est le père de tout ce qui existe. C'est à lui seul que l'on rend un véritable culte en nimant le calumet sacré vers les quatre points de l'horizon et vers le zénith. Créateur de tout ce qui existe, il ne se désintéresse pas de son œuvre comme Taaroa. Par lui-même ou par ses messagers, il veille sur ses enfants et dirige les événements de ce monde. Aussi est-ce surtout à lui que le Peau-Rouge adresse avant tout ses prières quand il demande, ses actions de grâces quand il a réussi. Je pourrais multiplier ici les exemples, les citations. Je me borne à reproduire en partie le chant des Lénapes partant pour la guerre, tel qu'il nous a été conservé par Heckewelder. C'est un chant national, et à lui seul il réfute bien des assertions étranges journellement répétées au sujet des populations qui occupaient naguère le territoire des Etats-Unis.
« pauvre de moi I — qui vais partir pour combattre l'ennemi — et ne sais si je reviendrai — jouir des embrassements de mes enfants et de ma femme. »
« pauvre créature — qui ne peut disposer de sa vie — qui n'a aucun pouvoir sur son corps — mais qui tâche de faire son devoir — pour le bonheur de sa nation. »
« toi Grand-Esprit d'en haut — prends pitié de mes enfants — et de ma femme I — Empêche-les de s'affliger à cause de moil — Fais que je réussisse dans mon entreprise; — que je puisse tuer mon ennemi, — et rapporter les trophées de guerre. »
« Donne-moi la force et le courage de combattre mon ennemi^ —- permets que je revienne encore voir mes enfants, — voir ma femme et mes parents. — Prends pitié de moi et me conserve la vie, — et je t'offrirai un sacrifice. »
Sans doute au-dessous du Grand-Esprit on trouve chez les Peaux-Rouges un nombre immense de Manitous dont l'un, habih tant au centre de la terre, est une sorte de démon. Mais ces êtres bons ou méchants, bien que pouvant influer sur la destinée de l'homme, n'ont rien du caractère de la divinité. Ce ne sont que des espèces de génies, de fées, d'ogres, etc., plus ou moins sem*