‹ L'espèce humaineChapitre 40 sur 160 · DÉVELOPPEMENT INTELLECTUEL. — IDÉES DE WALLACE · texte numérisé non relu

DÉVELOPPEMENT INTELLECTUEL. — IDÉES DE WALLACE

rintelligence, est un des points sur lequel insiste le plus notre auteur. La taille de Torang, dit-il, égale à peu près celle d'un homme de taille moyenne ; le gorille est bien plus grand et plus gros.' Néanmoins, si nous représentons par 10 le volume moyen du cerveau chez les singes anthropomorphes, ce même volume sera représenté par 26 chez les sauvage^, et par 32 chez les hommes civiUsés. Le savant anglais fait remarquer d'ailleurs, que chez les sauvages, chez les Esquimaux, par exemple, on trouve des individus chez lesquels la capacité du crâne attieint presque le maximum constaté chez les populations les plus développées. Le même fait a été constaté chez les Peaux Rouges.

En définitive, Wallace se fondant sur les expériences et les chiffres de Galton, admet que le cerveau des sauvages étant à celui de l'homme civilisé dans le rapport de 5 à 6, les manifestations intellectuelles sont au moins dans celui de 1 à 1000. — Le développement matériel est donc hors de toute proportion avec la fonction. Aux yeux de Téminent voyageur, un cerveau un peu plus volumineux que celui du gorille, aurait parfaitement suffi aux habitants des îles Andaman, de l'Australie, de la Tasmanie ou de la Terre-de-Feu.

Wallace explique le développement des idées de justice et de bienveillance par les avantages qui en résultent pour la tribu et pour les individus. Mais les facultés essentiellement individtielles et sans utilité immédiate pour autrui, échappent selon lui à la «élection. « Comment, dit-il, la lutte pour l'existence, la victoire des mieux adaptés et la sélection naturelle, auraient^elles pu venir en aide au développement de facultés mentales » telles aue les conceptions idéales d'espace et de temps, d'éternité et <i'infini, le sentiment artistique, les notions abstraites de nombre et de forme qui rendent possibles l'arithmétique et la géométrie ?

A plus forte raison, ne peutK)n. rendre compte du développement du sens moral chez le sauvage par des considérations tirées de VutiUté, soit individuelky soit collective. Wallace insiste ^sez longuement sur ce point; il cite des exemples qui prouvent que ce sentiment, dans ce qu'il a de plus délicat et de plus apposé aux notions utilitaires, existe chez les tribus les plus barbares de l'Inde centrale. Il aurait pu multiplier ici ses citations.On sait, entre autres, jusqu'où les Peaux-Rouges poussaient le respect de la parole donnée, dût-il les conduire à la tortura et * la mort.

L'examen physique de l'homme fournit aussi de nombreux arguments à notre auteur. « Il est parfaitement certain, ditril, ^e la sélection naturelle ne peut avoir tiré d'un ancêtre couvert ^^ poils le corps nu de l'homme actuel, car une modification P^eille, loin d'être utile, aurait été nuisible au moins à certains J^rds; » chez l'homme civilisé, la main exécute une multitude '^^ Qiouvements dont les sauvages n'ont aucune idée, quoiqu'il ^esuste aucune différence anatomique dans la structure des

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membres supérieurs ; le larynx de nos chanteurs est construit comme celui des sauvages, et pourtant, quel contraste dans les sons qui sortent de l'un ou de l*autre!...

De tous ces faits, Wallace conclut que le cerveau, la main, le larynx du sauvage, possèdent des aptitudes latentes^ qui, étant temporairement inutiles^ ne sauraient être attribuées à raclion de la sélection naturelle. L'homme n'a pu d'ailleurs se les donner à lui-même. Une intervention étrangère est donc nécessaire pour en expliquer l'existence. Wallace attribue cette intervention à une intelligence supérieure, qui agirait sur l'espèce humaine comme celle-ci a agi sur le biset pour en tirer le pigeon grosse-gorge ou le messager, et qui employerait des procédés analogues.

En résumé, la sélection naturelle réglée par les seules lois de la nature, suffirait pour donner naissance aux espèces sauvages; la sélection artificielle ou humaine produirait les races animales et végétales perfectionnées ; une sorte de sélection divine aurait fait l'homme actuel et peut seule le conduire à son maximum de développement intellectuel et moral.

