C. — L'apologétique
En résumé, l’apologétique de l’avenir sera moins préoccupée du comment que du pourquoi. Elle préfèrera l’agnosticisme intellectuel au scepticisme moral de ces chrétiens omniscients qui désespèrent toujours, à priori, de changer le monde. Ce ne sera pas l’apologétique de l’évidence, mais celle de l’obligation, non celle du savoir, mais celle du devoir. Elle quittera le terrain de la logique pour celui de la biologie; et dès lors son attitude, au lieu d’être défensive et négative, deviendra offensive et positive; e le réfutera moins, et construira davantage. S’établissant sur son propre terrain, celui de la vie en Christ, elle ne prendra point pour base la formule de Descartes : «Je pense, donc je suis, » mais celle de saint Jean : «J’aime les frères, donc je suis passé de la mort à la vie. » Ainsi fondée sur l'expérience évangélique fondamentale, celle de la nouvelle naissance, elle s’adressera avec hardiesse à tous les hommes et à tout l’homme, mais elle refusera de soumettre ses affirmations au contrôle de la créature encore incomplète, qui juge des réalités surnaturelles par ses lumières naturelles, et dont toute la science aboutit à cette constatation négative qui lui est commune avec le dernier des infusoires : «Je n’ai pas fait telle ou telle expérience! » Ajoutons que la vision du Royaume élargit et justifie la formule de Pascal sur «la volonté organe de la créance, » formule si heureusement développée dans le moralisme des Kant, des Renouvier et des Secrétan.
L’apologétique montrera, en effet, que la foi, (au sens robuste et moral du mot, qui est le sens primitif et antéecclésiastique), germe, comme toute vie, dans certaines conditions déterminées, croît par l'exercice, et meurt quand elle est plongée duns une atmosphère irrespirable. Or, la seule atmosphère favorable à l’éclosion et au développement de la foi au Messie, c’est l’atmosphère du messianisme. Être enté, par la foi, sur le Christ roi, comme le sarment sur le cep, c’est recevoir sa part du courant de la sève rédemptrice, et porter les fruits que le Sauveur veut porter par nous. Dès que nous nous refusons à cette collaboration intense et mystérieuse avec l'Esprit de miséricorde sainte qui travaille à l’établissement du Royaume, nous ne sommes plus qu’une branche morte, un membre desséché de cet organisme idéal que l’apôtre Paul appelait l’Église, et qui ressemble à l’église traditionnelle, (suivant une célèbre comparaison), comme la constellation du Chien ressemble à l'animal de ce nom.
Le Fils de l’homme n’est pas venu fonder une religion, ni même instituer le christianisme; il est venu infuser à lhumanité une vie nouvelle (1). Et l’apologétique du Royaume n’oubliera point que la valeur de l'Évangile se mesure à la pureté et à la justice de la société qu'il suscite, un monde renouvelé, voilà le témoignage décisif à fournir en faveur de Jésus-Christ. À ce compte-là, on pourrait presque dire que les apologètes se sont mis à
(1) « Le but que le Christ à poursuivi, c’est d’arracher l'humanité à la domination du péché, c'est de donner sa vie sainte à tous les siècles comme le seul idéal qui régénère. Il n'a donc voulu qu'une chose : fonder le Royaume de Dieu sur la terre. Jamais il ne s’est rencontré un homme pour concevoir un pareil idéal; aucun héros n’a rêvé de faire, de sa propre vie, l'élendard qui doit conduire l'humanité à la conquête du Royaume de Dieu sur la terre » (Martensen : Morale III, 2).
l’œuvre trop tôt; il leur siérait d'attendre encore; à moins qu’en essayant une (apologie » du christianisme, ils n’aient l’arrière-pensée de « l’excuser. »
D'ailleurs, on peut affirmer que la doctrine du Royaume, franchement acceptée par l’Église, fournirait à celle-ci, dès maintenant, des arguments victorieux. Reinhardt a bien vu cela. « On s’étonne, écrit-il, que la Réformation n’ait pas complètement ruiné la superstition romaine, qu’elle n’ait pas même pu fonder une église évangélique une. Pouvait-il en être autrement? Pour triompher radicalement de Rome, il aurait fallu remplacer son principe de fausse unité ecclésiastique par le principe de la vraie unité chrétienne : le Royaume biblique. Mais la notion même de ce Royaume avait disparu, et l’exaltation des sectaires millénaires fit rejeter, comme une hérésie judaïque, tout espoir d’un règne terrestre du Messie » (1). Et il ajoute : Q Il faut être bien superficiel pour se figurer que tous les combats de l’heure actuelle gravitent autour de telle ou telle question secondaire, comme la séparation de l’Église et de l’État. Non, le problème brûlant touche au cœur même de la vie, dans toutes ses manifestations internes et externes. La question qui se pose est celle-ci : Oui ou non, la position est-elle encore tenable pour la conception aujourd’hui dominante, et ultra-spiritualiste, du monde et de la vie; ou bien, doit-elle céder la place à une conception nouvelle? Cette dernière conviction est celle de tous les hommes de progrès, soit à droite, soit à gauche. Les conservateurs eux-mêmes aperçoivent, plus ou moins, la nécessité d’une réforme, mais ils sont persuadés, et avec raison, qu'il serait criminel de couper la branche, même
(1) Cf., dans notre premier volume, les deux chapitres intitulés :
Histoire du Réalisme biblique.
pourrie, qui vous soutient encore, pour se suspendre à un fétu de paille. »
Leurs craintes cesseraient, cependant, s’ils concevaient la doctrine du Royaume dans sa substantielle simplicité. Ils se figurent qu'en abandonnant le spiritualisme traditionnel, ils tomberon! dans le naturisme. Mais ils ne se rendent pas compte que le panthéisme et le matérialisme ne peuvent pas servir d’antidote à l’ultra-idéalisme, puisque ces trois systèmes constituent trois formes du même poison : le dualisme paien. « Tandis que le supranaturalisme spiritualiste néglige la matière et le monde au profit de l'esprit, le naturalisme, au contraire, s’absorbe dans la réalité matérielle. Si bien que le panthéisme et le matérialisme, erreurs jumelles, forment l’envers de ce même dualisme mythologique dont le supranaturalisme est l’endroit. » En effet, dire tout est matière, tout est esprit, où tout est Dieu, ce n’est pas opérer une véritable synthèse, mais bien perpétuer une antithèse en prétendant supprimer, par violence, l’un des termes de l’antinomie.
D'ailleurs, les leçons de l’histoire corroborent les leçons qui découlent de la présente anarchie intellectuelle : combien d’erreurs de l’Église, dans le passé, doivent être attribuées à la méconnaissance de la doctrine biblique du Royaume! « D’où viennent toutes les insanités de l’ascétisme, depuis les fakirs de l’Inde jusqu'aux flagellants du moyen-âge ? D'où naquirent les interminables et haïssables querelles dogmatiques dont le « Concile des brigands » fut un fruit? Et quand Israël pleure encore sur les murs de Jérusalem, en appelant son Messie qui est déjà venu, n'est-ce pas à la honte des pagano-chrétiens, qui foulent aux pieds la plus chère espérance des prophètes, des apô-
tres et du Christ, et la traitent dédaigneusement de superstition judaïque? Comment se fait-il que l’Islam ait pu annihiler les florissantes églises de l'Afrique du Nord et de l’Asie-Mineure, et conserver la possession de la Palestine malgré la chrétienté? Comment se fait-il qu’il doive encore, à la honte de l’Église, monter la garde auprès des lieux saints, pour empêcher les disciples de Jésus de s’entredévorer? Sur terre païenne ou sur terre catholique, comment est né le culte des images, des saints et des reliques? D’où sont venues les superstitions impies sur les démons, les fantômes et les sorciers? Comment se fait-il que le pape, depuis plus de mille ans, et aujourd’hui plus que jamais, ait encore le pouvoir de tromper et de tyranniser le monde? Pourquoi les Réformateurs ont-ils dû adopter deux principes chrétiens, et donner lieu, ainsi, au déchirement intérieur et extérieur de l’église protestante? D’où est venue l’insistance disproportionnée sur la foi, creusant un fossé entre la justification et la sanctification, allant jusqu’à envelopper les bonnes œuvres, sinon dans le discrédit, au moins dans une apparente indifférence? D’où est venue l’exagération, poussée jusqu’à l’imbécillité, de la doctrine de l’inspiration biblique, réduisant les prophètes et les apôtres au rôle de porte-plumes !
« Comment expliquer l’éclosion d’un dogme aussi inhumain que celui de la prédestination transcendante, sinon parce qu’on appliquait à l'au-delà ce que Paul affirmait du Royaume de Dieu terrestre, et tout d’abord temporel ? D'où viennent les étroitesses et l'éloignement pour le monde, au sein de la mystique et du piétisme ? Comment a-t-on pu en arriver au déisme, au panthéisme, au matérialisme, et aux autres formes de l’antichristianisme, voire à l’adoration blasphématoire de femmes impures saluées comme déesses
de la raison ? Comment expliquer la banqueroute de toute la civilisation pagano-chrétienne, banqueroute annoncée par Rousseau et réalisée par la Révolution française ? Malgré le réveil des églises individuelles et des sectes, comment se fait-il que notre christianisme ultra-spirituel perde toujours plus de son action, soit sur les classes cultivées, soit sur les masses? D'où vient l’impuissance lamentable des croyants à comprendre correctement l’existence terrestre, avec tous ses besoins et toutes ses jouissances, toutes ses inventions, tous ses arts et toutes ses sciences, dans sa poésie et dans sa prose? Oui, d’où vient ceite impuissance à estimer sobrement la vie, à la goûter avec une simplicité enfantine, à la dominer royalement, à l’utiliser pour les fins supérieures du Royaume de Dieu ? Comment s'expliquer l’angoisse déraisonnable de certains, devant quelques résultats définitivement acquis des sciences naturelles, alors qu’il faudrait s’en réjouir de tout cœur, comme de vérités laborieusement conquises ? Et d’où vient, d'autre part, l'affirmation insensée que la science et la liberté laissent nécessairement le Christianisme en arrière, alors que l’expérience démontre que le Christianisme est, au contraire, le seul terrain où le progrès puisse jeter de profondes racines? D’où viennent, en résumé, tous les maux ecclésiastiques et sociaux ? Ah! l’on n’a pas reconnu et accompli ce que l'Evangile réclame. La conception chrétienne de la vie a été amalgamée avec la conception païenne ; et voilà pourquoi nous errons tous dans les ténèbres, le monde accusant l’Église, et l’Église déroutée pressen!ant, sans la trouver, une vérité plus complète. » Il ne s’agit pas de rendre un souffle de vie à telle ou telle erreur déjà condamnée, comme le messianisme apocalyptique ou le millénarisme sectaire ; il s’agit, très exacte-
ment, de mettre en lumière une vérité méconnue. La doctrine du Royaume de Dieu, ajoute Reinhardt, quand elle apparaîtra dans sa gloire, révolutionnera notre conception de la vie, comme Copernic a révolutionné notre conception du monde. « La parole d’un pauvre moine a transformé le moyen âge, et pourtant il n’insistait que sur la justification individuelle du pécheur devant Dieu. Quelle ne sera pas, à plus forte raison, l’influence d’un enseignement qui se propose la rénovation de la vie intégrale ! »
20 Le Royaume et la morale.
Nous n'avons pas voulu couper la longue citation de Reinhardt, bien qu’elle contienne des observations qui rentrent dans la section présente. Notre but est, maintenant, de montrer que la doctrine du Royaume fera éclore un type supérieur de vie et de piété. Nous touchons, ici, le centre de notre sujet. Qu'est-ce, en effet, que l’Espérance chrétienne, Sinon la foi au triomphe à venir de la vie, conviction qui entraine la confiance dans le prix actuel de la vie, la certitude qu’elle vaut la peine d’être vécue, l’assurance inébranlable qu’elle constitue, jusque sur le Calvaire, un devoir, un privilège, une prophétie, une collaboration aux desseins rédempteurs de l'Eternel à l’égard du monde ?
La vie est, à la fois, la suprême réalité et le mystère suprême... Nous avons traversé une ville de petits commerçants, de rentiers et de fonctionnaires ; les pavés suintaient l'ennui, et ce problème s’imposait à nous: À quoi bon tout cela? Pourquoi le monde existe-t-il encore? Voilà la grande question (1). Même dans les hameaux les plus
(1) Problème impossible à résoudre avec la philosophie orthodoxe de
l’histoire. D’après ce système, la chute d’Adam a ouvert une parenthèse que l’expiation du Calvaire à fermée. Le péché collectif de la race en
paisibles en apparence, l'humanité se consume en travaux accablants pour entretenir et propager la vie. En ce qui regarde l'entretien pur et simple de la vie, il est clair que le meilleur de notre activité a pour pivot nos besoins matériels. Il suffit de se promener dans les rues, et de regarder les magasins, pour s’en convaincre: il faut se loger, se chauffer, se vêtir, se nourrir. On demandait à un Conventionnel ce qu’il avait fait sous la Terreur? Il répondit : J'ai vécu ! Un homme à qui l’on reprocherait d’être absorbé dans la lutte pour l’existence pourrait, lui aussi, jeter cette simple et fière réponse. Entretenir la machine infiniment délicate et compliquée de son corps, lui ménager les heures de sommeil nécessaire au sein d’une civilisation qui lui dispute le repos de la nuit, le soigner dans la maladie, le protéger, le fortifier, l’embellir, aux jours de la santé, tout cela est suffisant, certes, pour occuper une activité d'homme, quand il faut lutter sans trève contre le prévu et l’imprévu, contre le soleil et le vent, contre le serpent et le bacille.
On vit donc. Mais pourquoi vivre ? On vit pour propager la vie. L’humanité est un peuple d’hiérophantes qui se transmettent, de siècle en siècle, la flamme sacrée de la vie, jamais éteinte. Cette patiente et laborieuse transmission de la vie est l’intérêt primordial de notre race, la condition même de notre existence ici-bas. L'amour est le soleil autour duquel gravitent, comme des satellites subordonnés, les autres intérêts du genre humain. Lorsque l’enfant paraît, on l'élève sur le pavoi! Il reçoit tout, et ne
Adam ayant étéexpié, collectivement, en la personne du Nouvel Adam, on ne comprend pas pourquoi l'humanité continue à dérouler, une fois rachetée, la longue et interminable (héorie des mêmes douleurs et des mêmes crimes.
donne rien. Du coup, deux ou trois adultes sont transformés en esclaves ; ceux qui l’ont mis au monde peinent, jour et nuit, pour lui jusqu’à leur dernier soupir ; et le nouveau venu, transmettant la vie à son tour, deviendra, lui aussi, jusqu’à sa mort, l’humble serviteur d’un enfant.
On transmet la vie. Mais pourquoi ? Pour qu'elle se transmette elle-même ? Partout le cercle vicieux, partout l’absurde, et même l’odieux, car on souffre, et le premier cri du nouveau-né ressemble étrangement à un cri d'angoisse. Le but reste voilé, si l’on ne possède pas le mot de avenir.
Il s’agit de perpétuer la forme humaine et la substance du corps de Christ. Sous les flots, dans l’obscurité, les générations s'élèvent les unes sur les autres, et forment les piles immergées du pont triomphal où le Christ roi passera. Sans la vision du Royaume, tout est vanité; même les réalités solennelles et tragiques de la destinée :l’amour, la naissance, la mort.
Ainsi l'humanité, toujours sur le point de s’éteindre, se renouvelle incessamment par le mariage; sans quoi, il suffirait de cent ans pour qu’elle disparût de dessous les cieux. Mais il ne faut pas dire, comme un pieux commentateur (Bonnet, Commentaire sur Luc, 20), qu’on se marie pour assurer sa propre perpétuité, ici-bas, en prévision de la mort. Car, si les hommes font un pezeil raisonnement, ils ont un triste courage; se sachzat mortels, et parce qu'ils ont horreur de la mort, ils appellent à l’existence des innocents qui partageront les mêmes terreurs et qui, à leur tour, pour se survivre, appelleront d’autres victimes à pleurer sur le tombeau de leurs parents, si bien que la peur de la mort serait la divinité de notre monde! La réalité, c’est qu’on se marie sans calcul, et parce que l’Espèce le
veut, parce que l’Espèce a besoin de créatures humaines pour parvenir aux fins que l'Eternel lui destine. Avec une théorie de salut individualiste, on se marie pour se survivre; avec la vision du Royaume, on se marie en vue de la société future ; on $e subordonne au tout.
La réalité de la vie substantielle et divine! voïlà le roc, voilà Dieu. Il va de soi qu’une pareille affirmation implique une certaine notion de la vie. La réalité de la vie, à elle seule, c’est aussi l’enfer. Mais la notion messianique de la vie en transforme la signification ; la vie s’élargit, elle devient la grande synthèse : vie organique, vie morale, vie sociale, vie éternelle, tout cela se tient comme les pétales d’une même corolle. La vie, dont parle saint Jean, est supérieure, encore, à La foi dont parle saint Paul; la foi est un moyen, la vie est le but; la foi est un moyen, l'amour est le but; la foi est un moyen, comme l’Église où elle donne accès, Le Royaume est le but. En un mot, la Dogmatique est subordonnée à la Morale (1).
(4) « Les progrès les plus urgents de la Dogmatique dépendent, actuellement, des progrès de l’Ethique. » Dorner (Article Ethik). Dans son Encyclopédie, Lichtenberger énumère les méthodes employées pour traiter la Dogmaitique: méthodes analytique, synthétique, génétique, historique. À propos de cette dernière, il écrit qu’elle s’'emploio quand on considère le Christianisme comme l’histoire d’une rédemption se déroulant dans l’humanité, à travers diverses phases,-jusqu’à sa consommation. Cela revient à dire que les dogmaticiens du Royaume devront se tenir sur le terrain éthique. Au surplus, notre intention n'est pas de déconsidérer la Dogmatique. À un certain point de vue, les rapports de la Morale et de la Dogmatique sont ceux de la liberté et de la grâce; et la doctrine du Royaume peut, seule, balancer les deux principes l'un par l’autre. Vinet écrivait: « Le dogme est consolant, la morale est terrassante » (Esprit de Vinet, page 89). Soit, à la condition que ce dogme ne soit pas celui de l’augustinianisme, avec sa doctrine « d’une irruption despotique de la grâce dans l'âme, » qui oblige l'individu à « protester au nom de la morale contre l’idée de la grâce » (Matter : Dogmatique. IL, 336).
La Dogmatique n’est qu'un échafaudage; elle pose des points fixes dans le passé et dans l'avenir : Création, Expiation, Consommation ; mais c’est à la Morale de remplir l’entre-deux. La Dogmatique est la science de ce qui a été ou de ce qui sera; la Morale est la science de ce qu’il faut faire pour amener le monde au but, pour passer de ce qui a été à ce qui sera. La Dogmatique fournit un cadre à l’activité humaine, un point d'appui pour sa foi, un point d'attache pour son espérance ; mais c’est à la Morale d’utiliser la grâce de Dieu pour établir le Royaume de Dieu (1).
Les penseurs chrétiens s’accordent, toujours davantage, sur ce dynamisme eschatologique de l'Ethique. La Morale n’est pas le code anodin de la Ccivilité puérile et honnête; » c’est le programme de la mission qui incombe à humanité dans le grand œuvre de la restauration universelle. La sanction de la Morale ainsi entendue, ce n’est point telle ou telle récompense, telle ou telle punition, c’est un formidable: Etre ou ne pas être, adressé par l'Eternel au genre humain.
Schleiermacher enveloppait l’univers, tout entier, dans l’idée morale. Il définissait le bien: Vernunft werden der Welt, la rationalisation du monde, l’activité par laquelle la nature devient, peu à peu, l’organe ou le symbole de l'esprit. Pour Rothe, le bien est l’appropriation de la matière à la personnalité; si l’homme a la puissance de se déterminer lui-même, c’est pour qu’il fasse de soi autre chose que le simple produit de la nature; c’est dans la mesure où l’homme détermine la nature, qu’il est moral,
(4) En traitant les rapports entre la Dogmatique et la Morale, Martensen dit que la Dogmatique représente surtout le Royaume comme devant se réaliser, malgré les obstacles, tandis que la Morale le considère comme dépendant de la liberlé humaine.
qu’il devient esprit. L'école philosophique issue de Kant a défini, superbement, le principe de la morale : deviens ce que tu es, deviens ce que tu dois être! Or, l’homme ne peut pas réaliser l’idée de l’humanité sans que le monde lui-même, par la médiation de l’homme, réalise aussi l’idée du monde. Par conséquent, lorsque Fouillée (1) déclare que l’acte moral suppose résolu le problème du but de l’univers, il dit peut-être plus vrai qu’il ne pense; non seulement l’acte moral suppose résolu, intellectuellement, le problème du but assigné à l’univers, mais l’acte moral résoud le problème pratiquement, il s’insère dans la trame des activités rédemptrices qui conduisent le monde à ses fins. C’est pourquoi la formule: deviens ce que tu dois être, est inférieure, encore, à cette formule par laquelle Brothier, en 1869, résumait l’idéal de la conscience: Je veux que nous soyons. Secrétan la commentait en ces termes: «Je dois me vouloir moi-même, c’est-à-dire me conduire comme élément libre d’un tout. Cherche ton bien dans le bien du tout auquel tu appartiens. Le principe de la morale comprendra donc, d’une part, la pure idée de l’obligation, de l’autre, la conception générale du monde à la formation de laquelle cette même idée de l'obligation ne saurait rester étrangère » (2).
(1) Cf. Séailles : « Agir moralement, c’est affirmer, contre l'apparence, que le mal n’est pas ce qui est; c’est, en décidant pour soi, se prononcer sur le lout ; c’est faire acte de foi dans la réalité de l’ordre moral. Nous jetons nos efforts, nos sacrifices, dans l'océan tumultueux des faits, avec la confiance que du sang et des larmes quelque chose se fait qui mérite d’être, qui doit être, et qui sera » (Les affirmations de la conscience moderne).
(2) « La morale réalise la convergence des actions vers un même but : synergie sociale. L'individu, lui-même, est une société de cellules vivantes, et peut-être de consciences rudimentaires ; d’où il suit que la vie individuelle n’a qu’à suivre son propre élan pour devenir une Coopé-
Au point de vue chrétien, l’acte moral est un acquiescement volontaire au programme du Messie, une collaboration consentie à ses labeurs dans la souffrance ou dans la gloire, un hommage à son triomphe pressenti, réclamé, aimé de toutes nos forces du corps, de l’âme et de l’espril. Sans la vision du Royaume, au contraire, toute l’Ethique fléchit. Nous en avons un lamentable exemple dans la « Science de la Morale » de Renouvier. Il écrit, d’abord, avec vigueur : « L'expérience et l’histoire sont plus loin de représenter les lois de la morale, que la nature ne l’est de réaliser exactement les idées mathématiques... La morale pure, c’est la paix ; la morale appliquée a pour champ la guerre.» Voilà une belle formule, quand on l’éclaire au rayon qui descend du Calvaire ; certes, le Fils de l’homme a bien éprouvé que la morale appliquée à pour champ la guerre. Mais Renouvier tourne le dos à Golgotha, ou même au sermon sur la montagne tel que Tolstoï l'interprète. De sa formule il tire la conclusion qu'il faut se plier à l’inévitable : « Le droit, c’est l’ensemble des précautions qu’il est permis à chacun de prendre, en aspirant à la vertu, pour n'être point victime des vices des autres. » Par exemple, le mensonge est licite, car «un agent doit-il la vérité à un autre agent, qui pense ne point la devoir au premier ? » Est-il question de la tempérance ? « De même qu'il fut des temps où c’eût été renoncer à la société même, que ne
ration à la vie de la famille, de la patrie, de humanité et même du monde » (Boirac: Revue de philosophie, 1890). Cf. Martensen : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même, signifie: Tu dois aimer l'image de Dieu sur la terre. L'idée que l’on se fait du prochain se rattachant à celle du Royaume de Dieu, et de la royauté de l’homme sur la terre, ce commandement signifie encore : Tu aimeras l’huinanité en Dieu; tu aimeras la royauté de l’homme dans son union avec le Royaume de Dieu » (IV, 3).
point participer à certaines religions, ainsi, aujourd’hui, certaines lois de tempérance qu’on observerait, rendraient la vie sociale difficile, et pourraient même être contraires à laccomplissement des fonctions et des devoirs tels qu’ils sont, et qu’on est obligé de les comprendre. » Et encore : «Il est permis de rendre le mal pour le mal; en échange d’un véritable mal causé à l’agent, c’est-à-dire commis à son préjudice et contre la justice, ce dernier a le droit de rendre un bien aux termes de la loi morale, c’est-à-dire ce que le délinquant jugera être un mal, en tant que contraire à sa propre conservation ou à ses intérêts. » Inutile de prolonger des citations qui rappellent Escobar, et qu’il nous répugne doublement de reproduire, quand nous songeons qu’elles émanent d’un noble esprit (4).
La moralité du Royaume ne tolère aucune compromis-
(1) Voilà où l’on en vient, quand on refuse de reconnaître la portée sociale et la signification messianique du christianisme. Renouvier n'a-t-il pas écril: « C’est une erreur grossière, explicable seulement par l’extraordinaire optimisme du XIX° siècle, que le parti pris de tant d’interprètes- de nous présenter Jésus comme un croyant à l'avenir de bonbeur de l'humanité terrestre, et confiant dans la prédication de ses apôtres pour corriger le monde, et améliorer à la longue le régime politique des nalions. La haine et la condamnation du monde forment le sentiment dominant sans lequel le christianisme tout entier, en son origine, devient un phénomène historique inintelligible..….. La croyance et le culte des chrétiens étaient ce que l'antiquité nommait un mystère : une associalion de particuliers ne connaissant, en dehors de la loi civile et commune, que les obligations morales mutuelles de ses membres, et de laquelle chacun retire, grâce à une doctrine religieuse et à un enseignement spécial, le degré de perfection morale et de sanctification dont il est capable, et dont c’est affaire à lui de trouver, personnellement, les conciliations possibles avec les devoirs attendus de lui dans le milieu général des mœurs el des lois où il a été placé par la naissance » ‘(Année philosophique, 1893. — Etude philosophique sur la doctrine de Jésus-Christ). C'est tout simplement, en langage abstrus, une réédition de la formule banale des sceptiques : «A chacun son mélier ! Que le curé reste à l’église ! »
sion, ce serait une trahison à l’égard du Roi. Adapter nos mœurs à la réalité, les conformer à ce qui est, au lieu de les régler sur ce qui doit être, ce serait proprement abdiquer, déserter la cause de l'humanité, renoncer à l’exaucement de l’oraison dominicale, et remplacer la lutte pour le Royaume par la résignation pure et simple au statu quo, à ce vaste système de prudentes compromissions dont l’établissement ecclésiastique semble donner l’exemple.
À quoi bon, en effet, la requête fondamentale, l’intercession unique et persévérante : Que ton Royaume vienne ! si le monde est promis à la destruction comme irrémédiablement mauvais”? 1l est promis, au contraire, au triomphe de la justice messianique, à la victoire de la moralité intégrale. La prière d’un isolé est le gage de sa royauté future, la possession anticipée de notre planète par un seul individu, affranchi de l’espace et du temps. Cloué sur un lit de maladie, il promène sa prière de l'Islande à Madagascar, des Indes à l'Australie. Omniprésent, il ajoute partout l'élan triomphant de son âme à la coalition divine des invisibles puissances qui luttent pour la rédemption du monde. Il entoure le globe terrestre de ses bras, et joint les mains au-dessus. « L’intercession est une réalisation volontaire de la solidarité. Le secret de la prière est le secret du monde » (Secrétan).
Il faut accepter la morale enseignée par l’oraison dominicale, d’après laquelle il faut connaître, aimer, poursuivre le but ultime de la vie, avant de demander le pain quotidien et le pardon; car, à quoi bon la santé et le pain, si l’on ne sait pas à quoi les employer ? Le but de l’existence n’est pas d’exister, mais d’entrer dans la signification de l’histoire, et de livrer joyeusement sa petite vie pour le grand œuvre de l'Eternel. Dieu est, Dieu règnera,
Dieu règnera sur la terre, telle est la gradation des trois premières demandes. Quelle terre? Celle dont la peinture, la botanique, la géographie, l’astronomie et toutes
les sciences racontent la gloire. Ces sciences emprun-
tent leur dignité véritable .au fait qu’elles étudient la nature, et que le globe sera soumis à la volonté du Très Haut. L’instruction est donc transformée par la vision du Royaume: elle est, désormais, un solennel et patient effort pour suivre, pas à pas, de siècle en siècle et de rivage en rivage, la trace de l’activité restauratrice ; et chaque mappemonde nous crie: Regarde le lieu où se dressera le trône du Seigneur! De même, l’idée de patrie est transfigurée ; chaque nation nous apparaît comme une association providentielle et qui travaille, dans un district déterminé, selon son génie particulier, au développement intensif de la race humaine. Il faudrait payer l’impôt raisonnable avec joie, puisqu'il représente une contribution volontaire à la fondation du Royaume (1).