En avançant cette dernière hypothèse, Wallace déclare qu'elle ne porte aucune atteinte à la doctrine de la sélection naturelle, pas plus que celle-ci n'est infirmée par le fait de la sélection artificielle. Peu de personnes, croyons-nous, accepteront cette proposition. La raison d'être du darwinisme aux yeux des hommes de science, sa grande séduction auprès de tous ses partisans, c'est la prétention qu'il affiche de rattacher les origines organiques, celle de l'homme comme celle des plantes, à la seule action des causes secondes ; d'expliquer l'état actuel des êtres vivants par des lois physiques et physiologiques, comme la géologie et l'astronomie exphquent l'état actuel du monde matériel par les lois seules de la matière. En faisant intervenir une volonté intelligente, comme nécessaire à la réalisation de l'être humain, Wallace s'est mis en opposition avec l'essence même^ de la doctrine. Ainsi en ont jugé la plupart des darwinistes qui l'ont un peu traité comme un transfuge.

Je n'ai donc pas à examiner la dernière hypothèse de Wallace. Toutefois il m'est permis de constater que la plupart des faits qui ont conduit un des fondateurs du darwinisme à se séparer de son chef sur un point aussi capital conservent toute leur valeur comme objections. Le tort de Wallace a été de ne pas comprendre que ce qu'il dit au sujet de l'homme, s'applique également aux animaux, et Glaparède lui a justement adressé le reproche de manquer en cela de logique. Il a été moins heureux dans les réponses qu'il a faites à son ancien allié. Sans dout^ pour qui se place exclusivement au point de vue darwiniste ^ accepte comme vrai tout ce dont j'ai essayé de montrer i^ fausseté, plusieurs des difficultés soulevées par Wallace ^ résolvent assez aisément. Mais ce qu'il dit des aptitudes latent: • en général, des facultés supérieures de l'esprit humain, du se^»

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moral, est bien difficile à réfuter. Glaparède n'a parlé que des premières. Darwin a voulu aller plus loin ; mais ses théories, ses hypothèses sur ces hautes questions, me semblent avoir peu satisfait ses disciples les plus dévoués. — Je ne saurais entrer ici dans une discussion .qui, pour avoir . quelque valeur, devrait être assez détaillée, et je renvoie le lecteur à l'ouvrage sur La descendance de thomme et à mes articles du Journal des savants. X. — Je ne puis clore ce rapide exposé des origines attribuées à l'homme dans ces dernières années, sans parler de la nouvelle théorie proposée tout récemment par un botaniste éminent, dont j'ai eu bien souvent à rappeler les travaux. M. Naudin a été Tin des plus sérieux précurseurs de Darwin. Six ans avant le savant anglais, il assimilait l'action exercée par les forces naturelles pour produire les espèces aux procédés mis en œuvre par l'homme pour obtenir des races/ il admettait la dérivation, la filiation des espèces ; il comparait le règne végétal à un arbre « dont les racines mystérieusement cachées dans les profondeurs des temps cosmogoniques, auraient donné naissance à un nombre limité de tiges successivement divisées et subdivisées. Ces premières tiges représenteraient les types primordiaux du règne; les dernières ramifications seraient les espèces actuelles. » On ne saurait méconnaître, dans ces paroles, une conception générale fort semblable au darwinisme.

Aujourd'hui, M. Naudin propose une théorie évolutive fort différente. Il « exclut totalement l'hypothèse de la sélection naturelle, à moins qu'on ne change le sens de ce mot pour en faire le synonyme de survivance, » Il ne repousse pas moins énergiquement la pensée des modifications lentes qui exigent des millions d'années pour transformer une seule plante. Il insiste, au contraire, sur la brusquerie avec laquelle se sont manifestées îa plupart des variations observées chez les végétaux, et y voit une image de ce qui a dû se passer dans la genèse successive des êtres vivants. — Constatons en passant que, dans la derrière édition de son livre, Darwin reconnaît la réalité de ces ^cmts brusques se manifestant sans intermédiaires d'une génération à l'autre, et reconnaît ne pas en avoir tenu un compte suffisant dans ses premiers écrits.