Comme le dit Reinhardt : « Le retour à l’espérance bibli que de la venue du Royaume de Dieu sur la terre simplifiera la vérité, et fera du Christianisme une affaire pra-
(4) On ne médite pas assez, parmi nous, sur la doctrine positiviste du Grand Etre. Dans le domaine de l’économie politique, elle aboutit aux mêmes conséquences que la vision du Royaumé. C’est ainsi que Comte voit, dans la propriété, une fonction sociale, destinée à former et administrer les capitaux par lesquels chaque génération prépare les travaux de la suivante. Le service volontaire de lhumanité, d’après Comte, n’envisage plus dans le travail une simple source de profits personnels ; ce sont là des mœurs danarchie (Polilique Positive, Il, 159). Au contraire, le salaire n’est plus envisagé que comme payant «la parlie matérielle de loffice, puisqu'il faut réparer » les consommations qu’exige constaminent l’organe, el souvent la fonction; mais quant à l'essence même du service, «elle ne comporte jamais d'autre vraie récompense que la satisfaction de l’accomplir (Cf. Dorison : Positivisme social. Correspondance universilaire, avril 1898.
tique. Tout un monde d'illusions se trouvera balayé; chaque vocation terrestre sera sanctifiée, en devenant un travail direct pour le service du Messie.» Rien de plus juste. Quand le navire fait eau, l’humble manœuvre qui pompe, à fond de cale, sait qu’il contribue, avec le capitaine, au salut de l’équipage. De même, le plus pauvre cantonnier, tandis qu’il empierre les routes, a le droit d’être sublime, et de se dire: À ma manière, je suis un Jean- Baptiste, je prépare les voies du Seigneur! Il y a identité, pour le chrétien authentique, entre le domaine appelé religieux et le domaine appelé laïque. On ne voit pas comment un être animé de l’esprit de l’'Homme-Dieu pourrait établir une distinction quelconque entre une activité soi-disant divine, et une activité soi-disant humaine, entre le sacré et le profane(1). Le chrétien, ici-bas, ne connaît qu’une seule opposition radicale: celle de la sainteté et du péché, l’antagonisme de la vérité et du mensonge, de la lumière et des ténèbres, pour employer les expressions de l’apôtre Jean.
Affranchi, le chrétien ne se demande pas si la vie est bonne ou mauvaise ; elle est la vie, c’est-à-dire une marche en avant, un noble travail, une attente courageuse, une belle espérance(2). La vie du Christ Jésus a-t-elle été heu-
(4) Ni même entre la justice de la conscience morale et une justice surnaturelle. Pascal écrivait: «Qu’y a-t-il de pluscontraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté, pour un péché où il parait avoir si peu de part, qu'il est commis 6,000 ans avant qu'il fût en être?» (Pensées. Art. VIIL Edit. Havet).
(2) Après avoir écrit ces lignes, nous avons élé très frappé par les affirmations suivantes, publiées dans la Revue Socialiste, en juillet 1900 : «Ce sera toujours un problème ouvert que de comprendre la position de l’homme dans l’énorme Cosmos; mais j'ose dire que, dès maintenant, la pensée socialiste a dépassé la vaine opposition du pessimisme
reuse ou malheureuse? Nul ne le saurait ; il a connu les douleurs suprêmes et les suprêmes joies, mais il a vécu de la véritable vie, et c’est là le tout de l’homme. Et c’est ainsi que le chrétien qui voit le Royaume n’est pas de ceux qui savourent le néant de l'existence présente, en comparaison de l'éternité. Son idéal cst de vivre le plus possible, dès icibas, de la vie qui ne finit jamais. Son idéal n’est pas de se préparer à la mort (1), car il est tout prêt; il avance vers la lumière et non vers la nuit. Son ambition est de travailler, pour sa part, à l'établissement du Royaume de Dieu sur la terre. Son âme est ouverte à toutes les splendeurs prophétiques de la nature ou de l’histoire; dans le chant de l’alouette et dans l’aurore, dans les premières violettes et dans le rire des enfants, dans les hardies constructions de la science comme dans les poèmes purs et les’ dévouements saints, il discerne un refletde lagloire divine, il salue à l’avance «le jour de Dieu.» Il n’est pas de ceux qui disent à une mère: Pourquoi tressaillez-vous d’allégresse auprès de ce petit enfant, puisque tout est vanité ? Car il croit aux pressentiments divins de l’âme humaine, il sait que cette joie solennelle est un don de l'Esprit; elle ne
et de l’optimisme. QIL s’agit moins, disait Marx, de connaitre la réalité que de la changer. » Il ne s’agit pas de se poser inerte devant l'Univers, pour lui demander s’il est bon ou mauvais. Gette attitude correspond à une position dogmatique de l'esprit, figeant la vie universelle. Depuis Hegel, une conceplion différente a élé introduite dans la philosophie, la conception du Devenir » (Berth. Religion et Socialisme).
(1) «Vivre, mes frères, c’est préparer sa mort, c'est la faire d'avance glorieuse » (Vinet: Discours religieux, p. 174). Dans la 2%° édition dun Manuel de piété à l'usage des séminaristes catholiques, nous lisons : « Choisir un jour, chaque mois, pour renouveler ses bonnes résolutions, et surtout pour se préparer à la mort. « Mon Dieu! je profiterai du temps que votre miséricorde me laissera, pour me délacher de ce monde et préparer mon âme à vos terribles jugements.» (Retraile du mois).
repose pas sur l’oubli calculé des conditions actuelles de l'existence, mais elle s'appuie sur le sentiment inné des réalités éternelles. Cette sereine et fière allégresse est un acte de foi inconscient ; elle est l'honneur del’humanité qui glorifie Dieu, auprts de chaque nouveau-né, par une sublime intrépidité dans l’espérance. Malgré les terreurs qui assaillent notre race, le genre humain affirme, de berceau en berceau, que la vie est bonne, parce qu’elle sera bonne, parce que le Royaume s’établira. Alors les mères sauront pourquoi elies osaient chanter aux nourrissons.
Le chrétien sent que le poème de sa propre vie fait partie d’un poème plus vaste encore. L'histoire est une «symphonie» qui se terminera par Qune finale triomphante. » Ceux-là sont ignorants du plan de Dieu, et traîtres à l’'Evangile, qui gémissent perpétuellement sur leur temps, et relèguent dans un passé trop admiré toutes les vertus que le monde aurait perdues. Le chrétien rejette « l’esprit de blasphème, l'esprit qui dénigre,qui voit noir etqui parlenoir.» Touchée du doigt de Dieu, son imagination devient créatrice (1); et, comme notre glorieux Seigneur Jésus-Christ, levant les yeux vers l’immensité morne, il contemple Satan qui tombe du ciel comme un éclair.
Aussi, avec la vision du Royaume, l'épreuve du malheur et l'épreuve du bonheur sont également transfigurées. Sans la contemplation de la nouvelle Jérusalem érigée sur notre terre, ma souffrance n’est qu’une blessure, etla consolation n’est qu'un baume sur une plaie. Certes, le pansement me soulage; mais je soupire en pensant qu'un soulagement pareil m'est nécessaire. Au contraire, avec la vision du
(t) La morale ecclésiastique traditionnelle na pas de place pour toutes les manifestations de la vie, et se méfie de l'imagination.
Royaume, ma souffrance n’est plus seulement une meurtrissure qu’il faut soigner; elle est un élément indispensable dans la construction de la Cité à venir. Ma douleur n’était qu’un accident, dont j’essayais de me consoler ; désormais, je l’envisage comme un événement dont il faut tirer parti. Car, si je souffre au nom du Christ, et dans sa communion, mes détresses contribuent mystérieusement à la rédemption du genre humain. Le païen se résigne à l’inévitable ; le chrétien transforme l’angoisse imposée en une immolation spontanée. (Nul ne lui ôte la vie, il la donne de lui-même; » malgré tout, jusqu’au bout, il se sait et se veut utile aux hommes, au monde, à l'Eternel même, qui se sert de lui pour l’établissement de son Royaume. D’autre part, et grâce à cette même vision surnaturelle, le bonheur est sanctifié, lui aussi, et se justifie à ses propres yeux. Il comprend désormais sa mission véritable, qui est de servir le malheur ; et, fier de son apostolat, il fortifie les bras des affligés, afin que ceux qui pleurent travaillent sans défaillir à l’édification de la nouvelle Jérusalem.
Le sentiment que l'humanité forme un tout indissoluble, voilà bien ce qui manque à notre moralité, même chrétienne (1). À force d’individualisme, nous privons notre foi
(1) Martensen écrit: « À méconnaitre la signification vraie de la société, Vinet a méconnu celle de l'individu; si grande qu’il fasse la part de l'individualité, il l’amoindrit en nous laissant ignorer qu'au-dessus de l'individu il est un Royaume, qui se compose des personnalités affranchies par la grâce rédemptrice, et qui constilue un organisme moral, souverain el universel. Son erreur à pour cause première la confusion des idées d'association, el de communauté morale. La faute en est à la langue française qui, avec le mot de sociélé, exprime les deux choses ; le mot de société peut ne représenter qu'une rencontre accidentelle de
- quelques individus, tandis que celui de communion sous-entend l’idée de l’unité vivante. Dans la société, l'individu reste son propre maitre ; dans la communauté, il n’est fort que dans la conscience de la dépendance qui le rattache au corps dont les puissances passent en lui...
Da 2 CHAPITRE SEPTIÈME
des secours extérieurs qui lui sont nécessaires; battue par tous les vents, elle s’étiole comme un arbuste solitaire sur une falaise dénudée. Nous regardons avec pitié les catholiques romains, dont la dévotion cherche un refuge dans l’'opus operatum ; or, aucune conviction vigoureuse ne peut se maintenir sans la croyance à une réalité objective, éternellement inébranlable, et qui serve de fondement à l'édifice de nos espérances. Les papistes s’appuient sur les sacrements? Mais les calvinistes, obéissant aux mêmes besoins religieux, s’appuyaient sur la doctrine de la prédestination ; plus tard, les protestants s’appuyèrent sur la doctrine de la théopneustie ; les missionnaires du Réveil, tout en insistant sur laconversion personnelle, s’appuyaient
L'humanité est plus qu'un total de têtes humaines, elle est un organisme qui embrasse tous les hommes; l'humanité ne comprend pas seulement les hommes qui vivent aujourd’hui; nous avons des devoirs qui nous lient à ceux qui ne sont plus, comme à ceux qui viendront après nous. L’humanité est une idée vivante; un ensemble d'êtres réels se réalisant dans la totalité des individualités humaines. A l'exception du chef de toute l'humanité, le Christ, il n’est pas un seul être qui puisse représenter l'homme... Aussi, est-ce malgré l’Ecriture que Vinet a pu dire qu'il n’y à pas de jugement pour la collectivité, inais seulement pour l'individu. » Cela ne signifie point que Martensen oublie l'individu : « Nous voyons se reproduire, sous une forme plus élevée, la querelle des nominaux et des réanx. La pensée moderne est nominaliste; beaucoup ne veulent voir dans la religion qu'un intérêt privé, et dans l'Eglise qu'une association de même nature qu’une loge maçonnique où un comice agricole; PEtat n’est plus pour eux qu'une simple société d’assurances. Mais la vraie notion chrélienne veut la conciliation des contraires. Elle est réaliste, universalisle, elle eslime que le Royaume de Dieu, la totalité, précède l'individu ; elle est nominaliste, individualiste, elle affirme que l'individu a sa fin en lui-même. » (Morale 11, 5). Aussi, ne craint-il pas d'écrire : « L'erreur capitale de notre époque est celle qui prétend assigner une fin indépendante à l’histoireet à l’humanilé. Jamais on ne fera que cette fin soit autre que celle de individu lui-même. Un événement historique ne vaut, qu’à la condition de servir au développement de la personnalité humaine, ou pour mieux dire du Royaume de Dieu, qui en est la condition el la suprême glorification (I, 6). »
sur la valeur expiatoire universelle du sacrifice rédempteur ; aujourd’hui, la théologie «subjectiviste» s’appuie, malgré tout, sur la présence réelle du Christ glorifié en ses disciples. Or, la notion d’un Royaume de Dieu, d’un organisme qui est dans Le devenir et auquel nous sommes incorporés, correspond à ces aspirations de notre foi, explique sans les justifier les erreurs de la superstition, et constitue la réalité objective qui sert de base immuable à notre salut.
La Morale du Royaume (1) affranchira d’un pénible fardeau les pédagogues divers qui enseignent la grâce, et qui n’osent point mentionner les œuvres. Jésus-Christ, cependant, déclare que les hommes seront jugés d’après leurs actes, et les épîtres de Paul sont remplies de cette affirmation. Certes, il y à opposition entre les idées de mérite et de récompense : le mérite, tel que l’entend le pélagianisme, exclut la récompense, au sens biblique du mot, car c’est un salaire que l’ouvrier gagne. Mais il n’y a pas contradiction entre les idées de récompense et de miséricorde (2), au
(1) Nous demandons pardon pour ces termes étranges, mais chaque pensée se crég le langage dont elle à besoin. La «morale du Royaume» ne prétend pas, comme les médecins de Molière, révolutionner la science en plaçant le cœur humain à droite; la « morale du Royaume, » tout comme l’ancienne, est fondée sur la moralité de l'individu, seule base concevable. Mais cet individu cesse d’être une monade sans fenêtres sur l’univers. «Si notre moralité, en un sens, dépend de nous seuls, ce n'est pas dire que nous puissions nous désintéresser des fins sociales. La vie intérieure, loin de nous isoler de nos semblables, nous unit à eux. La société n’est pas un accident dont la disparition nous laisserait ce que nous sommes; elle est comme prédéterminée dans notre nature, elle en est l'achèvement nécessaire, elle est en nous comme nous sommes en elle » (Séailles, Vie intérieure et Action sociale. — Bulletin Union ac!ion morale, Le" août 1900).