M. Naudin admet un protoplasma ou blastème primordial, dont

^, ne prétend expliquer ni 1 origine, ni l'entrée en action. Sous

l'impulsion de la force organo-plastique ou évolutive^ se sont

formés des proto-organismes fort simples de structure, asexués

®t doués de la propriété de produire par bourgeonnement et

^vec une grande activité des meso-organismes semblables aux

premiers, quoique déjà plus complexes. De génération en géné-

^tion les formes se sont multipliées, se sont accusées, et la

Nature a marché rapidement vers Vétat adulte. Mais les êtres

^nt il s'agit ici n'étaient pas des espèces. Ce n'était pas des

^tres achevés, ce n'était que des sortes de larves dont l'uni-

îue rôle était de servir d'intermédiaires entre le blastème pri-

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mitif et les formes définitives. Dispersés dans diverses régions du globe, ils ont transporté partout les germes des formes futures que révolution devait en faire sortir. De créatrice qu'elle était d'abord, la force évolutive en s'épuisant par son action même est devenue conservatrice. Les formes se sont alors intégrées. Toutefois, elles conservent un reste de plasticité; elles varient sous l'influence de certaines] conditions, et de là, résulte la multitude de formes que peut parfois présenter la même espèce.

Les proto et meso-organismes portaient en eux-mêmes, chacun suivant soîi rang dans l'ordre évolutif, les rudiments des règnes, des embranchements, des classes, des ordres, des familles, des genres. Les points où ils se sont fixés sont devenus autant de centres de création. Ils n'ont pas d'ailleurs engendré simultanément toutes les formes qu'ils renfermaient en puissance. Il y a eu des intervalles considérables entre les émissions successives des êtres vivants , ce qui explique pourquoi les groupes de même ordre n'ont pas été contemporains.

Les types organiques, même peu caractérisés, n'ont pu passer des uns aux autres. Les voies suivies par la force évoltttive ont toujours divergé. « Imaginons, dit M. Naudin, le mesoorganisme qui a été la souche des mammifères ; dès son apparition, tous les ordres de mammifères, y compris l'ordre humain, fermentaient en lui. Avant d'apparaître ils étaient virtuellement distincts, en ce sens que les forces évolutives étaient déjà distribuées et particularisées de manière à amener, chacune à son heure, l'éclosion de ces divers ordres. C'est le même phénomène que celui du déroulement des organes dans un embryon en voie de croissance, où Ton voit sortir d'une gangue commune et uniforme des parties d'abord semblables, mais que leur devenir propre entraînera chacune dans une direction déterminée. »

M. Naudin invoque, on le voit, à l'appui de sa conception la» phénomènes embryogéniques où les darwinistes vont également chercher des témoignages en faveur de leur théorie. Mais le savant botaniste attache plus d'importance encore aux métamorphoses qui s'accompUssent en dehors de l'œuf. 11 voit de véritables proto-organismes dans le pro-embryon des mousees, dans les larves des insectes, et de tant d'autres cmimaux inférieurs ; il insiste plus particulièrement sur les phénomènes de la génération alternante, comme présentant l'image de ce qui s'nt passé jadis, ou, mieux, comme reproduisant en partie «le procédé ancien et général de la création. »

Selon M. Naudin, l'homme a subi la loi commune, et le rédi mosaïque est à la fois très-vrai et rempli d'enseignements. Dan» sa première phase, l'humanité couve au fond d'un organisait temporaire, déjà nettement distinct de tous les autres et qui d^ peut contracter d'alliance avec aucun d'eux. C'est Adam, sotti du blastème primordial appelé limon dans la Bible. A cette époque il n'est, à proprement parler, ni mâle ni femelle ; les mît

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sexes ne se sont pas différenciés. « C'est de cette humanité Larvée que la force évolutive va faire sortir le complément de fespèce. Mais pour que ce grand phénomène s'accomplisse, il font qu'Adam traverse une phase d'immohilité et dlnconscience très-analogue à Tétai de nymphe des animaux à métamorphoses. » C'est le sommeil dont parle la Bihle, pendant lequel le travail de différenciation s'est accomph, au dire de M. Naudin, par un procédé de gemmation analogue à celui des méduses et des ascidies. L'humanité, ainsi constituée physioloçiquement, aurait conservé assez de force évolutive pour produire rapidement les diverses grandes races humaines.

Sans m 'arrêter aux rapprochements établis par M. Naudin, je me bornerai à présenter au sujet de cet ensemble d'idées une seule observation ; c'est qu'à proprement parler, il n^ a pas là une théorie scientifique.

Lorsque nous fécondons artificiellement un œuf de grenouille, iHms savons que nous déterminons toute une série de phénomènes ayant pour résultat la formation d'un germe, puis celle ^'nn embryon qui se constituera par une succession de métamorphoses, d'un têtard qui en subira également et d'un animal -définitif qui revêtira tous les caractères de l'espèce. — En tant <iue l'homme peut faire un être, nous faisons une grenouille en fécondant un œuf.