(2) Le pasteur Dumas à dit avec raison: «Le mot récompense, devant lequel nous hésitons parfois, parce qu’il nous paraît, à tort, entamer la ratuité du salut, fait partie du vocabulaire de Jésus-Christ» A)ssemblée annuelle des diaconesses, 2 mai 1898).
contraire; et quand Dieu « couronne ses dons» en la personne des élus, cette munificence rehausse la gratuité de son amour. Nous n’admettons point ces antithèses : don ou récompense, foi ou œuvres, justification ou sanctification, justice déclarative ou justice effective, proclamation objective du pardon ou régénération morale, autorité extérieure ou intérieure. Nous retrouvons, dans ces formules, la tendance philosophique déjà combattue, qui posait l’antinomie de l’âme et du corps, de l’esprit et de la matière, de Dieu et du monde; (1) mais la doctrine du Royaume nous arrache au domaine des abstractions, pour nous placer sur un terrain concret. La vie opère incessamment la synthèse des contraires; la réalité n’est pas successive, mais simultanée. Il n’y a pas, quelque part, quelque chose qui s'appelle la foi, mais il y a des être vivants qui aiment Jésus-Christ et qui, dans la mesure où ils l’aiment, vivent de la véritable vie.
C’est à dessein que nous parlons de l’amour, car la charité est la synthèse de la foi et des œuvres. Ne disons pas: J’ai la foi! car «la foi sans les œuvres est morte.» Ne disons pas : J’accomplis de bonnes œuvres ! car les œuvres sans la foi sont mauvaises. Mais demandons-nous, simplement, si nous aimons notre Roi Sauveur. Car, l’amour pour lui procède de la confiance en lui (c’est-à-dire de la foi), et se manifeste par le service de Christ (c’est-à-dire par les œuvres). En un mot, l’amour pour le Messie cumule les avantages, et évite les dangers, des deux doctrines exclusives du salut par
(1) Beaucoup d’esprits se détournent de la foi en constatant que l'action de Dieu, ici-bas, se résoud, par l'analyse, en une multiplicité d’actes humains. Mais la doctrine du Royaume transforme cette objection en un argument; car il suffit de croire à l’Incarnation pour cesser de statuer, ici-bas, certaines distinctions tranchées entre ia nature et la grâce.
la croyance et du salut par les mérites. La charité n’a pas obtenu, dans notre morale, le rang dominateur auquel elle a droit; il suffit de relire les derniers discours de Jésus, ou l’hymne à l’amour de saint Paul, pour sentir que «la charité est le soleil central du Royaume de Dieu. » Le jour viendra où les hérésies du cœur paraîtront plus graves que les hérésies de la tête; où un certificat d’orthodoxie ne dispensera pas les chrétiens de la bonne humeur; où l’on prendra au sérieux les avertissements de notre Seigneur sur le jugement futur porté sur nos actions. Alors les exégètes ne se mettront plus l’esprit à la torture pour corriger les textes de l’Evangile, et pour faire parler Jésus- Christ, le Fils unique du Père, comme s’il ne croyait pas au Royaume.
La synthèse des antinomies pratiques par la vie, c’est la conciliation des divergences théoriques, dans le domaine de la Morale, par l’activité. Les uns, par exemple, affirment que la moralité chrétienne implique des abstinences volontaires, savamment classifiées ; les autres, réprouvent de «faciles macérations.» Sur le terrain des principes, il est impossible de s’entendre. Mais que les uns et les autres agissent ; et ceux qui s’absorbaient dans la contemplation de leur maigreur symbolique, fortifieront leur muscles dans le service de l'humanité ; tandis queles autres perdront de leur embonpoint, sans compromettre les droits de la liberté chrétienne, en luttant pour le Royaume. Se priver de beurre, le vendredi, cela n’a point de valeur ; mais se priver de vin par souci des ivrognes, se priver de tabac au profit des indigents, voilà qui est évangélique.
Etablir le Royaume de Dieu sur la terre! Nous avons là, en définitive, selon la forte expression de Taine, «une formule de mystère qui autorise, idéalement, notre conception
morale de la vie » (1). Vouloir le Royaume, c’est vouloir l'humanité ; vouloir l'humanité, nous l’avons vu plus haut, c’est se vouloir soi-même; se vouloir soi-même, c’est vouloir le Messie en soi. Dans la pratique, il y a identité entre ces deux formules : obéir à sa conscience, ressembler à Jésus-Christ. Pour discerner les injonctions de l’impératif catégorique, il suffit de nous poser l’une ou lPautre de ces questions : (Quel est mon devoir? Qu’aurait fait Jésus à ma place? » En éthique, le Fils de l’homme est donc l’incarnation de la conscience, c’est-à-dire la vraie humanité(2), et ressembler au Fils de l’homme c’est être soi-même. Mais si être soi-même, c’est obéir à sa conscience, etsi la conscience est l'expression d’une volonté transcendante, ou plus simplement la voix de Dieu, alors, être soi-même, c’est se diviniser en s’humanisant, et la vraie humanité est la conformité avec Dieu. En un mot, être homme, c’est devenir homme ; devenir homme, c’est devenir divin (3).
Dès lors, si la Morale gravite autour de la conscience, la Morale est nécessairement christo-centrique. La Morale chrétienne repose d’aplomb sur le Sauveur. Considéré
(1) Et cette formule s'impose déjà, spirituellement, sinon iittéralement, à nos Contemporains. Qu'on étudie, pour s’en convaincre, les périodiques tels que le Bulletin de l'Union pour l'action morale où la Coopération des idées. On vient de publier en volume (La -morale sociale), 15 conférences prononcées par autant d'orateurs, et dont on a dit: «Ces conférences, trop inaperçues, ont été le grand événement intellectuel de 1899.» (Foi et vie, 1er février 1900). Vraiment, il y à des trésors de noblesse dans la conscience morale actuelle. Autrefois, la devise des incroyants était: « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons. » Elle est, aujourd’hui, chez certains libres-penseurs : Demain nous mourrons, donc aimons-nous les uns les autres (Cf. Coop. des idées, 21 juillet 1900).
(2) Remarquer l'expression : manquer d'humanité.
(3) Est-il donc surprenant que Jésus-Christ, incarnation parfaite de l'humanité ici-bas, se soit trouvé être l’incarnation réelle de Dieu?
L’'ISSUE DE LA TRIPLE CRISE Où ri
comme modèle, le Christ incarne le devoir ; l’accomplissement du devoir, par l'inspiration du Crucifié-Ressuscité, aboutit à la vertu ou force de la sainteté, correspondant à Phabitation de Christ en nous; et la vertu aboutit à l’action, c'est-à-dire à l’histoire et à la société. Le Royaume subjectif est ainsi la racine du Royaume objectif; le Christ en nous, étant le Roi, veut le Royaume de Dieu dans la famille, la société, la nature, par l'Eglise.
Ainsi, les trois divisions de l’Ethique seraient : la doctrine du devoir, fondée sur le Christ historique; la doctrine de la vertu, fondée sur le Christ vivant; la doctrine de l’action, fondée sur le Christ futur et victorieux. La théorie des devoirs serait mue par un dynamisme social qui aboutirait à la vertu par Christ, et à l’action pour Christ.
* C’est dans ce sens que la morale intégrale implique l’exaucement de ia prière : Ton Royaume vienne ! Elle gravite autour du Christ, et ne peut s’organiser en dehors du Messie (1).
3% Le Royaume et l’Église.
Jalaguier écrivait, il y a trente ans : «L'Église est sur la terre le Royaume de Dieu ou des Cieux.» Telle est l’entrée en matière de son gros ouvrage de l’Église. C’est le point de vue catholique romain. Les progrès de la théologie biblique amènent, peu à peu, le protestantisme à une conception de l’Église bien différente.
Vinet écrivait déjà : « L'Église est une association qui a
(1) Les présuppositions et les aboutissants de la morale compiète enveloppent tout le champ de la théologie. «Il à souffert, » c’est la Théologie biblique. » IL vit, » c’est la Dogmatique. «Il règnera, » c’est la Morale proprement dite. Comment la Morale a-t-elle été réalisée en fait? Cest l'Histoire. Comment doit-elle être réalisée en droit? C’est la Théologie pratique, c’est-à-dire la science de l’activité messianique.
l’action pour but. C’est l'Évangile sur la terre, Jésus-Christ parmi les hommes.» Matter écrit avec plus de précision : «L'Église est la société que Jésus-Christ a fondée pour associer, par l’action du Saint-Esprit, l’humanité à sa rédemption, et la ramener ainsi à sa condition normale. » Bovon écrit: «L'Église, au sens concret du terme, est une assemblée de professants unis en vue d’une même activité pour l’extension du règne de Dieu sur la terre » (Dogm. II, 337). Matter dit encore, excellemment : (Au moment où le Sauveur remontait auprès de son Père, son œuvre n’était pas achevée. Il lui fallait encore associer l’humanité à son action. La doctrine mystique et la doctrine catholicisante voudraient que le Fils de Dieu eût constitué, ici-bas, une société céleste, qui se perpétuât immuable. Mais le Sauveur a institué et protège un mouvement religieux qui ne s’épanouira, dans sa plénitude, qu’au dernier jour » /Dogmatique IT, 221).
L'Église est donc distincte du Royaume. Dans un cours inédit d’ecclésiologie, Henri Bois nous disait : «L'Église est l'humanité rachetée, le Royaume de Dieu désigne l’ensemble des hommes et des choses. Le Royaume comprend toutes les manifestations de l’esprit humain pénétrées de l'Esprit de Dieu, manifestations qui peuvent être distinctes de la manifestation religieuse. L'expression Royaume de Dieu n’est pas précise, dans l’enseignement de Jésus ; elle désigne l’ensemble des dispensations par lesquelles Dieu veut le réaliser, des phénomènes moraux qui le révèlent, etc. » Parmi ces dispensations divines et ces phénomènes moraux, il faut ranger, précisément, l’Église.
Cette affirmation est niée par les fervents de l’ecclésiasticisme, pour qui l’Église est tout, mais elle est contestée aussi par les fervents de l’individualisme, pour qui l’Église
n’est rien. Un penseur évangélique nous écrivait, au sujet d’une étude intitulée: Sera:t-on chrétien au XX° siècle? « Développez cette phrase: Quand l'Eglise comprendra qu’elle est le Précurseur.. Cest bien cela! Elle doit donc faire ce que fit celui qui a dit: faut qu’il croisse et queje diminue. Mais, semblable en cela au Précurseur, elle ne comprend pas (Matthieu 71). Elle n’est que la nourrice; l'enfant, aujourd’hui, peut être sevré, et ce qui le prouve, c’est qu’il s’arrache de lui-même du sein de sa nourrice. Aussi, je n’aurais pas dit que l'Eglise est chargée d’établir le Royaume de Dieu. Il est heureux qu’il y ait eu une Église, comme il est heureux qu’il y ait, dans mon jardin, des bâches pour protéger un moment les jeunes pousses. Mais, si nous observonsles choses objectivement, nous constatons que toute force vive provient des initiatives individuelles, et que le secret de l'initiative individuelle échappe à toute explication scientifique. Ce n’est pas l’Église qui établit le Royaume. C'est le Royaume qui se propage, par le fait de la contagion de la vie d’individu à individu, dans le sous-sol de toutes les institutions religieuses. Elles peuvent disparaître. La seule mission qu'’ait l’Église consiste à fumer le terrain, ou à se fondre comme le cristal dans le liquide.» Certes, il y aurait là une ingénieuse application de la parole du Maître: « Vous êtes le sel de la terre.» Mais nous croyons que cette conception ecclésiastique ne rend pas suffisamment justice à l’intuition paulinienne de l’Église corps de Christ, intuition qui s’affirme, elle aussi, dans le domaine de lä vie organique.
Dans son étude: Qu'est-ce qu'une Église? Fallot s'élève, avec raison, contre la méconnaissance du rôle propre de l'Église. Il écrit: «Il importe de distinguer le règne du Christ du Royaume de Dieu, l'Évangile de saint Paul de
l'Évangile du Fils de l’homme. Saint Paul est, par excellence, le docteur de l’Église; la prédication du Royaume de Dieu remplit les trois premiers évangiles. L’œuvre du Royaume, et l’œuvre de l’Église, constituent deux chapitres qui se succèdent. Il faut bien marquer la différence entre l’activité messianique de Jésus etl’œuvre confiée à l’Église. Les évangiles annonçaient un nouvel ordre de choses : le Royaume de Dieu; saint Paul prêche quelqu'un: Jésus- Christ. À la notion vague du Règne de Dieu se substitue (1) la notion précise du Règne du Christ, qui se réalise progressivement dans l’Église et par son moyen.»
Nous avons souligné ces derniers mots, parce qu’ils nous paraissent affaiblir la distinction, si tranchée, que Fallot statue entre l'Évangile du Messie et l'Évangile de saint Paul. Notre auteur ne dit-il pas, lui-même, au début de son parallèle entre les deux Évangiles: « Il est évident que, de part et d’autre, le but reste le même : il est l’accomplissement du plan divin déjà entrevu par les hommes de l’Ancienne Alliance ? » Dès lors, si le but reste identique, les deux Évangiles, celui du Messie et celui de l’apôtre, ne peuvent
(1) Est-il possible de pousser, aussi loin, la distinction entre le règne de Christ et le Royaume de Dieu ? N'est-ce pas un peu comme si lon disait : Distinguons le particularisme mosaique de l’universalisme primitif, la foi de Moïse de la foi d'Abraham ? En réalité, la Loi n’a été qu’une parenthèse dans le développement du Royaume. De même, l’économie proprement chrétienne n’est, elle aussi, qu'une parenthèse dans l’histoire du Royaume. N'est-ce pas, encore, saint Paul qui l’affirme en ces mots : (Alors le Fils lui-même sera soumis à celui qui lui a soumis toutes choses, afin que Dieu soit tout en tous?» Dès lors, est-il exactque «la notion précise du règne dé Jésus-Christ se substitue à la notion vague du règne de Dieu? » Disons, plutôt, que la notion du Royaume de Dieu se précise en devenant la notion du Royaume de Christ. Cest là, d’ailleurs, la pensée de l’auteur, qui nous écrit : «Je me suis longtemps attardé dans ce Royautne de Dieu qu’enseigne le Christ, et qui suffit à tant d'âmes pieuses, mais dans le vague. Puis, j'ai compris que le Christ glorifié pouvait nous en dire plus que le Christ terrestre. »
différer que par les moyens employés pour atteindre la même fin. Et c’est ici que Fallot nous paraît fort : « C’est à Israël que Jésus s'adresse et qu’il envoie ses disciples ; Israël demeure pour lui l'instrument choisi par Dieu, celui dont le salut décidera du salut du monde; et lorsque, définitivement repoussé par son peuple, Jésus voit l’image de la croix se dresser lentement à son horizon, il parle de l’œuvre qu’il à tenté d'accomplir comme d’un effort qui n’a pas abouti : Jérusalem, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants!... » Cette catastrophe « présente tous les caractères d’une déchirure du plan divin. Avec la croix commence une ère absolument nouvelle. La croix a déplacé l'axe de l’histoire. La grâce a succédé à la loi. Des miracles signalaient le ministère messianique ; la parole de la croix est la seule puissance génératrice de l’Église.»
En résumé, le prophétisme et l’apostolat se proposent le même but, qui est le Royaume. Mais, pour l’établissement du Royaume, les prophètes en appellent à Israël, et les apôtres en appellent à l'Église; ceux-ci prêchent Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. Toutefois, ils le prêchent parcequ'ils le trouvent annoncé, dans Esaïe, sous la figure de l’agneau muet, de l’homme de douleurs. Et c’est pourquoi, en définitive, les uns et les autres en appellent au Messie, au Messie triomphant par le sacrifice. Il ne faut pas statuer une opposition radicale entre les hérauts du Roi, comme si la couronne cachait la croix aux prophètes, ou comme si la croix cachait la couronne aux apôtres. L'unité fondamentale entre l’ancienne et la nouvelle alliance est bien plus réelle qu’on ne le suppose, dès que l’on s’installe au centre même de la révélation, en plein messianisme, pour juger du panorama biblique.
L'Église traditionnelle elle-même, par ses liturgies, ses
sacrements, ses fêtes, par la Bible où elle puise, est toute entière orientée vers l’avenir, et elle a beau s’absorber dans la contemplation ou dans la répétition du passé, elle progresse néanmoins vers le Royaume, auquel elle tourne parfois le dos ; elle avance, alors, comme un homme qui marcherait à reculons, mais elle avance. La lecture du Décalogue, dans nos assemblées de culte, nous unit avec l'humanité dans le temps, nous donne conscience de l’éducation progressive du genre humain par le Saint-Esprit; la lecture du Symbole, nous unit avec l'humanité dans l’espace, et nous donne le sentiment de la communion des saints (1). La prière liturgique d’intercession pour le monde, et surtout l’oraison dominicale, élargissent indéfiniment l’horizon de notre pensée et de notre cœur. Que sont les fêtes chrétiennes, sinon l’explosion de joie qui accompagne la célébration des travaux de notre Hercule, la commémoration des hauts faits par lesquels notre Messie à jeté les fondements de la Terre nouvelle où la justice habitera? Noël signifie : («Paix sur la terre!» Le Vendredi saint signifie : «Tout est accompli ! Maintenant, la voie est libre...» Pâques signifie : («Je suis avec vous, tous les jours, jusqu’à la fin du monde.» Pentecôte signifie : «Convertissez-vous, afin que viennent des temps de rafraichissement, et que le Seigneur envoie Jésus-Christ, que le ciel doit retenir, jusqu’au temps du rétablissement de toutes choses, dont Dieu a parlé par la bouche de ses prophètes. »
Et quant au sens messianique des sacrements, il ressort assez nettement des formules sacramentelles elles-mêmes : « Je te baptise dans le nom ou pour le nom («) du Père. » Le néophyte, écrit Matter, était «plongé dans le déploie-
(1) Remarque du professeur Doumergue : Cours inédit sur le Symbole,
MR
ment de la puissance divine, dans l’activité réparatrice du Dieu de l'Évangile.» Le baptême certifie, de génération en génération, à toute âme d'homme individuellement, que Jésus-Christ vit dans l’humanité, et que la race humaine, sanctifiée par son incarnation, réconciliée avec Dieu par son sacrifice, est virtuellement normale et victorieuse. Le baptisé entre dans la solidarité de l’Eglise en vue du Royaume : sis Xpuorov iBartisbnre (Galates 3/27). Si le nouveauné ignore tout cela, son ignorance met, d’autant plus, en lumière la divine gratuité de la rédemption cosmique opérée, sans nous, par le Médiateur.
Le Chrétien évangélique du 20 février 1896 a publié une étude originale sur la signification respective de nos deux sacrements: le symbole du Baptême correspondrait à la notion du Royaume, et le symbole de la Sainte-Cène correspondrait à l’idée de l’Église. Il y a là une intuition lumineuse, une distinction qui se rattacherait à la distinction, formulée par Fallot, entre l'Évangile du Fils de l’homme et l'Evangile de saint Paul. Pourtant, ici encore, nous n’aurons garde d'oublier que l’Église est l'instrument admirable du Royaume: Jésus en croix souffre Çen vue de la joie qui lui était proposée» (Hébreux 12), et s’il accepte d’être «élevé » sur le bois infâme, c’est afin «d’attirer tous les hommes à soi » (Jean 22).
Matter écrit: « L'administration de la cène, comme celle du baptême, ressortit à l’Église, comme organe du Seigneur ; car l’Église est la chrétienté organisée, la vie collective en acte. » Voilà une définition qui ne sonne pas creux. Cette vie collective en acte ne consiste pas, seulement, dans l’union des chrétiens entre eux, mais surtout dans leur communion avec leur commun Chef. A la table sainte, écrit encore Matter, le Sauveur «nous rappelle ses souf-
frances, la solidarité dans laquelle il s’est engagé avec des créatures terrestres, et dans laquelle il persiste. » Nous insistons sur la valeur de cette dernière déclaration. Comme nous l'avons indiqué plus haut, (Le Royaume et le Dogme), ce qui constitue, après tout, la valeur personnelle de l’immolation rédemptrice pour chacun, c’est le fait que celui qui s’offrit, sur le Calvaire, est «le même hier, aujourd’hui, éternellement; » qu’il est toujours animé des sentiments qui l’animaient alors; et que le sacrifice de Golgotha se perpétue, pour ainsi dire, en la personne du souverain sacrificateur qui «.comparait pour nous devant Dieu.» Cette intercession est une action; elle se manifeste par l'influence, toujours plus intense, de l'Esprit dans l’humanité, qui accepte cette inspiration. Et dès lors, à la table sacrée, nous ne regardons pas seulement vers le passé, nous fixons nos yeux sur l’avenir : (Car, toutes les fois que nous mangeons ce pain et que nous buvons cette coupe, nous annonçons la mort du Seigneur jusqu'à ce qu’il vienne. » En ce sens, la Cène est une communication au monde, une prédication publique, une révélation des destinées de notre race.
Cet aspect de la Cène a tellement frappé Spitta, qu’il a essayé de lui conférer une signification exclusivement eschatologique : «Jésus n'aurait été rempli, à ce moment, que de la pensée de son triomphe sur la mort, et, bien loin de proposer à ses disciples de manger son corps et de boire son sang, — idées insupportables pour une conscience israélite, — il leur aurait offert, par anticipation, ce festin de la nouvelle alliance que font pressentir bien des passages des prophètes, et de l'Évangile même. Si paradoxale que paraisse cette théorie, elle trouve un point d’appui dans la liturgie chrétienne primitive... Le principal argument de
notre auteur est emprunté au récit même de la Cène, où se trouve une allusion expresse au banquet futur du Royaume de Dieu, allusion qu'il n’est pas permis de laisser tomber » (H. Babut : La pensée de Jésus sur sa mort). Sans nous rallier à l’opinion de Spitlla, sous sa forme tranchée, nous croyons, avec lui, que la tradilion a négligé d’insister sur un des aspects de la Cène, sur sa signification téléologique et son rapport étroit au Royaume.
En résumé, l’Église est un organisme en croissance. Pratiquement, il est légitime de la considérer, tour à tour, comme un refuge où l’on s’abrite, comme une école où l’on s’instruit, comme un atelier où l’on travaille, comme un sanctuaire où l’on adore; mais l’Église est davantage encore, elle est plus que l’assemblée des fidèles, elle est plus qu’une association, elle est une société. Une association peut se dissoudre par un vote, une société ne se dissoudrait que par le retrait de la vie centrale qui en formait un tout. Le corps humain est une société de cellules vivantes, la famille est une société d'êtres unis par l’amour et par le sang, l’Église est une société de membres attachés au même corps, gouvernés par la même Tête, inspirés du même Esprit (1).
La notion de l’Église-association des croyants correspond à l’idée de l’individu ; la notion de l’Église-mèêre des fidèles correspond à l’idée de l'humanité ; mais la notion de l’Église
(4) Dans la doctrine du Royaume, comme dans les écrits de saint Jean, la vie est la grande synthèse. La notion de l’Église est biologique. « La théologie contemporaine unanime est arrivée à reconnaitre que la révélation chrétienne se résume en une seule pensée, d’une profondeur insondable : Dieu est notre Père, qui nous appelle à devenir des meimbres de sa famille en Jésus-Christ» (Bovon. Théol. Biblique 11/597). L'Église famille n’est plus l’Église civitas, où le pécheur est toujours considéré comme un rebelle, et où la dogmatique ressemble, parfois, à un manuel de gendarmerie,
christocentrique est la synthèse supérieure de l’Espèce et de l’Individu. A ce point de vue, l’Église est le mystique organisme dont Christ est le chef; elle est la manifestation visible de son activité invisible. Ce qui fait la réalité de l’Église, ici-bas, c’est la présence réelle du Messie en elle. De là découle une double conclusion: d’abord, la substance de l’Église véritable n’est pas resserrée dans les cadres de l'Eglise association des croyants, ni dans les bornes de l’Église mère des fidèles, puisque l'Esprit du Sauveur souffle où il veut; —ensuite, si l’Église est constituée par la présence de Jésus-Christ sur la terre partout «où deux ou trois sont assemblés en son nom,» il en ressort que l’Église est authentique, dans la mesure où elle reflète la pensée du Christ et incarne sa volonté restauratrice ; et, comme le Messie, annoncé par les prophètes, est venu pour assujettir les fondements du Royaume et donner une impulsion décisive aux forces rédemptrices qui travaillent l'humanité, l'Église du Messie est infidèle à celui dont elle se réclame, dès qu’elle cesse de lutter, expressément, pour l’organisation du Royaume de Dieu sur la terre.
À ce compte, il est difficile d'échapper à la conclusion que l’Église a fait fausse route; et, sur ce point, le protestantisme encourt, malheureusement, les reproches encourus par le catholicisme. Toutes les églises évangéliques ont, plus ou moins, perdu leurinfluence religieuse, parce qu’on a pu les accuser de prêcher le salut par la croyance. C’est une calomnie, car c’est la foi que nous prêchons, un acte moral, et non la croyance, une attitude intellectuelle. Mais la manière dont nous prêchions la foi a pu faire supposer, trop souvent, que nous prêchions la croyance. Nous avons dit: &Si vous croyez que vous êtes sauvés, vous l’êtes! » Ou encore: «Ce chrétien n’est pas sans défauts, mais c’est
un croyant.» Ou encore: «Cet homme est un saint, mais il ne croit pas ce que l’orthodoxie enseigne. » Ou encore: «Croyez à la grâce de Dieu, et ne vous inquiétez pas de vos mérites ou de vos démérites.» Dès lors, le peuple étant simpliste, comment l'empêcher de mal interpréter ces paroles? Comment l’empêcher d’y voir, tantôt une absurdité rationnelle, un opus operatum d’un nouveau genre: la possession du salut éternel subordonnée à la récitation d’une formule théologique — tantôt un égarement moral, l'affirmation que la droiture pratique de la conduite est moins importante que la rectitude théorique d’un credo ? Et le peuple s’est détourné de nous, en murmurant : Tous les mêmes!
Nous avons déjà montré que les églises évangéliques ont trop insisté sur la différence entre la vie présente et la vie future. Et par là elles ont perdu, après leur influence religieuse, leur influence morale. Elles ont prêché que le monde est une vallée de larmes, que le meilleur emploi de l'existence est la préparation à une bonne mort, que l’art. et la littérature, la politique et les affaires, ne sont, après tout, que des jeux sans but, parce que le temps n’est rien auprès de l’éternité et parce que, au dernier jour, tout brûlera. Par leur manière exclusive de présenter «la vérité, » elles ont répandu l’idée que le corps est opposé à l’âme, le raisonnement à la prière, la semaine au dimanche, la terre au ciel (1). Dès lors, et le peuple étant simpliste, comment
(1) 11 y aurait trop à dire sur le spiritualisme antiévangélique de l'Église. Dès 1855, dans une leltre à Renan, Ad. Guéroult s’écriail : « Le grand obstacle aux progrès moraux et intellectuels de l'humanité c’est encore la misère ou, tout au moins, la gêne du grand nombre. Ventre affamé n’a pas d'oreilles. Aussi, m’est-il difficile de me défendre d'un certain mouvement d’impalience, quand j'entends des spirilualistes bien rentés, bien couverts, nourris de mets savoureux, qui ne
l'empêcher de conclure que nous creusons un fossé entre le profane et le sacré, entre la science et la foi, entre les laïques et le clergé, entre le monde et l’Église ? À première vue, cela ressemble à la morale de l’ascétisme (1), et le peuple se détourne en murmurant : Tous les mêmes! Enfin, les églises évangéliques ont, plus ou moins, perdu leur influence sociale, parce qu’elles ont eu l’air de considérer chaque individu comme une unité isolée, une personnalité abstraite, jouissant de la plénitude indisputée de son libre arbitre, indépendante du passé de la race et du milieu, maitresse absolue de sa destinée malgré tel ou tel
sont spirilualistes que grâce à ce que leur corps satisfait laisse à leur intelligence toute sa liberté, redouter les viles séductions de la matière pour la pauvre humanité. » Il est vrai, ajoute lPauteur, qu'on n’a pas su, jusqu'ici, idéaliser la matière: « L'industriel n’a encore été guidé el inspiré que par l'amour égoiste du gain; ni la politique, nà la religion, ne lui ont encore révélé qu'il est un des grands instruments de l'émancipation de la race humaine, qu'il est, sur la terre, le continuateur et l’auxiliaire de l’éternelle création ; il lui manque le baptême social et religieux... Dans ce mépris de l’industrie, il y a l'influence persistante d'un dogme religieux. Si Dieu est un pur esprit, si la lerre n'est qu'un bivouac, si le monde doit être un jour balayé par le souffle de la colère céleste, si, individu ayant une vie future, il est vrai que humanité n’en ait pas, s’il n’y à pas d'humanité, s’il n'y a que des hommes auxquels de trop courts instants sont accordés pour la pénitence, alors, en effet, méprisons ce qui passe, vivons dans la jouissance anticipée de la mort, comme il convient aux adorateurs du Dieu pur esprit » (Bulletin de l'Union pour l’action morale. 1e juin 4900).