Si la cause première^ à laquelle M. Naudin rattache immédiatement son Dlastème primordial, a mis en puissance dans ce blastème tous les êtres passés, présents et futurs, en même temps que la faculté de les manifester en temps convenable avec tous les caractères qui distinguent chacun d'eux, Elle a, en réalité, créé er^ bloc tous ces êtres. On ne voit plus quelle part d'aetion est réservée aux causes secondes^ si ce n'est peut-être le pouvoir d'activer ou de retarder, de gêner ou de favoriser l'apparition des tjrpes de valeur diverse, dont le nombre et les rapports ont été immuablement arrêtés d'avance. Mais M. Naudin ne nous parle même pas de leur rôle dans cette évolution du monde organique. — La science qui ne s'occupe que des causes se- <îon(tes n'a donc rien à dire de la conception de M. Naudin. Me ne peut lui adresser ni éloges ni critiques.

H. — Expliquer les origines du monde où nous vivons, celles <fc8 êtres qui nous entourent et la nôtre propre, est évidemment ^e des aspirations les plus générales de l'esprit humain. Les peuples les plus civilisés, comme les tribus les plus sauvages, <nit satisfait d'une manière ou d'une autre à ce besoin. Les Australiens eux-mêmes, quoi qu'on en ait dit, ont leur cosmogonie iiMlimentaire, qu'ont su se faire raconter ceux qui ont pris quel- ^ peine dans ce but.

hurtout l'homme a rattaché d'abord ses conceptions cosmo- SDmqaes à ses croyances religieuses. Puis chez les anciennes luttions les plus avancées, des esprits indépendants ont cherché ^angles phénomènes naturels, 1 explication de la nature. Mais

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faute de connaissances précises, leurs conceptions toutes hypothétiques n'ont au fond aucune valeur.

Chez nous aussi la cosmogonie purement religieuse a longtemps été acceptée comme article de foi. Ce que Ton appelaitU science se confondait avec le dogme , appuyé lui-même sur des interprétations de la Bible en harmonie avec le savoir do moment.

La science proprement dite est chose toute moderne. La rapide

pas à contredire certaines croyances, tirées d'un livre écrit dans un tout autre sens que le sien, et commenté à Taide de données incomplètes où fausses. Entre les représentants du passé et ceux de Tère nouvelle, la lutte était inévitable. Elle devaitétre vive et le fut. Elle a repris aujourd'hui plus que jamais.

Des circonstances de toute nature ont ébranlé dans bien deî âmes la vieille foi de nos ancêtres. Emportés par le courani général, bien des esprits en sont arrivés, en fait de croyancei religieuses, à la négation absolue. Le besoin d'expliquer l'univers n'en persiste pas moins dans ces intelligences tourmentées; et, ne croyant plus à la Bible, elles se sont adressées à is science.

Celle-<;i leur a déjà fait de magnifiques réponses en asfronomie, en géologie. Devant des faits irréfutables, les demieri soutiens des anciennes interprétations bibliques ont dû recule) et se taire. Personne ne croit plus à l'immobilité de la terre, i la création en six jours de vingt-quatre heures, à l'apparitioi simultanée de tous les animaux ou de toutes les plantes. L'as tronomie nous a fait assister à la genèse des mondes; lagéo logie nous a appris comment se sont formés les continents et le mers, les vallées et les montagnes, dévoilant ainsi quelques-un des plus grands résultats dus à l'action des causes seconde dans l'empire inorganique.

Reste l'empire organique, les plantes, les animaux et l'homin lui-même. Ici la curiosité s'exalte, le besoin d'explication de vient plus pressant ; mais malheureusement l'observation, l'expo rience font également défaut.

Quelques hommes, éminents par la science et riches d'imaçi nation, ont cru pouvoir s'en passer. Faisant revivre les procéda des philosophes grecs, ils ont cru possible d'expliquer la natui vivante et l'univers entier en reliant quelques faits par des coi ceptions à peu près exclusivement intellectuelles. Une fois si cette pente, ils se sont aisément enivrés de leur propre pensé* Lorsque le savoir positif accumulé par le travail séculaire de plus illustres devanciers, a gêné leurs spéculations, ils l'ont por ainsi dire jeté par-dessus bord; ils ont poussé jusqu'au bout 1 développement plus ou moins logique de leurs à priori et n'on eu qu'ironie et dédain pour quiconque hésitait à les suivre.

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