(1) Laquelle est la morale officielle du Christianisme. La sœur de Pascal et un «bon ecclésiastique » s’extasiaient devant les traits suivants : «Il avait une extrême tendresse pour nous, mais cette affection n'allait pas jusqu'à lPattachement. Il ne pouvait souffrir Les caresses que je recevais de mes enfants, il me disait que cela ne pouvait que leur nuire. Voilà quelle était sa vigilance pour la conservation de la pureté! » (Vie de Pascal, par Mme Périer). Dans un manuel de piété contemporain, les séminaristes sont invités à s'examiner sur le point suivant: « Ai-je eu en horreur les amitiés particulières, qui scandalisent le prochain, divisent le cœur, et l’enlèvent à un Dieu qui veut le posséder tout entier ? » ,
tempérament physique et moral, hérité de force, et malgré l’obéissance imposée à ces lois et à ces institutions qui forment et déforment la cire molle des jeunes cerveaux. Avec une pareille conception de l’être humain, on ne pouvait obtenir une juste notion de la société; celle-ci n’était pas considérée comme un organisine, mais comme un agrégat d'individus isblés, égaux en puissance, comme une poussière sans cohésion, où les molécules se groupaient, au hasard, sous le souffle capricieux de la déconcertante formule : Laissez faire! Laissez passer! Dès lors, le troupeau est sacrifié au loup, la victoire est au plus fort, au plus riche, au plus savant, au moins scrupuleux, et le monde finit
par offrir le spectacle écœurant qu’il offre à nos yeux (1). Mais que disaient les églises évangéliques en présence d’un pareil état social, «cet informe brouillon qui se dit la nature des choses, » selon une parole de Vinet”? Nos églises, trop souvent, prêchaient sur deux textes mal interprétés : «Vous avez toujours des pauvres avec vous! » Ou bien: « Mon
(4) Voici comment les socialistes s'expriment sur le christianisme traditionnel : « Hegel recherche pourquoi les sociétés modernes se sont séparées de la religion chrétienne, et il en trouve la raison dans Pinsuffisante moralité sociale du christianisme. « L'esprit divin, écrit-il (Philosophie de l'esprit.— Histoire du monde), doit pénétrer d’une façon immanente dans le monde. Cette présence concrète de l’esprit divin, dans le monde, se manifeste par la moralité du mariage contre la sainteté du célibat, par la moralité de l’activité qui s'applique à l'acquisition de la propriété, contre la sainteté de la pauvreté et de la fainéantise, etc. » Ce passage de Hegel caractérise admirablement l'idéal moderne, par rapport à l'idéal chrétien. Si le chrétien se sent peu de chose à l'égard de Dieu, il n’en considère pas moins la nature et la société comme des puissances hostiles. Il vit détaché de la nature et de la société, il ne se sent pas avec elles en rapport consubstantiel, mais, dans l’orgueil de son libre arbitre, son âme, issue directement de Dieu, transcendante par conséquent à la nalure et à la cité, ne croit rien leur devoir. Et voilà qui rend le christianisme asocial. » (Revue socialiste.
. Berth. Juillet 1900).
royaume n’est pas de ce monde. » Et quand les déshérités demandaient pendant combien de temps on les laisserait souffrir, on répondait: « Jusqu’au retour de Jésus-Christ. » Dès lors, le peuple étant simpliste, est-il surprenant qu’il se soit détourné de nos églises en murmurant: Tous les mêmes!
En résumé, le christianisme protestant a compromis, pour sa part, le christianisme: d’abord, en perdant son influence religieuse par la prédication du salut par la croyance, car un pareil enseignement est contraire à l'esprit moderne, qui place l’action au-dessus de la théorie ; ensuite, en perdant son influence morale par la prédication du néant de l'existence présente, considérée comme le simple vestibule de l’éternité; car un pareil enseignement est contraire à l’esprit moderne, qui met la vie au-dessus de la religion, qui déclare qu’un homme réellement vivant est supérieur à un homme uniquement religieux; enfin, en perdant son influence sociale par la prédication de l’indépendance totale et de la responsabilité absolue de l'individu, car un pareil enseignement est contraire à l’esprit moderne, qui élève la fraternité effective au-dessus de la liberté abstraite.
Cet esprit moderne, qui s’oppose à certaines tendances du christianisme traditionnel, qu'est-ce autre chose’ que l'esprit de l'Évangile, l'esprit du christianisme futur, travaillant la chrétienté pour la purifier? Si l'Occident doit retourner au christianisme, il faut d’abord que le mot chrétien reprenne son sens étymologique. Nous savons où, quand, et comment, ce terme a vu le jour. C’est à Antioche, avant l’année 50, après une vigoureuse campagne d’évangélisation agressive menée par quelques sectateurs de Jésus, chassés de Jérusalem par la persécution; et le surnom de
« chrétiens » leur fut infligé par les païens. Les membres de l’Église primitive se traitaient de frères, de disciples, de saints, mais ils ne se traitaient jamais entre eux de chrétiens. Les Juifs ne-les désignaient pas davantage. sous ce nom-là ; pour les fidèles de la synagogue, ils étaient des Galiléens, des Nazaréens. Le sobriquet de « chrétien » fut inventé par les Grecs ; ceux-ci, entendant toujours parler du Christ par certains hommes, s’amusèrent à les désigner sous le nom de Christianistes; ypisr6ç étant rendu en français par Christ, ypiotuavds devrait se rendre par christianiste. Christ fait christianiste, comme Bonaparte fait bonapartiste. Voilà le sens étymologique du mot chrétien ; on ne le trouve que trois fois dans le Nouveau Testament, et il est chaque fois cité comme un terme de raillerie ayant cours parmi les paiens (Actes 11/26, 26/28, 1 Pierre, 4/16).
Le mot Christ n'étant, lui-même, que la traduction en grec du mot hébreu Messie, un christianiste est un messianiste. Un chrétien est un disciple du Messie ; et ce dernier mot n’étant que la reproduction presque littérale du vocable hébreu qui signifie oint, nous aboutissons à la conclusion suivante: Jésus-Christ (formule grecque) signifie Jésus- Messie (formule hébraïque), et Jésus-Messie signifie Jésus- Oint (formule française). On oignait d'huile, chez les Israélites, les sacrificateurs, les rois, parfois les prophètes, et cette huile représentait l’effusion du Saint-Esprit sur la personne consacrée. Dans le langage de l'Ancien Testament, l'Oint de l'Eternel désigne très spécialement le roi. David refuse de tuer Saül en disant: Il est l’oint de l'Éternel ! Parole qu’on pourrait aussi bien traduire: il est le messie, ou même le christ, de l’Éternel ! Au surplus, les Hébreux en vinrent à désigner par ce simple qualificatif : lOint, le roi prédestiné, le roi prédit, le roi sauveur dans lequel ils
concentraient toutes leurs espérances religieuses, en un mot : le Messie. Croire en Jésus-Christ, c’est croire en J'ésus- Messie, en Jésus-Roi. Tout chrétien authentique est obligé de savoir pourquoi il salue en Jésus un Roi. Or, Jésus a déclaré lui-même qu’il était Rôi parce qu’il était venu fonder le Royaume de Dieu : « Qu'il arrive ton Royaume ! Qu'elle s’accomplisse ta volonté, et sur la terre comme dans le ciel! » Le vrai messianiste, en définitive, le vrai chrétien, c’est celui qui répète cette requête avec la résolution d’être exaucé. Que les Églises acceptent l’Oraison dominicale, et le XXe siècle pourra accepter l’Évangile !
Il est évident que le christianisme catholique des romains, et le christianisme imparfaitement décatholicisé des protestants, ne sont pas en harmonie avec l'esprit moderne, lequel met l’action au-dessus de la théorie, la vie au-dessus de la religion, la fraternité effective au-dessus de la liberté abstraite. Mais ces trois barrières, qui séparent du christianisme l’esprit moderne, pourraient tomber d’un seul coup, si l’on présentait l'Évangile au monde comme le foyer le plus intense d'action, de vie et de fraternité; cet Évangile, c’est celui de l’Oraison dominicale. En effet, si l’on a appelé « Charte du Royaume» le sermon sur la montagne, on peut appeler l’Oraison dominicale la prière du Royaume. Elle est l'inspiration quotidienne et le programme permanent des disciples du Messie, de ceux qui acceptent, comme lui, la mission de réformer le monde, coûte que coûte.
« Que ton nom soit sanctifié! Que ton Royaume arrive ! Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel! » Voilà ce qu’il faut demander, avant la nourriture, avant le pardon. S’unir au Messie pour transformer la terre, voilà
la vie chrétienne dans sa glorieuse et formidable simplicité, dépouillée de formules philosophiques, ‘de subtilités dogmatiques, droite comme le chemin qui mène de Bethléem au Calvaire, de la croix à la résurrection, de la Pentecôte au Royaume prédit par les prophètes. Etre messianiste, c’est vouloir précisément ce qu’il a voulu, lui, le Fils de l’homme. Et, voulant ce qu’a voulu le Saint et le Juste, c’est découvrir immédiatement, et par l’effort même pour agir, sa propre infirmité, la radicale souillure intérieure qui paralyse notre activité, l’égoisme féroce qui glace tragiquement notre cœur; cette stupéfiante révélation de notre péché n’est pas le résultat de nos lectures pieuses, de nos examens de conscience dans un fauteuil, de nos larmes dans une chapelle, elle sort de l'expérience qui nous atterre, elle jaillit de notre impuissance à réaliser l’œuvre libératrice pour laquelle nous sommes formés. Acculés dans cette impasse, une seule issue s’offre à nous, et c’est « la porte étroite, » c’est la repentance. Ainsi, il nous suffit de prendre au sérieux notre mission de sauveteurs, pour être jetés aux pieds du Sauveur; la noble ambition de sauver, suscite en nous le noble besoin du salut. Et quand nous sommes engagés nous-mêmes dans l’armée du Conquérant, combien nous pénétrons davantage dans le mys-. tère de son immolation rédemptrice ; combien il nous est plus aisé de nous identifier, par la foi, avec celui qui s’est identifié avec nous par l’amour ; combien le don volontaire de son corps et de son sang à l’humanité indifférente et laide, stupide et cruelle, nous apparaît mille fois nécessaire pour pratiquer une trouée dans la forteresse de liniquité sociale ; et combien, passant nous-mêmes par cette brèche triomphale, combien nous comprenons personnellement
Pobligation du sacrifice persévérant et silencieux, et de la
prière qui renouvelle incessamment nos forces sans cesse usées dans les combats renaissants, et de la Bible enfin, le livre du Royaume, qui nous retrace le but à atteindre et les moyens appropriés à cette fin !
Et quand la dogmatique naîtra ainsi de l’action, quand on saura que l’Église ne prêche point le salut par la croyance ecclésiastique mais bien par la foi messianique, lorsque le christianisme apparaîtra décidément aux yeux de la foule, non plus comme une théorie problématique sur l’origine et la fin des choses, mais comme une mise en œuvre de toutes les puissances rédemptrices qui sont condensées dans la toujours présente et toujours vivante personnalité de Jésus-Christ, alors l’Église reprendra sa véritable signification et son influence légitime.
« Donne-nous notre pain quotidien ! » C’est la consécration du travail et du corps humain. Quand la Morale des messianistes sera connue dans sa plénitude, quand on discernera qu’elle ne se borne pas à réhabiliter sans arrièrepensée la famille, mais qu’elle va même jusqu’à la glorifier ; quand on comprendra que la morale évangélique transfigure le mariage par la vision du Royaume, et salue dans toute naissance le témoignage d’une adhésion spontanée aux desseins rédempteurs de l’éternel Vivant, alors le christianisme n’appäraîtra plus comme un système de compression artificielle, et l’Église humanisée reprendra la direction de la conduite.
Si l’Oraison dominicale nous enseigne à prier pour le Royaume et pour le pain, elle nous enseigne, avant tout, à confesser la réalité de la famille humaine, par l’invocation: Notre Père! Donc l'avenir est à l’Église messianiste, non seulement parce que la vision du Royaume renouvelle sa Dogmatique et sa Morale, mais parce que cette rénovation
même unit indissolublement l’Église du Messie à l'humanité. L'Église dogmatique disait au monde: Viens à moi, ou tu es perdu ! L'Église authentique lui dira: Je vais à toi pour te sauver. Et alors elle groupera autour d’elle, non seulement la masse des déshérités, mais l'élite des penseurs. On a beaucoup réfléchi, depuis cinquante ans, sur les rapports de la justice et de la charité; on a médité sur le fait et le devoir de la solidarité; on a creusé la notion de société ; et de toutes ces études est sorti un état d'esprit qui prédispose étrangement les cerveaux dirigeants à la claire vision de leur fonction sociale. Aussi, lorsqu'il s’agit du problème économique en général, et de la question ouvrière en particulier, les mouvements réformateurs partis d’en haut rejoignent les impulsions révolutionnaires parties d’en bas, et toutes les forces vives de la civilisation se coalisent pour le grand œuvre de la reconstruction sociale. Toute Église qui resterait en dehors de ce courant, resterait en dehors de l'humanité; mais l’Église messianique, l’Église du Royaume de Dieu, dirigera cette agitation féconde. N’est-il pas honteux de constater que les vastes espérances et les indomptables enthousiasmes semblent se réfugier sous la bannière du collectivisme matérialiste ? On prédit un âge d’or, et ce n’est pas l'Évangile qui le prédit! Trop longtemps ce paradoxe historique à défié la raison des choses ; et quand le monde aura compris que le Christianisme est le héraut de « la terre nouvelle où la justice habitera, » alors la personne du Messie s’imposera aux peuples dévoyés.
Heureusement, nos églises sortent de leur torpeur. Symptôme significatif, elles organisent des « Sociétés d'activité chrétienne et sociale. » La vision du Royaume anéantirait les objections que l’on oppose à la réunion de
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ces deux épithètes, dont chacune implique l’autre (1). La notion du Royaume permettra la synthèse des préoccupations qui travaillent les disciples du Christ: réveil religieux, réforme sociale. Ce double mot d’ordre se résume dans une seule formule: évangéliser. Quelle puissance de conviction donne à l’évangéliste conscient la certitude qu’il n’accomplit pas une œuvre de sectaire, mais que l’humanité elle-même a été créée missionnaire (2), qu’elle a pour tâche d'établir sur la terre la suzeraineté de l'éternel Amour; que tout homme, quel qu’il soit, est investi d’une charge rédemptrice en sa qualité d'homme ; et que le chrétien qui évangélise entre seul, avec joie et avec liberté, dans le sens des choses, dans les intentions du Créateur! Les adversaires de l’évangélisation sont les ennemis jurés du genre humain, car l’évangélisation ainsi comprise est la traduction pratique de la foi au Royaume de Dieu ; elle est affranchie des petits procédés qui la dégradent, et de la timidité qui la paralyse, et du fanatisme qui la tue.
D’où vient que nous ne manifestions plus, en évangélisant, l’audace et l’allégresse qui caractérisaient les premiers apôtres ? Les tribuns socialistes, eux, ont l’accent qui s’impose, parce qu'ils se sentent, à tort ou à raison, en avance de cent ans sur leur génération. Or, les succès de la pro-
(1) Ce n’est pas toujours ainsi que l’on présente les choses, même dans les Facultés de théologie. « Dès qu’on veut faire des réformes sociales une des fonctions. nécessaires de la vie de l’Église, nous ne pouvons pas ne pas nous rappeler les enseignements si sages des apôtres sur tout ce qui concerne la société de leur temps, et nous tremblons que le souci de faire régner la justice dans la vie présente ne voile à
plus d’un la mission véritable de l'Église, qui concerne le salut, la.
vie éternelle » (Vaucher. La vie de l'Église et la théologie pratique).
(2) « Entre le Royaume de Dieu et le péché la lutte doit être incessante. L'homme ne peut donc être lui-même, qu'à la condition de se connaître comme un combattant » (Martensen. Morale, IT, 4).
pagande apostolique étaient liés à une conviction du même genre; les apôtres dominaient leur âge, car ils croyaient au Royaume de Dieu. Cette foi au Royaume de la lumière impliquait la foi au Royaume des ténèbres ; et le « passage des ténèbres à la lumière » (Actes 26/18) constituait le but concret d’une évangélisation conforme aux Écritures. Ainsi, trois points caractérisaient l’enseignement d’un missionnaire comme saint Paul: la réalité du Royaume du péché ; la réalité du Royaume du Messie ; la nécessité d’échapper à l’un pour s’établir dans l’autre, et cela par un acte volontaire que notifiait, publiquement, l’accession à l’Église par le baptême. Or, l’évangélisation contemporaine semble remplacer le Royaume du péché par la doctrine de la perdition individuelle ; le Royaume du Messie par la doctrine de la destruction du monde et d’un ciel immatériel ; enfin, la nécessité d’une rupture morale et sociale avec le siècle par un appel à la conversion du cœur, dépourvu fréquemment de sanction extérieure : il n’y a pas d’acte, universellement. pratiqué par les propagateurs de l'Évangile, et qui appose le sceau de la communauté chrétienne sur les prosélytes isolés qui font leur entrée dans l'alliance évangélique, dans la catholicité des hommes régénérés.
« La bonne nouvelle du Royaume de Dieu » a été, trop souvent, remplacée par la mauvaise nouvelle que tout être humain sera jeté en enfer, et cela pour l’éternité, dès son dernier soupir, s’il ne se convertit pas avant d’expirer. Jésus disait : « Cherchez premièrement le Royaume! » Aujourd’hui l’on dit: « Cherchez premièrement une bonne mort ! » Assurément, on pourrait affirmer que toute la prédication du Rédempteur se résumait dans cet unique avertissement: « Il faut que vous naissiez de nouveau. » Mais la vie régénérée, à laquelle il conviait les pécheurs, était quelque
chose de plus simple à la fois et de plus riche que nous ne le soupçonnons; la preuve, c’est que ses rares «convertis » ont changé la face du monde, tandis que l’influence sociale des modernes «revivalistes » ne semble pas proportionnelle à leur puissance religieuse. À voir la facilité avec laquelle certains prédicateurs exclusifs de la conversion se consolent de l’état social actuel, à considérer le flegme avec lequel ils prennent leur parti de convertir une ou deux âmes par an et par département, tout en affirmant que la conversion individuelle des âmes n’est que la préface obligatoire de l’établissement du Royaume, on en vient àse demander de quel poids pèse la préoccupation du Royaume divin sur la conscience de ces convertisseurs. En réalité, leur prédication, volontairement réduite à un inutile : «Convertissez-vous ! » dénote parfois une coupable ignorance de la réalité, ou une coupable résignation à ce qui existe, ou une coupable incrédulité à l’égard de la puissance du Messie. Leur monotone: « Convertissez-vous ! » les dispense et de la science (alimentée par l’étude), et du succès (obtenu par le travail), et de la foi (développée par la prière).
Au fond, si la prédication du « Convertissez-vous ! » leur suffit, c’est qu’ils ne croient pas à la transformation du monde. Ils considèrent notre globe comme un navire en flammes auquel il faut arracher quelques victimes. Avec une pareille philosophie de l’histoire, la prédication exclusive du : « Convertissez-vous ! » se légitime; son vrai nom, c’est la prédication du « Sauve qui peut! » Mais il est inexact que l’Église ait pour mission de soustraire quelques réchappés à une fatale catastrophe. Ni l’Écriture, ni la raison, ni la conscience, ne nous autorisent à soutenir un point de vue aussi désespérant; car, si l’achèvement de
l’œuvre créatrice, et le couronnement de l’activité rédemptrice, impliquent la pénétration graduelle de la matière par l'esprit, n’y a-t-il pas quelque chose d’irrationnel et d’immoral à décréter que notre globe volera en éclats au moment précis où il atteindra le but ? Est-ce que notre planète n’acquiert pas, d'année en année, et absolument parlant, une valeur toujours croissante, à mesure que la pensée humaine la travaille sous l'inspiration d’'En-haut? Et ne peut-on ajouter, en reprenant une comparaison employée : notre terre est un lingot brut que l’humanité transforme, peu à peu, en une médaille frappée à l'effigie de Jésus-Christ?
Il faut que l’Église retourne à ses origines. Le message apostolique se mouvait dans des cadres qui ressemblent peu à ceux de l’évangélisation méthodiste (avec Wesley), ou salutiste (avec Booth), ou revivaliste (avec Finney, Moody). La théologie pratique des premiers missionnaires n’était pas celle de nos traités religieux, de nos cantiques, de notre littérature du Réveil. On n’y trouve pas l’affirmation outrée du péché originel et de la « corruption radicale, » ni la hantise de la mort, le devoir d’échapper hic et nunc à la damnation éternelle par quelques larmes ou par un: « Je crois! » Les pionniers de l’évangélisation contemporaine ont-ils une réponse aux questions suivantes: Comment se fait-il que l’Ancien Testament ne semble pas même mentionner la « vie céleste, » et que le Nouveau Testament ne la décrive point? Comment se fait-il que nous ne trouvions pas, dans la Bible, un seul exemple du : Comment va votre âme? ni une seule direction sur l'attitude à tenir, spirituellement parlant, auprès d’un mourant? Comment se fait-il qu’il soit impossible, d’après les seuls textes bibliques, de se former une conviction inattaquable sur la nature et la durée du châtiment futur?
Il est évident que les premiers missionnaires n’ont pas visé, uniquement, « des âmes immortelles. » Pour s’en convaincre, il suffit d'étudier les procès-verbaux des premières tournées d’évangélisation. Du reste, même s'ils n’avaient visé que des âmes immortelles, agiraient-ils de la sorte aujourd’hui ? Ils tiendraient compte, certainement, de lalcoolisme, du militarisme, de l’anarchisme (capitaliste, en haut, dynamiteur, en bas), de l’industrialisme, du paupérisme, des grands problèmes et des grandes iniquités qui composent la physionomie morale de notre époque. Et si l'on objectait qu’ils connaissaient certaines institutions pires que les nôtres, esclavage, combats de gladiateurs, idolâtrie officielle, infanticide, nous répliquerons qu'aucune infamie ne pouvait leur sembler extraordinaire au sein d’un monde païen. Actuellement, au contraire, ce qui oblige à protester contre les monstruosités de notre civilisation, c’est qu’il s’agit d’une civilisation chrétienne. Voilà l'énigme, le scandale, le cauchemar ! Les apôtres n’ont jamais été aux prises avec le catholicisme, ils pouvaient citer, sans rougir, la « compagnie de Jésus, » ils n'étaient point paralysés dans leur activité, terrorisés par leur solidarité avec vingt siècles de christianisme. S'ils revenaient parmi nous, pour évangéliser, pense-t-on qu'ils feindraient d'ignorer ces réalités-là ? Pourraient-ils éviter de faire du « christianisme social ? »
Fallot écrit: « Je désigne par ce mot qui est, si je me souviens bien, de Bordas Desmoulins, le grand penseur catholique, tous les efforts tentés pour acquérir l’intelligence sociale de l'Évangile, et pour faire passer celui-ci dans les lois et dans les institutions » /Simple explication]. Le même auteur définit, en ces termes, la conception ecclésiastique du christianisme social. « À la période du christia-
nisme individualiste va succéder celle du christianisme social (1). C’est, à bien des égards, une ère de paix qui prend fin etune ère de difficultés qui commence. En disant que le christianisme individualiste appartient au passé, je vise une théorie et je n’ai nullement en vue le christianisme individuel. Si celui-ci venail à disparaître, il n’y aurait plus de
(4) Martensen, dans sa Morale, critique l’individualisme impénitent de Vinet. De fait, les œuvres de celui-ci offrent tout un arsenal aux adversaires du christianisme social. Nous leur signalerons, dans les Mélanges, deux études intitulées : « Du rôle de l’individualité dans l’œuvre d’une réforme sociale, » et « Les évangiles annotés par Lamennais. » Nous y relevons des affirmations comme celles-ci: « Les éléments dont l'individu est formé font de lui une unité, un tout, un monde... L’'immortalité de l’âme détrône la société... L'Évangile ne fait aucune mention expresse de la société, qu'il à pour ainsi dire ignorée. N’y eût-il qu'un chrétien sur la terre, il fixerait, de préférence à tout le reste du genre humain, les regards de l'Éternel. La prédestination, que nulle communion chrétienne n’a rejetée, est individuelle... Quoi, Chateaubriand, chevalier du christianisme social ! Lamennais, hiérophante de l’émeute! Lamartine, lauréat de l’humanitarisme! Quelles méprises ! Quelle douleur !.. La société a été créée pour l’homme, plutôt que l’homme pour la société. C’est rabaisser, avilir le christianisme et l'humanité, que de faire du salut des sociétés l’œuvre principale, la tâche propre de l'Évangile... L'Évangile, qui nous à montré les anges se réjouissant pour un pécheur qui s’amende, ne nous dit pas qu'ils aient jamais célébré par leurs concerts l’avènement d’un peuple à la richesse, à la gloire ou à l'égalité. Le ciel ne tressaille pas pour si peu, et mille révolutions politiques pourraient passer sans émouvoir ces légions bienheureuses. Si le salut individuel, qui est le ciel, qui est l'éternité, n’est pas principal, il n’est rien. Un salut qui n’est pas individuel, un salut collectif ou social dont je serai peut-être simple spectateur, ou que j'aurai lunique douceur d’espérer pour autrui, ne me parait pas très touchant, et j'ai de fortes raisons de croire qu’il ne le sera pour personne. » Pour personne! Et à l'aube du XX: siècle il y a des êtres bumains, par millions peut-être, qui tressaillent d’une allégresse désintéressée à la vision de l’humanité nouvelle... Et pourtant, Vinet semblait préparé à comprendre les préoccupations du christianisme social, ou même du socialisme tout court. Nous avons cité ce qu'il écrivait de notre « monde social, » c’est un « informe brouillon » qui se dil la nature des choses (Homilétique, page 486). C'est lui qui écrivait : « Nous combattons le système qui partage l'humanité en deux classes, en deux peuples: les uns qui se sauvent en se soustrayant aux charges de la
christianisme du tout. La nouvelle créature est l’unique semence d’où puisse germer le nouveau monde... Le christianisme social ne contredit pas le christianisme individualiste, il implique simplement une conception plus large du plan divin : l'Évangile règlant la vie des sociétés aussi bien que celle des individus. Le christianisme social comprend mieux le rôle des collectivités; il met en lumière, pour la première fois, l'influence considérable du milieu sur le développement des individus; il rend à la notion biblique du Royaume de Dieu l'importance qu’elle n’eût jamais dû perdre et proclame, pour tout dire d’un seul mot, la bonne nouvelle de la solidarité divine et humaine, qu’il fait jaillir des profondeurs mêmes de la doctrine de saint Paul, fournissant ainsi, à la justification par la foi, la traduction pratique et sociale qu’elle réclamait en vain depuis la Réformation.
« Le christianisme social procède à une refonte de la théorie de l’Église; ne s'inspirant que des données de l'expérience, il s’efforce de formuler les règles qui varient avec chaque milieu, et selon lesquelles les croyants doivent se grouper, afin de produire le maximum d'utilité. Il renouvelle ainsi l’intelligence de l’institution ecclésiastique, il en démontre l’excellence par la méthode expérimentale. C’est en ceci qu’il se distingue du christianisme ecclésiastique,
société, les autres qui se damnent en s'y soumettant ; les uns poursuivant «la nourriture permanente en vie éternelle, » les autres se consumant pour la nourriture qui périt ; et enfin, ce qui n’est pas seulement étrange mais odieux, les uns travaillant aux dépens de leur salut pour que les autres puissent en repos faire leur salut, car enfin, il en est ainsi, à moins qu'il ne soit possible de vivre sans nourriture, sans vêtements et sans lois, il faut, de toute nécessité, dans le système dont il est question, qu'une partie du genre humain se damne pour assurer l'existence de celle qui se sauve. » (Disc. relig., page 184).
avec lequel il offre certains points de ressemblance. L'un et l’autre protestent contre la pulvérisation que l’individualisme fait subir à la société religieuse; l’un et l’autre attachent une sérieuse importance à l’organisation. Mais, tandis que le christianisme ecclésiastique attribue une valeur absolue aux combinaisons qu’il préconise, le christianisme social ne leur accorde qu’une valeur relative. Celui-ci, parce qu’il possède le sens de la vie, fait de l’institution un instrument de travail dont on ne peut se passer, mais qu’il importe de toujours perfectionner ; celui-là fait du cadre ecclésiastique un édifice sacré auquel il est interdit de toucher, dût-on même être enseveli sous les ruines.
« L’entente est impossible entre le christianisme spirituel, qui fait le fond de l’individualisme, et le souci jaloux de la tradition qui accompagne le christianisme ecclésiastique. Quant au christianisme social, il ignore cet antagonisme. Avec le premier, il proclame la supériorité de la vie sur tout le reste, avec le second, il affirme l'influence considérable de la forme sur le fond.
« En vertu de son principe, la religion de l'Évangile lui apparaît, avant tout, comme la religion de l’action. Il se garde bien de dénigrer l’institution ecclésiastique, ou de diminuer la valeur de la doctrine ; il considère l’une et l’autre comme des moyens indispensables, mais c’est l’Action, et l’Action seule, qui est la raison d’être de tout le reste. Et quand je dis que l’Action constitue la substance même de la piété, j'entends naturellement l'Action bonne. Or, il n’y a qu’une action vraiment bonne, celle qui est accomplie dans la communion du Père et des Frères, à la gloire de Dieu et dans l'intérêt des hommes, en d’autres termes, l’Action solidaire. On peut aussi l’appeler l'Action
intégrale, parce qu’elle n’indique pas seulement un effort extérieur de l’homme, mais que celui-ci, pour l’accomplir, y met tout son cœur, toute son âme et toute sa pensée. ,
« L'action solidaire revêt, dans notre monde de misère et de péché, une forme particulière, elle s'appelle l’Action rédemptrice. Le croyant est appelé, en vertu même de sa foi, à collaborer à une œuvre très déterminée, qui n’est ni plus ni moins que le salut du monde ; un homme pieux est un homme sauvé qui s’enrôlé au service du Christ pour devenir un sauveur, en sorte qu’une Église, digne de ce nom, n’est autre chose qu’une conspiration permanente pour hâter la délivrance de l’humanité » /Pour aider à l’organisation de l'effort missionnaire).
La définition que nous venons de transcrire nous fait battre le cœur ; nous bénissons le vaillant précurseur qui la formulée. Si le christianisme social en France, durant les vingt dernières années, n’avait produit que cette seule déclaration, il n’aurait point perdu son temps. Car elle contient le germe d’une Réformation nouvelle ou d’une Révolution : Réforme, si les églises suivent le mouvement quise dessine, Révolution si elles s’y opposent.
Qu'on nous permette, encore, de citer Fallot. Il a écrit Quelques suggestions pour aider à la prédication sociale de l'Évangile. Et nous y relevons les idées suivantes sur la mission de l'Église: « La société doit être organisée de façon que le salut soit accessible à tous. Le salut n’est pas à venir, il est actuel. C’est la prise de possession, sur cette terre, de la vie éternelle, l’éclosion, dès ici-bas, de l’homme spirituel. Le droit au salut reste illusoire, si la prédication de l’Évangile ne peut atteindre toutes les créatures. Il y a des abus qui mettent des classes ou des groupes en dehors des atteintes de la grâce (privation du repos dominical ou d’un
repos suffisant, institutions qui détruisent le foyer ou empêchent de le constituer, lois qui multiplient le nombre des misérables, etc.). Le devoir des églises est de protester contre ces iniquités, et de lutter contre elles ; si elles ne le font pas, elles sont infidèles à leur mission.
« Une société s'inspirant exclusivement de l'esprit évangélique, s’efforcera d’entraver l'accumulation des richesses dans quelques mains; on y livrera une guerre énergique aux causes du paupérisme, on y favorisera la multiplication des fortunes de moyenne grandeur. Il s’agit de savoir si nous devons préférer Adam Smith à Jésus-Christ, disait le noble de Laveleye. C’est bien ce que nous avons fait. Sous prétexte de prêcher l’amour du travail et l'esprit d'initiative, nous avons développé sans mesure l’amour de l’argent (1).
« L'importance accordée à la richesse marque un déclin de la spiritualité au sein des églises. Les meilleurs s’écrient : J'aimerais être riche, pour faire beaucoup de bien. Nous ne redeviendrons puissants, qu’en retournant à la méthode spirituelle : être d’abord, faire ensuite. L'idée fixe de la richesse est une des pires offenses à la dignité de l’homme. Elle est un des traits communs au christianisme dégénéré et au matérialisme révolutionnaire.
« Le retour à l'esprit de fraternité suppose l'esprit de pauvrelé. J’appelle esprit de pauvreté les dispositions auxquelles Jésus, dans le sermon sur la montagne, promet la
(1) Un penseur chrétien nous écrivait: « Tant que le droit à la propriété illinitée restera la pierre angulaire du droit, tout notre christianisme continuera à n’avoir pour objet que le salut de l'individu pour lui-même; c’est la négation de la pensée sociale de Jésus.» La doctrine du salut individuel servirait ainsi de justification inconsciente au régime économique du: Chacun pour soi!
plénitude des grâces spirituelles; comme vertu sociale, il se nomme le renoncement volontaire. Il faut que la croix soit élevée au regard de tous, non plus par des paroles, mais par des actes. Dieu, dans sa grande pitié, fera lever des hommes qui, renonçant librement à leurs droits et à leur bien-être, choisiront la pauvreté pour persuader aux riches le néant des richesses matérielles, et pour enseigner aux pauvres le secret des richesses spirituelles.
« Les églises doivent aider à cet éveil de l'esprit évangélique, en reprenant à l'égard du luxe l'attitude de Jésus et des apôtres. Le luxe accomplit partout son œuvre homicide, et les églises se taisent ! Ce ne sont pas les pauvres qui ont le plus à se plaindre de leur silence, mais les riches. Pour les flatter, on les égare. Que d'hommes, que de fernmes, sur lesquels Dieu avait de grands desseins, et que le luxe a stérilisés ! Ils se lèveront en témoignage contre les églises, et diront: Pourquoi n’avez-vous pas eu le courage de noûs prévenir? C'est votre lâcheté qui nous a perdus.
« Le luxe prépare le terrain aux préjugés les plus inhumains, qui, à la façon d'herbes parasites, étouffent la noble plante de la fraternité. Le pire de ces préjugés, c’est le dédain du travail. Une église qui tolère le luxe devient anti-sociale au premier chef. Aucun enfant ne devrait quitter son instruction religieuse, sans être persuadé que l’oisif, si pieux et si riche fût-il, occupe, dans l’échelle des êtres, une place bien inférieure à celle du plus humble des ouvriers; et, de plus, qu’il désobéit à Dieu.
«La coopération internationale qui constituera le monde dans la justice, en faisant de chaque patrie particulière un membre de la patrie universelle, répond aux meilleures aspirations de notre époque. Le disciple de Jésus-Christ qui se laisse envahir par les haines nationales, méprise les
revendications de l'humanité en détresse. Les péagers du socialisme révolutionnaire le devancent dans le pressentiment du plan de Dieu.»
Si l’Église a, réellement, pour mission de préparer l’établissement du Royaume de Dieu sur la terre, il est évident qu’elle doit entrer, sans hésitation, dans la voie indiquée par Fallot. Elle commence à le comprendre. Dans ses Lettres sociales aux riches, le pasteur Naumann écrit : «Les riches ne pourront avoir une bonne conscience, que du jour où ils n’exigeront pas de la collectivité plus qu’ils ne lui donnent. Seule, une classe riche qui se met au service du peuple peut être heureuse dans son for intérieur ; mais elle est pauvre, lorsqu’elle traine après elle les plaintes des désespérés. Et c’est pourquoi, j’exprime ce vœu : « Que les riches soient heureux, ou qu’ils ne soient pas! »
Dans son ouvrage intitulé : Signification sociale des expériences religieuses, Herron s'exprime avec une par faitefranchise : « Que les pasteurs et les évêques entreprennent des expériences dans les faubourgs miséreux, rien de mieux ; mais qu’ils essayent, aussi, de prêcher le sermon sur la montagne du haut des chaires à la mode! L'Eglise accepte la philanthropie, mais est-elle prête à encourir l’opposition des puissants, pour chercher avant tout le Royaume et la justice de Dieu ? Aussi vrai que Jésus trouva les Juifs occupés à édifier une religion à part de la situation humaine; aussi vrai que Rome construisait à part du fait humain, quand Luther surgit : aussi vrai, nous, protestants, nous bâtissons à part de la misère humaine qui nous convie au sacrifice. Dans la mesure où elle représente la propriété et les
.systèmes théologiques, plus que la justice et la foi sociale, la chrétienté protestante est une religion de caste. Je suis pessimiste en ce qui regarde l’Église, optimiste en ce qui regarde
le Royaume. L’espérance qui anime la démocratie sociale est une aspiration religieuse ; c’est l’effort de la vie commune pour prendre conscience de sa propre sainteté; et l’établissement ecclésiastique n'offre pas, actuellement, le canal nécessaire à cette prise de possession. Il faut que l'Église se repente de sa sujétion manifeste à l’argent, qu’elle libère ses institutions d’une servile dépendance à l’égard de l'or, ‘ sans quoi Dieu se tournera vers les peuples sans Église, ou vers les foules détachées de l’Église, pour chercher les canaux où coulera la vie rédemptrice qui guérira les nations. » Et ailleurs, le moderne prophète s’écrie : «Quoi! en matière de justice, le peuple devrait accepter les enseignements de ces oligarchies religieuses qui accusent les penseurs d’hérésie sur des questions de philologie hébraïque, qui refusent de confier le message de la rédemption aux hommes qui nourrissent trop d'espérance à l’égard des victoires morales du Fils de Dieu ; qui ignorent totalement, en leur qualité de corps ecclésiastiques, ces grands problèmes du juste et de linjuste, qui sont posés, et qui mènent la civilisation à une crise qui sera, peut-être, une catastrophe! (1). Voilà une impudence colossale! Etant donné son époque et son éducation, Néron n'offrait pas un spectacle plus choquant, lorsqu'il jouait du violon devant Rome en flammes (2).»
(1) Montalembert disait, au milieu du XIX: siècle: «Quel est le problème d'aujourd'hui ? C’est d’inspirer le respect de la propriété à ceux qui ne sont pas propriétaires. Or, je ne connais qu'une recette pour inspirer ce respect, pour faire croire à la propriété ceux qui ne sont pas propriétaires ; c’est de leur faire croire en Dieu. L'Église dit aux pauvres : Résignez-vous à la pauvreté, et vous en serez récompensés éternellement» (Article signé: Un universitaire. — Petite République du 20 septembre 1900).
(2) Parmi les ouvrages de Herron que nous n'avons pas cités, cf. A plea for the Gospel. — The new Redemption. — The chris-
Et qu’on n’aille pas accuser les modernes prophètes de (faire de la politique!» Ils répondraient, tout simplement, appuyés sur l’exemple d’Esaïe : C’est précisément pour cela que nous sommes des prophètes. La conception biblique de « l’homme de Dieu» ne ressemble, en rien, à la conception moderne de «l’homme d'église. » Celui-ci consent à être l’homme de la religion, l’homme du dimanche et de la sacristie, l’homme du ciel. L’autre veut être l'homme de la vie, l’homme des jours ouvriers et de la place publique, l’homme du Royaume. L'homme d'église, quand les circonstances l’y acculent, se jette néanmoins, à corps perdu, dans la lutte électorale pour la conquête du pouvoir: il veut un État chrétien, c’est-à-dire légiférant au profit de l’Église. Mais l’homme de Dieu se plonge, une fois pour toutes, et délibérément, dans la lutte morale et sociale pour le triomphe du Christ ; il veut une société évangélique, c’està-dire inspirée par l'esprit du Messie, et dont le gouvernement sera le reflet. Préoccupé du succès de l’Église, l’homme d'église, malgré son individualisme outré, finit tôt ou tard par opprimer les individualités ; l’homme de Dieu, au contraire, préoccupé de l’exaucement de l’oraison dominicale, respecte l’individu et le développe à l'infini, au nom même de la vision de l’ensemble.
Jésus a été l'Homme de Dieu par excellence. Il n’a pas organisé une église ; il n’a pas établi le christianisme, au sens traditionnel du mot; il n’a pas même fondé une religion. Toutesles religions connues, jusqu’à ce jour, ne sont qu’un vaste système de ruses tragiques ou incohérentes pour échapper au monde. Jésus, lui seul, a remonté, auda-
lian society. — The christian state. — iences. — Between Cœsar and Jesus, etc. La Revae du christtanisme social, depuis deux ans, publie souvent des traductions de ses écrits.
cieusement, le courant de toutes les religions ; il est venu révéler aux hommes, non pas comment on fuit le monde, mais comment on le transforme ; il est venu montrer aux vivants le secret d’une vie utile, victorieuse et pure ; il est venu régénérer la société. Jésus n’a jamais employé les mots de religion ou de christianisme ; et si, par deux fois, il a peut-être employé le mot d'église, il est surabondamment prouvé que ce vocable ne revêtait pas le sens que nous lui prêtons aujourd’hui. En résumé, Jésus est resté absolument laïque, et de langage et d’intentions, c’est-à-dire qu’il n’a jamais appartenu au clergé de son temps, et qu’il n’a jamais songé à instituer un clergé nouveau; mais il a groupé autour de lui, et animé de son esprit, une libre association d'hommes et de femmes ui est devenue, peu à peu, l’Église, et dont la mission unique était de propager à travers le monde, par la parole et par l’exemple, la bonne nouvelle du Royaume de Dieu... et de l’établir effectivement sur la terre.